ARRIVÉE DE CARTIER DANS L'ILE
La première mention qui est faite de l'Ile d'Orléans dans V Histoire des Voyages de Jacques Cartier^ est à Toccasion de son arrivée entre Tlle et la côte du Nord, lors de son second voyage, en 1535. Nous ne ferons que reproduire intégralement, pour la satisfaction du lecteur, la page du Journal de l'intrépide voyageur. (Second Voyage; chapitre IL). . " Le septième du dit mois (septembre 1535,) nous partîmes de la dite isle (l'Ile aux Coudres), pour aller à mont le dit fleuve, et vîmes quatorze isles, (île aux Grues, île aux Oies, île Madame, etc.,) qui étaient distantes de la dite île aux Coudres de sept à huit lieues, qui est le commencement de la terre et province de Canada : desquelles il y en a une grande d'environ dix lieues de long et cinq de large, où il y a gens demeurant qui font grande pêcherie de tous les poissons qui sont dans le dit fleuve, selon les saisons, de quoy sera fait ci-après mention. Nous estans posés, et à l'ancre, entre icelle grande isle et lu terre du Nord, fûmes à terre et portâmes les
deux hommes que nous avions pris le précédent voyage, et trouvasmes plusieurs gens du pays, lesquels commencèrent à fuir, et ne voulant approcher jusqu'à ce que les
deux hommes commencèrent à parler et lorsqu'ils
eurent connaissance d'eux, commencèrent à faire grande chère, dansans et faisans plusieurs cérémonies, et vinrent partie des principaux à nos bateaux, lesquels nous apportèrent force anguilles et autres poissons, avec deux ou trois charges de gros mil (blé-d*inde), qui est le pain duquel ils vivent en la dite terre, et plusieurs gros melons . . . . ti Et, plus loin, il ajoute :
»' .... Et fûmes, outre le dit fleuve, environ dix lieues, costoyans la dite isle, et au bout d'icelle trouvasme un affourg d'eau fort beau et plaisant, n
Selon quelques écrivains du siècle dernier, — et cette
assertion a été répétée par ceux de nos jours, — Roberval
aurait fait revenir Cartier sur ses pas, pour commencer
un établissement dans Tîle d'Orléans ; mais, selon d'autres,
cette rencontre aurait eu lieu à Saint-Jean de Terreneuve,
et c'est là qu'il se serait agi de faire des constructions (a).
Voici sur ce point le témoignage d'un contemporain de
Champlain.
(a) On sait qu'il s'arrêta à Kirpon et à d'autres postes. Une île de la pa^e <jui conduit ai| Havre, porte çncore soq nQm,
Dans la Relation d*un voyage fait par le capitaine Daniel, de Dieppe, en 1629, rapportée à la fin de Touvrage, Voyages de Champlain, tome II, p. 362, on lit :
»' .... En Tan 1541, il (Jacques Cartier) fit un autre voyage comme lieutenant de messire Jean-François de la Roque, sieur de Robert- Val, qui estait lieutenant-général au dit pays, ce fut son troisième voyage où il demeura. Ne pouvant vivre au pays avec les sauvages qui estaient
insupportables il s*en délibéra de s'en retourner au
printemps, ce qu'il fit en un vaisseau qu'il avait réservé, et estant le travers de Tisle de Terreneuve, il fit rencontre du sieur de Robert- Val, qui venait avec trois vaisseaux, Tan 1542. Il fit retourner le dit Cartier à Tlsle d'Orléans, où ils firent une habitation, et y estant demeurés quelque temps l'on tient que Sa Majesté le demanda pour quelques aff'aires importantes, et cette entreprise, peu à peu, ne sortit aucun eff'et, pour n'y avoir apporté la vigilance requise"
Au livre III, chap. 24, du i^ vol. des Voyages de Champlaifi, on lit :
" Nous rangeasme l'île d'Orléans, du costé du sud, distante de la grande terre une lieue et demie, et du coté nort demie lieue, contenant de long six lieues, et de large une lieue ou lieue et demie par endroits. Du costé nort, elle est fort plaisante par la quantité de bois et de prairies qu'il y a, mais il est fort dangereux d'y passer, pour la quantité de pointes de rochers qui sont entre la grande
terre et Tlle, où il y a quantité de beaux chesnes et de noyers en quelques endroits, et à Tembouchure des vignes et autres bois comme nous en avons en France. »»
