‹ L'idylle d'un "gouverneur", la comtesse de Genlis et le duc de ChartresChapitre 3 sur 3 · S, RUE GARANCIÈRE · texte numérisé non relu

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On n'a jamais été, croyons-nous, complètement édifié sur la nature des relations qui ont existé entre le duc de Chartres et la comtesse de Genlis. N'y eut-il entre eux qu'une simple amitié, le duc se borna-t-il à subir l'influence d'une femme intelligente et dominatrice, leur intimité fut-elle au contraire d'une nature plus tendre; la question est restée douteuse.

Quelques contemporains, ceux du moins à même d'être bien renseignés, ne se faisaient pas d'illusions sur les relations amoureuses du duc et de la comtesse. La postérité, troublée par les

protestations de délicatesse et de vertu que Mme de Genlis a prodiguées à chaque page de ses Mémoires, s'est montrée plus indulgente et plus sceptique. On a dit, non sans quelque apparence de raison, que si la comtesse avait joué au Palais- Royal le rôle équivoque que certains lui prêtaient, elle n'aurait pas poussé la déloyauté jusqu'à devenir la confidente, la meilleure amie de la duchesse de Chartres.

Comment admettre que Mme de Genlis, si ses relations avec le prince étaient plus intimes qu'il ne convenait, ait pu pousser l'aberration jusqu'à solliciter le poste de gouvernante des filles de Mme de Chartres, et celui plus singulier encore de « gouverneur » des jeunes princes. Comment admettre qu'elle ait pu arracher à la faiblesse du duc ce poste envié, elle, à l'en croire, d'une vertu si irréprochable; elle, si sévère pour toutes les autres femmes; elle, douée de cette nature franche et loyale qu'elle nous vante à tout propos.

Les fonctions même, qu'elle avait obtenues près des enfants du prince, n'étaient-elles pas le plus sûr garant de la pureté de leurs relations?

Le dernier biographe de Mme de Genlis reconnaît qu'elle avait pris un grand ascendant sur l'esprit du duc de Chartres; mais, ajoute-t-il, entre

de l'influence et des relations amoureuses, il y a loin (i).

Pas si loin que cela! et les lettres que nous allons citer en sont la preuve.

Rappelons en quelques lignes comment Mme de Genlis était entrée au Palais- Royal et comment, en 1772, elle se trouvait aux eaux de Forges avec la duchesse de Chartres.

Née en 1746, en Bourgogne, Stéphanie-Félicité Ducrest de Saint- Aubin, future comtesse de Genlis, fut reçue, à l'âge de sept ans, chanoinessedu chapitre d'Alix, ce qui lui valut le titre de comtesse. Après une enfance plutôt abandonnée, car personne ne s'occupa d'elle, on la laissa pousser en liberté et courir les champs en costume masculin jusqu'à l'âge de douze ans; elle vint à Paris où son goût et ses aptitudes pour les arts d'agrément se développèrent singulièrement. Bientôt elle chantait à merveille, jouait de la harpe à ravir, dansait et jouait la comédie comme personne. Ces talents de société lui valurent, malgré son jeune âge et des allures fort excentriques, de grands succès dans le monde et lui épargnèrent la misère noire quand elle perdit son père.

(i) Gouverneur deprince, par M. de Chabreul. Paris 1901 , Calmann Lévy.

Heureusement pour elle, elle sut inspirer une très vive passion au comte de Genlis qui l'épousa malgré l'opposition de sa famille.

Le mariage ne rendit pas la jeune femme moins originale. Elle se mit à étudier la botanique, la chirurgie; elle saignait les malades, avalait de petits poissons vivants pour prouver aux provinciaux qu'elle n'était pas une belle dame de Paris ; elle continuait à s'habiller en homme pour conduire ou pour courir à franc étrier après son mari.

Mme de Genlis avait une tante, sœur de sa mère, Mme de Montesson, qu'elle voyait fréquemment et qui avait toujours été très bonne pour elle. Elle la détestait cependant, en raison même, probablement, des services qu'elle en avait reçus, et elle l'appelait volontiers sa « tantâtre. »

Mme de Montesson, à ce moment, était très liée avec le duc d'Orléans; elle cherchait même, par tous les moyens, à capter l'esprit et le cœur du vieux prince ; elle lit inviter sa nièce à Villers- Cotterets et lui fournit aisément l'occasion d'exhiber ses talents divers. La jeune comtesse ne se contentait pas d'être une artiste de premier ordre, elle était en outre fort jolie femme, elle fut appréciée comme elle méritait de l'être. Le duc de

Chartres, qui venait d'épouser Mlle de Fenthièvre (i), ne fut pas insensible aux séductions de Mme de Genlis et elle prit bientôt sur l'esprit du prince un très grand ascendant.

Est-ce à cette époque que commencèrent leurs relations, nous l'ignorons; mais ce qui est certain, c'est que peu de temps après Mme de Genlis, à l'étonnement général, fut nommée dame de compagnie de la duchesse de Chartres ; non contente d'obtenir cette place inespérée, l'insatiable comtesse déclara qu'elle n'accepterait que si son mari était nommé capitaine des gardes du duc. On s'empressa de satisfaire à son désir, et voilà le ménage installé au Palais- Royal. Mais cette dernière nomination n'avait d'autre but que de mieux tromper la galerie ; M . de Genlis fut envoyé bientôt en mission secrète à Charleville et l'on s'en trouva débarrassé.

Dire que Mme de Genlis fut accueillie avec un plaisir extrême par l'entourage du duc et de la duchesse serait peut-être exagéré. Beaucoup soupçonnaient la vérité et ne voyaient pas sans répugnance entrer au Palais-Royal une femme

(i) Louis-Philippe-Joseph, duc d'Orléans, né à Saint-Cloud, le 13 avril 1747, avait épousé, le 5 avril 1769, Louise-Adélaide de Bourbon-Penthièvre, fille et unique héritière du duc de Penthièvre. Elle était née le 5 mars 1713.

intrigante, ambitieuse, qui n'offrait nulle sûreté.

Elle-même se charge de nous raconter ses premières impressions et combien sa belle âme si candide eut à souffrir de la malveillance et de l'envie :

« Dès les premiers jours de mon entrée au Palais- Royal, je fis les plus tristes réflexions sur ma nouvelle existence et tout sembla concourir à les aggraver et à augmenter la mélancolie que j'y avais apportée. Je voyais pour la première fois des regards malveillants, j'étais mal à mon aise, je ne parlais qu'avec défiance et circonspection. Tous les hommes m'accueillaient à l'envi les uns des autres, mais leur galanterie est loin d'être rassurante quand on craint l'inimitié des femmes ».

« ... J 'étais généralement aimée dans le grand monde : voilà le beau côté de ma situation. Mais la haine et la fausseté de quelques personnes du Palais- Royal, les tracasseries sans cesse renaissantes, les noirceurs inattendues, et les réconciliations perfides dont j'ai souvent été la dupe, les injustices et les calomnies, toutes ces choses me causaient des chagrins amers, qu'il fallait dissimuler, car ma place me forçait continuellement à paraître dans le monde, à faire les honneurs du Palais-Royal quand j'étais accablée d'inquiétudes

OU dominée par rindignation, avec un caractère dont la franchise allait jusqu'à la naïveté. Je gagnai du moins à cette contrainte d'apprendre à me réprimer, et j'acquis sur moi-même un souverain empire que j'ai toujours conservé sur ce point, de sorte que personne n'a su mieux cacher ses peines intérieures. »

Heureusement si la cour du Palais-Royal montrait pour la comtesse un éloignement voisin de l'hostilité, elle avait trouvé un appui bien surprenant et inattendu dans la duchesse de Chartres elle-même. L'honnête et naïve princesse, dupée par les habiles flatteries et les protestations de dévouement de sa dame de compagnie, ne voyait bientôt plus que par ses yeux et elle en était arrivée à en faire sa confidente la plus intime.

Ici encore laissons la parole à Mme de Genlis, elle montrera mieux que nous ne saurions le faire à quel point elle savait pousser la duplicité et la perfidie :

« J'écrivais tous les billets delà princesse, ditelle, et toutes ses lettres, qu'elle copiait ensuite de son écriture. Il ne lui survenait rien hors de l'ordre commun de tous les jours qu'elle ne m'en fît part et qu'elle ne m'envoyât chercher pour me consulter. . . »

« Mme la duchesse de Chartres avait pris pour moi, et bien d'elle-même, la plus vive amitié ; elle me faisait appeler sans cesse quand elle était seule dans son appartement (faveur qu'avec ma réserve habituelle je n'aurais jamais sollicitée et qu'elle n'accordait à aucune autre). Ma conversation et ma gaîté lui plaisaient, et je trouvais très attachantes sa bonté, sa candeur et sa sensibilité. (3n lui dit beaucoup de mal de moi ; elle n'en crut rien, elle vit tant d'animosité contre moi qu'elle reconnut sans peine le langage maladroit et passionné de l'envie ; elle me redit tout, elle me trouva de la modération et, j'ose le dire, de la générosité, car je ne récriminai point. Je ne lui ai jamais dit la moindre chose contre les femmes qu'elle me dénonçait comme mes ennemies les plus acharnées, et, par la suite, je n'ai pas laissé passer une occasion de rendre des services auprès d'elle à ces mêmes personnes. Cette conduite fut appréciée par Mme la duchesse de Chartres ; elle s'attacha à moi avec une espèce de passion, qui a duré dans toute sa force plus de quinze ans, et je puis dire avec une parfaite vérité que mon cœur y a répondu avec toute l'énergie et tout le dé\ouement dont il est capable quand il aime.

« Ce fut là le premier motif de l'ardente jalousie

dont j'ai été l'objet pendant neuf ans au Palais- Royal ».

Un des plus vifs chagrins éprouvés par Mme de Genlis en entrant au Palais-Royal fut d'occuper un appartement encore « chaud des orgies de la Régence » et où des tableaux voluptueux, des glaces indiscrètes, des décorations licencieuses inquiétaient et troublaient sa pudeur. Ces alarmes, au moins singulières, ne durent pas se prolonger longtemps et la vertueuse comtesse dut bientôt trouver que le cadre qui l'entourait convenait assez bien à sa conduite.

Dans les premiers jours de juillet 1772, les médecins ordonnèrent à la duchesse de Chartres, qui avait besoin de fortifiants, un séjour aux eaux de Forges. Déjà Anne d'Autriche était venue chercher dans la même station thermale un remède contre la stérilité.

