‹ L'ile au masacreChapitre 11 sur 17 · PALE-AURORE · texte numérisé non relu

PALE-AURORE

Tandis que Lavérendrye, malgré les terribles épreuves qui étaient venues T accabler, continuait avec courage sa percée civilisatrice au milieu des sauvages, deux femmes à Trois-Rivières se trouvaient dans le salon de famille d'une maison de seigneur canadien. Elles se livraient à des travaux de couture. C'étaient Madame de Lavérendrye et sa fille cadette Marie-Catherine.

Au milieu du silence troublé seulement par le tic tac d'une horloge, une toux humide et prolongée se fit entendre venant de la chambre à coucher. Madame de Lavérendrye leva la tête. Son regard où se lisait une grande inquiétude se posa sur sa fille.

— "Va donc voir, mon enfant, dit-elle.

Donne-lui une cuillerée de sirop dont le flacon se trouve sur la table de nuit.

— "Bien maman, fit la jeune fille en se levant.

— "Garde-toi d'en répandre.

— "Non, maman.

Madame de Lavérendrye resta seule songeuse. Pâle- Aurore avait quitté le fort Saint-Charles à la fin de juin en compagnie de Pierre et de La Londette. Trois mois avaient passé et cela avait suffi pour rendre malade cette jeune fille que la phtisie tuait. Elle avait été reçue avec un affec-

tion toute maternelle de la part de la femme de l'explorateur. Ses filles l'avaient tout de suite considérée comme une soeur. Dans cette famille où la disparition d'un fils et d'un frère bien-aimé avait laissé une empreinte inneffaçable de douleur, Madame de Lavérendrye avait reporté toute son affection sur celle que Jean-Baptiste avait aimée. Pierre avait confié à sa mère la mission que son frère lui avait donnée à remplir. Il l'avait fait avec sincérité, avec loyauté, avec un oubli complet de lui-même et de son amour. Et sa mère avait compris la douleur qui lui déchirait le coeur. Elle n'en avait que plus chéri Pâle-Aurore, comme si, par sa tendresse, elle eut voulu, un jour, amener la jeune fille à donner à Pierre le bonheur qu'elle avait réservé pour Jean-Baptiste. Aucun soin ne lui avait été épargné, aucune douceur ne lui avait été refusée. Hélas, au milieu même de cette tendresse la jolie fleur sauvage s'était flétrie. C'avait été une erreur de la transplanter. On avait cru bien faire cependant. On avait voulu lui faire fuir le lieu terrible où elle avait connu la joie d'aimer et les tristesses de la mort. Cet oiseau des prairies, élevé au sein de la nature, n'avait pas pu supporter la cage si douce, si accueillante qu'elle avait été. Bien qu'elle put vivre à sa guise, sa liberté dans les plaines et dans les bois lui manquait. L'air vivifiant qui, là-bas, emplissait ses poumons de santé l'avait ici peu à peu empoissonnée. Elle était à l'étroit. Un jour, elle avait senti qu'elle avait mal, là, tout au fond de sa poitrine et bientôt après, elle s'était alitée. Madame de Lavérendrye pensait à toutes ces choses. Elle avait essayé de consoler cette jeune fille que son fils avait aimée et par là-même essayé de tromper sa propre douleur. Et voilà que maintenant elle allait perdre celle qu'elle considérait comme sa fille.

Elle poussa un profond soupir.

— 'Me ne puis m 'empêcher de pleurer, nmrmura-t-elle, en me demandant pourquoi la Providence use envers nous de tant de rigueur. . . Et comme si elle regrettait déjà ses gémissements elle ajouta : Dieu n'a-t-il pas de tout temps éprouvé ceux qu'il aime?

Depuis quelques minutes un beau jeune homme, le visage hâlé et martial avec une nuance de tristesse dans les yeux contemplait sa mère en souriant tendrement. Com-

me il la trouvait belle cette maman dont le regard se perdait dans un rêverie infinie. Il s'approcha doucement et dans un souffle il lui dit :

— ■" Bonjour, maman.