Jacques Cartier avait d'abord nommé cette île Bacchus, et c'est lui-même qui, dans un voyage subséquent, en 1537, l'appela Isle d* Orléans, Le sieur de Robertval la désigne aussi sous ce nom en 1542. Plus tard, Champlain donna à une autre île la dénomination de l'Isle de Bacchus. Il savait bien que le nom d'Isle d'Orléans avait prévalu, et, dans ses écrits, il n'en parle que sous ce dernier titre. (Voir tome II, livre II, chapitre 8, des Voyages de Champlain : )
»« Le I®' août, 1624, est arrivé à Québec, le sieur de Caën, et, le 4, il fut au Cap Tourmente, qui lui avait été donné par monseigneur de Montmorency, avec l'Isle d'Orléans et quelques autres îles adjacentes (a). «'
Les naturels appelaient cette île BaccalaoSy dit Lahontan ; cependant, ce n'était pas là son vrai nom. D'ailleurs, on trouve que cette appellation était commune aux îles de Terreneuve, du Cap-Breton et à d'autres ; mais on lit quelque part qu'elle était appelée Minigo^ par les indigènes, Ekti-me-nonky c'est-à-dire la grande Ile. Plus tard,
(a) On avait, long:temps avant cette épcxiue, donné le nom d'Ile Saint-Laurent à l'Ile du Cap-Breton.
165 1, lorsque les Hurons s'y établirent, croyant échapper aux persécutions de leurs cruels et perfides ennemis, les Iroquois, elle fut appelée Ile Sainte - Marie. (Voir Relations des Jésuites^ année 1661, page 9, édition de Québec.)
C'est probablement cette circonstance qui a porté à dédier à Dieu, sous l'invocation de la bienheureuse vierg^e Marie, la première chapelle qui fut construite en ce lieu. Nous lisons encore dans des mémoires du temps, entre autres, dans un Plan général des Paroisses ou Afissions,' {ait en 1686, qu'elle s'appelait Isle Saint- Laurent, C'est sous cette dénomination qu'elle fut érigée en comté et ce titre lui a été longtemps conservé dans les actes publics.
Le Père Lejeune, dans la Relation briève du Voyage de
la Nouvelle-Fra?ice^ fait au mois d'avril, 1632, (p. 7, de
l'édition de Québec,) parle de cette île de Saint-Laurent,
sans dire d'où elle prend ce nom. Le Père Charlevoix,
Histoire de la Nouvelle-France, tome i*»", page 11, édit.
in-4, nous en parle en ces termes :
•«.... Huit lieues plus haut de l'Isle-aux-Coudres, Cartier en trouva une plus belle et plus grande, toute couverte de bois et de vignes : il l'appela Isle de Bacc/ius, mais ce nom a été changé en celui d'Orléans. Après lui sont venus des Normands qui ont arraché les vignes, et, à Bacchus, ont substitué Pomone et Cérès : en effet, elle produit de bon froment et d'excellents fruits, i?
On commence aussi, en 1720, à y cultiver le tabac et il n'est pas mauvais. (Voir Charlevoix, Journal historique (Tun voyage y etc., lettre II.)
Au printemps de 1536, Cartier vint ancrer au-dessous de rile d'Orléans, ainsi appelée, dit-il, en l'honneur d'un membre de la famille royale de France, sans faire néanmoins mention des motifs qui ont décidé l'illustre découvreur à faire ce changement. Thévet, Cosmographie universelley livre 23, p. 101 1, est le premier qui nous ait révélé que l'île a reçu cette dénomination, en l'honneur et en souvenir du feu duc d'Orléans, mort en 1575. Il nous semble qu'il est plus naturel de croire que le marin Breton, mû par un sentiment de reconnaissance envers son bienfaiteur, le roi François i^^y a voulu appeler l'île du nom d'Orléans pour perpétuer en la Nouvelle-France le souvenir de la maison d'Orléans, dont descendait l'illustre monarque qui l'avait favorisé, et dont il avait même donné le nom à d'autres établissements, comme France-Prime, Mont-Royal, etc. Roberval avait aussi établi France-Roy. Cartier avait encore nommé Cap-Royal, Cap -d'Orléans, et autres lieux, d'après les noms ou les titres de l'illustre bienfaiteur qui lui donnait des marques si multipliées de son estime et de sa protection. De même, le sieur De
Monts, lieutenant du Roi, nomma plus tard Port-Royal chez les Souriquois, aujourd'hui appelc^s Micmacs. Il serait plus correct de dire que Jacques Cartier, qui avait fait un voyage en Canada en 1541, eut la qualité de lieutenant du sieur de Roberval à qui le roi donna la charge de lieutenant-général de toute l'Amérique. Et, en 1542, le sieur de Roberval vint en personne au Canada, avec six vaisseaux bien équipés de toutes choses nécessaires, et fit une habitation à une isle près Québec qu'il nomma l'Isle d'Orlésins, -{Mémotres des Cofnmùsa ires du Roy y tome V, p. 195.)