Mme de Genlis fut désignée naturellement pour accompagner la princesse.

Le duc de Chartres, très galamment, se rendit à Forges, soi-disant pour installer la duchesse convenablement, mais en réalité pour vivre avec Mme de Genlis dans une intimité plus complète. Après quelques jours délicieux, il fallut cependant se séparer ; le prince était rappelé à Paris pour être plus à portée de Chan-

lo LA COMTESSE DE GENLIS

tilly où sa sœur était sur le point d'accoucher. Le lendemain même du départ du prince, Mme de Genlis lui écrit :

Mme de Genlis an duc de Chartres.

« Dimanche 19 à minuit (ig juillet 1772).

« Quelle triste journée, mon enfant! Je ne veux point vous en parler ; je vous affligerais et je ne vous apprendrais rien que vous n'ayez senti ou imaginé. Je n'ai pas couru la poste toute la nuit. Je n'ai pas monté à cheval. Je n'ai pas essuyé une ennuyeuse réception à Rouen et cependant je suis lasse, abattue, comme si tout cela m'était arrivé. On m'a dit ce matin que j'avais les yeux rouges. D'après cela je me suis cru obligée de montrer ma gaîté folle. Je n'ai pas quitté le salon. J'ai toujours parlé de manière que ce soir je suis absolument éteinte et stupide.

« Enfin me voilà rendue à moi-même et débar rassée d'une contrainte insupportable. Je puis me désoler tout à mon aise et c'est bien ce que je fais. Oui, je suis au désespoir. Il me semble que c'est pour toujours que je vous ai quitté, que nous ne nous reverrons jamais ou que du moins le temps de notre bonheur est passé sans retour.

ET LE DUC DE CHARTRES ii

Tous ces pressentiments me paraissent des faiblesses, des folies. Je n'y crois pas, mais expliquez-moi donc ce que j'éprouve. Comment se peut-il faire que je perde la tête et la raison pour un mois. Mais vous-même, mon amour, dans quel état vous étiez hier; en vérité j'en ai été effrayée. Eh bien, moi, j'avais alors plus de force qu'aujourd'hui; je vous voyais, vous étiez là, vous n'y reviendrez plus. Je n'y serai plus à côté de vous, dans vos bras, mon cher ami. Cette idée est bien cruelle. A quel point nous sommes nécessaires l'un à l'autre. Non ! je ne vis pas éloignée de vous. Oh! mon enfant! mon cœur, pour s'aimer avec un tel excès, pour s'y livrer si entièrement, il faudrait être sûr de ne jamais se quitter plus de deux jours !

« Je vais me coucher. J'ai grand besoin de repos. J'ai un mal de tête affreux. Mme de Chartres se lave la bouche avec de l'éther, le salon est empoisonné : j'y meurs. Si cela continue, je resterai dans ma chambre. »

<« Lundi à 3 heures.

« Mme de Blot m'a dit que M. de Pons lui avait écrit qu'il était enchanté d'une certaine pièce dont on l'a fait juge; que c'était une chose étonnante. Si cette phrase-là vous parvient à

Forges, vous imaginez bien ce qui se dit à Villers- Cotterets. Il jouera la comédie le Misanthrope et elle Célimène. Assurément le rôle qu'il a choisi n'est pas celui qu'il joue. Si vous vous ressouvenez de la pièce, rappelez- vous la scène du sonnet, vous verrez qu'il est loin de son modèle.

« J'attends de vos nouvelles mercredi, mon cher enfant. Ce sera un moment bien doux que celui où je reconnaîtrai cette grande enveloppe. Ne soyez point inquiet de ma santé. Adieu, mon amour. Aimez-moi toujours comme vous faites. Soyez toujours pour moi aussi aimable, aussi charmant, aussi tendre, et il n'est pas possible que je sois jamais bien à plaindre, tels que soient les événements qui m'attendent, m

Mme de Gcnlis à Mme de Montesson.

« Forges, 20 juillet 1772,

« Nous avons perdu M. le

duc de Chartres; il a été charmant et s'il s'est ennuyé, il n'y a pas paru. Il a toujours été avec sa société. Enfin il a fort bien réussi auprès de nous. Le chevalier de Durfort lui a succédé. Tout le monde se l'arrache et toutes nos coquet-

teries se partagent entre lui et le baron de Juigné.

« Mme de Chartres a mal aux dents, et je soupçonne qu'elle s'ennuie encore plus qu'elle ne souffre. Elle se plaint, boude, gronde, boit de l'éther et perd des bobines au trou -madame. Nous lisons Racine et Mme de Sévigné, que vous n'aimez pas, ce qui me fâche, car nous en sommes tous charmés. Cependant je vous avoue que je verrai arriver sans chagrin le mois d'août.

« Adieu, ma chère tante. »

Mme de Genlis au duc de Chartres.

« Jeudi, 23 juillet 1772.

« Encore une lettre de vous, mon enfant! cela est joli, deux jours de suite. Mais vous aviez bien raison de penser que cette incertitude cruelle me serait insupportable. C'est pour moi ce qu'il y a de pis. Je ne la puis soutenir, et j'aime mieux prendre un parti et me former une opinion dont je ne me dérangerai plus, telle chose que vous me mandiez. Comme je me flattais hier et comme je passe facilement d'une extrémité à l'autre. En vérité, j'ai une mauvaise tête.

« 11 faut que je vous conte une chose qui a pensé

me faire mourir d'effroi. Imaginez-vous que par prudence je suis descendue pour lire votre lettre. J'étais au bas de l'escalier, fort tranquille, fort heureuse, croyant tout le monde dans le salon. Tout d'un coup, comme je tenais cette lettre toute grande ouverte, je sens derrière moi deux bras qui me saisissent. Je retourne la tête et je vois le chevalier de Durfort. Sans le vouloir, sans en avoir le dessein, il est presque impossible, posé comme il l'était, qu'il n'ait pas reconnu votre écriture. Cela est afïreux! Jugez donc, si c'eût été un autre ! Cela fait frémir. Quelle leçon ! A présent vous êtes bien sûr que je ne lirai plus mes lettres que bien enfermée dans ma chambre; de cette façon, il arrivera souvent que je les garderai deux ou trois heures dans ma poche, sans pouvoir les ouvrir : ce qui fait une agréable situation. « Pour en revenir au chevalier, il n'a rien témoigné qui doive me donner le moindre soupçon; mais je n'en suis pas moins certaine d'avoir vu ses yeux sur votre lettre, et de très près, car sa tête était fort avancée sur mon épaule. Depuis que vous êtes parti, je suis ici la personne pour laquelle il montre le plus d'amitié. Nous devons ce soir, après la promenade générale, en faire une tous les deux, tête-à-tête. Croiriez-vous que je suis fâchée, parce qu'à présent il m'embar-

rasse. Ne craignez pas qu'il s'en aperçoive. Je serai toujours exactement de même avec lui. Mais que dites-vous de cette aventure ? Vous n'imaginez pas le saisissement de frayeur qu'elle m'a causé, et tout ce qui m'a passé par la tête, dans l'instant oii j'ai senti ces deux bras. En vérité je n'en suis pas encore bien remise, et ce tremblement que vous connaissez me durera toute la journée.

« Ecoutez une autre aventure. Ce matin, à nion réveil, on m'a dit : Voilà un billet qu'un laquais vient d'apporter et il reviendra chercher la réponse. Je regarde l'écriture et avec un plaisir extrême je reconnais celle de Mme d'Harville, et je ne doute pas sans autre réflexion qu'elle ne soit à Forges. Point du tout. C'est que le billet m'instruit que ce n'est qu'une recommandation pour Mme de Colincour, sa sœur, qui vient prendre les eaux. Comme elle a été présentée à Versailles, on a dit ici qu'elle l'avait été à Mme la duchesse de Chartres à Paris. Tout cela s'est arrangé ce matin. Je la connais très peu; elle ne me paraît pas aussi aimable que sa sœur; mais, à cause d'elle, j'en aurai tous les soins qui dépendront de moi. Mme D... ne m'ôte pas l'espérance de venir me voir, elle paraît même y compter, et moi je suis bien sûre que rien de ce que j'aime ne

i6 LA COMTESSE DE GEXLIS

reviendra ici. Dites-moi pourquoi j'ai écrit reviendra au lieu de viendra. Je ne sais pas pourquoi, cela m'est venu tout naturellement.

« L'aventure de Mme d'Usson est de meilleur genre. J'aime les procédés honnêtes et surtout nobles. Je me la représente oubliant le français, balbutiant, et vous jouissant de tout cela, car vous ne vous plaisez que dans le désordre. Si cela est, ne revenez pas ici, car, je vous le répète, c'est une paix profonde, une douceur charmante et des attentions continuelles. Mme de Blot est venue hier chez moi tout exprès pour m'apporter à lire deux lignes d'une lettre de Mme de Montesson, qu'elle a imaginé qui me ferait plaisir. Enfin, sans liens, sans intérêt, sans amitié, nous vivons dans une tranquillité et une union véritablement parfaites. »

M Du vendredi 24.

« Le comte de Clermont et l'abbé de Montauban sont arrivés hier au soir. Nous voilà nombreuse compagnie. Le chevalier ne part que dimanche. Notre promenade d'hier n'a pas été tête-à-tête, j'y entraînai Mtnc de Bergen. 11 m'est impossible de démêler ce qu'il pense. Cela vous sera peut-être plus aisé quand vous le verrez, et vous me le direz. Tout cela me donne de l'inquiétude, et j'ai bien envie de savoir ce que vous

en penserez. Vous me trouverez légère, imprudente... car enfin si un autre avait vu ce qu'il a pu voir... je n'ai pas fermé l'œil de la nuit, j'ai dans le sang une agitation inconcevable. On m'a fait un compliment aujourd'hui sur mon bon visage, et là-dessus j'ai répondu spirituellement : « Il est vrai que ma santé est très bonne, mais je « ne m'en porte pas mieux. » La moquerie a été générale ; je m'entendais , je répondais à ma pensée ; mes idées qui me tourmentent, m'agitent, m'ôtent le sommeil et le repos. Voilà une peinture intéressante! Je dois vous ennuyer, car je me plains toujours. Adieu, cher amour. Vous savez qu'on lance un vaisseau le 13. C'est une belle chose et bien digne de votre curiosité. Qui n'a pas vu lancer un vaisseau, n'a rien vu.

