‹ L'idée moderne du droit (volume 2)Chapitre 64 sur 77 · LE DROIT ET LES CAUSES FINALES · texte numérisé non relu

LE DROIT ET LES CAUSES FINALES

quel M. Renan ait reculé pour soutenir sa thèse favorite de rinégalité : il a peut-être par là rendu service à la thèse opposée. Quand s'endort le sens commun, le paradoxe, comme la torpille à laquelle se comparait Socrate, le réveille d'une secousse; ainsi fait M. Renan.

Nous ne suivrons pas le brillant auteur des DialO' gués dans les considérations métaphysiques et théologiquès sur lesquelles repose sa foi à Tinégalité. Les sciences sociales comme les sciences physiques doivent, selon nous, se garder des idées de causes finales et de Providence, au nom desquelles on peut tout affirmer ou tout nier, tout admettre ou tout rejeter. EsWl une erreur scientifique que le moyen âge n'ait essayé de prouver par les causes finales? est-il une injustice sociale qu'il n'ait justifiée au nom de la Providence? Les causes finales voulaient que le ciel fût fait pour l'a terre et la terre pour l'homme, par conséquent que le ciel tournât autour de la terre. Quant à la Providence, elle est encore de nos jours, en politique, l'avocat oî-^ ficiel de toutes les causes bonnes ou mauvaises : les Napoléon, les Guillaume, les Alexandre et le sultan l'invoquent tour à tour. Remplacer les intentions de la Providence par celles de la nature, c'est seulement changer le mot. La nature a-t-elle eu un but, par exemple, en faisant le nègre? s'est-elle proposé une •fin en faisant quoi que ce soit? C'est ce que rendent

de plus en plus douteux les découvertes de là science moderne sur le mécanisme universel : les buts existent dans rintelligence, ils ne semblent pas exister dans les choses ; l'homme se propose un but, la nature ne parait pas en avoir, tant que l'homme ou tout autre être intelligent, dans sa sphère, ne lui en donne pas un. En tout cas, c'est aux hommes eux-mêmes qu'il appartient de se donner un but: prétendre que les nègres sont faits pour nous servir, c'est poser le principe de l'esclavage et en assurer la justification. M. Renan a beau ensuite déclarer « abominable » l'esclavage américain, il ne peut, à l'exemple] des théo* logiens, le condamner que comme excessif et cruel, non comme injuste en soi, que comme contraire à la bonté, non comme contraire au droit *. La notion moderne du droit, notion vraiment scientifique, repose précisément sur le rejet de toutes ces vues finalistes et providentielles, de tous ces systèmes artificiels où l'on subordonne les individus à une fin qu'on déclare la meilleure. Avoir un droit, c'est avoir la garantie qu'on ne fera pas de vous un moyen^ c'est avoir un abri contre les < cause-finaliers » en politique, en métaphysique et en théologie. Bannies du reste de la

1. D'ailleurs, dans sa Réforme intellectueUe, M. Benan insinae qu'on devrait conquérir les Chinois, « race d'ouvriers, » et les nègres, « race de tra-* vailleurs de la terre. » — « Soyez pour eux bons et humains, et tout sera dans l'ordre. » Page 94.

Page 1