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LES IDÉES DIRECTRICES DES PEUPLES

rintérêt, du droit, et nous les avons superposées dans leur ordre hiérarchique, de manière à former une sorte de construction dont les assises multiples se supportent Tune l'autre depuis la base jusqu'au sommet. Les fondements les plus matériels de l'édifice nous ont été fournis par la théorie allemande de la force: sans la force rien n'est possible, et tout ce qui a la réalité a aussi la force. Mais l'organisation des forces ne se comprend pas sans celle des intérêts, et là se place la philosophie anglaise, dont le point de vue nous a paru plus élevé. La conciliation des forces et des intérêts était facile : ce sont choses qui se complètent, ou plutôt c'est la même chose sous deux aspects, l'un extérieur, Tautre intérieur i. Plus difficile est la conciliation de Tidée française du droit avec les deux autres principes : elle nous aurait même semblé impossible si nous n'avions pas assigné à ces principes divers des domaines divers. Selon nous, comme on l'a vu, le domaine du droit est l'idéal, le domaine des forces et de l'intérêt est la réalité. C'est ainsi par de pures idées, les plus hautes qu'on puisse concevoir, que l'édifice entier s'achève. La force et l'intérêt sans le droit, ce serait la vie sans idéal ; le droit sans la force et sans l'intérêt, ce serait l'idéal sans vie. Mais en fait l'idéal est lui même une force, puisqu'il

-1. L'un est relatif à la « catégorie de la causalité, « Tautre à celle de la finalité.

meut rhumanité et semble mouvoir le monde même ; ii est un intérêt, puisqu'il est le besoin incessant de la pensée et le perpétuel objet du désir. Ainsi la théorie que nous proposons réconcilie les autres : elle est à la fois un naturalisme et un idéalisme, elle conserve tous les faits, elle conserve aussi toutes les idées, et elle s'efforce de rapprocher peu à peu les faits et les idées, jusqu'à ce terme infiniment éloigné où leur séparation serait réduite à néant, où la force suprême et l'intérêt suprême coïncideraient avec la liberté.

Notre philosophie sociale et politique, en France, doit avouer franchement qu'elle s'appuie à l'origine sur une idée pure. Est-ce là avouer une faiblesse? Non, mais une puissance. Les idées directrices sont des moteurs plus ou moins forts et plus ou moins sûrs, mais toujours nécessaires. Elles sont pour les êtres raisonnables ce que sont les instincts pour les êtres irraisonnables. L'oiseau porte dans sa tête l'image du nid, qui l'obsède comme un rêve, tout ensemble souvenir du passé et pressentiment de l'avenir : il travaille sous l'empire de cette vision intérieure, jusqu'à ce qu'il lui ait donné un corps et ait posé sur la branche le nid réel où sa famille doit édore. Et cet instinct, le plus souvent, est infaillible : le visionnaire est un prophète. Les hommes agissent sous des idées comme les animaux sous des instincts ; de même les peuples, chez qui l'idée reprend toujours la forme in-

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stinctive. Les vieux Germains, absorbés par l'idée de la bataille, rêvaient un ciel où les combattants renaîtraient de leurs blessures pour pouvoir recommencer le combat. D'autres peuples furent enivrés par l'idée de volupté et rêvèrent un paradis de houris. Il en est dont la pensée et l'instinct ont pour objet la puissance; il en est qui sont sous l'obsession de l'utile, tandis que d'autres ont vécu pour l'idée dû beau; ceux-là ne songent qu'à travailler, ceux-ci à contempler et à admirer. Parmi toutes ces notions directrices des peuples et des individus règne la lutte pour l'existence : il se fait une sélection des idées comme se fait une sélection des espèces; toute idée n'est, selon nous, qu'une forme et un type spécifique, une espèce idéale, dirait Platon. L'idée de liberté, par exemple, exprime une espèce d'êtres ayant en eux-mêmes le principe de leur action et de leur développement à l'infini. Nous rangeons tous les hommes sous cette idée d'indépendance, même ceux qui sont encore dans le plus manifeste esclavage moral, comme nous rangeons sous la notion du cercle idéal toutes les courbes réelles qui tendent à être circulaires, quel que soit encore leur écart de la ligne directrice. L'homme aspire à être libre comme une goutte d'eau qui tombe de la nue aspire à être une sphère, comme l'aro-en-ciel du nuage aspire à être un cercle. Le droit idéal de l'homme, c'est donc d'être libre, comme le