« Savez-vous ce que je crois, s'il faut vous le dire, c'est qu'elle ne sera pas encore accouchée quand nous arriverons à Paris et que pendant les huit jours que j'y passerai seule vous serez cloué à Chantilly, sans pouvoir faire autrement. Voilà pour le coup un joli château en Espagne! Voilà cependant les douces rêveries qui m'occupent dans votre absence. Adieu donc, mon petit cœur, mon cher et charmant en tout. Songez au paysage que vous devez faire pour moi, que je le trouve fini à mon retour! \'ousme l'enverrez par la poste.

i8 LA COMTESSE DE GENLIS

N'est-ce pas là une bien bonne plaisanterie? Je vous aime à la folie. »

Le duc de Chartres à Mme de Genlis.

« Paris, 24 juillet 1772, vendredi.

« Que vous êtes tendre, aimable, charmante, mon enfant. Votre lettre m'enchante, elle est bien triste et pourtant consolante. Oh! cela est bien sûr, nous ne pourrons jamais être bien à plaindre ! Je vous l'ai mandé; cela me fait un plaisir singulier de voir que nous avons écrit tous deux la même chose à peu près dans le même temps. Je vous en prie, ma chère amie, ne vous désolez pas, ne faites pas de noir, pensez que vous me feriez un chagrin mortel. Pour moi, je ne me désole pas à présent; je compte les heures, les moments, les minutes, et quand je me couche j'ai bien du plaisir à penser que c'est une journée de passée.

« Ce que vous me mandez de M. de Pons ne m'étonne pas beaucoup, parce qu'il croit à présent que c'est lui qui l'a faite; il est arrivé l'autre jour et je lui ai demandé des nouvelles de Villers-Cotterets et il m'a dit : « Au moyen des chan-

« gemenls que nous avons fait à lapièce, et qui sont « énormes, car vous ne la reconnaîtriez pas, elle « est assez bien. » D'ailleurs il m'a dit que tout le monde avait trouvé mon Père fort refroidi, et qu'il lui avait parlé de moi avec beaucoup d'éloges et qu'il s'était attendri en lui en parlant. Je ne sais pas ceque tout cela veut dire. Mon Dieu, que je voudrais vous avoir ici pour que nous en causions ensemble ! Il est bien heureux, lui, M. de Pons, il va à Forges. Je l'ai prié de faire mes compliments à toutes ces dames. J'espère bien que vous les prendrez pour vous toute seule, mon amour.

« On vient de me dire que le chevalier de Durfort était arrivé. J'ai été chez lui et personne n'a répondu. Je ne trouve pas bien à lui de n'être pas venu me voir tout de suite ; il aurait été bien reçu, car je sens que je l'aimais bien mieux qu'à l'ordinaire; il m'aurait donné de vos nouvelles, mon cœur, et il m'aurait fait plaisir, car quoique vous me mandiez que votre mal tient à deux dents qui seront bientôt arrachées, cependant comme il y en a une qui n'est pas dans votre chère bouche, bien au contraire, elle pourrait bien la garder toujours contre vous, et je crois qu'à la longue cette odeur-là vous ferait véritablement mal. — Je voudrais bien que le chevalier m'apprît demain

qu'on lui a arraché toute la mâchoire. Je ne serais même pas fâché que la langue fût partie avec (i).

« Oh ! mon cœur, que je suis content ! J 'ai à présent la compresse sur le bras, et demain au soir j'espère que la marque y sera. Je serai bien heureux si elle prend cette fois-ci, car si elle ne prenait pas, je ne saurais plus qu'y faire; mais sûrement elle restera, car cela m'a fait assez de mal (2).

« M . de la R. m'a envoyé l'adresse du peintre et j'irai commander le petit tableau demain. Je travaillerai après cela au petit dessin, je crois que je ne ferai pas autre chose du matin au soir. Cela me sera si doux de travailler à quelque chose qui restera éternellement chez nous.

« Adieu, ma chère amie, je recevrai, j'espère, demain, une lettre de vous. Voilà sept jours de passés. Je m'en vais me coucher et penser toujours à vous jusqu'à ce que je dorme ; je suis bien sûr qu'en me réveillant demain vous serez ma première pensée.

« Adieu, mon enfant, je sens que nous serons

(i) Aimable et délicate allusion au mal de dents dont souffrait la duchesse de Chartres.

(2) Il est évident que le duc fait allusion à quelque tatouage qu'il s'était fait imprimer sur le bras pour bien prouver l'éternité de ses sentiments pour Mme de Genlis.

encore bien heureux. Croyez-en mes pressentiments, je vous en prie.

« Adieu, je vous aime de toute mon âme en vérité.

« Votre lettre est arrivée jeudi... »

Mme de Genlis au duc de Chartres.

M Forges, ce 24 juillet 1772.

« Vous n'êtes pas là pour me consoler, mon amour, il faut bien que je vous écrive. Ah! je suis réellement à plaindre! Tous mes mauvais pressentiments ne commencent que trop à se justifier. Je venais de cacheter et de mettre à la poste la lettre que je vous écrivais et que j'ai achevée ce matin, lorsqu'on m'en a apporté une de Charleville qui m'a fait une cruelle peine. Imaginez -vous qu'il (i) me mande qu'il est inquiet de la s~anté de ses enfants (2) parce .que je

(i) M. de Genlis.

(2) Mme de Genlis avait trois enfants : un fils qui mourut en 1773; deu.x filles, Caroline et Pulchérie.

Caroline fut mariée en Belgique au marquis de Becelaer de Lovvestine ; Pulchérie épousa le vicomte de Valence, auquel Mme de Montesson légua sa fortune au détriment de sa nièce. , ,

les ai fait voir à M. Petit qui ne trouve aucune espèce de danger à l'état de Caroline; là-dessus il écrit pour demander un congé qu'on ne lui refusera certainement pas et il part pour Paris; il m'ajoute qu'il viendra peut-être ici, s'il, lui reste du temps après avoir établi ses enfants à la campagne, ce qui ne peut être bien long.

« Ainsi vous voyez que ces huit jours que nous devions passer ensemble tête à tête ne sont plus à présent qu'une chimère et d'ailleurs puis-je désirer que vous reveniez ici, s'il doit y être aussi? J'ai le cœur bien oppressé et je vois clair dans l'avenir. Le temps de mon bonheur est passé. II m'écrit comme s'il n'avait jamais cessé de m'aimer, mais j'ai trouvé mon sort tracé dans cette phrase de sa lettre que je copie mot à mot :

« Je pars autant pour soulager vos inquiétudes que les miennes, car je ne puis douter que vous n'aimiez passionnément vos enfants et qu'il ny a point de sacrifice que vous ne fussiez prête à leur faire.

« De quel sacrifice veut-il parler? Ah! sans doute le plus affreux serait de vivre avec lui et sûrement c'est celui-là qu'il espère et qu'il attend. S'il faut s'y résoudre, vous savez ce qu'il me coûterait... Qu'il faut de raison, de courage, pour envisager sans désespoir la perte d'un bonheur tel

que celui dont nous jouissions. Plus j'ai été heureuse, plus je serai à plaindre.

« Ah ! mon amour, je ne puis aimer véritablement que vous ! Vous êtes l'objet unique de tous mes sentiments et de toutes mes pensées. Je me suis accoutumée à passer la moitié de ma vie à vous voir et le reste du temps à vous attendre, vous espérer ou vous désirer. Vous ne me perdrez pas tout à fait. Rien, je l'espère, ne m'arrachera au bonheur de passer le reste de mes jours avec vous, mais quelle différence! Souvenez-vous que nous n'étions pas parfaitement heureux à Forges; et jugez, d'après cela, si je me plaignais ici, de ce que je ferai dans une situation dont ni vous ni moi peut-être ne pouvons imaginer toute la peine ; cependant si je suis forcée d'accepter la loi qu'on voudra m'imposer, vous connaissez mes résolutions, elles sont inébranlables; je n'aurai plus près de vous d'autres droits et d'autres titres que ceux que donne l'amitié. J'emploierai ma raison, s'il m'en reste, à modérer la violence d'un sentiment qui ne pourrait servir, tel qu'il est, qu'à me désespérer. Je ne sais pas s'il est possible que j'y réussisse jamais; je ne me connais plus moi-même, depuis que je vous aime; je vous le répète, je n'ai plus qu'une idée, qu'une réflexion, qu'un sentiment, c'est vous et toujours

vous. Je finirai ma lettre demain : je suis si agitée, si déraisonnable que je ne vous dirais sûrement que des choses affligeantes et peut-être ne serons-nous pas si malheureux. Oh! mon cher amour, mon cher enfant, jamais l'on n'a aimé comme je vous aime, pas même vous ! »

« Samedi.

« En vérité, mon enfant, si je ne pouvais pas vous écrire, je crois que je deviendrais folle. Quand quelque chose m'afflige, me tourmente, il faut absolument que je vous le dise, cela est nécessaire à ma vie, c'est ma consolation et le seul bonheur que je puisse goûter loin de vous. Quand je me suis bien plaint et que je vous ai bien détaillé toutes les idées naïves qui me passent par la tête, je m'apaise et je redeviens plus modérée. Rien n'est comparable à la violence du mouvement que j'ai éprouvé hier en recevant cette lettre. Pour vous en donner une idée, imaginez-vous que je me suis trouvée mal après l'avoir lue; je suis revenue dans ma chambre et j'ai eu un tremblement et une palpitation qui m'ont duré près d'une heure; il n'y a point d'imaginations, point de projets violents qui ne me soient venus dans la pensée ; enfin je vous ai écrit et je me suis sentie calmée; dites que je suis bien

faible, bien femme ^ j'en conviens et je le trouve. Je vous assure que naturellement je suis courageuse; mais je n'ai plus ni force ni raison dès qu'il est question de vous.

« Mon cœur, écrivez-moi, répondez-moi sur tout cela. Vous m'avez dit quelquefois qu'il eût été plus heureux pour moi que je me fusse attachée à tout autre qu'à vous; mon amour, croyez que ma destinée était de ne rien aimer ou de vous aimer passionnément ; mais quand je serais sûre d'éprouver par la suite de ma vie les plus grands, les plus affreux malheurs, je ne me repentirais jamais un seul instant de tout ce que j'ai fait pour vous. Oui, mon cher ami, je me suis livrée, donnée à vous avec transport; jamais ami, jamais enfant, jamais amant n'a été aimé comme vous l'êtes. J'ai pour vous plus de confiance que l'amitié n'en inspirera jamais; je mets à vos succès et à votre réputation plus d'intérêt que je n'en aurai pour mon fils. Pour le dernier sentiment, il serait impossible de trouver une comparaison qui en donnât l'idée.

