DEUXIÈME LEÇON
DE l'idiotie. — SES CAUSES. — CAUSES HÉRÉDITAIRES DÉGÉNÉRATIVES, CAUSES ACCIDENTELLES
Je vous entretiendrai aujourd'hui, messieurs, de ridiotie et de ses causes; car il ne suffit pas de savoir reconnaître qu'on a.afTaire à un idiot, il faut encore remonter à Fori^ine de cet état, ce qui, comme nous le verrons, a une grande importance.
L'idiotie est le dernier terme de la dégénérescence mentale. — Cette dénomination d'idiot tire son origine du mot grec lowç qui veut dire seul. — En effet, l'idiot est un être dont l'état est tel qu'il vit pour ainsi dire seul et isolé de ses semblables avec lesquels il ne peut véritablement se mettre en relation ou du moins très incomplètement.
« L'idiot, nous dit EsquiroP, qui le premier sut faire la différence entre les idiots et les déments, est un individu chez lequel les facultés intellectuelles, instinctives et morales ne se sont pas développées. »
(1) Esquirol. Loc. cil.
Jusqu'à Esquirol idiots et déments semblaient tout un et l'on ne savait pas les différencier. Cependant, ce sont deux étals pathologiques bien différents. — Les facultés intellectuélles instinctives et morales ne se sont pas développées chez les premiers, tandis que chez les seconds ces facultés ont paru, se sont développées, puis ont complètement disparu ; les uns n'ont pas possédé, les autres ont perdu, de telle sorte qu'on pourrait dire que l'idiot est un pauvre et le dément un ruiné.
Cette définition de Tidiotie n'est pas absolument exacte cependant. — H y a des enfants qui ont pu acquérir quelques facultés et qui les ont bientôt perdues. Mais vu le jeune âge des sujets (en moyenne de deux et trois ans à sept ans), vu l'impossibilité 011 ils sont de pouvoir réveiller ou acquérir à nouveau ces facultés, nous leur maintiendrons la dénomination d'idiots. — Tandis que les premiers qui n'ont jamais acquis aucune faculté rentreront dans la classe 'de l'idiotie congénitale, les seconds constitueront la classe de l'idiotie acquise. Vous pourrez voir cliniquement que de grandes différences justifient cette division. En effet, tandis que dans l'idiotie congénitale nous voyons de l'asymétrie faciale, un air stupide, des .stigmates physiques, dans l'idiotie acquise, au contraire, la face est plus régulière, l'air plus intelligent; il n'y a guère de stigmates physiques.
Mais, en revanche, les idiots congénitaux sont susceptibles d'un certain degré d'éducation au
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lieu que les idiots acquis sont presque complètement inéducables.
D'ailleurs, messieurs, même en dehors de ces considérations d'idiotie acquise et congénitale, si vous examinez des idiots, vous ne trouverez pas deux cas parfaitement identiques; à partir de l'idiot profond, qui n'a absolument aucune faculté intellectuelle ou morale, vous verrez tous les degrés en remontant l'échelle ; il y a donc de nombreuses variétés et l'on se trouve toujours devant des formes et des types spéciaux. Aussi, ne peut-on pas faire de l'idiotie une entité anorbide à proprement parler : il n'y a pas une maladie « Idiotie » , il y a avant tout des idiots. On pourrait donc diviser les idiots en idiots profonds complets, et idiots incomplets; les uns comme les autres pouvant d'ailleurs rentrer dans les deux classes d'idiotie congénitale ou d'idiotie acquise.
Les causes de l'idiotie sont multiples : les unes sont dégénératives, les autres accidentelles.
J'ai passé avec vous en revue les causes dégénératives précédemment, en vous parlant de l'hérédité en général et de la dégénérescence mentale en particulier. Vous avez vu que l'hérédité morbide est progressive et que le dernier terme de la dégénérescence mentale est l'idiotie. Vous vous rappelez toutes ces causes, elles sont pathologiques, climatologiques et sociologiques; je n'ai pas à y revenir. Rappelez-vous seulement les transformations des maladies mentales et nerveuses; ainsi que les modifications que les intoxications produisent , pour conduire progressivement à
l'idiotiiï;
l'idioLie. Ces causes sont celles de l'idiolie congénitale; ce sont des causes dégénératives.
Les causes accidentelles de l'idiotie peuvent influer directement sur le fœtus ou l'enfant, ou bien l'atteindre indirectement par l'intermédiaire de la mère, et l'enfant sera alors atteint d'idiotie acquise.
Celles qui atteignent directement le fœtus se produisent souvent pendant la grossesse et peuvent avoir leur retentissement sur le produit de la conception sans que la mère y participe. Dans d'autres cas, c'est au moment même de Taccouchement ou plus tard, dans les premiers temps de l'enfance, surtout les deux premières années, que les causes de l'idiotie viennent atteindre directement l'enfant.
