‹ L'idée moderne du droit (volume 2)Chapitre 74 sur 77 · LES IDÉBS DIRECTRICES DES PEUPLES · texte numérisé non relu

LES IDÉBS DIRECTRICES DES PEUPLES

stlnctive. Les vieux Germains, absorbés par l'idée de la bataille, réyaient un ciel où les combattants renaîtraient de leurs blessures pour pouvoir recommencer le combat. D'autres peuples furent enivrés par Fidée de volupté et révèrent un paradis de houris. Il en est dont la pensée et l'instinct ont pour objet la puissance; il en est qui sont sous l'obsession de l'utile, tandis que d'autres ont vécu pour Tidée du beau; ceux-là ne songent qu'à travailler, ceux-ci à contempler et à admirer. Parmi toutes ces notions directrices des peuples et des individus règne la lutte pour Texistence: il se fait une sélection des idées comme se fait une sélection des espèces; toute idée n'est, selon nous, qu'une forme et un type spécifique, une espèce idéale, dirait Platon. L'idée de liberté, par exemple, exprime une espèce d'êtres ayant en eux-mêmes le principe de leur action et de leur développement é l'infini. Nous rangeons tous les hommes sous cette idée d'indépendance, même ceux qui sont encore dans le plus manifeste esclavage moral, comme nous rangeons sous la notion du cercle idéal toutes les courbes réelles qui tendent à être circulaires, quel que soit encore leur écart de la ligne directrice. L'homme aspire à être libre comme une goutte d'eau qui tombe de la nue aspire à être une sphère, comme l'aro-en-ciel du nuage aspire à être un cercle. Le droit idéal de l'homme, c'est donc d'être libre, comme le

droit idéal d'un rayon de lumière serait de se propager en ligne droite. Telle est du moins la notiosi que certains hommes et certains peuples se forment de la direction essentielle à Thumanité : le peuple français ne peut se la figurer autrement. Que d'autres peuples y parviennent et conçoivent une tout autre idée directrice, cela est possible, cela est réel; mais comme les individus et les peuples ne peuvent se dis* penser d'agir et que des êtres raisonnables ne peuvent agir sans une idée, il faut bien que chaque individu et chaque peuple cherche sa force dans son idée morale et sociale, durable ou transitoire, destinée à survivre ou à périr avec les siècles. Nous avons vu quelle est Tidée morale et sociale de la France.

Il y a parmi les instincts des animaux certaines aberrations qui tiennent à ce que des actes autrefois utiles à Tespèce et devenus aujourd'hui inutiles se sont perpétués par une sorte de tradition héréditaire : on en trouverait plus d'un exemple chez les abeilles ou les four'uis. Il y a de même, parmi les idées directrices des individus et des peuples, des formes surannées d'existence et de conduite, des types d'action dont l'utilité a péri et qui survivent à leur propre utilité : telles sont certaines conceptions religieuses bonnes autrefois, maintenant inutiles ou même nuisibles ; telles sont certaines conceptions morales qui ne sont plus que des préjugés, certaines idées sociales

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OU politiques qui ne sont plus que des antiquités, comme celles de la noblesse, des castes, de la royauté absolue, du droit divin des rois. Ce sont, pour ainsi dire, des idées parvenues à l'état crépusculaire. Au contraire, il y a d'autres idées qui sont comme une aurore. Seulement on dispute pour savoir quelles sont celles qui vont redevenir nuit et celles qui vont devenir lumière; le jour termine ce débat en se montrant. L'iiistoire donnera tort aux uns et raison aux autres. En ce moment, il s'agit de savoir si l'avenir appartiendra à la liberté égale pour tous, à la fraternité humaine, ou si c'est le jeu des forces et des intérêts qui se substituera au droit. Entre les idées adverses qui luttent pour la vie au sein de l'humanité, c'est à chaque individu et à chaque peuple de prendre parti. Mais la science peut devancer l'histoire, et avant même que le soleil ait paru, elle peut nous dire si les lueurs de l'horizon sont celles du soir ou celles du matin. La valeur d'une idée se prouve par son développement théorique et pratique, comme le mouvement se prouve en se calculant par la mécanique pure et en se réalisant par la mécanique appliquée. De même pour l'idée du droit: nous en apprécierons mieux la valeur quand nous l'aurons suivie en son développement spéculatif et dans ses applications sociales. Nous espérons montrer, dans la suite de ces études, qu'on peut construire la société entière con-