« Mme de Blot part demain pour huit jours. Nous sommes ensemble dans la perfection; elle est encore venue hier dans ma chambre qui, à la vérité, est à côté de celle de Mme de M... et elle y a resté très longtemps.

« Mme de Chartres a la joue enflée depuis sa dent arrachée, ce qui fait que je vais régulièrement à la fontaine et à la promenade ; tout cela me rend fort aimable apparemment, car toutes les trois me comblent d'amitiés et de louanges. Enfin je suis extrêmement à la mode. Le chevalier m'aime réellement. Je suis en grâce avec le vicomte et l'abbé me soigne. Je ne me laisse point aller à l'orgueil au milieu de tant de prospérités ; je vous assure que je n'en suis pas plus vaine, pas plus sensible et pas plus aimable. Vous pensez bien que le chevalier est seul excepté d'un dédain si général. A chaque arrivant, je soupire et mon cœur se serre. Je me dis, et lui... et lui...

« Adieu, cher enfant; si ce que l'on aime à la folie pouvait ennuyer jamais, je sais bien ce que je devrais craindre. Je n'ai pas plus de mesures dans mes lettres que dans mes sentiments. Adieu donc, mon cher petit amour. Encore un moment. Quelle heure est-il? Vous connaissez cela? Quels temps ! Quels moments cela rappelle !

« Il me prend un remords sur tout ce que je viens d'écrire. Je crains, mon cher enfant, que cette lettre ne vous afflige trop. Ah! si j'en étais crue, elle serait bientôt brûlée. Mais ne savezvous pas bien, mon cher ami, que je suis toujours extrême pour tout ce qui m'intéresse vivement :

transportée ou au désespoir, il n'y a pas de milieu. Ayez de la raison pour nous deux, mon amour. Qu'elle me console et me fortifie, il me serait affreux de m'imaginer que vous vous affligez, que vos larmes coulent peut-être et que je ne suis pas là pour les baiser et pour les essuyer. Dites-moi tout ce que vous pensez de ce que je vous mande. Votre opinion fixera la mienne. Avec quelle impatience je vais attendre votre réponse! »

Mme de Genlis au duc de Chartres.

<« Forges, 25 juillet 1772.

« Oui, je vous le promets, mon enfant, quand je ferai imprimer vos lettres, j'en retrancherai tous les petits détails ; je ne laisserai que les choses tendres et charmantes que vous me dites, et si les lecteurs en sont aussi contents que moi votre réputation effacera celle de Mme de Sévigné. Par exemple vous avez écrit très lisiblement que vous êtes au désespoir que votre valet de chambre n'ait pas fait faire un saucisson d'anguilles que vous désiriez passionnément; cela est bien tendre, mais je doute que cela réussisse à l'impression. Voilà, je vous jure, ce qu'il y a dans votre lettre.

Quoique je ne sois pas dans une disposition gaie, j'en ai ri aux larmes ; la suite m'a fait comprendre ce que c'était; j'ai bien vu qu'anguilles voulait dire anguilles, mais j'ai eu beau me crever la tête, il m'a été impossible de rien trouver à la place de saucisson. Je vous prie de m'éclaircir là-dessus et de m'apprendre ce que c'est.

« Demain vous ne m'écrirez donc pas ; vous imaginez que ce serait trop souvent; cette imagination ne m'était pas encore venue et je l'ai prouvé puisque je vous ai écrit tous les jours. Mais ne ferais-je pas bien d'imiter votre discrétion ? C'est encore là une phrase de votre lettre que je ne ferai pas imprimer, car c'est bien pis qu'un petit détail. Je craindrais qu'en la jugeant à la rigueur on n'y trouvât peut-être un peu de froideur et de mauvaise foi; car si vous m'aimez comme je vous aime, vous devez savoir que quand je recevrais de vous six lettres par jour, la dernière serait lue avec autant de joie et de transport que la première. Après vous avoir bien affligé par ma dernière lettre, je vous gronde, mon cher enfant; mais il m'est impossible que je ne vous dise pas naturellement tout ce que j'ai dans le cœur, et n'êtes-vous pas de même que moi?

« Enfin vous n'avez pas ce G. Vous n'avez pas •trouvé Gucrignon . Rien ne nous réussit, et à

présent la plus petite contrariété me devient un malheur insupportable. Je sens que je maigris^ entendez-le comme vous voudrez; cela est vrai de toutes les manières. Enfin je vous ai écrit hier et j'achève ma lettre aujourd'hui : je n'ai plus d'autre occupation parce que je n'ai plus d'autre plaisir. Vous croyez qu'elle accouchera avant le 26! Ah! comme cela m'aurait fait plaisir, il y a deux jours ! Mais cependant, toutes réflexions faites, je ne crois pas qu'il vienne ici (i), il craindra l'ennui; voilà peut-être la pensée la plus raisonnable ; par malheur ce n'est pas celle qui me vient le plus souvent. Ce qui me paraît presque sûr et ce qui réellement me désespère, c'est que je le trouverai à Paris. Et ces huit jours! Ah! mon enfant, quelle peine me fait cette idée. \'ous me dites : nous ne serons jamais bien malheureux tant que nous nous aimerons comme cela. Rien malheureux ! non sans doute, mais nous avons été si parfaitement heureux !

« J'ai un mal de tète inconcevable. Cet air que j'ai respiré pendant trois jours m'a dérangé absolument la santé. Il est 5 heures un quart, je vais me jeter sur mon lit. »

(i) Son mari.

Le duc de Chaytres à Mme de Genlis

« Paris, 26 juillet 1772.

« Vous êtes malade, mon cœur! je le savais bien qu'à la longue cet éther vous ferait mal. Mon Dieu? que je suis malheureux! Je ne saurai tle vos nouvelles que mardi au plus tôt, mais au moins vous me l'avez bien promis. Vous revientlrez à Paris. J'y compte bien, mon enfant. Je ne sais pas ce que je deviendrais si je n'étais pas sûr de cela.

« Oh ! mon Dieu ! vous ne connaissez pas encore cette espèce d'inquiétude. Elle est insoutenable. Quelle cruelle journée je vais passer! Comme celle de demain sera longue ! Je reviendrai bien sûrement mardi à Paris, quelque chose qui arrive. J'ai été voir le chevalier ce matin, il m'a conté toute l'histoire de ces lettres et je lui ai dit : « On est donc fort gai là-bas » ; il m'a dit : « C^ui (cela m'a charmé) tout le monde est fort gai, « excepté Mme de Genlis qui ne l'est pardieu pas ; « car elle est éteinte. Elle s'est trouvée mal pendant « le souper et elle a été se coucher avant que je « parte. Elle n'a pas mangé depuis huit jours. »

« Vous ne pouvez pas vous peindre, ma chère amie, l'effet que cela m'a fait. 11 m'aurait dit que

VOUS étiez à la mort que je crois que cela ne m'aurait pas fait plus de chagrin. Heureusement je regardais dans la cour ; ainsi il ne peut avoir rien vu sur mon visage et je suis sorti de chez lui presque tout de suite après. Je vois si noir que je suis persuadé que vous allez être malade et que vous reviendrez par conséquent. Ainsi je ne vous écrirai pas que je n'aie reçu de vos nouvelles et que je sois bien sûr que vous vous portez bien.

« Je m'en vais à Chantilly; tout le monde dit qu'elle accouchera ce soir, mais je n'en crois rien, je suis malheureux à présent, ce ne sera que dans huit jours. Au fait si ce n'est ni aujourd'hui, ni demain, il m'est égal quand cela sera. Mais je reviendrai bien sûrement mardi savoir de vos nouvelles à Paris. Je ne sais en vérité que devenir, ô mon cœur. Je vous demande pardon de vous le dire. Cela vous fera de la peine, mais songez que quand vous recevrez ma lettre, j'aurai reçu la vôtre; ainsi je ne serai plus inquiet, je saurai à quoi m'en tenir.

« Adieu, mon enfant, il m'est impossible de vous parler d'autre chose. J'ai reçu encore hier une lettre de vous, charmante; oui, c'est le 28 qu'il faut que ce malheureux courrier^vous arrive ; je l'appelle malheureux parce que je crains qu'il ne parte pas. Enfin j'y retourne tout à l'heure.

Adieu, mon enfant, ménagez-vous, je vous prie, comme je vous aime, comme vous m'aimez et n'oubliez pas que vous m'avez promis de revenir, si vous êtes malade ; c'est la seule chose qui m'empêche de me désespérer absolument. »

Mme de Gcnlis an duc de Chartres.

« Forges, ce 29 juillet 1772.

« Eh! mon Dieu, mon enfant, que je suis affligée de l'inquiétude que je vous ai causée. Je me flattais que vous pourriez recevoir une lettre qui vous rassurerait avant l'arrivée 'du chevalier. A tout hasard je lui avais cependant bien répété que mon mal n'avait rien de dangereux, mais j'ai eu tort de me coucher à 5 heures. C'est cela qui l'aura etïrayé. J'aurais dû le penser et prévoir ce qui est arrivé. Que je me reproche, mon amour, d'avoir eu cette délicatesse et de n'avoir pas souffert sans me plaindre, du moins jusqu'à ce qu'il fut parti; mais j'avais la tête si douloureuse que je ne savais où la poser. Cependant si j'avais été assez à moi-même pour faire un instant de réflexion je vous assure qu'au lieu de me mettre dans mon lit je me serais traînée à la promenade.

J'ai perdu cette occasion de vous donner une preuve de plus de ma tendresse, je ne m'en console pas, quoique je sache bien que vous n'en avez pas besoin. Il m'est si doux de les multiplier.

« Je suis fort bien à présent. Ne croyez pas que je vous trompe pour vous rassurer entièrement, il n'y a rien qui puisse m'empêcher de vous dire la vérité. J'ai encore dîné dans ma chambre aujourd'hui, mais voilà qui est fini et demain je suis comme tout le monde. Je suis toujours un peu essoufflée quand j'ai marché vite ou quand j'ai monté un escalier. Voilà à peu près tout le mal qui me reste.