Celles, au contraire, qui agissent indirectement par l'intermédiaire de la mère, n'entrent en jeu que pendant la grossesse.
Nous allons rechercher ensemble et énumérer ces causes accidentelles d'idiotie successivement pendant la grossesse, au moment de l'accouchement et après la naissance.
Pendant la grossesse le produit fœtal peut être influencé directement par des traumatismes ou par des maladies. — Il convient de placer en première ligne les chutes, les coups, en un mot toute espèce de traumatisme. Vous connaissez tous les expériences très concluantes de Dareste^ à ce sujet. Les voici en deux mots : A diverses époques
(I) Daresto. Académie des Sciences.
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de leur incubation, il a pris des œufs de poules et il les a agités en divers sens, leur a fait subir des chocs, les a soumis en somme à des traumatismes. — Lorsque ces œufs arrivèrent à l'époque de l'éclosion, ils mirent en liberté des poulets monstrueux, infirmes, atteints de malformations variables. — On comprend dès lors qu'une chute ou un traumatisme sur le ventre de la mère pendant la gestation puisse produire des accidents analogues.
Après ces traumatismes de toutes sortes, nous avons les maladies du fœtus. — Tout d'abord la syphilis dont le fœtus peut être atteint alors que la mère ne présente aucun accident encore; puis les affections cardiaques, les artérites qui ne sont pas aussi rares qu'on le pense chez le fœtus; — les inflammations de toutes sortes du cerveau ou des méninges du fœtus, l'hémorrhagie cérébrale, le ramollissement qui peuvent amener la parencéphalie, c'est-à-dire cette lésion à la suite |de laquelle on voit une communication s'établir entre la surface convexe d'un hémisphère et le ventricule latéral du même côté.
Telles sont les principales causes accidentelles pouvant agir directement sur le fœtus pendant la grossesse. D'autres agissent sur lui par l'intermédiaire de la mère. Ce sont par exemple les peurs, les frayeurs, les émotions subites très vives de la mère qui peuvent amener des troubles considérables, un arrêt momentané même de la circulation fœtale.
Mais ici nous nous trouvons en présence de
causes complexes, car en même temps que ce trouble circiilaloire devient une cause accidentelle d'idiolie, Ju peur qui a déterminé ce trouble influe sur l'état mental de la mère qui peut dég-énércr, et cette dégénérescence se transmettra à son tour au fœtus; de sorte que l'enfant idiot dans ces conditions est à la fois dans la classe de l'idiotie acquise et de l'idiotie congénitale, il est pour ainsi dire dans des conditions qui le font un terme de passage entre ces deux classes d'idiolie et on devra le classer dans l'une ou dans l'autre, suivant que la cause dégénérative ou la cause accidentelle aura semblé prédominante. — Vous comprenez, dès lors, combien ces cas complexes rendent difficile une classification bien nette des idiots. Or, ils sont assez fréquents, et je vous citerai pour exemple le cas qui nous est rapporté par Foville*, d'une femme ayant eu trois enfants :1c premier, intelligent et bien conformé ainsi que le troisième, tandis que le second était idiot épileptique. — Or, cette femme, vers le cinquième mois de cette seconde grossesse, vit un jour rapporter un homme blessé, sur un brancard : la malheureuse crut que c'était son mari que l'on rapportait mort et perdit connaissance.
Je vous ai aussi fait remarquer précédemment que les enfants d'un ivrogne pouvaient être dissemblables au point de vue intellectuel. Le premier peut être un idiot profond, alors que le suivant n'est qu'un imbécile. C'est qu'en effet il
(1) Foville. Dictionnaire de médecine et de chirurgie, IS'àl. Epilepsie.
CAUSES
faut tenir compte ici de l'état d'esprit des générateurs et surtout de la mère au moment de la conception. L'homme était ivre au moment de ses premiers rapports avec sa femme et celle-ci reste écœurée, attristée pendant le début de sa grossesse, tandis que lorsqu'elle conçoit le second, elle s'est déjà habituée en quelque sorte au vice de son mari, et n'a plus pour lui la même répugnance.
Dans les cas de ce genre, messieurs, vous avez encore une grande complexité; vous êtes en effet en face d'une hérédité accumulée. En effet, l'état d'esprit de la mère, cause à la fois accidentelle etdégénérative, vient s'ajouter à l'alcoolisme paternel.
Peut-être pourrait-on incriminer avec Langson Down la grossesse gémellaire par le fait de la compression des jumeaux. Tel est le cas de notre petite malade Yach... qui naquit d'une union consanguine il est vrai, en même temps qu'un frère jumeau intelligent, se destinant à la carrière militaire. De ce mariage entre cousins germains naquirent six enfants parmi lesquels, chose curieuse, deux bruns comme le père sont bien portants et intelligents, et les autres, blonds comme leur mère, sont morts ou vivent encore, mais atteints d'affections cérébrales et dans un état analogue à celui de notre petite malade.
