‹ L'idée moderne du droit (volume 3)Chapitre 30 sur 73 · LA PROPRIÉTÉ · texte numérisé non relu

LA PROPRIÉTÉ

la propriété, cette liberté faite visible, le moyen terme du travail. Là surtout se fit sentir sur la philosophie française Tinfluence de Locke, qui se combina avec Pinfluence du stoïcisme et du christianisme. La philosophie française n'en conserva pas moins son caractère propre et original. Locke, comme tous les Anglais , s'était préoccupé surtout de Tintérêt ; à ses yeux, la liberté était surtout un moyen, pour rindividu ou pour l'État, d'atteindre la plus grande somme possible d'utilité ; les Français, en s'emparant des idées anglaises, les généralisent, les étendent à l'humanité entière, et de plus substituent un sens moral au sens purement utilitaire; ils demandent la liberté et l'égalité pour elles-mêmes et non pour quelques intérêt matériel qui leur serait supérieur. L'école française révolutionnaire a d'ailleurs eu conscience, dès l'origine, de cette différence qui subsistait entre les prémisses malgré la ressemblance des conclusions. Condorcet, par exemple, reproche à la constitution américaine « d'avoir eu pour principe l'identité des intérêts plus encore que l'égalité des droits. » — € Les principes sur lesquels la constitution et les lois de la France ont été combinées, dit-il encore, sont plus purs, plus profonds, plus précis que ceux qui ont dirigé les Américains ; les Français ont échappé bien plus complètement à l'influence de toutes les espèces de préjugés; Tégalité des droits n'y a

nulle part été remplac5ée par cette identité d'intérêt qui n'en est que le faible et hypocrite supplément*. » En définitive, dans les trois doctrines qui ont servi d'antécédent à notre philosophie du droit, doctrines stoïque, chrétienne et anglaise, la liberté humaine était toujours considérée comme un moyen plutôt que comme un but : les stoïciens finissaient par l'absorber dans la raison universelle , les chrétiens dans la grâce divine et le salut de l'autre vie, l'école anglaise dans l'intérêt particulier ou général. La tendance de'la philosophie française, au contraire, depuis Descartes jusqu 'à Turgot, Condorcet et Rousseau, c'est d'attribuer à la liberté humaine la valeur d'une fin suprême, qui doit être aimée pour sa beauté propre, pour sa fécondité sans bornes et en quelque sorte pour son infinité»

1. Tableau historique des progrès de l'esprit humain, neuTième époque»

IL l'idée du droit dans la philosophie française

AU XIX® siècle

Passons maintenant du xviii* siècle au xix% et snivons rapidement la doctrine française du droit dans ses dernières transformations à travers les écoles de philosophie contemporaines. Nous verrons les questions devenir de plus en plus précises et aussi de plus en plus difficiles, si bien qu'aujourd'hui elles réclament un nouvel examen et, s'il était possible, une nouvelle solution.

Les philosophes de notre siècle qui ont critiqué ou défendu Tidée du droit léguée par la révolution peuvent se diviser en deux groupes : ici les partisans du fatalisme moral et historique, là les partisans de la liberté dans la conscience et dans l'histoire. Les premiers ont joué le rôle de dissidents par rapport à l'école philosophique de Rousseau et de la révolution. Parmi eux se présente d'abord Saint-Simon, dont l'in-

fluenœ subsiste encore de nos jours un peu partout sans être avouée nulle part. A la notion de liberté individuelle Saint-Simon opposa de nouveau Pantique notion de Tautoritè sociale, et cette autorité il la plaça successivement dans la science (prétention d'où devait sortir le positivisme), puis dans l'industrie, enfin dans une religion nouvelle < capable de forcer chacun de ses membres à suivre le précepte de l'amour du prochain. » L'école saint-simonienne se rapprochait ainsi de l'école théocratique, non moins hostile aiix idées de liberté ou d'égalité.

Issu du saint-simonisme, le positivisme rejeta àson tour toute idée de liberté morale; comme le devoir absolu, le droit proprement dit est aux yeux d'Auguste Comte et de ses successeurs une entité métaphysique, parce qu'il renferme encore une notion d'absolu, une notion de < cause » agissant par elle-même et respectable pour elle-même. Abandonnant donc la tradition française du xvnr siècle, Auguste Comte repousse toute considération des droits de l'homme. < Le positivisme ne reconnaît à personne d'autre droit que de faire toujours son devoir... La notion du droit doit disparaître du domaine politique, comme La notion de cause du domaine philosophique... Le positivisme n'admet jamais que des devoirs, chez tous, envers tous, car son point de vue, toujours social, ne peut comporter aucune notion de droit, constamment

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