Première concession de Tlle d'Orléans
L'auteur de V Essai sur V Ile d^ Orléans ^ p. 6, affirme qu'elle faisait d'abord partie de la seigneurie de Beaupré, et qu'elle fut concédée par la compagnie de la Nouvelle-France au sieur Castillon, le 15 janvier, 1636. Nous allons essayer d'éclaircir ce point.
Antoine ChefFault, sieur de la Regnardière, d'abord avocat au parlement de Paris, demeurant en la paroisse de Saint-Jean-en-Grève, rue Sainte-Croix de la Bretonnière, plus tard secrétaire de la compagnie de la Nouvelle-
France, et résidant à Québec, vers 1663, fut le premier concessionnaire de la terre ou seigneurie appelée de Beau^ pré y parce qu'on y avait remarqué des prairies très étendues vers le Cap-Tourmente et en deçà. Le gouverneur du temps, monsieur de Montmagny, fut chargé de le mettre en possession de cette grande étendue de terre. Aux termes de ses lettres de concession, il était obligé d'y établir, tous les ans, un certain nombre de familles. Mais il essaya en vain d'amener de France une colonie afin de mettre en culture son vaste domaine. L'entreprise ne réussit pas ; ses affaires mêmes en souffrirent ; il négligea Sa Seigneurie, et fut de plus obligé de s'en défaire, après avoir vainement tenté de la faire exploiter par une association de marchands. Voilà ce que constatent les documents que nous avons sous les yeux.
Le sieur Jacques Castillon, bourgeois de Paris, demeurant rue de Monceaux, paroisse Saint-Gervais, (voir le Mercure Français^ tome XIV, p. 246,) fut un des premiers associés de la compagnie de la Nouvelle-France, et, pour promouvoir l'œuvre de la colonisation avec plus de célérité, il prit, en effet, en concession, l'Ile d'Orléans, au bureau de la compagnie, le 15 janvier, 1636. [Mémoires des
Commissaires^ tome V, page 88.) Ni Tun ni l'autre de ces
titres de concession ne fait mention de l'union de la seigneurie de Beaupré à celle de Tlle d'Orléans ; bien loin de là, les deux concessionnaires prennent chacun un titre séparé et distinct, le même jour.
Cependant, plus tard, MM. Cheffault et Castillon ayant formé une société, avec six autres bourgeois de Paris, savoir : François Fouquet et Charles de Lauzon, conseillers d'Etat ; Berruyer, écuyer, sieur de Manselmont, Rogé Duhamel et Juchereau (a), pour l'exploitation des terres et forets de ces seigneuries, le faible profit, qui en provenait annuellement, était partagé en huit parts. Olivier le Tardif, jeune homme, originaire de Honfleur, sous-commis, qui, dès 1624, servait de truchement à Champlain, — Voir Voyages de Champlain^ t. II, chap. 2 ad calcem, — était, en 1650, agent et procureur de la compagnie de Beaupré, qui possédait alors les deux* seigneuries de Beaupré et d'Orléans. Enfin, en 1653, Jean de Lauzon était *' procureur de la compagnie et en baillait les terres. "
Ces fiefs avaient reçu leurs noms des premiers propriétaires de rile et des personnes qu'ils s'étaient associées et que nous avons mentionnées plus haut. Dès qu'ils eurent acquis, de la compagnie du Canada, la propriété de
(a) Juchereau était alors à Paris, mais il était passé en Canada dès 1634 ; il y revint et y mourut à l'âge de 90 ans.