Cette pauvre enfant qui a eu de l'atrophie cérébrale est une idiote complète profonde.
Elle est constamment agitée, tourne la tête de droite à gauche et de gauche à droite, nuit et
joar .avec ce cri inarticulé qui marque son contentement.
Elle n'a que l'instinct de se nourrir et est très gloutonne. Toute notion intellectuelle, tout sentiment affectif lui font défaut.
Ici, nous devons le dire, il y avait, en plus de la grossesse gémellaire, la consanguinité.
Pendant l'accouchement plusieurs causes d'idiotie peuvent encore entrer en jeu. — Les accouchements difficiles longs et laborieux peuvent, par compression du crâne et gêne de la circulation, devenir des causes d'idiotie acquise. C'est ainsi que les garçons sont de ce chef plus souvent idiots que les filles qui généralement ont la tête moins grosse. — Ainsi encore peut-on invoquer la longueur de l'accouchement chez une primipare, l'inertie utérine au cours de l'accouchement ou la résistance du plancher pelvien.
On cite encore comme causes les circulaires du cordon, qui peuvent en effet déterminer une gêne de la circulation cérébrale du fœtus.
La compression excessive du forceps au moment, de l'accouchement a aussi été le point de départ de l'idiotie acquise dans un certain nombre de cas.
Nous avons suivi l'évolution du fœtus jusqu'à sa naissance, en indiquant à chaque pas de cette existence intra-utérine les causes capables d'en faire un idiot ; suivons-le de même depuis sa naissance.
On a rapporté un certain nombre de cas où l'idiotie semblait consécutive à des chutes sur le
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crâne, à des coups sur la tête ou à des compressions exagérées.
Dans certaines contrées, autrefois, vivaient des matrones qui avaient la mauvaise habitude de , serrer la tête des nouveau-nés avec des bandelettes ; elles déformaient souvent le crâne par ces pressions et rendaient quelques enfants idiots par le fait d'un véritable traumatisme. 11 ne faut pas confondre ces déformations avec celles occasionnées parla dégénérescence.
Ces faits existent encore, bien qu'ils soient devenus rares ; on retrouve encore ces déformations obtenues par l'usage des bandeaux et des coiffons en Normandie et aux environs de Toulouse.
Les altérations nécrosiques et inflammatoires du cerveau et des méninges, occasionnant des convulsions dans le jeune âge, sont aussi des causes d'idiotie acquise; mais ici, l'enfant avait déjà pu apprendre quelque chose, acquérir quelques connaissances, et il se trouve privé de ces notions, soit par le fait du ramollissement cérébral pur, soit par le fait de l'inflammation cérébrale ou méningée. — 11 est alors incapable d'acquérir de nouveau. C'est donc à la fois un idiot et un dément, et sa situation est d'autant plus grave. Morel avait déjà bien remarqué l'aspect de cette variété d'idiots, aspect qu'il avait décrit en insistant sur la gravité du pronostic.
Ce sont en effet des enfants qui paraissent intelligents ; leur face est régulière ; vous ne voyez pas chez eux, comme je vous l'ai déjà dit, de ces stig-
mates physiques hideux comme dans l'idiotie dégénérative. — Ils sourient, ont l'air agréable, mais ce sont des idiots presque inéducables.
Les fièvres éruptives, la fièvre typhoïde en particulier, sont des causes de l'ordre d'idiotie accidentelle ; M. Marie ' , élève de M . le docteur Charcot, en a fait une étude approfondie, surtout dans l'hémiplégie spasmodique infantile.
Quant à la cachexie pachydermique de Fletcher, Beach, Ireland, William GuUs', Ord^ et Curling, vous savez qu'elle amène à sa suite l'idiotie d'une façon certaine et l'idiotie crétinoïde, c'est-àdire accompagnée de stérilité. — Ce point a été repris par MM. Bourneville, Seglas et Bricon'*, ces derniers temps. — Ces auteurs ont bien montré la corrélation qui existe entre les deux affections.
Le myxœdème opératoire, décrit par Reverdin, s'accompagne aussi d'un certain degré de déchéance intellectuelle.
Enfin, quand l'épilepsie, existe dans le bas âge, les facultés intellectuelles se développent très peu; c'est donc là encore une cause d'idiotie, en même temps qu'une cause de déchéance intellectuelle.
(1) Marie. Dictionnaire encijclopédique de Dechambre. Article Hémiplégie.
(2) Guli. Supplément au t. XXV of Clin.Trans. London, 1880.
(3) Ord. Med. chir. Trans. 1878 et Trans. of Clin. soc. London, 1880.
(4) Bourneville, Seglas et Bricon. Archives de Neurologie.