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droit idéal d'an rayon de lumière serait de se propager en ligne droite. Telle est du moins la notion que ooiains hommes et certains peuples se forment de la direction essentielle i l*hamanité : le peaple français ne pent se la figurer autrement. Que d'autres peuples y parviennent et oonçoiyent une tout autre idée directrice, oda est possible, cela est réel; mais comme les individus et les peuples ne peuvent se dispenser d'agir et que des êtres raisonnables ne peuvent agir sans une idée, il faut bien que chaque individu et chaque peuple cherche sa force dans son idée morale et sociale, durable ou transitoire, destinée i survivre ou i périr avec les siècles. Nous avons vu quelle est Tidée morale et sociale de la France.

Il y a jiarmi les instincts des animaux certaines aberrations qui tiennent à ce que des actes autrefois utiles à l'espèce et devenus aujourd'hui inutiles se sont perpétués par une sorte de tradition héréditaire : on en trouverait plus d'un exemple chez les abeilles ou les fourriiis. Il y a de même, parmi les idées directrices des individus et des peuples, des formes surannées d'existence et de conduite, des types d'action dont l'utilité a péri et qui survivent à leur propre utilité : telles sont certaines conceptions religieuses bonnes autrefois, maintenant inutiles ou même nuisibles; telles sont certaines conceptions morales qui ne sont plus que des préjugés, certaines idées sociales

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OU politiques qui ne sont plus que des antiquités, comme celles de la noblesse, des castes, de la royauté absolue, du droit divin des rois. Ce sont, pour ainsi dire, des idées parvenues à Pétat crépusculaire. Au contraire, il y a d'autres idées qui sont comme une aurore. Seulement on dispute pour savoir quelles sont celles qui vont redevenir nuit et celles qiji vont devenir lumière; le jour termine ce débat en se montrant. L'histoire donnera tort aux uns et raison aux autres. En ce moment, il s'agit de savoir si l'avenir appartiendra à la liberté égale pour tous, à la fraternité humaine, ou si c'est le jeu des forces et des intérêts qui se substituera au droit. Entre les idées adverses qui luttent pour la vio au sein de l'humanité, c'est à chaque individu et à chaque peuple de prendre parti. Mais la science peut devancer l'histoire, et avant même que le soleil ait paru, elle peut nous dire si les lueurs de l'horizon sont celles du soir ou celles du matin. La valeur d'une idée se prouve par son développement théorique et pratique, comme le mouvement se prouve en se calculant par la mécanique pure et en se réalisant par la mécanique appliquée. De même pour l'idée du droit: nous en apprécierons mieux la valeur quand nous l'aurons suivie en son développement spéculatif et dans ses applications sociales. Nous espérons montrer, dans la suite de ces études, qu'on peut construire la société entière con-

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formèmeiii à celte idée directrioe du droit. Déjà nous en arons déduit l'égalité progressire des hommes; on en peut déduire encore la firatamité progresâye, la formule de la justice, la loi des contrats, larègle législations modernes. De plus, l'histoire nous ^ntre toutes les conséquoices de cette idée tendant iae réaliser sous nos yeux et se réalisant même diaque jour de plus en plus. Ne sommes-nous pas dès lors fondés à conclure que la société finira par s'organiser réellement selon lldée du droit, et qu'il j a dans cette idée Tanticipation de Thumanité à Tenir? Que Tastronome dans la route constellée découTre une nébuleuse en Toie de cond^isation, et qu*il puisse à l'aide du tél^oope étudier la forme« la direction, la Titesse des astres qui la composent, ces données lui permettront peut-être, si elles sont assez nombreuses, de déterminer i raranœ la forme que prendra un jour cette matière sidérale, et le centre unique auquel Tiendront se réunir, après des milliers d'années, ces soleils en mou- Tement depuis des siècles. La psychologie des peuples et rhistolre font un traTaU analogue, où le passé et le présent rérèlent l'aTenir; elles nous montrent dans l'iaspiration à la liberté le principe et la fin de tous les mouTements de Thumanité. Lldée de liberté, d'indépendance, de droit, a dès à présent ceci pour elle, qu'elle est le plus haut idéal que nous puissions conoeToir ; or, en fait de progrès, l'arantage reste néces-