rile et de la seigneurie de Beaupré, MM. CheflPault et Castillon déclarèrent, par acte du 29 février, 1636, qu'ils avaient obtenu cette concession pour eux-mêmes et pour MM. François Fouquet et autres ci-dessus mentionnés. Cest cette compagnie de Beaupré et d'Orléans qui, par ses agents et procureurs, concéda les premières terres dans les différentes circonscriptions, seigneuries ou fiefs, que chacun des propriétaires secondaires avait désignés sous des noms de familles qui faisaient revivre en la Nouvelle- France le souvenir de lieux chers à ces grands seigneurs ou à ceux qui s'y rendaient pour y faire des établissements. On a vu que les premiers associés n'entrevoyant plus les gros profits qu'ils avaient espérés de l'établissement de ces grands domaines, renoncèrent à leurs droits de 1662 à 166S, en faveur de Monseigneur de Laval. Déjà plusieurs des propriétaires primitifs avaient vendu leurs parts ou les avaient aliénées pour des considérations diverses.
Lorsqu'en 1662, au mois de février, Monseigneur de Laval acheta du sieur Julien Fortin de Belle-Fontaine un huitième de la propriété de la seigneurie de Beaupré et de l'île d'Orléans, celui-ci déclara l'avoir acquise de Charles de Lauzon, écuyer, seigneur de Charny.
En 1664, au mois d'août, Sa Grandeur Tévêque de Pétrée acheta, moyennant la somme de 2,400 livres tournois, de MM. Aubert de Lachenaye et Charles Bazire, marchands de la dite ville de Québec, un quart de la seigneurie de Beaupré et de Tîle d'Orléans. Il est dit que ces messieurs représentent Jean Rozée de Saint- Martin, fils de Jean Rozée, un des premiers associés de MM. Cheffault et Castillon. Cependant, dans l'acte de société, du 29 février 1636, Jean Rozée ne représentait qu'un huitième de la propriété.
La veuve de François Fouquet avait fait donation, aux Dames de l'Hôtel- Dieu de Québec, de son huitième de la seigneurie qu'elle avait reçue de son mari. Plus, tard le sieur Charles Aubert de Lachenaye acheta cette propriété et la revendit, en août 1664, à Ms^ de Laval. Le même bourgeois vendit, aussi le même jour, à mon dit Seigneur de Pétrée, un autre huitième de cette seigneurie qu'il avait acquis du sieur Olivier Le Tardif, déjà mentionné.
Ce Le Tardif n'était pas un des huit associés pour l'établissement de l'Ile ni de la Seigneurie de Beaupré, mais il avait acheté, de MM. Cheffault et ses associés, la part d'un des co-propriétaires qui se refusait de contribuer aux
déboursés que nécessitaient les dépenses pour divers travaux, quand il en était requis par les gérants.
Charles Duhamel, probablement fils de Jacques Duhamel, Tun des seigneurs primitifs associés à MM. Cheffault et Castillon, vendit aussi la part qui lui revenait de la succession de son père, probablement un huitième, à MëT de Laval, le 20 août 1664. Cette vente fut négociée pareillement par M. Aubert de Lachenaye.
Enfin, c'est en 1668, au mois de février, que la veuve de S"" Georges Berruyer, DUe Denyse Langlois, vendit au même prélat la part de son époux. Le même jour, Sa Grandeur avait aussi acheté de S^ Antoine Cheffault ses droits, propriété et prétentions sur le dernier huitième des seigneuries de Beaupré et d'Orléans. L'acte en fut conclu et passé à Paris, entre les vendeurs sus-mentionnés et les procureurs de TEvêque.