« Comment avez-vous trouvé la plaisanterie que vous a écrite le chevalier et sa lettre. N'estce pas que cela est joli? A propos de cela vous n'écrivez point ici, excepté à une seule personne qui est bien parfaitement traitée et bien heureuse on est comme toujours très éloignée de se plaindre, mais moi, mon enfant, je ne vous approuve pas, et je m'attends à vous voir réparer cette négligence qui m'afflige. Vous êtes mon bien, vous êtes à moi, j'en dispose et je suis toujours sûre d'avance que vous ferez tout ce que je désire. Vous avez le même empire sur moi, sur mes volontés, sur ma conduite, et s'il manque quelque

chose à mon bonheur, c'est que vous n'en ayez encore fait aucun usage.

« Il faut que je vous dise un peu des nouvelles de Forges. Vous savez donc que Mme de Clermont vient de se faire mille tracasseries avec les dames de la fontaine et j'ai eu la gloire d'en pacifier quelque.s-unes parce qu'on m'a fait malgré moi jouer le rôle de médiateur. Hier à 7 heures j'ai été à l'assemblée pour la première fois, et j'y ai eu les plus brillants succès. On m'a comblé de félicitations sur le retour de ma santé, tout cela accompagné de vers et de chansons faites dans l'instant. Il y a un pauvre homme qui avait fait un impromptu dans lequel il m'appelait charmante baronne ; on lui a malheureusement dit que cela n'était pas, et comme baronne lui était nécessaire pour la rime, il était au désespoir, quand par bonheur un bel esprit de la société lui a proposé d'y substituer mignonne qui rimait tout de même. Il a saisi l'idée avec transport et les vers ont été écrits sur toutes les tablettes.

« Mme de Clermont est extrêmement jalouse d'un début aussi brillant; elle m'a fait beaucoup de moqueries ; cependant tout cela s'est passé fort gaîment de part et d'autre. La gloire de remplacer une dame d'honneur la console de tout. Si vous voyiez avec quelle dignité elle représente et

comme elle se creuse la tête pour parler, vous en seriez charmé. Elle donne ses audiences dans l'appartement de Mme de Hlot ; enfin c'est réellement une chose plaisante pour les spectateurs.

« Je vis, et c'est aujourd'hui le 2g; ainsi plus d'espérance de vous revoir ici ; cela est bien triste, mais je m'y suis toujours bien attendue. Mon cher ami, je vous l'ai dit, elle accouchera le 16 ou 17, j'en suis sûre; ainsi peut-être ne vous trouverai-je pas à Paris et peut-être ne vous reverrai-je que le 27. Quoi, encore un mois! Ah! mon cœur, comment ferai-je pour supporter une absence si longue! je ne le sais en vérité pas. mon cher enfant. Je suis persuadée que l'ennui, le découragement, le chagrin s'empareront de moi au point de me donner la consomption ou bien de me rendre imbécile, chose dont je ne suis pas fort éloignée. Quand je suis gaie, c'est tout comme une convulsion ; cela vient et cela s'en va sans aucune raison ; et puis ce sont des distractions absolument qu'on prendrait pour une profonde rêverie ; et point du tout, c'est que je suis dans l'anéantissement et que je ne pense à rien.

M Adieu, cher enfant, mon cher amour; croyez que cet état fâcheux ne m'empêche pas de vous aimer au delà de l'expression. »

Le duc de Chartres à Mme de Geulis.

<( Paris, le 30 juillet 1772.

«Je comptais avoir de vos nouvelles auj ourd'hui , mon cher enfant, comme vous me l'aviez promis; mais apparemment que vous aurez mis votre lettre trop tard à la poste. Cela me fait de la peine, car au moyen de cela je ne l'aurai que samedi, parce que je pars pour Chantilly tout à l'heure.

({ Vous m'avez grondé et vous aviez bien raison, car, comme vous avez fort bien dit, il y avait un peu de mauvaise foi quand je disais que c'était trop. Je savais bien que vous ne le penseriez pas; mais je sais bien aussi que vous n'avez pas pensé qu'il y eût de la froideur et que vous avez mis aussi de la mauvaise foi en disant : « Je ne sais si « je ne ferais pas bien de prendre ce conseil pour « moi. » Ainsi nous sommes à deux de jeu à cet égard. Je ne crois pas que le chevalier ait reconnu mon écriture, car il ne m'en a rien dit, et comme j'ai passé deux jours entiers avec lui, il y a à parier qu'il m'aurait laissé entrevoir quelque chose de ses soupçons ou qu'il m'aurait fait quelques plaisanteries. Je le sonderai encore le plus qu'il me sera possible et je vous manderai tout ce

que j'en saurai, ma chère amie, car en vérité je n'ai rien de caché pour vous.

« Je travaille à votre petit dessin avec un plaisir extrême et il sera sûrement fait à votre arrivée ; mais, au lieu de vous l'envoyer par la poste, je vous le jetterai au nez. J'ose dire que cette plaisanterie vaut mieux que la vôtre, ma chère amie. J'ai choisi celui que je fais entre sept ou huit autres , quoiqu'il ne soit pas le plus joli ; mais j'ai vu un homme assis au pied d'une statue, cela m'a touché et décidé pour celui-là. Il se trouve qu'en le copiant j'ai vu que cette statue était un satyre; mais comme il est commencé, je l'achèverai, quitte à en faire un autre. J'aurai malheureusement le temps d'en faire deux.

« J 'ai commandé ce matin deux tableaux d'après le conte que vous connaissez. Je l'ai relu encore deux fois, ce charmant conte. Rien ne me fait ce plaisir et cet effet-là. J'ai encore pleuré en le relisant la dernière fois. Oh! mon amour, m.on cher enfant, il n'y a rien de tendre et d'aimable comme vous.

« J'ai bien trouvé l'adresse de Pérignon, mais il est en Hollande, ce qui fait que je les ai commandés à Fragonard, qui a trouvé l'idée fort jolie et qui m'a assuré que j'en serais content. Je n'avais pas besoin de son assurance, car de

38 LA COMTKSSK DK GENLIS

quelque manière qu'il la rende, cela me rappellera toujours... et me rendra bien content.

« J'ai été l'autre jour à l'Arsenal me promener dans le jardin. Je n'y ai pas vu vos enfants, ma chère amie. J'ai été bien fâché, car, ne pouvant pas vous voir, je voudrais bien voir au moins ce que vous aimez le mieux; mais j'ai rencontré une femme qui sûrement est à vous, car elle a été charmée de me voir, et comme je demandais le chemin, elle m'a dit qu'elle allait me conduire. Je n'ai pas osé lui demander qui elle était, parce que j'ai imaginé qu'elle était à vos enfants. Demandezmoi s'il est possible d'être plus bête, et elle m'en aurait dit des nouvelles.

« Adieu, mon amour, mon cœur. Pensez bien, je vous prie, que je suis à vous absolument, que je vous aime au delà de toute expression. Adieu. Le mois finit demain. Nous n'aurons plus que seize jours. Ne vous désolez pas, je vous en prie, ma chère amie, si cela est possible. »

Mme de Genlis, qui se mêlait volontiers de ce qui ne la regardait pas, assurait au duc de Chartres que sa sœur, la duchesse de Bourbon, n'accoucherait pas avant le i 7 ou le i<S août. Klle faisait

erreur. La princesse fut prise des premières douleurs le 2 août, à quatre heures du matin (i).

Prévenus aussitôt, le duc d'Orléans et le duc de Chartres accoururent à Chantilly, oii ils arrivèrent à quatre heures; le duc de Penthièvre vint ensuite, puis la comtesse de la Marche à huit heures et demie.

A huit heures trois quarts la princesse accoucha d'un enfant mâle, qui reçut du Roi le nom de duc d'Enghien.

Le soir même on tira deux salves de vingt-sept coups de canon et le curé, suivi du clergé, vint ondoyer le jeune prince. Un accident des plus graves faillit arriver pendant la cérémonie : le nouveau-né était placé sur un oreiller ; le feu prit à Teau-de-vie et gagna l'oreiller, dont les dentelles s'enflammèrent. On n'eut que le temps d'enlever l'enfant qui fut alors transporté dans son appartement au bâtiment neuf (2).

La nouvelle de la naissance du duc d'Enehien

(i) La duchesse habitait le rez-de-chaussée du petit château, face au petit jardin.

(2) Aujourd'hui le château d'Enghien. Nous devons ces intéressants détails à M. Maçon, conservateur du musée Condé, qui avec une bonne grâce dont nous ne saurions trop le remercier, a bien voulu faire pour nous les recherches nécessaires et mettre à notre disposition les ressources de sa grande érudition.

arriva à Forges le 3, et le 4 Aime de (jenlis écrivait à son « cher enfant » :

Mme de Genlis au duc de Chartres.

<i Forges, 4 août 1772.

« Je ne comprends pas, mon enfant, que vous n'ayez que six lettres de moi quand j'en ai huit de vous. Certainement je vous ai écrit davantage ; il y a là-dessous quelque chose de singulier, et puis dans votre dernière lettre vous me témoignez encore de l'inquiétude et vous devriez avoir reçu trois ou quatre lettres remplies de détails, d'histoires assez peu intéressantes, mais que j'avais écrites exprès pour prouver que je me portais bien. J'aimais mieux conter et parlera tort et à travers que de vous dire simplement « ma santé est bonne » ; c'était une manière fort adroite et beaucoup plus rassurante, mais je suis persuadée que tout cela est perdu.

« Mme la duchesse de Chartres aune bien belle âme! Qu'elle est pure, honnête et sensible! Ecoutez là-dessus un détail qui m'a frappée et qui vous touchera. C'est au sujet de Mme la duchesse de Bourbon ; d'abord en apprenant qu'elle était heureusement accouchée d'un garçon, elle s'est

livrée à une joie aussi vive que franche et rien ne l'a ramenée à une comparaison affligeante ; ensuite en lisant votre lettre où vous paraissiez inquiet de la santé de l'enfant, elle a fait alors un retour sur elle-même et s'est mise à pleurer en se rappelant combien il est cruel de perdre son enfant. Ce trait dit tout. 11 peint un cœur aussi noble, aussi généreux que tendre. Je vous prie d'y réfléchir.

« Vous dites : je ne vous écrirai que jusqu'au 9, c'est-à-dire que pour la dernière fois vous m'écrirez le g et je recevrai votre lettre le 12 au plus tard. Nous ne partons que le 13 après souper.

