‹ L'idée moderne du droit (volume 3)Chapitre 6 sur 73 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

que l'Allemagne, par les spéculations de ses métaphysiciens récents et par les actes de ses politiques, parait absorber le droit dans la force supérieure, matérielle ou intellectuelle; tandis que TMgleterre, par la voix de ses économistes et par sa pratique habi^ tuelle des affaires, réduit le droit à l'intérêt majeur, la France, par les doctrines de ses principaux philosophes et de ses jurisconsultes , en dépit des contradictions et des défaillances de sa politique, en dépit de ses infidélités à sa propre tradition et de ses engouements pour Tétranger, la vraie France, disonsnous, celle des Montesquieu, des Turgot, des Rousseau, celle qui aujourd'hui encore pense et espère en se souvenant de son passé, a toujours placé le fondement du droit et de la philosophie sociale dans ce qui est en même temps le principe de la philosophie morale : la raison et la liberté. De quel côté est le vrai, et quel est le peuple qui représente l'avenir ? Grave question que l'avenir peut seul résoudre, mais qui s'impose dès à présent aux méditations de tous.

Nous commencerons par appeler l'attention sur la manière dont l'Allemagne contemporaine se figure le monde humain : il n'est ni sans intérêt ni sans utilité de savoir où elle va et où elle doit aboutir. Que serait la société , si elle était organisée à la manière allemande? Comment nos voisins conçoivent-ils les rapports du droit avec la force matérielle et avec cette

force intellectuelle qu'on nomme le génie? Pour essayer de l'apprendre, nous voudrions faire au delà du Rhin un voyage de découverte ou une sorte de reconnaissance, arriver à une vue d'ensemble sur la doctrine allemande, en déterminer le point de départ, le point d'arrivée et les « évolutions > intermédiaires. Nous espérons qu'on voudra bien nous suivre dans des contrées où il n'est pas toiyours facile de se reconnaître : ce n'est ni par la simplicité ni par la clarté que les sfystèmes allemands se recommandent, mais la peine qu'ils imposent à l'esprit est parfois salutaire. Nous nous estimerions heureux, pour notre part, si nous étions parvenu à rattacher ensemble ces systèmes multiples, à les compléter l'un par l'autre, à y ajouter ce qui pourrait y manquer, et à construire ainsi un système unique pour le livrer ensuite aux réflexions et aux appréciations du lecteur.

i/esprit germanique et l'idée du droit

Les tendances naturelles de Pesprit germanique, un moment dominées par l'influence française à la fin du xYin"" siècle et au commencement du xix% de* valent bientôt reprendre le dessus et amener PAllemagne à ce culte de la puissance qu'on remarque aujourd'hui chez ses théoriciens et ses praticiens. Pour comprendre le sens des doctrines en faveur au delà du Rhin, il est nécessaire d'entrer d'abord, s'il est possible, dans cet esprit allemand que nous nous figurions connaître, qui nous réservait tant de surprises, et dont nous cherchons encore avec quelque inquiétude la vraie nature. On a jugé le caractère ger» manique de deux façons tout opposées : les uns y re* connaissent, avec M'^'' de Staël, un penchant à Tidéa^ lisme le plus mystique, les autres, avec Henri Heine, un penchant au naturalisme le plus positif. L'origi** nalité ou, comme on dit là-bas, la « génialitè »

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allemande ne consisterait-elle pas précisément dans cette antithèse î

Le premier trait du caractère allemand est le mysticisme, qu'on nommait dès le xiv* siècle la philosophie teutonique, phîlosopMa teutonica. € Grattez la peau d'un métaphysicien allemand, dit Schopenhauer, et vous trouverez un théologien. > Il est certain qu'on ne peut suivre le mouvement des idées philosophiques et sociales en Allemagne sans remonter à la théologie, que les Allemands mêlent à tout. Avant le cordonnier visionnaire Jacob Boehm, en qui Schelling et Hegel reconnaissent « le père de la philosophie allemande, » Luther avait déjà favorisé le développement de l'esprit mystique. — Est-ce par les œuvres ou par la foi que Thomme se justifie? — A ce problème capital de la religion réformée Luther répond : — Les " œuvres ne sont rien, la foi est tout; les œuvres sont naturelles et viennent de la volonté humaine, « qui est esclave et incapable de faire par elle-même le bien ; » la foi est surnaturelle et naît dans un commerce immédiat avec la grâce. — Luther a sans doute raison de vouloir s'élever au-dessus des œuvres extérieures; mais au lieu de placer entre la nature et Dieu Tactivite personnelle de Thomme , qui, semble-t-il, pourrait seule fonder le droit, il remonte à la foi, qui nous absorbe en un principe transcendant; après avoir rappelé la conscience à elle même, le protestan-