Le peu de succès que rencontrèrent leurs eff'orts, avait ainsi décidé tous les associés à vendre leurs parts, les uns après les autres. Ms^ de Laval, le nouvel acquéreur, en dota de suite le Séminaire de Québec, qu'il fondait vers cette même époque. C'est à peu près auâsi dans le même temps que cet entreprenant et zélé pontife fondait, à Saint- Joachim, une école, où les enfants des colons qui voulaient
se livrer à l'agriculture, apprenaient, avec la lecture, récriture et le calcul, la manière de cultiver les terres, d'exploiter les bois de construction et même quelques autres métiers. (De la Tour, Mémoires^ etc)
L'Ile d'Orléans fut bientôt occupée. Cette assertion, les écrivains la justifient par un extrait de la Relation des RR. PP. Jésuites, année 1663, que nous reproduisons :
" L'Isle d'Orléans est remarquable par sa grandeur, ayant plus de quinze lieues de tour. Elle est abondante en grains, qui y viennent de toutes sortes, et avec tant de facilité que le laboureur ne fait que gratter la terre, qui ne laisse pas de lui donner tout ce qu'il veut r et cela durant quatorze ou quinze ans continuels, sans avoir
reposé. ••
« Puis à la fin du paragraphe suivant, l'auteur, le Révérend Père Jérôme Lalemant, ajoute :
»» Cette belle Isle d'Orléans continue à se peupler d'un bout à l'autre. . . . n
Quelques extraits du Joîtrnal des Supérieurs de la maison des Jésuites de Québec^ plus explicites encore, trouvent naturellement leur place ici.
Sous la date du 22 juin 1646, on y lit : " Le Père Barthélémy Vimont va, à Tisle d'Orléans, choisir des prairies pour les deux maisons religieuses, n
14 janvier, 1648. — " Le Rév. PJ;re de Quen est de retour de la mission de Beauport, du Cap Tourmente et de l'Isle d'Orléans. Il y trouve environ 240 communiants, n
3 juillet, 1653. — " Bénédiction de la chapelle de l'Isle d'Orléans, sous le vocable de la Visitation de la Bienheureuse Vierge Marie, par le Révérend Père Jérôme Lalemant. n
4 novembre, 1665. — " L'Evêque va en visite à Tlsle d'Orléans, m
Déjà, en 1662, il avait visité la côte de Beaupré. Et, probablement, il revint h la ville épiscopale en passant par l'île d'Orléans. L'intendant Talon, qui déploya un si grand empressement à faire défricher et à multiplier les établissements en Canada et notamment à Québec et dans ses environs, n'eût garde de négliger l'île d'Orléans. Aussi, du recensement général de 1666, il appert que si la population de la ville était de 1655 personnes, elle atteignait le chiffre de 471 dans l'Isle. Le Rév. Père de Charlevoix, dans son Histoire de la Nouvelle- FraJice^ tome III, page 67, donne à l'Ile d'Orléans quatorze lieues de tour. Avant lui. Boucher, dans son Histoire Naturelle et véritable du Canada^ lui avait assignée une étendue plus grande. Voici comment il s'exprime ;
»* Une lieue au-dessous de Québec, la rivière se sépare en deux, et forme la belle isle qu'on appelle Isle d'Orléans. Elle a environ dix-huit lieues de tour, dans laquelle il y a plusieurs habitans. n
Remarquons que le capitaine Boucher écrivait en 1663 :
»' Les terres y sont bonnes, ajoutait-il, il y a aussi quantités de prairies le long" de ses bords n
Jacques Cartier lui assignait des bornes encore moins acceptables : dix lieues de long sur cinq de large !
La Hontan, qui n'est pas des mieux renseignés, lui donne sept lieues de long sur trois de large ! Et il ajoute, dans ses Mémoires de V Amérique , tome i"*, lettre 3^', " que cette île appartient à un fermier-général de France, qui en retireroit mille écus de rente, s'il la fesait valoir lui-même ;
qu'elle est toute entourée d'habitations et qu'il s'y
recueille toutes sortes de grains.»» Notons que La Hontan écrivait en 1684.
Le colonel Bouchette, dont les travaux sont si précieux, dans sa Topographie du Canada^ publiée en 181 5, donne à l'île d'Orléans vingt milles en longueur, sur cinq de largeur. Cependant, si nous ouvrons son autre grand ouvrage, Topographical Dictionary^ de 1830, il n'accorde à la même île que dix-neuf milles et demi en longueur, sur cinq et demi en largeur.
Ja.gr de Laval en possession de Tlle
Relation de ce qui s'est passé avant l'opération — De Berthelot — Les familles Gaillard, Duchesnay et Durocher.
Nous avons dit, plus haut, qu'entre les années 1662 et 1668, la propriété de l'île d'Orléans passa aux mains de Monseigneur de Laval-Montmorency, qui l'acheta et la donna au séminaire de Québec.