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sairement aux idées les plus hautes. D'après les symboles antiques, l'univers visible serait né tout entier de cetle éternelle aspiration ou, si l'on veut, de cette parole éternelle retentissant dans l'immensité : — Que la lumière soit ; — ne pourrait-on dire que l'univers moral et social naît tout entier d'un désir ou espoir incessant, d'une idée indestructible, d'une parole intérieure qui retentit à Tinâni dans la conscience du genre humain et se traduit en actes dans Thistoire : — Que la liberté soit?

Il faut appliquer à ces hautes notions, telles que la liberté et le droit, ce que Schelling et Hegel disaient de Dieu : elles ne sofit pas, mais elles deviennent. L'évolution de la nature et son devenir peut n'avoir pas de but, mais l'évolution de l'humanité en a un, par la raison que c'est l'humanité qui se propose à elle-même un but et s'impose un idéal à réaliser. Les plus grands' parmi les individus et les peuples sont ceux qui ont placé ce but le plus haut et qui ont fait effort pour y atteindre. Sous ce rapport la France est au premier rang.

Par là se révèle à nous la loi de développement à laquelle notre pays ne saurait se soustraire sans se rabaisser et sans n^ttre en péril sa grandeur, son existence même. Un peuple se développe selon l'idée directrice dont le caractère national et la philosophie nationale sont l'expression ; or l'idée directrice du

oTiS L^£E XODOWB DU UROIT

fCK^Le îniiçass* ncns TaToos t«, a été cdle delà ii^MTOê prcdsssazt I égalité €l la fraternité. Nepooi^ faî:-im ûcr de Ik reLàtiTOBait i TaTenir de notre pa;i^, ds fcasê^;;iez:ces loates pratiques? Nons nous borsenrss i Ses Lriiquer id oamme par anticipatian. I-'azie ;sarl, tocW nalioa a besoin, p nr résister «KX. dses ii:sclT:i:r;^ d^one oc^iésîcMi morale, d^one a2.:> p^Tc2::I:cî ;:2e, de ce qu'on a appelé l'ime dn pecT^e: ^^ F^^?^^ «^^ aurait pour ainsi dire «isoi oec: i.=i<e$ iiTer^^ porterait la diTÎsion dans son sein <€ iv ; j;2 uri se frac'Jcnnerait, coaune œs ofganis* aes ir:\rl«:crs cd Li T;e, encore diffoseet dispersée, %êc4 À se iissc;i-ire : les lois de ThistiCHre naturelle Tikcl pc;^ les cati:c£« D*autre part, toute unité i:^^^^^^ ^ ^^ ;«»::' le de rextèneur, par exemple un pccTj^ ceiiinl de<];^c:i;se, ne saurait que retarder b dissci:i:foA suis Teoipécher: dans llûstoire des espièofis TiTaaiis, c es: par le dedans que la nature traTaille^ e% il en est de même pour Thumanité. Il ÙLst dczc a chaque peuple une unité intérieure qui rajvone du fccd i la surface et se donne i elle-même sa Icme. anime ait la Tie. Or cette unité naturelle, pour la IVance contemporaine, c^est l'idée du droit; c*est donr li, si noos roulons retrouTer notre puissance nationale, qu'il faut diercho' notre point d'appui et notre commun centre d^inspîration. De nos codes ctril et péfial il &ut pai i p^oi bannir les lois.