— " Oh ! . . . Pierre, tu m 'as fait peur.

— "Et pourquoi? demanda-t-il en l'embrassant.

— 1 ' Je songeais . . .

— "Toujours ces tristes pensées!. . .

Avec mille délicatesses il l'obligea à lever vers lui son beau visage.

— "Vous avez pleuré, maman?

Et avec dévotion, il baisa les yeux humides de sa mère. . .

— "Comment va Pâle- Aurore?

— "Je voudrais pouvoir te dire, mon cher enfant, qu'elle va mieux.

— "Qu'a dit le docteur ce matin?

— "Il espère la guérir. . .

— "Il le faut, il le faut. Nous ne pouvons la laisser mourir ainsi. . .

— 1 1 Hélas ! . . . Je désespère de nos remèdes. Un seul peut-être ! . . .

—"Dites.

— "Mais je crains qu'il ne soit impraticable.

— "Oh ! maman, vous savez bien que je ferais tout pour elle.

— "Oui, je sais... Tu l'aimes n'est-ce pas ? Pierre baissa la tête.

— "Je l'aime, c'est vrai. Je lui ai dit, mais elle m'a repoussé. Oh! bien doucement. Je dois me conserver au souvenir de celui que nous pleurons ensemble, m'at-elle dit. Elle m'a demandé d'être seulement un frère pour elle. Je le lui ai promis. Et cependant . . .

— "Mon pauvre enfant, comme tu dois souffrir !

— "Ma souffrance n'est pas de celles que l'on doit plaindre, maman. Mon amour est fait de dévotion et de sacrifice. Pour elle, je parcourerais le monde afin de trouver le remède qui pourrait la guérir. Mais le vôtre, quel est-il?

— ' ' C 'est sa prairie.

— "Quoi? Vous voudriez l'éloigner de nous ?

— "Les gens sont comme les plantes.

La fleur des prairies se fane dans une serre et cette enfant a besoin d'air et d'immensité.

— "Vous voudriez la renvoyer au fort St-Charles?

—"Oui.

Pierre resta un moment songeur. Sa mère avait raison sans doute. Et qui sait si après avoir recouvré la santé, Pale-Aurore, guidé par l'esprit de Jean-Baptiste, n 'arriverait pas à l 'aimer ! . . .

— "C'est entendu maman. Dès qu'elle sera en état de faire le voyage nous repartirons.

— "Nous le lui dirons, et nul doute que cette perspective de retrouver sa prairie ne l'aide à refaire ses forées.

.Marie- A une. fille aînée de Madame de

Lavérendrye venait d'entrer.

— "Et Pâle- Aurore ? demanda-t-elle

— "Catherine est auprès d'elle. Elle a beaucoup toussé, La chère enfant.

— "Je vais les rejoindre et savoir si l'on a besoin de mes soins.

— "Qui, va.

Pierre regarda sa soeur disparaître.

—"Père, serait heureux, dit-il, de voir comme on l 'aime ici.

— "("est le moins qu'on puisse faire pour elle. Elle a tant d'affection pour nous. Et puis elle attire le respect. Il y a tant de noblesse dans ses traits, tant de beauté dans son attitude si douce!. . .

— "Maman, appela Marie-Anne, Pâle- Aurore se sent mieux. Elle voudrait venir au salon parler un peu avec vous.

— ' ' Qu 'elle vienne !

.Madame de Lavérendrye se leva et arrangea près de la fenêtre un lit de jour <pii se trouvait au milieu du salon. Elle activa les cendres qui sommeillaient dans La cheminée. Une flamme s'éleva, pâlissant devant les rayons du soleil qui, par la fenêtre, sautaient dans la chambre.

— "Il me semble que votre projet est en voie de réussite, maman.

— "Je le désire vivement.