« L'on vous fait donc des déclarations et vous êtes embarrassé de la résistance; je le crois bien, un rôle est toujours difficile quand on y débute, et d'ailleurs, pour parler en termes de comédie, il faut prendre garde de choisir un emploi qui ne serait pas dans votre genre. J'aurais bien voulu vous voir dans cette position, vous défendant. Je m'imagine que vous faisiez une drôle de petite mine ; au reste prenez garde à vous si l'on m'attaque ici et que je sois embarrassée, car quand une fois l'embarras me gagne, je ne peux plus répondre de rien, car qui dit embarrassé dit presque persuadé.

« Adieu, mon cher enfant, j'espère que je rece-

42 LA comtessp: de genlis

vrai de vos nouvelles avant le 9. Ne suis-je pas bien présomptueuse ? »

Le duc de Char ires à A fine de Genlis.

« Chantilly, 4 août 1772.

« Je ne comptais pas vous écrire aujourd'hui, mon cher enfant; mais j'ai reçu une si charmante lettre de vous qu'il faut absolument que je vous dise combien je suis heureux à présent. Vous vous portez bien, vous êtes gaie et contente; je le suis donc aussi. D'ailleurs la vie qu'on mène ici est beaucoup plus agréable, depuis que ma sœur est accouchée, qu'elle ne l'était auparavant. On n'est point obligé de se promener; on fait ce qu'on veut et ce que je veux, moi, est d'être souvent dans ma chambre, de penser à vous à tous moments. Je m'en vais y penser avec bien du plaisir à présent que je sais que vous êtes contente. Je n'aurai plus d'idées noires.

« M me de Courtebonne a fait ma conquête depuis trois ou quatre jours. Je ne la quitte plus. Je me mets souvent à table à côté d'elle et nous faisons la vie extravagante sans trop savoir pourquoi. M. le comte de la Marche n'est pas venu ici. Il a

fait dire qu'il était malade. Tout le monde trouve cela fort impertinent. Cela allonge encore le visage de Mme la comtesse de la Marche, ce qui a pensé nous faire mourir de rire, Mme de Courtebonne et moi. Vous voyez qu'il ne nous faut pas grand'chose pour nous mettre en gaieté.

« Adieu, mon amour, ma vie. Je vous aime en vérité à la folie; quel plaisir quand je vous embrasserai ! »

Le duc de Char très à Mme de Genlis.

« Chantilly, 6 août 1772.

« Je viens de finir ce petit dessin . il n'est pas trop joli. J'en ferai un autre, mon cher enfant, et vous choisirez. Je crois que j'en ferai plus d'un, car je passe ma journée à cela ou à chasser, et en faisant l'un ou l'autre je pense toujours à vous sans aucune distraction, ce qui fait que je suis fort content.

« M. de Fons est ici; il me parle de Forges, il me conte tout ce qu'on y a fait pendant son séjour; je crois que c'est la première fois que j'ai pris vraiment plaisir à causer avec lui . \'oilà exactement tout ce que je fais ici. Au moyen de tout cela,

j'attends le i6 aussi tranquillement qu'il m'est possible; ce n'est pas beaucoup dire, car plus il approche et plus je le désire.

« Je suis charmé que vous vous divertissiez. Si ces malheureuses penséesallaient vous reprendre, au moins vous n'auriez pas le temps de vous y livrer; mais, Dieu merci, elles sont passées, il n'en faut plus parler. Ma lettre vous a fait plaisir, elle vous aurait consolée si vous en aviez eu besoin. Oh ! je suis bien heureux !

« J'en étais bien sûr, on s'ennuie beaucoup ici, et pour se dédommager, comme M. de Fronsac et M. de Lauzun ont parlé francs-maçons, Mme de Courtebonne et Mme de Laval avaient imaginé de se faire recevoir, et quand je suis arrivé, elles m'ont demandé de les recevoir ; j'ai accepté, comme vous croyez bien. Mon Père devait être de la loge ; j'étais charmé de l'avoir là sous ma férule; mais il a fait réflexion que cela ne serait pas honnête pour M. le prince de Conti, que cela disperserait la compagnie ; il m'a dit qu'il ne fallait pas, et cela n'a pas eu lieu. Au reste il est ici de la meilleure humeur du monde et il me traite à merveille. Cependant Elle (i) est malade à Paris et il n'y a

(i) Mme de Montesson. Il était grandement question du mariage prochain du duc d'Orléans avec Mme de Montesson et le duc de Chartres en montrait beaucoup d'humeur.

encore été qu'une lois. Je crois en vérité qu'il se refroidit beaucoup. Cela serait bien joli si cela était ; mais on ne peut pas avoir tous les bonheurs, à ce que vous dites toujours. Ainsi je ne m'en flatte pas.

« Adieu, mon cher enfant, ma chère amie. Les absents ont toujours tort, et cela sans exception. Fi ! que cela est vilain de mentir aussi effrontément. Adieu encore une fois, cher amour, ma mie; mon Dieu que je vous aime! »

Mme de Genlis au duc de Chartres.

« Forges, 8 août 1772.

« Hier une petite lettre grande comme rien et point aujourd'hui; cela est un peu léger. Ne suisje pas bien exigeante, mon enfant? Non, en vérité, car j'aurais bien tort de me plaindre et il est impossible d'être plus contente que je le suis. Il faudrait que je fusse folle pour n'être pas enchantée de vous ; voilà ce qu'il est inutile de vous dire, car vous le savez bien.

« Ma tante m/a envoyé hier mes rôles, qui sont Lisette dans le Légataire, la coquette de village, Juliette dans la Gouvernante, Jeannette dans le

Déserteur et un petit rôle de paysanne dans les Vendanges de Surenne. Ils sont tous charmants, à l'exception du dernier. Cela est accompagné d'une grande lettre où l'on me mande qu'il est impossible que j'en refuse aucun et que je dois être fort contente du choix. Je n'apprendrai point celui des Vendanges de Surenne ; il faudra bien qu'une autre le joue, pour la raison qu'on m'en a donné beaucoup plus que je n'en avais demandé et que nous n'en étions convenues. Jugez un peu du temps énorme que cela me prendra. 11 est impossible d'y mettre la même négligence que pour les rôles de remplissage qu'on m'a donnés jusqu'ici. Quoique je n'aie pas un amour-propre démesuré, je veux les bien jouer si cela se peut, et je pense là-dessus quelque chose d'assez singulier : c'est que si par hasard j'y réussissais, si j'avais un succès bien décidé, peut-être n'aurait-on plus autant de complaisance pour me laisser choisir mes rôles et pour m'en donner de bons, et alors je serais très autorisée à n'en point accepter de médiocres. Je vous prie de remarquer qu'on ne m'en a point donné à choisir dans aucun opéracomique, où naturellement je pouvais plutôt espérer de réussir. Toutes ces idées me soutiendront; je vais m'appliquer, prendre des leçons de Fréville, enfin me conduire comme si j'espérais

par là rengager un amant qui commence à se refroidir. Je ne désire jouer parfaitement que parce que j'espère que j'en serai quitte après, et croyez que quand on me persuaderait que j'ai les talents de Mlle d' Angeville, je n'en aurais pas plus d'ardeur pour la comédie. Je ne serais point assez femme pour prendre un o-oût aussi frivole par une vanité plus frivole encore. Un talent dont on ne peut jouir qu'en le produisant n'est pas celui qui me convient; je n'aime que ceux qui pourront m'occuper seule dans ma chambre quand j'y suis sans vous; car je rapporte tout à vous, mon cher enfant, il n'y a rien qui ne m'y ramène.

« Qu'il m'est doux de me faire connaître à vous telle que je suis, de vous expliquer tout ce que je sens, tout ce que je pense! Je voudrais que vous devinassiez tout ce que je ferai dans les différentes occasions et que vous me jugeassiez toujours avant l'événement. 11 me semble que voilà ce que je suis pour vous. Que je sache ce qu'on vous a dit, je serai, presque toujours sûre de votre réponse, et cela en vérité sur tout. Oh! c'est une chose charmante, mon cher ami. C'est un bonheur dont je n'avais nulle idée, et qui me paraît toujours nouveau.

« Adieu, mon cœur, mon cher enfant, le temps s'avance et bientôt je pourrai dire aussi : )}io)i

deuil est fini. Je crois que j'ai lu cela quelque part. Vous qui ne lisez guère, vous ne savez peutêtre pas me dire d'où cela est. Adieu donc; demain à cette heure-ci, je serai bien heureuse, car j'aurai une lettre de mon enfant. J'ai bien du plaisir à l'espérer, et j'en aurai un inexprimable à la lire. »

Mme de Genlis au duc de Chartres.

<i Forges, ii août 1772.

« J'ai reçu ce matin une charmante lettre de vous, mon enfant; vous y êtes aimable tout ce qu'il est possible, mais croyez-vous que cette phrase m'ait fait plaisir : cet arrangement de venir tout de suite à Paris me plaît bien? Je ne m'appesantis pas là-dessus, car je sens que mes réflexions me replongeraient dans l'humeur que j'avais hier.

« Cependant, je suis fort contente iiujourd'hui, j'ai reçu de bonnes nouvelles de ma mère et de mes enfants; il est bien vrai qu'ils ont été malades, mais ils se portent bien à présent. En vérité c'est une terrible chose que la fin d'un voyage; au fond de l'âme je suis bien plus heu-

reuse qu'il y a quinze jours, et malgré cela j'éprouve une agitation, une impatience qui me consument. Je suis toujours en l'air, je ne peux pas tenir un moment en place. Je fais des promenades à pied dans la forêt qui durent trois heures, ou avec Mme de Damas, qui ne me quitte guère, ou absolument seule. Je prends le petit chemin par où vous veniez me voir. J'y pense à vous, mon cher enfant, et toujours d'une manière qui me transporte.

