‹ L'idée moderne du droit (volume 2)Chapitre 29 sur 77 · Par exemple M. Renouvier · texte numérisé non relu

Par exemple M. Renouvier

philosophe. Si un Voltaire s'efforce de renverser l'autel, il n'essayera point de faire croire, comme les exégètes allemands, qu'il veut le relever. Au delà du Rhin, ce sont les professeurs de théologie qui sapent la théologie, en continuant de l'enseigner pieusement dans leurs chaires officielles. M. Cousin possédait une curieuse médaille frappée à Berlin en l'honneur de Hegel, et que ce dernier lui avait donnée avec orgueil . sur le revers, Hegel est représenté en philosophe antique, écrivant sous la dictée d'un ange, qui lui-même s'appuie sur la religion tenant entre ses bras la croix de Jésus- Christ. Au fait, tous les grands philosophes allemands furent grands théologiens. De ce côté-ci du Rhin, au contraire, nous sommes faibles, très-faibles même en théologie, étrangers aux doctes et subtils arcanes de la dogmatique, de la canonique, de Fexégétique. Les méchantes langues prétendent qu'un simple privat'docent d'Allemagne ou le moindre professeur d'Angleterre en sait plus sur ce point que toutes nos facultés de théologie ; et cette critique qu'on nous fait, la plupart des Français l'accepteront comme un compliment. C'est que chez nous l'incrédulité théologique n'est point, comme les systèmes allemands, à double et à triple fond. On est franc avec soi-même et avec les autres ; Voltaire, comme Boileau et Molière, appelle un chat un chat, et un hypocrite un hypocrite; sans détours, sans paraboles, sans hyperboles et

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sans symboles. C'est là une marque de liberté et de logique tout à la fois: celui qui cherche des fauxfuyants et s'enveloppe de voiles n'est pas absolument indépendant, même quand il prétend faire acte d'indépendance; il n'est pas non plus logique, car il admet un principe en prétendant repousser la conséquence nécesâaire. Aussi la France est-elle la vraie patrie des « libres penseurs ; » ce mot, qui exprime si bien Tindépendance de la pensée, est français, la chose l'est aussi. Et il ne s'agit pas seulement des penseurs de profession, des philosophes et savants ou des gens de haute culture intellectuelle ; il s'agit de la foule, du peuple proprement dit, des ouvriers et même des paysans. En Allemagne, surtout dans cette Prusse € soldatesque et bigote, » en Angleterre, aux États- Unis, le peuple n'éprouve aucun besoin de changer de religion ou de rejeter toute religion ; il continue de lire sa Bible, d'observer le dimanche, de chanter des cantiques, sans jamais poser à sa conscience cette question franche et directe comme un problème de droit: « Suis-je chrétien, oui ou non? ai-je le drott, oui ou non, d'aller au temple comme un croyant ? » En France, on a l'exemple presque unique d'un peuple qui en somme et en masse est libre penseur. Unique aussi dans l'histoire est ce grand mouvement politique et social accompli par le gros d'un peuple, dans la révolution française, sous l'influence d'une

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idée parement morale et juridique, sans mélange d'idées religieuses et même contre toute idée reli-* gieuse. Depuis ce temps, la morale est restée chez ikous indépendante en fait, le droit indépendant, la pcditique indépendante. C'est pourquoi la part des traditions religieuses dans la législation n'est en aucun pays plus restreinte ; notre code, en sa généralité, n'est ni catholique ni protestant, le droit de l'homme y est posé comme purement humain, nullement divin et théocratique. — Cette absence de vraie foi religieuse, a-t-on dit, est une force de moins pour notre nation. — On oublie qu'elle est remplacée par une autre foi, la foi au droit et à la fraternité, la foi au progrès; cette autre croyance, elle aussi, n'est^lle pas une force? On serait donc mal fondé à refuser aux Français le ressort puissant d'une foi. Seulement leur foi tend à se confondre avec la science, elle est toute rationnelle et sociale, conséquemment toute républicaine.

A tant de traits qui manifestent un caractère ennemi de tout obstacle et de toute borne, conséquem-^ ment de toute entrave et de toute servitude, la « psychologie des peuples » ne saurait manquer de reconnaître que notre premier et essentiel .penchant, c'est l'amour de la liberté non-^seulement pour nous* mêmes, maïs pour tous les hommeset tous les peuples. Aussi est ce sur la liberté humaine, conçue comme

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«ne prérogative supérieure à tout, respectable pour tous, égale chez tous, que la France devait finir par fonder l'idée du droit : point d'intérêt, point de force matérielle qui dût surpasser à ses yeux cette puissance morale, li nous reste à suivre cette conception dans son développement et dans son histoire à travers les diverses écoles philosophiques de notre pays. Nous allons voir les philosophes du xvm* et du xix* siècle formuler et ériger en théorie ce qui était déjà au fond de Tesprit national, si bien que les penseurs et le peuple se partagent l'honneur d'avoir fondé le droit nouveau.

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