Comme pour fêter Pâle-Aurore, les oiseaux chantaient avec allégresse. La jeune fille apparut soutenue par Anne et Marie. Elle était vêtue d'une longue robe blanche. Ses nattes traçaient deux lignes noires qui s'arrêtaient au delà de la taille. Ses beaux yeux fatigués souriaient tristement. Elle avait bien changé! Où était la jeune fille d 'autrefois ? Son corps délicat et cependans plein de santé et de vigueur dans la plaine était miné, hélas, par le chagrin et par La maladie. Sa taille si droite s'était légèrement voûtée et sa main, par instant venait comprimer sur sa bouche une toux qui déchirait sa poitrine. Depuis la mort

de Jean-Baptiste elle n'avait cessé de songer à lui. Elle l'avait aimé avec toutes les fibres de son être et l'affection dont elle avait été entourée n'avait pu consoler ce coeur meurtri.

— "Bonjour, maman, fit-elle avec effort.

Le courage me vient. Je ne serai plus longtemps malade.

— ' ' Tout va bien en effet, dit Madame de Lavérendrye avec indulgence, puisque tu peux te lever.

Elle alla au devant d'elle et la conduisit au lit sur lequel, avec mille précantions, mille caresses, elle l'aida à s'étendre.

— ' ' Pose ta tête ici . . .

— "Que vous êtes bonne, fit Pâle- Aurore, pour une sauvagesse. . . Je suis bien ainsi . . .

Elle regarda par la fenêtre. Le soleil déclinait peu à peu à l'horizon, le caressant de ses chaudes couleurs. Dans le jardin, les oiseaux continuaient à chanter.

Elle souriait et sa tête s'auréolait de lumière.

— "On dirait une sainte, murmura Catherine.

— "Aucune figure peinte sur les vitraux d'église ne reflète autant de pureté, répondit Madame de Lavérendrye.

Pâle-Aurore venait de lever délicatement sa main dans la direction du soleil.

■ — "Il se penche maintenant sur l'immense prairie.

Elle se mit à songer.

— "Que disais-je Pierre? Sa pensée est là bas. C'est d'en demeurer si loin qu'elle meurt. Elle est si douce, si soumise qu'elle ne songe pas seulement à briser le lien qui l 'attache ici fatalement ... A quoi pen>sestu, mon enfant?

—"Oh!... pardon, fit l'Indienne en sortant de son rêve, j 'avais oublié que vous entouriez ma couche.

— "Tu penses à ton pays n'est-ce pas.' Si ta bouche ne le dit pas, tes yeux parlent. Nous y lisons ton désir de revoir ta patrie.

— ' ' Pouvez-vous penser ?

— "Ce n'est que trop naturel. C'est un rêve que tu voudrais voir se réaliser.

Cette pensée avait fait tressaillir son coeur et cependant elle répondit :

— "Pourquoi quitterais- je ces lieux? Ne suis-je pas ici entourée d'affection? N'aije pas pour me consoler, outre votre tendresse, la religion que m'enseigna celui que nous pleurons?... N'ai-je pas aussi son

souvenir? Nous nous aimions tant!. . .

— "A quoi bon te défendre? Une mère n'a-t-elle pas le secret de lire dans le coeur de ses enfants. C'est ainsi que j'ai découvert le désir que tu as de revoir ta chère prairie.

Pâle-Aurore rougit légèrement. Elle fut effrayée de se sentir devinée. Depuis longtemps, elle aurait voulu retourner au milieu de ses bois et de ses lacs. Mais elle avait cru que c 'était mal de sa part. Elle essaya de se défendre.

— "Je vous assure que. . .

— "Tranquillise-toi. Nous ne t'en voulons pas de regretter le lieu où tu passas ton enfance. Notre sort à nous est pareil au tien. Ne vivons-nous pas loin de la terre qui nous a vus naître. Souvent notre pensée s'y reporte. Pourquoi n'aurais-tu pas ce même désir ?

— ' ' Oh ! Ne me dites pas des choses qui me font souffrir. Ne faites pas germer dans mon coeur un espoir dont la réalisation serait impossible.

— "Ne suis- je pas là pour te dire d'espérer ?