Il fallut avoir égard aux divers intérêts des associés de la compagnie de Beaupré, dans les arrangements qui furent pris avec eux, par l'Evêque, et c'est à ce partage de portions de revenus, mais non pas de parts dans la seigneurie que fait allusion le contrat de donation du 28 mars, 1674, et surtout le titre donné, le 28 mars, même année, à Monseigneur l'Evêque, et enregistré aux archives de Québec, au cahier ou registre des actes de Foi et Hommage, sous le N» 100, le 15 juin,i68i, intitulé : «» Lettres d'affranchissement et règlement de la seigneurie de Beaupré et de celle de l'isle d'Orléans. "
Muni de cet acte. Monseigneur de Laval put transiger avec M. Berthelot, qui le pressait d'effectuer un échange
— zb —
avec lui. L^évêque de Québec, au nom du séminaire dont il était le fondateur, changea, en effet, Tîle d'Orléans, avec maître François Berthelot, conseiller au parlement de Paris, pour rîle Jésus. L'acte d'échange fut passé, à Paris, par MM. Duparc et Carnot, le 24 avril, 1675. (^)
Ainsi, l'île, qui avait été antérieurement partagée en fiefs et arrière-fiefs, reprit son unité primitive et le propriétaire n'eut plus à compter avec ceux de l'Ile Jésus, ni avec les anciens seigneurs de la côte de Beaupré. Elle fut érigée en fief noble, sous le nom de Comté de Saint- Laurent, selon Charlevoix, ( Histoire de la Nouvelle-France y tome 3, p. 67,) en faveur du nouvel acquéreur François Berthelot, secrétaire général de l'Artillerie, qualifié ailleurs de secrétaire des commandements de la Dauphine. Quelques uns pensent que cette érection n'eût pas lieu avant 1692. L'extrait suivant de l'arrêt du Roi, érigeant l'Ile en comté, en faveur du sieur Berthelot, '• nostre conseiller, et secrétaire général de TArtillerie, poudres et salpêtre de France, daté du mois d'avril, 1676, •• décide la contestation péremptoirement. Au reste, les lignes suivantes extraites des lettres- patentes elles-mêmes sont formelles. Après avoir qualifié la dite île de comté de Saini-
(a) L'île d'Orléans valait beaucoup plus, aussi M, Berthelot paya en soulte au séminaire la somme de 25,000 francs,
Laureniy il est dit : «• Pour le dit concessionnaire, ses héritiers mâles, se qualifier comtes de Saint-Laurent en tous actes, jouir des honneurs, prérog^atives, armes, blazons, rangs et prééminences et tout ainsi que les autres comtes du royaume. »»
M. Berthelot obtint les titres et privilèges de Fief Noble pour son île de Saint-Laurent, érigée en comté, moyennant la somme de dix mille écus qu'il paya au fisc. D'ailleurs, les Recueils cTEdïts et Ordonnatices Royaux^ publiés officiellement, contiennent des actes concernant les habitants de l'île et comté de Saint- Laurent, dès l'année 1689. Ajoutons, néanmoins, un paragraphe de l'Edit de création qui nous expose l'état de l'Ile à cette époque (1676) :
«» L'isle a sept lieues de longneur sur deux de largeur, dont une bonne partie défrichée, et peuplée de plus de mille personnes, qui composent quatre grandes paroisses, dans lesquelles il y a une église entièrement construite, et deux qui seront parfaites et achevées dans le courant de la présente année, et la quatrième dans l'année prochaine : de sorte que ce sont quatre gros bourgs et villages, dès à présent formez, outre plusieurs fiefs considérables, et de grande étendue dans la dicte Isle d'Orléans qui relèvent. . . .de la seigneurie de la dicte isle d'Orléans, désirant reconnoistre et récompenser les services de Sieur. . . .
avons estimé ne le pouvoir faire plus avantageusement qu'en érigeant en titre de comté la dicte terre . . . . »i
Le sieur Berthelot, dont on parle yzi et qu*on trouve appelé ailleurs «• de Berthelot, •» avait épousé une demoiselle Regnault de Duchi oud'Uchi, qui mourut le 26 juin, 1702. MêT de Saint- Valier {Estât présent de V Eglise)^ le mentionne avec éloges et dit qu'il était connu dans tout le Canada, par son zèle pour la décoration des églises, et par l'établissement de petites écoles pour les enfants. Un de ses fils avait épousé la fille du maréchal de Matignon. Ceci nous donne occasion de mentionner que l'un de ses fils, Louis, prit le titre de Berthelot de Saint-Laurent ; le second, François-Michel, Ecuyer, seigneur de Rebrousseau, avait comme son frère un agent ou procureur au Canada. Aucun des descendants de ce Seigneur n'a résidé en cette colonie.