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tisme allemand finit par Tassujettir à la grâce. Chez d'autres peuples, la négation du libre arbitre est une hérésie religieuse ou une témérité philosophique; en Allemagne, pour les théologiens comme pour les savants, pour les partisans de la prédestination comme pour ceux du déterminisme , c'est le libre arbitre qui est un scandale. La piété même des femmes en est choquée. A quoi d'ailleurs servirait-ilî il ne serait utile que pour le mal. Toujours est-il que les protestants, malgré les grands services qu'ils ont rendus à la cause même du droit, ne reconnurent point d'abord l'existence d'un droit naturel et humain, pas plus qu'ils ne reconnurent l'existence d'une morale naturelle ^. Qu'est-ce donc que la liberté de conscience réclamée par Luther? Elle se réduit au devoir religieux de lire et de croire, c'est-à-dire d'entrer «ans autre intermédiaire que le Livre en communication avec l'Esprit ; on pourrait rappeler une sorte de droit à la vie mystique. Quant à la liberté civile ou politique, Luther veut qu'au besoin on la sacrifie. — € Dieu vous envoie des tyrans comme il vous donne des pères, pour vous éprouver, vous corriger, vous former, > L'indépendance religieuse de € l'homme intérieur » n'est-elle pas un ample dédommagement à

1. Luther, lecteur assidu de Tauîerlet d'Ëckart, reprochait à la Morale 4'Aristote, « cette pire ennemie de la grâce, » d'entretenir la pensée impie que l'homme a une valeur personnelle, »

la dépendance de Phomme extérieur? Cette indiffé» rence mystique à l'égard da droit purement humain se retrouvera de nos jours chez beaucoup de pen* seurs allemands. Ils ne comprendront rien à ce que la philosophie française du xvnr siècle appelait les € droits de l'homme. »

Le mysticisme est toujours près de se tourner en naturalisme, et les Allemands ont passé de l'un à l'autre; mais ils ont trouvé d'abord un intermédiaire dans ce symbolisme qui fait des choses visibles l'expression de la puissance invisible. Ici se découvre à nous un trait nouveau et curieux de la physio* nomie germanique : le goût des symboles, qui fro* tluira dans l'ordre des questions sociales des conséquences inattendues. La lecture de la Bible habitue l'Allemand dès l'enfance à voir partout des figures. Pour les mystiques, en dehors de la réalité absolue, rien ne peut être qu'emblème. Jacob Boehm aperçoit des images de la trinité, de rincamation, de la rédemption, dans tous les êtres et dans tous les phénomènes de la nature. Chacun des objets sensibles est le symbole des autres, et tous les objets sensibles pris ensemble sont le symbole de l'étemel mystère.

Transporté dans l'art, Tamour des symboles produit ce romantisme qui caractérise les œuvres du génie allemand ; dans l'étude des langues, il explique ce respect des signes et des mots, emblèmes de U

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pensée, qui engendre la passion philologique et en quelque sorte Tenthousiasme de l'érudition : philologia mediatrix œtemiy dit Niebdhr ; dans la métaphysique, il donne naissance à ces systèmes de Kant^ de Schellingy de Hegel, de Schopenhauer, où se retrouvent sans cesse deux faces des choses : l'absolu mystique, « noumène » ou idée, et ses manifestations visibles dans la nature, phénomènes ou fidts. C'est un symbolisme que cet < art caché en notre^ ftme » par lequel notre pensée, d'après Eant, se représente toutes choses sous les formes de l'espace et du temps, — symbolisme, cet art déployé dans la nature par lequel l'absolu, selon Schelling, s'ef* force de se révéler à sa propre conscience, « odyssée de l'esprit, qui, livré à une merveilleuse illusion, se cherchant lui-^méme, se fuit sans cesse lui-même, > — symbolisme, cette évolution des choses que décrit Hegel et où chaque moment est, dit-il, la manifestation incomplète de Tidée, — symbolisme enfin, ce vaste système de « représentations » par lequel la volonté, selon Schopenhauer, se donne à elle-même le spectacle décevant des formes qu'elle produit et détruit tour à tour. Pour les nouveaux Hindous des bords de la Sprée comme pour les vieux Allemands des bords du Gange, le monde entier pourrait s'appeler l'immense magie ou l'immense illusion : Maya. -€. La nature, dit en propres termes Schelling, est le

miroir magique de Tintelligence ; > « la nature, dit Schopenhauer, est l'illusion infinie de la volonté. »