— "Espérer? Mais ne suis-je pas malade?

— "Tu guériras.

— "Le mal est sans remède.

— "Le remède est dans ta chère prairie ("est là bas qu'il faut aller le chercher.

Les yeux de la jeune fille s'éclairèrent. Une joie illumina son visage.

— "Oui, là-bas, mais je suis si faible. . .

— "Quand tu seras un peu plus forte, Pierre t'y reconduira.

— "Vous feriez cela?

— "Nous en avons parler ensemble avec mon fils tout à l'heure. Les bois de ta jeunesse pourront seuls te rendre la santé.

— ' ' Oh ! madame, oh ! maman, est-ce vrai ee que vous dîtes là? Je pourrai revoir. . . Que vous êtes bons et comme je vous aime ! . . .

— "Quoi? Pâle-Aurore va partir? demandèrent les deux fillettes.

Madame de Lavérendrye posa un doigt sur ses lèvres et montra l'Indienne qui, les yeux fermés, savourait le bonheur immense que lui avait en usé cette nouvelle.

— "Hue suprême nécessité l'exige, ditelle tout bas. (T'est le seul moyen de la sauver.

— "Comme elle va nous manquer!... — "Nous l'aimions tant!

— "Qu'importe, si pour la guérir nous devons briser notre coeur ! . . .

— "Est-ce bien vrai? Je vais pouvoir partir? fit Pâle- Aurore que cette joie inattendue rendait incrédule.

— "Je te reconduirai moi-même au fort Saint-Charles, dit Pierre.

— ' ' Que vous êtes bon ! Ecoutez ces oiseaux ... C 'est pour moi qu 'ils chantent. Us chantent ma guérison n'est-ce pas?

— "Certainement. Tu guériras vite maintenant.

— "C'est mon plus vif désir, mon bon ami. Si ce n'était cette toux qui me fait mal, je serais très bien.

— "Hâte-toi de reprendre quelque force et nous irons rejoindre Fleur d'Aubépine qui sera si heureuse de te revoir !

— "Que vous êtes bons, que vous êtes bons, répéta Pâle-Aurore. Elle les regardait tous, les yeux remplis de larmes. Comme vous avez été bons pour moi ! . . .

— "Mais non, dit Pierre étreint malgré lui par une violente émotion, nous sommes loin d'être bons. Nous sommes égoïstes.

Nous voudrions te garder près de nous, mais il faut que tu partes, hélas!. . . Pour moi, je serai longtemps encore à tes côtés. . Toujours, si tu le veux. . . Et peut-être qu'un jour sans m 'aimer autant que je t 'aime . . .

— "Attention, fit Pâle- Aurore d'un ton naïf et embarrassé, nous ne sommes pas seuls, Pierre.

— "Mais maman sait bien que je t'aime et que tu es la jeune fille la plus douce, la plus aimante qui se puisse rencontrer.

— ' ' Voyons . . .

— "Mais c'est la vérité, dit Marie- Anne.

— ' ' Tu vois bien. A quoi bon résister davantage? Nous irons revivre là-bas. Il me tarde comme à toi, de revoir ces paysages qui nous écrasent de leur grandeur et qui nous enveloppent de leurs caresses.

— "Oui Pierre, vous avez raison d'aimer cette belle nature ... Je veux être forte et nous partirons bien vite. . .

Une quinte de toux la secoua toute. Elle frisonna longuement et son visage se crispa de douleur taudis qu'elle porta sa main à sa poitrine.

— "Tu te f ntigues à parler ainsi, fit Madame de Luvérendrye. Il faut être sage et te reposer Uï) peu.

— "lue mi nu te encore. Laissez-moi vous

raconter le beau rêve que j'ai fait tout à l 'heure.

— "Sois raisonnable, fit Pierre.

— "Une autiv l'ois, ma chère enfant.

—"Mais. . .

— "Pâle-Àurore, je m'oppose, fit Madame de Lavéreiidryê d'une voix douce et cependant sévère.