Un mot maintenant sur l'Ile Jésus, que Mi^r de Laval venait d'acquérir pour et au nom du séminaire de Québec.
L'Ile Jésus, d'abord appelée Ile de Montmagny, en Thonneur du gouverneur de ce nom, avait été concédée le 3 novembre, 1672, par l'intendant Talon, au sieur Berthelot, avec les îles aux Vaches. (Titres seigneuriaux^ 3« vol. p. 75.) Un titre-nouvel, plus récent, contient les renseignements suivants :
»• Le tout cédé à mon dit Sieur. . . . par M. Berthelot, le 24 avril, 1672, lequel M. Berthelot en était propriétaire au moyen de la cession et délaissement qui lui avait été faite par le Rév. Père Dablon, supérieur des missions de la compagnie de Jésus en ce pays, suivant le contrat passé le 7 novembre 1672, (par Becquet, N. P. à Québec,) en conséquence de la concession qui lui en avait été faite par M. Talbot, intendant en ce pays, le 27 octobre, 1676. »» (a)
Le 25 février, 1702, M. Berthelot vendit sa seigneurie à dame Charlotte-Françoise Juchereau, de la famille Duchesnay. Elle portait, suivant l'auteur de V Esquisse historique^ le titre de comtesse de Tlle de Saint-Laurent, et était répouse non commune quant aux biens, de François de la Forest, écuyer, capitaine d'une compagnie des troupes du détachement de la marine entretenues, en ce pays, par le Roi de France. Mais ce noble et brave officier ne tire pas son illustration de son alliance avec la famille Juchereau. Parent du chevalier de Tonti, il prit part à divers faits d'armes qui enrichissent nos annales et fut employé dans diverses négociations importantes. C'est lui qui fut choisi, après un combat glorieux, par MM. de la Durantaie, de Tonti et du Luth, pour porter cette heureuse nou-
(a) (Extrait du tître du 23 octobre, 1699, d'une nouvelle concession ratifiée le 2 mai, 1702.)
velle au marquis de Denonville, gouverneur-g^énéral de la colonie, (a)
En 1705, il était capitaine d*une compagnie de la marine. D'Iberville le laissa, en 1695, gouverneur du fort Bourbon, à la Baie d'Hudson, avec son frère, le brave de Navigny, pour lieutenant. (Voir Charlevoix, Histoire de la Nouvelle- France^ tome II, p. 149, édition in-4'\) Deux ans après, ils furent forcés de remettre ce fort presque démantelé aux Anglais, qui, contrairement aux articles de la capitulation stipulée, les firent prisonniers et les envoyèrent en Angleterre, de la Forest, Lemoyne, d'Iberville et leur troupe, où ils furent retenus pendant quatre mois. De retour au Canada, en 1700, M. de la Forest continua d'y servir le roi. ( Ibid, tome 11^ p, 16$, ) Il fut subséquemment un des gouverneurs de Catarakouï, et partout il servit les intérêts et la cause de son souverain en brave et en héros.
Le 7 décembre, 1705, l'île et le comté de Saint- Laurent d'Orléans, furent vendus à la poursuite du dit François Berthelot, qui en reprit possession, conformément aux conditions de la vente qu'il avait faite à la dame de la Forest, le 25 février, 1702. Mais il ne voulut pas la conserver, les frais d'administration en absorbant tous les
(a) Lettre de Mgfr de Saint- Valier : Estât présent de V Eglise de la Nouvelle- France, p. 93, édition de Québec.