fermement à cette idée directrice du droit. Déjà nous en avons déduit réalité progressive des hommes; on en peut déduire encore la fraternité progressive, la formule de la justice, la loi des contrats, la règle des législations modernes. De plus, Thistoire nous montre toutes les conséquences de cette idée tendant à se réaliser sous nos yeux et se réalisant même chaque jour de plus en plus. Ne sommes-nous pas dès lors fondés à conclure que la société finira par s'organiser réellement selon Tidée du droit, et qu'il y a dans cette idée Tanticipation de l'humanité à venir? Que l'astronome dans la voûte constellée découvre une nébuleuse en voie de condensation, et qu'il puisse à l'aide du télescope étudier la forme, la direction, la vitesse des astres qui la composent, ces données lui permettront peut-être, si elles sont assez nombreuses, de déterminer à l'avance la forme que prendra un jour cette matière sidérale, et le centre unique auquel viendront se réunir, après des milliers d'années, ces soleils en mouvement depuis des siècles. La psychologie des peuples et l'histoire font un travail analogue, où le passé et le présent révèlent l'avenir; elles nous montrent dans l'aspiration à la liberté le principe et la fin de tous les mouvements de l'humanité. L'idée de liberté, d'indépendance, de droit, a dès à présent ceci pour elle, qu'elle est le plus haut idéal que nous puissions concevoir ; or, en fait de progrès, l'avantage reste néces-

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sairement aux idées les plus hautes. D'après les symboles antiques, Tunivèrs visible serait né tout entier de cette éternelle aspiration ou, si Ton veut, de cette parole éternelle retentissant dans l'immensité : — Que la lumière soit ; — ne pourrait-on dire que l'univers moral et social uaît tout entier d'un désir ou espoir incessant, d'une idée indestructible, d'une parole intérieure qui retentit à l'infini dans la conscience du genre humain et se traduit en actes dans l'histoire : — Que la liberté soit?

Il faut appliquer à ces hautes notions, telles que la liberté et le droit, ce que Schelling et Hegel disaient de Dieu : elles ne s(ytit pas, mais elles deviennent. L'évolution de la nature et son devenir peut n'avoir pas de but, mais l'évolution de Phumanité en a un, par la raison que c'est l'humanité qui se propose à elle-même un but et s'impose un idéal à réaliser. Les plus grands parmi les individus et les peuples sont ceux qui ont placé ce but le plus haut et qui ont fait effort pour y atteindre. Sous ce rapport la France est au premier rang.

Par là se révèle à nous la loi de développement à laquelle notre pays ne saurait se soustraire sans se rabaisser et sans mettre en péril sa grandeur, son -existence même. Un peuple se développe selon l'idée directrice dont le caractère national et la philosophie nationale sont l'expression ; or l'idée directrice du

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•peuple français, nous l'avons vu, a ètè celle de la liberté produisant Tégalité et la fraternité. Ne ponrrait-on tiner de là, relativement à Tàvenir de notre •pays, des conséquences toutes pratiques? Nous nous .l)ornerons à les indiquer ici comme par anticipation* D'une part, toute nation a besoin, p ur résister 4UX causes dissolvantes, d'une cohésion morale, d'une unité psychologique, de ce qu'on a appelé l'âme du peuple; un peuple qui aurait pour ainsi dire en soi cent âmes diverses porterait la division dans son sein et tôt ou tard se fractionnerait, comme ces organismes inférieurs où la vie, encore diffuse et dispersée, tend à se dissoudre : les lois de l'histoire naturelle valent pour les nations. D'autre part, toute unité imposée à un peuple de l'extérieur, par exemple un pouvoir central despotique, ne saurait que retarder la dissolution sans Tempêcher: dans l'histoire des espèces vivantes, c'est par le dedans que la nature travaille, et il en est de même pour l'humanité. Il fieiut donc à chaque peuple ime unité intérieure qui rayonne du fond à la surface et se donne à elle-même sa forme, comme fait la vie. Or cette unité naturelle, pour la France contemporaine, c'est l'idée du droit; c'ept donc là, si nous voulons retrouver notre puissance nationale, qu'il faut chercher notre point d'ap^ pui et notre commun centre d'inspiration. De nos codes civil et pénal il faut peu à peu bannir les lois.