L'histoire sacrée avait toujours été représentée comme une figuration dans le temps de la puissance divine : les Allemands étendent cette conception à l'histoire 'qu^on nomme profane, et on peut dire que pour eux l'histoire entière est sacrée. Le dévelop* pement de l'humanité comme de la nature est une expression de la nécessité suprême : les œuvres de chaque homme sont, selon Kant, des symboles de son caractère individuel ; ce caractère individuel est un symbole de l'humanité, l'humanité est un symbole de la Divinité. Tout s'enchaine comme les signes et les équations d'une algèbre expressive, ou comme ces accords des grandes symphonies allemandes liés si indissolublement par une science cachée, que chacun d'eux, résumant tout ce qui précède, annonce tout ce qui va suivre, et que le premier retentit encore dans le dernier.

La passion de l'histoire produit chez les Allemands une sorte d'adoration des faits accomplis et en même temps un penchant à traiter les faits de haut ; c'est que le symbole, saint par ce qu'il représente, est indifférent en soi : on le vénère, et on le dédaigne.

Même esprit dans la religion. Comme les Aile* mands la respectent, et comme ils la façonnent au gré de leurs systèmes ! L'habitude de tout interpréter

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par allégories permet de demeurer âdôle à la lettre en abandonnant l'esprit. Chaque dogme religieux, pour les théologiens allemands, renferme une infinité de traductions possibles, et chaque homme y met le sens qui est le mieux en harmonie avec sa propre conscience : c'est une perspective sur l'infini où l'œil plonge plus ou moins loin selon sa portée; tandis que l'un s'arrête aux points les plus rapprochés, l'autre voit jusqu'au fond, ou reconnaît qu'il n'y a point de fond. En Allemagne, on peut nier tout le christianisme, comme le docteur Strauss, et en enseigner les formules ou en pratiquer les rites. Il y a des degrés dans la vérité comme dans l'échelle de Jacob, et chacun occupe celui où il est capable de parvenir. On doit donc, selon Strauss, « avoir une pensée de derrière et juger par là de tout en parlant cependant opmme le peuple. > Sorte de direction mystique d'intention, qui finit par s'accommoder de toutes les paroles et de tous les actes, pourvu qu'on y voie les emblèmes du divin. La morale elle-même, comme la religion, n'est qu'un ensemble de symboles relatifs par lesquels la foi se traduit en œuvres : « crois, et fais ce que tu voudras ; »— bien plus : < crois, et pense ce que tu voudras ; > — bien plus encore : * crois, et crois ce que tu voudras. »

On devine ce que produira cette manière de voir dans la vie sociale, et combien elle répugne à l'idée

d'un droit fixe ou inviolable. Traditions, coutumes^ lois, puissances établies, — autant de symboles; à ce titre, ils sont sacrés. On les respectera dans ses œuvres, on les dépassera dans sa foi ; car il est écrit : € Tu respecteras les puissances ; » mais, pendant que le corps sera incliné devant elles, la pensée les do* minera de toute la distance qui sépare Pidée du signe. Ainsi se concilieront la plus grande soumission à César et la plus grande indépendance intérieure ; on dira même en raffinant que cette soumission est précisément la marque de l'indépendance. Se mettre au-dessous de la puissance visible, c'est se mettre au-dessus. Enfin on ira jusqu'à faire en faveur d'une institution positive un argument mystique de son absurdité même. Selon Strauss, la république est rationnellement supérieure à la monarchie, et c*est précisément pour cela, dit-il, qu'il faut préférer la monarchie. « Sans doute il y a dans la monarchie quelque chose d'énigmatique, d'absurde même en apparence ; c'est en cela que consiste le secret de sa supériorité : tout mystère parait absurde, et pourtant sans mystère rien de profond, ni la vie, ni l'art, ni l'État. > Tel est le droit divin de Tincompréhensible, emblème mystérieux de l'idée. Charles Vogt, dans ses lettres sur la guerre franco-allemande, constate avec étonnement € la soumission en face de la Herr^ ^chaftj de l'autorité, » qui caractérise les érudits les

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plus audacieux de l'Allemagne. Déjà M"''' de Staël, sans en bien comprendre le motif, faisait une observation analogue : « Les hommes éclairés de l'Allemagne se disputent avec vivacité le domaine des spéculations, mais ils abandonnent assez volontiers aux puissants de la terre tout le réel de la vie ; l'esprit des Allemands et leur caractère paraissent n'avoir aucune communication ensemble, Tun ne peut souffrir de bornes, l'autre se soumet à tous les Jougs. » N'est-ce point l'idée du symbolisme universel qui établit la communication, cherchée par M"""" de Staël, entre l'audace mystique ou métaphysique et le traditionalisme politique?

