‹ L'idée moderne du droit (volume 3)Chapitre 28 sur 73 · ROUSSEAU ET KANT · texte numérisé non relu

ROUSSEAU ET KANT

volontés particulières ? Voilà la conception profonde par laquelle l'école de Rousseau ramène le droit à la volonté se respectant et s'afflrmant elle-même. Un disciple de Jean-Jacques , Mirabeau , restera fidèle à son maître en définissant le droit « l'inviolabilité de la liberté », et en ajoutant que « le droit est le souverain du monde. » Quant aux conséquences morales et métaphysiques de cette doctrine, Hegel les a résumées en disant : < Rousseau proclama la volonté Tessence de Fliomme; ce principe est la transition à la philosophie de Kant, dont il est le fondements »

1. L'esprit da xviii* siècle en elTet, et surtout de la philosophie sociale en France, se résume tout entier et arrive à sa plus haute expression dans les théories de Kant sur la morale et sur le droit. « La Francei disait encore Hege!r a réalisé la révolution dans la pratique, l'Allemagne en a formulé la théorie métaphysique. » Dans Kant et dans Fichte s'achève le déplacement de ce qu'on pourrait appeler le centre de gravité social, que le mouvement révolutionnaire ramenait des autorités extérieures à la liberté intérieure de l'homme. Kant, on le sait, se comparait lui-même pour la métaphysique à Copernic, qui fit tourner la terre autour du soleil au lieu de faire tourner le soleil autour de la terrer / raats, à vrai dire, c'est surtout dans la morale et dans le droit qu'il a accompli ou

plutôt terminé une révolution de ce genre, qui est la révolution môme de l'esprit moderne : au lien de subordonner la liberté à une loi extérieure, il a subordonné la loi extérieure à la liberté; il a transporté jusque dans la morale (comme il était logique de le faire) le problème que Rousseau avait posé pour le droit civil et politique : il s'est demandé si la loi morale elle-même, avec son autorité ira* pérative et obligatoire, n'était pas encore une expression et une formule de la liberté, si la parfaite moralité ne consiste pas à être tout ensemble, comme le citoyen de Rousseau, auteur de la loi et serviteur de la loi, législateur et exécuteur, souverain et sujet dans la république des êtres raisonnables et libres. C'est ce que Kant entend par l'autonomie de la volonté humaine, dont il fait le fondement du droit; autonomie^ c'est-à-dire liberté qui se fait à e]le-mêmc la loi, qui s'oblige elle-même à se respecter et à respecter les autres libertés. A cette autonomie, qui n'est autre que l'indépendance de la volonté réclamé»

En faisant reposer désormais l'avenir du monde sur la liberté humaine, les philosophes français se trouvèrent logiquement amenés à considérer celle-ci comme un principe de perfectibilité sans limites. Ce caractère d'infinité que Descartes plaçait dans la volonté de Phomme et qu'il se représentait surtout comme un attribut métaphysique, le xviii* siècle en fit pour ainsi dire un attribut historique en le concevant comme une infinité de développement et de progrès, comme une infinité répandue à travers l'espace et le temps. Le principe de la < perfectibilité indéfinie, » déjà en germe dans Descartes et Pascal, nettement formulé par Turgot et Condorcet, devait renouveler non pas seulement la philosophie de l'histoire, mais encore celle du droit. Le règae de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, renvoyé par le christianisme à

par les philosophes du xviu* siècle, est lié le principe de rbamanité fin en soi, qui résame encore l'esprit de la révolution française : rhomme ne doit jamais être un instrument ou un moyen, mais un but et une fin. Mais pour que la volonté soit ainsi à elle-même sa fin, il faut qu'elle soit la volonté droite, où Descartes plaçait le souverain bien, et la volonté droite n'est autre chose, selon Rousseau et Diderot, que la volonté générale, la volonté universelle. Voilà pourquoi, selon Kant, les maximes qui règlent notre volonté doivent pouvoir s'ériger en lois universelles. L'individu est dans son droit quand il agit comme an législateur, selon une maxime de législation universelle. L.a république de Rousseau pénètre avec Kant dans les consciences, comme Platon faisait pénétrer sa cité dans chaque âme humaine. La liberté morale devient le principe et la fin de la loi morale, comme la )iberté civile et politique était devenue pour Rousseau le principe et la fin de la loi civile et politique. Telle est la révolution opérée par l'esprit moderne pour l'absolu affanchissement de la volonté humaine, et qui n'est autre que la notion du droit posée comme identique à la BOtion de liberté.

Page 1