Justice et charité
fonde également le droit sur la liberté, qui, à ses yeux, consiste essentiellement dans le libre arbitre. « Les relations de débit et de crédit des agents réciproques, c'est-à-dire le droit et le devoir comme termes corrélatifs..., se résument théoriquement de chaque côté par la dignité, c'est-à-dire la liberté, la personnalité même, et par le respect de cette dignité ^ »
On le voit par cette simple esquisse des principales théories de notre siècle, c'est une doctrine devenue aujourd'hui classique en France que de faire reposer le droit sur la liberté morale, et toutes les écoles contemporaines de notre pays, saut* les positivistes, reviennent après plus ou moins de détours, à cette théorie en quelque sorte nationale. Il faut croire pourtant que la conception française du droit renferme en elle-même quelque chose d'incomplet et d'obscur, puisqu'elle est si- loin encore d'avoir rallié les esprits soit dans l'Allemagne et l'Angleterre, soit dans la France même, où elle fait le fond de la philosophie populaire et de la philosophie. universitaire. Il est certain qu'un grand nombre de difficultés semblent encore rester sans solution dans celle doctrine. Contentons-nous d'indiquer les principales, afin de bien faire comprendre quel est l'état actuel de la question et quels nouveaux éclaircissements elle réclame.
i . Science de la moi'alCf II, 480.
III. CRITIQUE DE l'iDÉE TRADITIONNELLE DU DROIT EN FRANCE. — LE DROIT ET LE LIBRE ARBITRE
Les philosophes de notre pays s'en sont tenus trop souvent, dans leurs théories du droit, à des expressions vagues et générales sur la « dignité, » sur le « respect do la personne humaine, » au lieu de déterminer nettement ces trois points : la valeur do la liberté, la relation de la liberté avec sa fin, la nature intime de la liberté. En premier lieu, il eût fallu marquer avec plus d'exactitude le fondement et le degré de celte dignité qu'on attribue aux êtres libres; est-elle limitée ou infinie, subordonnée ou indépendante, relative ou absolue? En d'autres termes, pour quelle raison précise la liberté est-elle grande, noble, inviolable? A-t-elle sa valeur en elle-même ou Pemprunte-t-elle à un principe supérieur? Victor Cousin, et généralement les spiritualistes de Técole française,
ont subordonné la liberté au devoir, à la « loi morale, » à la « loi de la raison, » à une règle fournie par rintelligence; mais alors comment soutenir que le libre arbitre est en lui-même sacré et respectable? Comment la liberté peut-elle être ainsi tout ensemble inviolable et subordonnée à une fin? Cette relation de la liberté à sa fin n'était guère expliquée dans l'école de Victor Cousin, On ne la concevait plus à la manière de Kant et de Fichte, selon lesquels la fin de la liberté est la liberté même : on n'aurait osé dire avec eux, au sens propre des mots, que € l'humanité est fin en soiy-^ ou avec Proudhon et les partisans de la morale indépendante, que la justice est humaine, rien qu'humaine, que le principe du droit est l'homme même et non quelque être supérieur ou quelque loi supérieure. La liberté demeurait donc un simple moyen pour l'accomplissement de notre destinée; or il ne semble pas que ce qui est seulement un moyen puisse fonder un droit absolu. Dans le fait, on a toujours vu Victor Cousin et les doctrinaires maintenir avec Royer-Collard et Guizot ce qu'ils appelaient « la souveraineté de la raison, » les* droits de la raison, » ■et en déduire dans la politique des conséquences favorables à Taristocratie, ce droit des plus raisonnables et des plus sages, ou de ceux qu'on pr/juge tels. Le compromis de la monarchie constitutionnelle, mélange de 'principes opposés, était l'expression fidèle