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d'aiUenrs peu nooibreiisesy où isubsiste encore, aux dépens du droit rationnel, l'influence des vieilles coutumes, des anciens priyiléges et de la religion d'État. Quant à notre constitution politique, la seule réalisation complète et adéquate de l'idée du droit sera le gouvernement de tous par tous : les autres régimes en effet sont des instituUons.de privilège, celui-là seul est de droit commun. Une monarchie/ une aristocratie factices choquent l'esprit logique du peuple français, ennemi de toute fiction, constitutionnelle ou autre, et peu habitué à s'incliner devant des symboles et des idoles. Les notions de pouvoir héréditaire, d'inamovibilité, de prérogative royale ou nobiliaire, de droit traditionnel ou de droit divin, répugnent à notre sentiment de liberté et 4e responsabilité individuelle. De plus, la France est le seul pays où lés classes actives et laborieuses se préoccupent de la légitimité morale d'un gouvernement, où elles réclament des institutions rationnelles et conformes au droit, non pas seulement des expédients ou des compromis d'intérêts et de forces. Cette préoccupation est l'inévitable résultat de toutes les tendances nationales que nous avons signalées; à quelque excès qu'aient pu aboutir cet amour du logique et ce souci du droit pur, il faut en tenir compte et, qui plus est, en tirer parti. Il n'y a plus chez nous ni tradition monarchique ni tradition aristocratique; depuis un siède, la vraie tradition

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nationale est la tendance à la démocratie, comme la yéritable idée nationale est Tidée du droit. Tradition et idée, encore séparées chez la plupart des peuples, ne font plus qu'un dans le génie de la France actuelle, dont on peut résumer toutes les tendances et aptitudes psychologiques en disant qu'il est essentiellement libéral et démocratique. Aussi une loi d'irrésistible évolution a-t-elle fait surgir sur les ruines des autres formes de gouvernement la seule qui soit théoriquement en harmonie avec l'esprit nouveau et puisse lui servir d'organe. On a vu à trois reprises notre pays faire l'essai de cette forme, perpétuel objet des espérances et des revendicatious populaires. Presque tout le monde en France s'est d'abord accordé à reconnaître que ce genre de gouvernement serait le plus juste en soi et le plus parfait, s'il était possible. Aujourd'hui, les plus sages eux-mêmes commencent à supprimer cette restriction en disant : « Il est devenu en France le seul possible. »

Dès lors ne peut-on supposer que le développement libéral et pacifique du régime nouveau est seul capable de relever notre pays en le ramenant dass sa vraie voie? Mainte fois on à vu le peuple fraugais se redresser quand on le croyait pour jamais à terre, faire éclater une richesse imprévue quand on espérait l'avoir juiné, une plus énergique volonté de vivre quand il semblait près de périr, un esprit nouveau et fécond

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quand sa pensée semblait isolée et stérile. C'est qu'habitué à vivre dans une région qui n'est point exclusir vement nationale et égoïste, il ne se sent pas atteint par ses désastres dans la meilleure partie de luimême, dans celle par où il s'efforce de s'identifier avec le cœur même des autres peuples. Il sait qu'il ne périra pas tant qu'il vivra de la vie commune à tous. Ces idées seules peuvent soutenir une nation à travers les siècles qui , au lieu d'être purement nationales, sont humaines; la France n'attend son salut et sa force que des pensées nourries par la pensée même de l'humanité, toujours vraies, toujours jeunes, immortelles comme l'humanité même : ainsi nos ancêtres, sur le tronc du chêne antique que les saisons couvrent ou dépouillent de feuilles changeantes, cueillaient le gui toujours vert, nourri de sa sève impérissable, symbole et gage d'éternité. Aujourd'hui encore la France, fidèle à son esprit, répond aux échecs matériels en proclamant une idée nouvelle et plus haute où ses vainqueurs mêmes seront un jour forcés de chercher un appui ; au triomphe d'une monarchie conquérante qui lui enlève des forteresses elle oppose l'idée républicaine, qui, de l'aveu même des philosophes allemands, des Schopenhauer,des Strauss, des Hartmann, comme des philosophes anglais tels que Stuart Mill et M. Spencer, sera un jour appliquée et réalisée dans toute l'Europe et sur toute la terre.

Ainsi la France, matériellement amoindrie, s'élargit moralement ; abattue dans le présent, elle se fait avenir, et, en fletce des gouvernements de privilège, elle tente d'édifier le gouvernement fondé sur la pure idée du droit.

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