— "Ne craignez rien, 5e vais guérir vite, très vite, répondit-elle d'une voix étrange;. . . 'J *n liais en visite au fort Saint-Charles. Dans nia pirogue, je descendais îe cours d'une belle rivière qui me jeta dans un Lac. Elle glissait sur L'eau, caressant i d passant Les nénuphars qui me tendaient leurs plateaux verts émaillés de fleurs blanches aux étamines d'or. Les arbres îe saluaienl de Leurs panaches. Une brise

gère rafraîchissait mon visage. Un hymne chantait dans mon coeur. Tout à coup un voile tomba devant mes yeux. Je ne vis plus rien. . . Et bientôt une étoile radieu- ■ apparut. Rien n'en détournait mon regard. Je La vis prendre forme et mon âme reconnut la croix qui fut plantée sur la de mon fiancé et de ses compagnons, urus me mettre à genoux; je pleurai et je priai longuement. Quand je relevai la tête, je vis au pied de la croix mon bienaimé qui me tendait les bras. Il m'appelait... Puis, hélas, mon rêve a pris fin brusquement . . .

— ' ' Ma chère petite . . .

Pierre avait détourné la tête.

— "Comme elle l'a aimé, murmura-t-il.

11 sentit son coeur se briser dans sa poitrine. Jamais elle ne m'aimera!

Une autre quinte de toux l'arracha à sa tristesse. . . Pâle-Aurore gisait maintenant, pâle, défaite. Son mouchoir qu'elle avait porté à sa bouche était taché de sang. Il la prit délicatement dans ses bras et la transporta dans la chambre à coucher.

Sur la blancheur des draps la pauvre enfant ne semblait plus que l'ombre d'ellemême. Elle avait maigrie d'une façon effrayante. Ses pommettes saillantes faisaient ressortir davantage le creux des joues que le sang colorait par bouffées. Elle ouvrit ses beaux yeux qui s'étaient démesurément agrandis. Us firent lentement le tour de la chambre en se posant fixement sur chacun des êtres qui l'entouraient.

Madame de Lavérendrye la regarda longuement, secoua la tête et murmura :

— 'C'est la fin.

L'effort qu'avait fait Pâle- Aurore l'avait anéantie. Elle étouffait. Plusieurs fois elle toussa et cracha le sang. Puis elle fit signe qu 'elle voulait parler.

— 'Me voudrais avoir Monsieur le curé à mes côtés, souffla-t-elle.

Immédiatement on accéda à son désir.

Quand le prêtre fut prévenu, il oignit des huiles saintes les mains, les pieds et le front de Pâle- Aurore.

Pendant quelques secondes, il y eut en elle un renouveau de vie.

—"De l'air!... De l'air!... fit-elle.

Toute la famille pleurait. Pierre se précipita vers la fenêtre qu'il ouvrit.

Elle respira mieux.

— " Oh ! écoutez. Il m 'appelle . . . Comme il est beau. Une auréole entoure son front meurtri . . . Comme ses yeux sont

doux au fond de leurs orbites empourprées. Il me tend les bras. . . Il me sourit. —"C'est le délire.

— ' 1 Chut, maman, ne parlez pas ... Je vois ses lèvres qui remuent ... Il dit ... . Que dit-il donc ? . . .

— ' ' Pâle-Aurore ! . . . fit Pierre effrayé.

Elle semblait écouter une voix céleste.

Pendant quelques instants ses yeux, brillants d'extase qui regardaient vers le ciel, se posèrent sur Pierre. Puis, doucement, tendrement, elle lui prit la main et la serra entre les siennes. Et elle s'endormit. Elle souriait dans son sommeil. Tout le monde restait silencieux auprès de sa couche, contemplant l'angélique beauté qui se dégageait de son visage.

Dans le courant de la nuit, au milieu de le veillée, Pierre dit à sa mère accablée de fatigue :

— "Allez vous reposer, maman. Je resterai près d'elle avec monsieur le curé.