Les mots trop précis de la. langue française sont impuissants à bien caractériser cette synthèse merveilleuse des contraires. Ce qu'on nommerait chez nous hypocrisie, mensonge, servilité dans l'obéissance, brutalité dans le commandement, devient outre-Rhin un symbole de la vérité, un degré de la vérité, un moment de la vérité. La force, par* exemple, sera appelée le symbole du droit. Si la contradiction semble par trop choquante entre la chose et son signe, la subtilité germanique invoquera, pour la justifier, une forme originale de symbolisme très-goûtée des Allemands et qu'ils appellent la forme ironique. Frédéric Schl^el et Solger ont élevé l'ironie à la hauteur d'un principe universel ; la nature, ironie divine, cache

le risîble sous le sérieux, et le sérieux sous le risible ou l'absurde. Il y a, dit aussi Hegel, un principe de dissolution et de ruse dans la nature; la sagesse prenant Tapparence de la folie, c'est la ruse de l'absolu, c'est «la ruse absolue.» Transportez cette théorie dans l'ordre social, vous donnerez de la force brutale une définition dans le goût germanique en l'appelant la ruse du droit, l'ironie du droit, la dissimulation par laquelle le droit, en se cachant, assure son triomphe. L'absolu étant ainsi rusé, dissimulé, ironique, on devine ce que pourra être la nation qui se croit en possession de l'absolu, et chez laquelle le comique et le sérieux tendent également à prendre la forme d*une ironie parfois tragique.

Il était difficile, même aux Germains, de s'en tenir à des idéalités ou à des symboles et d'abandonner à jamais le « réel de la vie. » Ils ontcommenoé, comme dit Jean-Paul Richter, par se contenter de l'empire de l'air, « laissant aux Français celui de la terre et aux Anglais celui de l'océan ; > mais nous savons qu'aujourd'hui la devise des Hohenzollern est devenue la leur : l'aigle noir aux ailes déployées, « du rocher à la mer. » — < Les Allemands, a dit aussi Schopenhauer, sont des hommes qui cherchent daos les nuages ce qu'ils ont à leurs pieds; » aujourd'hui ^ils savent fort bien chercher à leurs pieds et terre à terre, seulement ils ont encore soin de s'envelopper de

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nuages métaphysiques pour £Edre croire qu^ils plaaeut dans les airs.

Cependant les plus hardis ou les plus sincères ont rejeté Télément idéaliste pour ne conserver que le positif : le principe absolu était tellement inintelligible qu'on devait unir par le nier. De là, comme dernier terme de cette évolution, un matérialisme qui est à la fols le culte théorique et le souci très-pratique des choses de ce monde. A la an se touchent les deux extrêmes : mysticité et brutalité, Tange et la béte. On sait ce que disait il y a vingt ans Henri Heine : « Cette forte race, douée d'un grand appétit, de muscles solides et d'une complexion non éthérée... s'est réconciliée avec la nature et soupire après des mets plus solides, que la chair et le sang mystiques. > Un même mot allemand n'exprime-t-il pas , selon la remarque de Fichte, l'enthousiasme de l'imagination et le débordement des mœurs : Schwârmereit

Nous entrevoyons maintenant, par cette esquisse du caractère germanique, comment la force maté* rielle, après avoir paru à Pidéalîsme des Allemands un simple instrument et une œuvre tout extérieure du droit, a pu sembler ensuite à leur fatalisme religieux ou philosophique une réalisation nécessaire du droit, à leur goût du symbolisme une image visible du droit, et enûn commentle naturalisme contemporain, se dégageant de la vieille enveloppe mystique, devait

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aboutir à Tidentitè pore et simple de la force et du droit, ou plutôt à la primauté de la force réelle sur ie « droit abstrait? »

Essayons de suivre les Allemands dans ce progr^ ou, si ce terme semble peu juste, dans ce prozess de leurs conceptions du droit, longue série d'efforts pour construire la société tout entière sans autres éléments que des forces et sans autre loi que la nécessité. Nous passerons d'abord rapidement en revue les nombreuses doctrines qui se sont produites en Allemagne sur la philosophie du droit ; mais, tout en montrant le développement historique des idées, nous nous attacherons surtout, selon la méthode des Allemands eux-mêmes, à en découvrir le développement logique. Malgré la complexité des hommes et des théories, un mouvement commun anime les divers systèmes, les oblige à se transformer l'un dans l'autre, et les entraîne vers un idéal qu'ils ne semblent pas pouvoir atteindre.

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