— 3i — fevenus. Il la transporta, le 20 mars, 171 2, à M. Gaillard, à Paris, devant maîtres Henry et Dutartre, pour 24,000 francs, argent monayé de France. De la famille Gaillard elle passa aux mains, pour partie, de la famille Durocher alliée aux Mauvide, dont les héritiers, à leur tour, cédèrent leurs droits, à l'exception d*une portion de l'extrémité nord-est, propriété de M. Poulin, (a) à feu Joseph Drapeau, écuyer, dans la famille duquel elle est restée jusqu'aujourd'hui.
M. Guillaume Gaillard, qui succéda à M. Berthelot, conseiller du Roi au Conseil Supérieur de Québec, en 17 12, était un riche marchand de cette ville. Il avait agi, pendant plusieurs années, comme procureur de M. Berthelot, d'abord, et ensuite de ses fils, qui étaient devenus propriétaires de l'Ile, par la mort de leur père. C'est d'eux qu'il l'acheta, quand ils se décidèrent à la mettre en vente, (b) Son fils, Jean-Baptiste Gaillard, signait Gaillard- Saint-Laurent
(a) Araable Durocher était, jusque vers la fin du siècle dernier, seigneur de la plus grande partie de l'Ile d'Orléans. Le lieutenant-colonel Lecompte Dupré avait la propriété du Fief Argentenay, au bas de l'île.
(b) Guillaume Gaillard épousa Marie-Catherine Neveu. Il était membre du Conseil Supérieur de Québec, seigneur de l'île et du comté Saint-Laurent. Son fils, Charles-François, épousa demoiselle Le Maître, le 20 d'août, 1725. Dans un acte de Foi et Hommage, fait par Guillaume Gaillard, il déclare qu'il est propriétaire de la motié de l'isle et du comté Saint-Laurent, comme un conquet de la communauté qui a existé entre lui et dame Catherine Neveu.
Son fils, M. Joseph-Ambroise Gaillard, petit fils de Guillaume, ordonné prêtre, à Québec, par Monseigneur de Saint-Valier, le 26 mai, 1726, mort curé de Saint-Joseph de Lanoraie, le 2 avril, 1771, avait été longtemps chanoine de réglise cathédrale de Québec. Il avait desservi Sorel, puis Lanoraie, où il avait succédé à M. Bazile Papin, depuis 1748 jusqu'à sa mort. Son âge n'a pas été mentionné dans son acte de décès. En 1744, il était Seigneur de rîle et comté de Saint-Laurent. Au Recueil des Edits et Ordonnances^ etc., publié à Québec, se trouve un arrêt du Conseil Supérieur qui oblige les censitaires de cette île à lui présenter leurs titres en son manoir, afin qu'il qu'il pûi prêter foi et hommage. (Edit, et Ord, etCy 1^47 et suiv,J
La famille Durocher a laissé l'île d'Orléans depuis environ un siècle, pour s'établir dans le district de Montréal, où elle s'est beaucoup multipliée. Le respectable curé de Saint-Mathieu de Belœil, le Révd Père Durocher, de la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée, ses deux frères prêtres, dont l'un est décédé en mai, 1852, leur
Il fait ensuite un état de sa famille, énuraère ses enfants : Charles-François, 34 ans, Ambroise, 23, Jean-Baptiste, 19, qui sont propriétaires, ajoute-il, de l'autre motié de l'île. Cependant nous lisons au Registre de Saint-Antoine de la Rivière du Loup, année 1719 : Dimanche, 22 janvier, 17 19, fut marié Charles-François Gaillard, fils de M. Guillaume Gaillard, seigneur de l'Ile et comté de Saint-Laurent, conseiller du Roy au Conseil Supérieur et de dame Catherine Neveu, d'une part, et demoiselle Le Maître, fille de, etc.
sœur, Révérende Sœur Eulalie Durocher, une des fondatrices de la Communauté des Sœurs des SS. NN. de Jésus et de Marie, descendent des familles Durocher de Tîle d*Orléans. Elle s'établit à Saint - Antoine de la rivière Chambly, avec bon nombre d'autres familles, qui y immigrèrent au même temps, et dont plusieurs conservent encore des rapports bien étroits avec les bons insulaires. M. Tabbé Alexis Durocher, premier directeur du collège de Nicolet, en 1804, et décédé à la Pointe-aux-Trembles, dans rîle de Montréal, était aussi un des descendants des seigneurs de Tîle d'Orléans. Il est mort au mois de juin,