Édit, de Berlin, 1836, t. XV, p
2. Kant a?ait poar Rousseau une grande prédilection. Ses biographes rap« portent que la lecture de VÉmile l'attacha si fort qu'elle le retint pendant plusieurs jours de sa promenade ordinaire. Le portrait de Boassetn était le se^l qui ornât son appartement.
remarque déjà la tendance allemande à traiter les questions sociales comme un problème de mécanique. En définissant le droit « l'ensemble des conditions qui limitent les libertés pour rendre possible leur accord, » Eant parait s'en tenir à la forme extérieure et négative du droit sans nous en faire pénétrer le fond. Le droit demeure alors tout entier dans les rapports des actions, dans les œuvres ; aussi ûnit-il par s'identifier avec la faculté de contrainte réciproque, c'est-à-dire avec un sjrstème mécanique de forces défensives qui se font équilibre : Eant parait moins se préoccuper des personnages que de leurs armures.
Remplir cette idée Lrop vide du droit et animer ce mécanisme, telle fut la pensée des successeurs de Eant. Deux voies opposées se présentaient. On pouvait, avec Fichte et avec G. de Humboldt, suivre plus ou moins librement Rousseau et les théoriciens de la révolution française, qui placent le principe intérieur du droit dans la volonté, — ou revenir à Spinoza et aux théories fatalistes, selon lesquelles le droit n'est que la nécessité réglant la nature et l'histoire. < Chacun, dit Spinosa avec Hobbes, a autant de droit qu'il a de puissance. »
Les tendances fatalistes de l'esprit germanique ne tardèrent pas à dominer l'influence française et & produire une admiration croissante pour < le grand et saint Baruch, > auquel le théologien Schleiermadier
Youlaît qu'on immolât une boucle de cheyeux. Seulement, tandis que Spinoza, épris de l'immuable géométrie, avait tout vu sous l'idée de l'éternité, sub specie œternîj les écoles allemandes, éprises de l'histoire, voient toutes choses sous l'idée du temps.
On sait comment, le jurisconsulte Thibaut ayant publié en 1814 son livre sur la Nécessité Wun code civil général pour V Allemagne j Savigny répondit par son écrit célèbre : Vocation de notre temps pour la législation. Ainsi commença le grand débat de l'école philosophique et de l'école historique *. Celle-ci est encore aujourd'hui plus vivace que jamais en Allemagne, où elle a eu ces dernières années pour principaux représentants MM. Mommsen , Strauss et M. Bluntschli, si libéral dans ses premiers et savants ouvrages sur le Droit puMic universel^ si admirateur de l'autorité prussienne dans ses discours à l'université de Heidelberg 2.
Selon l'école historique, le droit n'est pas une création réfléchie et libre de la volonté humaine, c'est un
1. L'école historique était dès lors l'appui officiel da gouvernement. Sa?igny était ministre et président du conseil d'État ; Eiclibom, ministre de l'instrao tion publique; Niebulir était ambassadeur à Ronie. Voir Botteck, Mémoirei de VAcadémie de$ sHencei morcUes etpolUiqws, févr. 1841.
2. M. Bluntschli a donné, en 1873, une ïmponuLle Histoire du droit pubUc^ qui fiiit partie de la grande collection d'histoires et de rapports « publiée soos la protection du roi de BaTière Maiimilien U, et éditée par la commission his* torique auprès de l'Académie royale des sciences. > C'est à cette collection qu'appartiennent Y Histoire de la philosophie allemandêj par M. Zeller et YHistoire de Veethétiquet par M. Lotze.
déyeloppement spontané et fatal des tendances d'ua peuple ' • Les constitutions et les législations ne se créent pas, elles poussent ; il n'y a pas de droit naturel imprescriptible et inaliénable : tout droit naît de la coutume et en xsonséquence du temps. Le génie français, semblable à Descartes, qui prétendait reconstruire la philosophie entière par sa seule pensée,, voudrait refaire la société par sa seule volonté ; il croit qu'il suffit de Youloir pour pouvoir et de décréter pour fonder : il a foi dans la puissance de l'homme» L'école historique allemande dresse devant lui, comme un obstacle, la puissance des choses. La volonté ne connaît point le temps ou espère s'en affranchir; l'histoire la ramène sous l'empire de cette force suprême : à l'idée de révolution subite, elle oppose celle d'évolution lente; à la liberté personnelle qui s'efforce de rompre avec le passé, elle oppose la loi de continuité et le déterminisme universel. Le droit apparaît alors comme n'étant que la puissance supérieure; mais cette puissance ne réside ni dans la volonté morale ni dans la force physique de Tindividu, choses également passagères qui ne peuvent rien fonder de durable : le droit est la force organisée par le temps, la puissance accumulée des générations. Des
1. Voir Savigny, Vom Berufe unserer Zeit. Cf. ThiJbaot, Ueber die Noriwendigkeit eines aUgemeinen burgelichen Beehts far Deutschland^ — Arehiv, fur die civilistiche Praxis.