Tandis que le prêtre, au chevet du lit, disait son bréviaire, Pierre pleura et songea longuement. Il aurait voulu pouvoir donner sa vie pour sauver celle de Pâle-Aurore. Il se sentait des forces immenses pour accomplir les plus héroïques sacrifices afin de rendre la santé à celle qu 'il aimait. Oui, il l'aimait et jamais cependant il n'avait espéré autant qu'aujourd'hui que Pâle- Aurore pourrait l'aimer à son tour. Il se rendait compte que l 'affection de la jeune fille pour Jean-Baptiste disparu, était aussi forte qu'autrefois. Néanmoins, en réfléchissant à cette sorte de délire de tout à

l'heure, ii y trouvait de quoi nourrir son espérance. Elle avait cru voir Jean-Baptiste, elle avait cru l'entendre. Que lui avait-il dit? Que signifiait ce regard qu'elle avait posé sur lui-même? Pourquoi lui avait-elle pris la main? L'esprit de Jean- Baptiste, sans doute, l'avait guidé. Il avait caché son amour du vivant de son frère, il avait été loyal vis-à-vis de Pâle- Aurore. La récompense de son sacrifice arrivait-elle au moment où il croyait que celle qu'il aimait allait mourir?

Pierre avait pensé à toutes ces choses. Il n'avait pas pu dormir, et ses réflexions n'avaient été troublées que par une toux légère qui parfois déchirait le silence de la nuit. A l'aurore, le prêtre se leva et en partant il dit au jeune homme :

— "Courage. Le Bon Dieu peut faire des miracles. Regardez ce ciel. N'est-il pas une invitation à l 'espérance ?

Le soleil se levait radieux à l'horizon, beau comme un matin de Pâques. Ses rayons vivificateurs réchauffèrent l'âme de Pierre. Une joie immense, divine remplit, tout son être. Non. Pâle-Aurore ne mourrait pas. Elle était trop bonne, trop jeune, trop belle pour mourir. Il en eut une telle certitude qu'il tomba à genoux en remerciant Dieu.

Tout à coup, il tresaillit. Une voix douce, légère comme un souffle venait de l'appeler.

— ' ' Pierre.

Pâle-Aurore venait de s'éveiller. Elle le regardait en souriant. Son visage avait repris ses couleurs naturelles. Ses yeux brillaient de la même tendresse qu'autrefois.

— "Bonjour, Pierre.

— "Pâle- Aurore, comment vas-tu? fit celui-ci tout surpris.

Une toux crispa le visage de la jeune fille, et le front de Pierre s'assombrit.

— "Bien, dit-elle quand elle eut essuyé ses lèvres. Je me sens mieux. Je me sens plus forte et je pourrai revoir le fort Saint- Charles. Jean-Baptiste ne m'a pas trompée. Il m'a dit que je devais repartir avec vous. . .

— "Je savais que tu guérirais, ma bienannée.

- Ces derniers mots s'étaient échappés de ses lèvres au milieu de sa joie.

— -"Pierre!... fit Pâle-Aurore d'une voix douce.

Il crut qu'il l'avait froissée dans sa pudeur et dans son amour. Il tomba à genoux.

—"Pardon, fit-il.

Elle lui fit signe de se relever. Elle le regarda gravement et lui dit :

— "Je sais, Pierre, quelle affection vous avez pour moi. Je vous ai vu chaque jour m 'entourer de tendresse et mon coeur n'a pas été insensible à la grandeur et à la loyauté de votre protection. Votre frère m'a remise entre vos mains. Du haut du ciel, il saura guider mon coeur comme vous avez conduit mes pas depuis qu'il n'est plus. Patience, Pierre, et alors un jour . . .

— " Pâle-Aurore, ma douce amie.

Et subitement, instinctivement, il se pencha vers elle et déposa un baiser sur son front. Puis il sortit de la chambre en courant, se précipita chez sa mère et lui cria :

— "Maman, maman, venez vite, c'est comme un miracle !. . . "

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