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d'ailleurs pen nombreuses, où subsiste encore, aux dépens du droit rationnel, l'inâuence des vieilles coutumes, des anciens privilèges et de la religion d'État. Quant à notre constitution politique, la seule réalisa- * tion complète et adéquate de Fidée du droit sera le gouvernement de tous par tous : les autres régimes en effet sont des institutions de privilège, celui-là seul est de droit commun. Une monarchie, une aristocratie factices choquent l'esprit logique du peuple français, ennemi de toute fiction, constitutionnelle ou autre, et peu habitué à s'incliner devant des symboles et des idoles. Les notions de pouvoir héréditaire, d'inamovibilité, de prérogative royale ou nobiliaire, de droit traditionnel ou de droit divin, répugnent à notre sentiment de liberté et de responsabilité individuelle. De plus, la France est le seul pays où les classes actives et laborieuses se préoccupent de la légitimité morale d'un gouvernement, où elles réclament des institutions rationnelles et conformes au droit, non pas seulement des expédients ou des compromis d'intérêts et de forces. Cette préoccupation est l'inévitable résultat de toutes les tendances nationales que nous avons signalées; à quelque excès qu'aient pu aboutir cet amour du logique et ce souci du droit pur, il faut en tenir compte et, qui plus est, en tirer parti. Il n'y a plus chez nous ni tradition monarchique ni tradition aristocratique; depuis un siècle, la vraie tradition

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nationale est la tendance i la démocratie^ comme la Téritable idée nationale est Tidée dn droit. Tradition et idée, encore séparées chez la plupart des peuples, ne font pins qu'un dans le génie de la France actuelle, dont on peut résomer tontes les tendances et aptitudes psychologiques en disant qu'il est essentiellement libéral et démocratique. Aussi une loi d'irrésistible érolution a-trelle fait surgir sur les ruines des autres formes de gouvernement la seule qui soit théoriquement en harmonie ayec l'esprit nouveau et puisse lui servir d'organe. On a vu à trois reprises notre pays faire l'essai de cette forme, perpétuel objet des espérances et des revendications populaires. Presque tout le monde en France s'est d'abord accordé à reconnaître que ce genre de gouvernement serait le plus juste en soi et le plus pariait, s*il était possible, Aigourd'hui, les plus sages eux-mêmes commencent i supprimer cette restriction ^i disant : € Il est de* venu en France le seul possible, »

Dès lors ne peut-on supposer que le développement libéral et pacifique du régime nouveau est seul capa* ble de relever notre pays en le ramenant dans sa vraie voie! Mainte fois on a vu le peuple français se redresser quand on le croyait pour jamais à terre, faire éclater une richesse imprévue quand on espérait l'avoir ruiné, une plus énergique volonté de vivre quand il semblait près de périr, un esprit nouveau et fécond

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quand sa pensée semblait isolée et stérile. C'est qu'habitué à vivre dans une région qui n'est point exclusivement nationale et égoïste, il ne se sent pas atteint par ses désastres dans la meilleure partie de luimême, dans celle par où il s'efforce de s'identifier avec le cœur même des autres peuples. Il sait qu'il ne périra pas tant qu'il vivra de la vie commune à tous. Ces idées seules peuvent soutenir une nation à travers les siècles qui , au lieu d'être purement nationales, sont humaines; la France n'attend son salut et sa force que des pensées nourries par la pensée même de l'humanité, toujours vraies, toujours jeunes, immortelles comme l'humanité même : ainsi nos ancêtres, sur le tronc du chêne antique que les saisons couvrent ou dépouillent de feuilles changeantes, cueillaient le gui toujours vert, nourri de sa sève impérissable, symbole et gage d'éternité. Aujourd'hui encore la France, fidèle à son esprit, répond aux échecs matériels en proclamant une idée nouvelle et plus haute où ses vainqueurs mêmes seront un jour forcés de chercher un appui ; au triomphe d'une monarchie conquérante qui lui enlève des forteresses elle oppose l'idée républicaine, qui, de l'aveu même des philosophes allemands, des Schopenhauer,des Strauss, des Hartmann, comme des philosophes anglais tels que Stuart Mill et M. Spencer, sera un jour appliquée et réalisée dans toute l'Europe et sur toute la terre.

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Ainsi la France, matériellement amoindrie, s'élargit moralement ; abattne dans le présent, elle se &it avenir, et, en &ce des gonTemements de privilège, elle tente dédifier le gouvernement fondé snr la porc idée da droit.

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