milliers d'animalcules, en s'unissant et en se serrant les uns contre les autres, préparent pendant des siècles, au fond des eaux, les continents qu'on verra surgir à la lumière. Ainsi, dans la barbarie même, se forme la civilisation future ; le temps est le vrai génie créateur, parce qu'il est la patience.
Quelque sagesse que renfermassent ces objections de l'école historique à la raison impatiente du mieux, elles ne pouvaient entièrement convaincre l'école philosophique. En vain opposait-on la force du temps à l'élan de la pensée; le temps renferme lui-même une contradiction qui devait obliger la pensée à s'élever plus haut. Si l'infinité des siècles passés est une force avec laquelle il faut compter, l'infinité des siècles à venir n'est-elle pas une force au moins égale, sinon supérieure ? S'il ne s'agit que de durer pour avoir raison, le meilleur moyen de durer dans l'avenir ne peut-il pas être de rompre avec le passé ? L'histoire nous montre que les institutions qui ont vécu le plus longtemps ont été souvent les plus odieuses, comme le despotisme oriental ; elle montre aussi que les grands ' mouvements de rénovation subite ont su conquérir la durée, que toutes les traditions ont commencé par être des nouveautés, et que toutes les nouveautés heureuses sont devenues des traditions. Il en est des grands faits historiques comme des dynasties : la
légitimité djniastique n'est qu'une usurpation qui se
prolonge, et rasnrpation se flatte toujours d'être une légitimité qui commence. Le temps sera donc invoqnè aussi bien par les novateurs que par les conserva» teurs : la seule différence est que les uns, comme dit Platon, € chantent le passé, > tandis que les autres, € chantent l'avenir. »
Aussi viton de nouveau l'école philosophique opposer la force de Favenir, objet de la pensée, à cette force du passé que soutenait l'école historique. Hegel, dont le système n'est plus guère enseigné nulle part, mais dont l'influence se fait partout sentir en Allemagne, crut concilier les deux écoles en identifiant le développement de l'histoire avec le développement de la pensée même, le réel avec le rationnel, le triomphe de la force supérieure avec celui de l'idée supérieure. Restait toujours à savoir quelle est cette force supérieure où l'idée se réalise. H^el, la cherchant au* dessus de l'individu et des générations particulières, reconnaît tout d'abord dans la nation une puissance générale à laquelle doivent se subordonner les individus et en qui réside vraiment la force de l'avenir. La nation , par rapport aux citoyens, représente le droit. Hegel revient ainsi à cette antique conception qu'on pourrait appeler le panthéisme politique ; il rompt avec Kant, qui avait considéré l'individu comme fin en lui-même et par conséquent comme portant en lui* même ce caractère d'inviolabilité morale qu'on nomme
le droit. < L'homme, dit Hegel , est sans doute fin en soi et doit être respecté comme tel ; mais Thomme in^ dividuel n'est à respecter comme tel que par l'indi* Tidu et non quant à l'État, parce que rÉiat ou la na* tion est sa siil)stance *. » Telle est la nouvelle forme de la raison d'État encore en faveur dans les universités allemandes. Il y a deux morales, pour Tindividu et pour la nation : une fois dans l'État, Thomme n'a plus d'autres droits que ceux qui lui sont conférés par l'État lui-même. Les actions justes deviennent celles où < l'esprit individuel » s'identifie « à l'esprit de la nation. » On pourrait dire, pour traduire en termes moins métaphysiques la pensée de Hegel : — Les actions justes sont les forces qui agissent dans le même sens que la force nationale, les actions injustes celles qui agissent dans un sens opposé : les premières réussissent, les secondes échouent. La puissance individuelle et passagère qui prétend s'exercer contre la puissance nationale, seule durable, ressemble à un homme qui, lançant une pierre dans une direction opposée au mouvement de la terre, espérerait lui faire poursuivre indéfiniment sa route : ne la verrait-il pas bientôt, après une courbe plus ou moins allongée, retomber vaincue vers le centre commun d'attraction pour être emportée avec tout le reste ? Cet homme au-