‹ L'ile au masacreChapitre 6 sur 17 · C.-D. de la JEMMERAYE · texte numérisé non relu

C.-D. de la JEMMERAYE

"Au fort de la Fourche-des-Roseaux, le 9e "mai 1736."

Les deux frères pleuraient sur ce cousin, sur ce frère comme il s'appelait lui-même, subitement disparu. Comme il a dû souffrir, pensaient-ils, seul, au milieu de ce pays inconnu ! Puis ils regardèrent bientôt cette mort comme un avertissement.

Fallait-il pénétrer plus avant dans une région qui demandait un tel sacrifice? Ils restaient là, accablés, relisant tour à tour cette lettre, dernier vestige d'un être aimé, d'un compagnon énergique et courageux.

Cerf-Agile avait, peu à peu, repris ses forces. L'évanouissement auquel il avait succombé en arrivant au fort provenait d'une tension nerveuse arrivée à son paro-

xisme et qui s'était brisée. L'effort prodigieux qu'il avait fait pour rejoindre les fils de Lavérendrye tenait du miracle. Il avait appris à aimer cette famille. Pour elle, il aurait sacrifié sa vie. A celui à qui il avait donné son sang, il venait de donner la plus héroïque preuve d'amitié. Il ne pensait pas à lui-même. La mission qu'il avait entreprise ne consistait pas seulement dans le transport d'une lettre. Il entendait prendre sa part de la douleur qu'éprouveraient les Lavérendrye. Aussi ses premières paroles furent pour s'inquiéter des sentiments de chacun. Et qui ne serait pas le plus frappé de douleur en apprenant l'horrible nouvelle, sinon le chef suprême, le père de l'expédition?

— "Quand pensez- vous avertir Monseigneur? demanda-t-il.

— "Nous partirons tous demain, répondit Jean-Baptiste.

— "Cette épreuve sera bien dure à notre père, dit Pierre.

—"Oui...

Cerf -Agile baissa les paupières en signe d'approbation, puis il dit :

— "Monsieur de la Jemmeraye était brave. . .

— ' ' Ce n 'est pas sans raison, interrompit Jean-Baptiste, qu'il fut toujours désigné pour être en avant-garde. Nous pouvions toujours compter sur lui dans les moments difficiles. Il savait faire preuve de tant d 'initiative que c 'était un plaisir pour nous d'exécuter ses ordres.

— "Hélas, dit Pierre, le sort est parfois bien cruel.

Cerf-Agile les regardait tous deux accepter stoïquement cette épreuve. Il leur dit ensuite comment était mort leur cousin. Puis il l'avait enterré le visage tourné dans la direction de la mer de l'Ouest. Il avait planté une croix sur sa tombe, déposé un bouquet de fleurs sauvages et :

— "J'ai dit une prière, comme il me l'avait demandé.

Le lendemain, quatre canots descendaient la rivière Maurepas, abandonnant le fort de ce nom. Jean-Baptiste, Pierre, Cerf- Agile et leurs compagnons, chassés par la mort et les souffrances, allaient chercher refuge au fort St-Charles.

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