« J'aime Mme de Damas plus que jamais. Nous avons veillé hier jusqu'à deux heures dans les salons, elle, Mme de Clermont, l'abbé et moi. La conversation est tombée sur les princes et particulièrement sur vous. Mme de Damas a fait votre éloge et parlé de vous d'une manière que j'ai été tentée mille fois de l'embrasser; ensuite on a parlé de M. le duc de Bourbon, et Mme de Clermont a établi comme une chose sûre et reçue qu'il était passionnément amoureux de Mlle de Canillac. Je me suis récriée et j'ai dit que cette idée pouvait faire beaucoup de tort à Mlle de Canillac si on l'établissait. Mme de Clermont s'est échauffée. J'ai pris le parti d'un silence absolu. Quand Mme de Damas a vu que j'étais décidée à me taire, elle a pris ma thèse et l'a soutenue avec une vivacité et un feu extraordinaires. Je n'ai pas

dit un seul mot et elles se sont disputées toutes les deux pendant près d'une heure. Mme de Damas disait entre autres choses que quand on était jeune et jolie, c'était un des moyens dont on se servait pour nuire à la réputation, que cette supposition d'amour, parce qu'en la prolongeant on ne manquerait pas d'en supposer le succès, et que dans le cas de Mlle de Canillac cela était affreux, puisque forcée à vivre avec M. le duc de Bourbon elle n'aurait aucun moyen de l'éviter et de détruire par là toutes les histoires qu'on pourrait imaginer. Ne trouvez-vous pas cela singulier et n'est-il pas plaisant que je fusse là en tiers à tirer les cartes pendant cette dispute, avec un air de distraction, sans me permettre d'ouvrir la bouche? Si Mme de Damas était mon amie intime, elle n'aurait pas mieux parlé. 11 est impossible que je vous fasse le détail de tout ce qu'elle a dit, mais en vérité rien ne m'a autant surpris. Convenez que Mme de Clermont est une méchante et noire créature. Malgré vos préventions pour elle, j'imagine que vous serez forcé de l'avouer.

« Adieu, mon amour, mon cher enfant; cette lettre est aussi l'avant-dernièrc que je vous écrirai. Demain ce sera pour la dernière fois. \'ous avez raison, cet adieu-là est bien joli.

« Ce que vous me répondez sur le chevalier de

Durfort est assez vraisemblable et me fait de la peine, car en le désabusant il pourra toujours penser que je suis du moins très coquette et très légère. Voilà à quoi m'auront servi tous mes frais; cela est infiniment adroit. »

La comtesse de Gcnlis an duc de Chartres.

« Forges, 12 août 1772.

« J'ai reçu votre dernière lettre, mon cher enfant, et voici la mienne. Nous partons pour Dieppe demain à dix heures du soir et pour Paris dimanche à neuf heures du matin. Nous arriverons sur les dix heures au plus tard. J'irai m'enfermer dans ma chambre aussitôt.

« On me mande de Paris que M. de Genlis doit y arriver le 14. Si cela est, il saura par Saint-Jean quel jour je dois arriver et il ne manquera pas de se trouver au Palais- Royal. J'aurai le prétexte de la fatigue pour m'en débarrasser, à ce que j'espère, avant onze heures et demie. Venez doucement, et si la porte est fermée, mon enfant attendra et s'imaginera bien qu'au delà de cette porte il y aura un cœur aussi agité et aussi impatient que le sien.

« Si M. de Genlis est à Paris, j'aimerais mieux le trouver là à mon arrivée, parce que je sens que

je serai troublée par la peur et la crainte qu'il ne vînt.

« Adieu, mon cher enfant, mon cœur. Je vous quitte pour me faire friser, et d'ailleurs l'heure de la poste me presse. Adieu, mon cœur, mon cher ami, tout ce qu'il y a dans le monde de plus tendre, de plus sensible, de plus charmant et de plus aimé. Oh! dimanche, comme ^vous le dites, que deviendrons-nous ! »

Le voyage s'accomplit comme il a été convenu.

Que devinrent-ils? nous préférons l'ignorer.

La duchesse de Chartres ne fit qu'une courte halte dans la capitale ; elle repartit presque aussitôt pour Chantilly voir sa belle-sœur (i). A peine arrivée, elle écrit à Mme de Genlis, à cette amie si sûre, en qui elle a placé toute sa confiance.

La duchesse de Chartres à Aime de Genlis.

<« A Chantilly, ce 19 août 1772.

« Vous voyez, madame, combien je suis exacte à tenir ma parole ; mais dans cette occasion-ci j'y

(i) La duchesse de Bourbon se leva pour la première fois le 16 août. Elle fit ses relevailles le 2 septembre, dans la

trouve trop de plaisir pour y avoir aucun mérite..

« Notre voyage s'est fort bien passé. MmeV... était sur le devant avec Mme de Blot. Elles se sont entretenues fort souvent bas ; du reste elle a été extrêmement complimenteuse et droite ainsi que vous l'aviez laissée. Sa bonté ordinaire l'a cependant portée depuis que nous sommes ici à s'humaniser infiniment avec moi.

« Pour M. le duc d'Orléans, il me comble d'amitiés; il est venu chez moi me voir et m'a dit que comme il me voyait très peu, il désirait ne pas perdre la plus petite occasion où il lui fût possible de me voir un moment de plus, ce qui lui faisait désirer beaucoup que je le ramène à Paris, mais qu'il lui était absolument nécessaire d'y être le 24, à 7 heures du soir. Je l'ai remercié et je lui ai répondu que j'étais à ses ordres, ce qui fait que j'espère avoir le plaisir de vous embrasser ce jour-là, et vous parler moi-même de toute mon amitié pour vous.

« Je me suis acquittée de toutes vos commissions pour ma sœur. J'ai bien peur que vous ne puissiez ni lire ni comprendre mon griffonnage; mais dans ce moment-ci je n'ai ni le temps ni la

chapelle du château, et elle alla voir dans son appartement du nouveau château le duc d'Enghien qu'elle n'avait pas revu depuis sa naissance.

54 l'A COMTESSE DE GENLIS

commodité pour vous écrire. Mandez-moi, je vous prie, des nouvelles de vos enfants... »

A partir de cette époque les lettres cessent à peu près complètement et nous ne savons ce qu'il advint des relations du duc de Chartres et de Mme de Genlis que par des correspondances étrangères.

Au mois d'octobre 1772 le duc et la duchesse de Chartres allèrent faire une visite à Chantilly chez le prince de Condé. L'inséparable Mme de Genlis accompagnait la princesse.

La duchesse de Bourbon écrivait à ce propos à la marquise de Barbentane, son ancienne gouvernante :

« Le voyage de Mme la duchesse de Chartres s'est très bien passé. Le goût d'enluminer a heureusement pris, ce qui a occupé toutes les aprèsdîners jusqu'à la promenade, sans faire beaucoup de frais de paroles, et c'est ce qui m'en a plu davantage.

« La comtesse de Genlis s'est souvent retirée chez elle, je ne dirai pas au grand regret de tout le monde, car il me semble qu'elle n'a pas mieux réussi ce voyage que les autres. Elle m'a paru avoir acquis un degré de plus de dédain et de

bonne opinion d'elle-même. M. de Clermont- Gallerande dit un soir à souper, en parlant de ce que mon frère (i) n'avait pas empêché iMme votre fille (2) de mener la calèche où il était, qu'il lui avait donné pour raison qu'il ne pouvait résister à la femme qui savait le mener. Tous les yeux se tournèrent vers Mme de Genlis et sur lui. Pour moi, je baissai les miens, jugeant bien qu'il devait être embarrassé et craignant que Aime la duchesse de Chartres ne remarquât quelque chose (3). »

En 1773, Mme de Genlis fut atteinte, ainsi que son fils, d'une rougeole très grave.

La princesse de Monaco écrit à Mme de la Vaupalière :

La princesse de Monaco à Mme de la Vaupalière.

« Paris, 3 mai 1773.

« Mme de Genlis, du Palais-Royal, a été fort mal de la rougeole, et son fils en est mort dans le même temps. Ces deux événements n'ont occasionné ni tristesse, ni inquiétude, ni peine à M. le duc de Chartres, ce qui étonne tout le

(i) Le duc de Chartres.

(2) Mme d'Hunolstein.

(3) Gouverneur de Prince . par ^L deChabreul, Paris, 1901,

monde, car il est subjugué et se laisse mener par elle depuis longtemps, ce qui a prouvé qu'il était faible et n'avait pas de cœur, chose dont j'étais persuadée depuis longtemps. »

Quelques jours plus tard, le 25 mai 1773, le duc d'Orléans écrit à Mme de Montesson :

« Mme de Genlis a la fièvre rouge. On dit qu'elle n'est plus si bien avec qui vous savez. L'on prétend même qu'ils sont séparés, c'est ce que nous saurons d'ici à peu de temps. »

Au mois de juillet 1773, le mariage du duc d'Orléans et de Mme de Montesson devenant imminent, le duc de Chartres, pour éviter les difficultés, quitta Paris et fit un voyage en Belgique.

A peine est-il parti que Mme de Genlis lui écrit, mais cette fois le ton est tout autre. Les relations intimes ont-elles cessé? l'amitié a-t-elle remplacé l'amour? les correspondants craignentils, et ils n'ont que trop raison, les indiscrétions du cabinet noir? nous ne savons, mais ce qui est certain, c'est que les lettres de la comtesse, aussi bien que celles du prince, ne ressemblent en rien à celles que nous avons citées plus haut. L'infîuence de la jeune femme sur le duc paraît toujours aussi grande, mais l'amour semble avoir disparu.

La comtesse de Genlis au duc de Chartres.

(( Paris, ce 27 juillet 1773.

« J'attends demain avec impatience, parce que je me flatte que je recevrai des nouvelles de Mon seigneur. Ce matin à dîner j'ai éprouvé une surprise si 'grande que j'ai pensé m'en trouver mal. Tout à coup j'ai vu paraître M. de Thiars. et du premier mouvement j'ai fait un cri. dont je n'ai pas été maîtresse. Comment, Monseigneur, ne m'aviez-vous pas dit qu'il ne partait point? Cela est singulier. Enfin l'idée qu'il était du voyage est si bien dans ma tête que je suis toujours tentée, toutes les fois que je le regarde, de lui demander de vos nouvelles. Enfin je ne le verrai point de sang-froid, jusqu'à votre retour.

«"nous menons ici une petite vie extrêmement triste et monotone. Jamais les crachats n'ont été si à la mode. Vous devinez ce qui peut les produire... j'en suis ennuyée à l'excès; on m'a demandé conseil, pour savoir si l'on enverrait au Raincv au sujet de la fièvre rouge (i). J'ai répondu que je pensais qu'il fallait se conduire à cet égard comme pour toute autre personne de la

(I) Mme de Montesson y était malade de la rougeole.

société. C'est une honnêteté qui ne peut tirer à aucvine conséquence et qui n'aura d'autre effet que d'adoucir des esprits qu'il serait dangereux d'aigrir à un certain point. Je me flatte à propos de cela que Monseigneur n'aura point oublié la petite phrase qu'il m'a promis d'écrire en supposant qu'il eût une certaine lettre et une certaine confidence.

« Je réfléchis sur tout cela avec toute l'attention dont mon esprit est capable et l'intérêt qui m'y porte est si vif et si tendre que je ne crois pas possible qu'il puisse m'égarer et qu'il doit nécessairement me faire bien voir et bien raisonner.

« J'aurais bien des choses à vous dire là-dessus qui ne peuvent s'écrire, et je les garde pour moi. »

Le duc de Chartres à Mme de Genlis.

<c Bruxelles, 29 juillet 1773.

« J'ai reçu hier en arrivant ici, madame, une lettre de vous qui m'a fait grand plaisir. Je pense avec un plaisir extrême aux dissipations que vous prenez. Je me les étais représentées toutes avant que vous me les mandiez.

« Mme la duchesse de Chartres m'avait déjà

écrit la maladie de madame votre tante qui ne m'a pas inquiété.

« J'ai couru ce matin chez des marchands dans toute la ville et entre autres chez un sellier qui m'en a parlé avec beaucoup de vénération et qui m'a dit que c'était une personne bien magnifique.

« Je n'ai pas encore eu occasion de travailler à plaire, car je n'ai vu personne; mais je vais dîner chez M. de Slahremberg où vous croyez bien que je ferai tout mon possible.

« Je devais aller voir le cabinet du prince Charles ce matin; mais il y est arrivé, au moyen de quoi je n'irai que cette après-midi et je compte bien louer tout ce que j'y verrai. Il me semble que c'est cela que quelqu'un qui a bien de l'amitié pour moi et en qui j'ai une confiance bien entière m'a conseillé.

« Je m'aperçois que tous les jours mon goût pour les voyages augmente, car mon plaisir en partant d'un .lieu pour aller dans un autre augmente à chaque fois. Malgré cela je suis persuadé que je m'en dégoûterai et que d'ici à douze ou treize jours cela sera absolument passé.

« Adieu , madame ; mille remerciements de toutes les attentions que vous avez pour moi. J'aurai l'honneur de vous écrire comment j'ai trouvé la

6o LA COMTESSE DE GENLIS

société de M. de Slahremberg. J'ai déjà demandé ce qu'il fallait faire pour réussir et on m'a dit qu'il fallait jouer au whist. Je me suis fait annoncer par le prince de Ligne pour aimer beaucoup ce jeu, et j'y jouerai avec plus de plaisir que jamais, toujours à cause des conseils de cet ami que j'ai un plaisir extrême à suivre.

« J'oubliais de vous dire qu'hier, en venant à Bruxelles, nous avons versé; mais nous ne nous sommes fait aucun mal, au contraire, car cela m'a fait rire beaucoup, à cause de la fureur de Saissi et de M. de Bouzole.

{( Je m'en vais finir, car j'ai peur à la fin de vous ennuyer.

« M. I-lemizuwski est encore venu chez moi ce matin me faire son compliment ordinaire, que je ne vous répéterai pas, car il faut en finir absolument. »

La faveur de Mme de Genlis, loin de diminuer, ne fît que croître. Quand la duchesse de Chartres, après avoir eu successivement trois fils (i),

(i) Louis-Philippe, né ;i Paris, le 6 octobre 1773, appelé

ET LE DUC DE CHARTRES 6i

accoucha de deux jumelles, elle ne crut pouvoir mieux faire que de les confier à sa dame de compagnie avec le titre de « gouvernante » .

« Il était depuis longtemps convenu entre nous, écrit Mme de Genlis, que si laduchesse avait une fille j'en serais la gouvernante et qu'au lieu de m'en charger lorsqu'elle aurait quatorze ou quinze

ans, je la prendrais au berceau J'étais décidée

d'avance aussi à ne pas élever la princesse au Palais-Royal, mais à me mettre dans un couvent avec elle. Le sacrifice était grand à mon âge; j'avais tant d'attachement pour M. le duc et Mme la duchesse de Chartres, j'étais si dégoûtée du monde, c'est-à-dire du Palais-Royal, où j'avais éprouvé tant d'injustices, d'ingratitudes et de méchancetés; j'avais un tel goût pour la culture des arts et pour l'étude, que cette résolution ne me coûta pas. Tous ces projets furent secrets entre Mme la duchesse de Chartres et moi. Notre séparation lui faisait beaucoup de peine, mais elle en sentaittout l'avantage; elle se promettait bien de venir passer avec moi une partie de ses journées. »

Mme de Genlis se retira en effet au couvent de Bellechasse pour se consacrer uniquement à

d'abord duc de Valois puis duc de Chartres; Montpensier, né en 1775; Beaujolais, né en 1779.

l'éducation des princesses; mais elle raconte ellemême qu'elle recevait tous les soirs de huit à dix heures et elle cite comme les familiers de son salon son mari, son frère, ses belles-sœurs, le duc et la duchesse de Chartres.

En 1782 survient un incident singulier.

Laissons Mme de Genlis le raconter ellemême :

« Un soir que M. le duc de Chartres vint comme à l'ordinaire, entre 8 et g heures, à Bellechasse, il me trouva seule, et il me dit sur-lechamp qu'il n'avait plus de temps à perdre pour nommer un gouverneur, parce que sans cela ses enfants auraient le ton de garçons de boutique ; et il me conta que le matin M. le duc de \'.alois lui avait dit qu'il avait bien tambouriné à sa porte, et que, dans le même entretien, il avait ajouté, en parlant de ses promenades à Saint-Cloud, qu'on y était bien tourmenté par la parenté, ce qui signifiait par les insectes appelés cousins. Voilà les choses importantes qui décidèrent M. le duc de Chartres à ne plus différer la nomination d'un gouverneur. Il me consulta sur le choix; je lui proposai M. de Schomberg : il le refusa, en disant qu'il rendrait ses enfants pédants; je proposai le chevalier de Durfort : il dit qu'il leur donnerait de l'exagération et de l'emphase; je parlai

de M. de Thiars : M. le duc de Chartres répondit qu'il était trop léger, et qu'il ne s'en occuperait pas du tout; alors je me mis à rire, et je lui dis : « Eh bien, moi! » — « Pourquoi pas! » reprit-i! sérieusement. Je proteste que je n'avais cru faire qu'une plaisanterie et que, dans nos conversations précédentes, rien n'avait jamais dû me préparer à une idée aussi singulière; mais l'air et le ton de M . le duc de Chartres me frappèrent vivement ; je vis la possibilité d'une chose extraordinaire et glorieuse, et je désirai qu'elle pût avoir lieu. Je lui dis franchement ma pensée. M. le duc de Chartres parut charmé et me dit : « Voilà qui « est fait », vous serez leur « gouverneur »; ce furent ses propres paroles » .

Le lendemain le duc de Chartres fit part au Roi de son intention : « Gouverneur ou gouvernante, peu m'importe, lui répondit Louis X\'l; j'ai un dauphin; on croit que Madame est grosse; la comtesse d'Artois a des enfants; vous pouvez faire de vos enfants ce qu'il vous plaira. »

Le soir même la comtesse de Genlis était nommée « gouverneur » des jeunes princes et elle entrait aussitôt en fonctions.

Cette nomination causa à la cour et à la ville une alléorresse générale et valut au « «ouverneur » mille brocards. On prétendit que Mme de

Genlis étant gouverneur des enfants de la maison d'Orléans, M. de Luynes (qui était gros comme un tonneau) allait être nommée nourrice de Mgr le dauphin.

On n'appelait plus la comtesse que le « gouverneur » et le nom lui resta (i).

Tout alla bien pendant quelques années; mais en 1790 Mme de Genlis se prit d'un bel enthousiasme pour les idées nouvelles, et ses fréquentations émurent la duchesse qui voulut soustraire ses enfants à une influence qu'elle trouvait maintenant détestable. Mais il n'était pas facile de se débarrasser de Mme de Genlis. La lutte fut des plus vives. Le duc hésitant, faible comme toujours, soutenait la duchesse, puis cédait. Enfin le « gouverneur » fut évincé; on lui conseilla un voyage « forcé » et il s'éloigna.

(i)On construisit au couvent de Bellechasse un pavillon spécial pour le « gouverneur » ; il échappait ainsi à toute surveillance et jouissait d'une indépendance beaucoup plus grande qu'au Palais-Royal. Mme de Genlis voyait très peu ses élèves et sous piétexte d'éducation raisonnée, d'éducation .'» la Jean-Jacques, elle les traitait avec une dureté dont on ne peut se faire l'idée. Les malheureux princes avaient gardé de leur « gouverneur » le plus détestable souvenir. Si le roi Louis-Philippe créa autour de lui cette vie intime et familiale où les enfants jouaient presque le premier rôle, c'est qu'il se rappelait les années de souffrances de sa jeunesse, années misérables qu'il devait ^ son ancien « gouverneur I).

Mais alors il lit retentir l'univers entier de ses doléances et de ses plaintes, de ses récriminations sur l'ingratitude des princes, etc.

Au bout de quelques mois « le gouverneur » revenait audacieusement reprendre ses fonctions et le duc et la duchesse eurent la faiblesse de lui rendre leurs enfants.

En 1792 la Révolution se chargea de mettre forcément un terme aux fonctions du gouverneur.

C'est dans les propres mémoires de Mme de Genlis, dans la leçon même qu'elle professe à l'usage des femmes du monde, que nous trouverons le jugement qu'il convient de porter sur elle.

« Il n'y a, dit-elle, dans les accusations du monde, ni témoins légitimes, ni confrontations, ni certitude absolue, et certainement il s'y mêle beaucoup d'inventions calomnieuses. Une femme, pour une seule aventure éclatante, peut être perdue si on ne peut la nier; une femme, après mille dérèglements, peut ne pas l'être et peut se relever s'il n'y a sur elle que des ouï-dire et que l'opinion.

« Cela est juste parce que le principe que le

déshonneur, c'est-à-dire la tache ineffaçable, ne peut exister qu'avec des preuves irrécusables, est de toute équité et de toute utilité (i). »

Nous craignons que la preuve irrécusable n'existe maintenant pour Mme de Genlis.

(i) Les lettres que nous venons de citer sont extraites d'un dossier du Ministère des affaires étrangères (France, 319.) Nous avons tout lieu de croire qu'elles sont inédites; mais cependant nous n'oserions l'affirmer. Ce qui est certain, c'est que le dernier biographe de Mme de Genlis (Paris, 1901) ne les a pas connues; il nous a donc paru intéressant de les publier.

PARIS

TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT et O'

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