LA 5ARDA1GNE VUE DE TURIN. - CONCLUSION
neuf comme l'Australie, lorsqun la civilisation contemporaine s'y transports pour ainsi dire tout entière et en bloc, sont à la fois difficiles et dangereux dans une vieille société, que, lorsqu'il ne s'agit plus de créer mais de transformer, il faut procéder avec ordre et avec méthode, ne pas tout entreprendre à la fois de peur de tout compromettre, et, avant toul, former l'opinion et faire des hommes. Je causais avec les administrateurs et les savants qui avaient vu la Sardaigne. Je récapitulais ce qu'on avait fait pour elle depuis vingt aus, la féodalité supprimée, les impots plus équitablement répartis, les chemins commencés, les écoles ouvertes, les communications maritimes multipliées, la propriété parfaite constituée, la réforme des lois accomplie, les privilèges supprimés, la liberté civile, commerciale, politique inaugurée, et de mes études, de mes réflexions, de mes conversations, je concluais que le Piémont, au milieu des circonstances difficiles où il était placé et avec la préoccupation du grand but qu'il poursuivait, a fait presque au delà de ses devoirs et de ses forces. Il a dote la Sardaigne de tout ce qui peut assurer sa grandeur. C'est à elle de faire le reste.
Les Sardes que je fréquentais étaient loin de partager tous cette opinion. L'un d'eux surtout, lettré, spirituel, instruit des choses de l'Europe par les voyages et parles livres, répondait souvent par des épigrammes à mes observations, bien convaincu d'ailleurs de ma sincérité et de mon ardent désir de voir prospérer son beau pays.
m L'ILE DE BARDAWNK,
— « Vous nous reprochez, me disait-il, d'être arriérés. Sous liien des rapports, noua sommes plus avancés que voua. Nous avons franchement renvoyé les jésuites. Vous, vous les protégez, tout en étant bien aise qu'on les calomnie, et vous continue* it les enrichir, en attendant que vous les dépouilliez. Nos journaux sont petits, mais ils penvent parler d'autres choses que des danseuses ou du Pape. Notre clergé, à vous entendre, est moins éclairé. .Te ne sais, mais il est plus intimement mêlé nu monde, et il vit familièrement avec nous, comme nous. Noos n'avons pas pu encore dépenser il(-s millhms pour avoir de l'eau, mais tout le monde chez, nous boit du vin. Nous n'avons pas le suffrage universel, mais nous ne nous en soucions guère; nous avons ce qui vaut mieux, la liberté des élections. Nous sommes pauvres, mais nous avons la vie à bon marché. Nous n'avons ni ateliers, ni manufactures, et nos meuniers sont do pauvres petits ùnas, mais nos paysans mangent du pain plus bianc que celui de vos ouvriers. Nous avon» un théâtre où l'on chante fans quelquefois, mois on y va pour quelques sous, et nous vous avons donné Mario. Nos gendarmes sont insuffisants; mais la garde nationale y supplée. Pourquoi nous plaindre de n'avoir pas de routes? nos chevaux passent partout, et nous n'avons pas besoin d'hôtels, trouvant en tous lieux bon accueil et bon gite. Nuus voyageons comme faisait votre Montaigne nu seizième siècle. Avoz-vous beaucoup de Montai- [tues aujourd'hui? Nous mettons pour dormir notre
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fusil sous le chevet, mais nos femmes sont honnêtes, et nous n'avons pas un quart d'enfants naturels comme à Paris. Nous n'avons pas de grandes industries, mais nous n'avons pas non plus de spéculateurs effrontés qui, sous prétexte d'opérations patriotiques, ruinent avec une implacable sérénité des milliers de familles. Nous sommes moins riches, mais nous sommes plus gais. Nous n'avons pas une grande histoire, mais nous avons d'illustres historiens. Si nos médecins eu sont encore à la méthode du docteur Sangrado, la saignée et l'eau chaude, c'est une question de climat et une tradition espagnole, fc'hojnuîopathie et l'hydropnthie ne réussiront jamais chez noua; nous sommes trop patriotes pour rien accepter des Allemands. Si vous dédaignez les travaux de nos savants, c'est que vous ne les connaissez pas, et nous nous vengeons en ne lisant pas les vôtres.
Nos archéologues ont, tout aussi bien qu'ailleurs, pour toute chose, des explications toutes prêtes. 11 n'est pas d'inscriptions si effacées-qu'ils ne déchiffrent, pas de sculptur-is si mutilées qu'ils ne restituent; ils voient tout et n'abrègent rien (1) et ils ont pour le moins amant d'imagination que de science. Nous connaissons tout aussi bien que vous l'art de faire en histoire quelque chose de rien. On découvre un document ; le premier qui le commente y trouve la preuve d'un fait douteux ou l' éclaircissement d'un fait obscur,
(1| Ou > dit m MouWsquitu qu'il nLc^geui tout pum qu'il I0J »it tout.
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et il y appuie tout l'échafaudage de ses conjectures. Un second vient qui regarde comme démontrées les conjectures de son devancier, et part de là pour en faire d'autres, et ainsi l'édifice se construit et s'élève. Nous avons, en Sardaigne comme en France, des auteurs qni passent pour savants parce qu'ils multiplient au bas des pages les renvois aux auteurs qu'ils n'ont pas lus, et qu'ils ne renvoient jamais aux auteurs qu'ils copient. Ne riez pas ; je pourrais vous citer des académiciens qui n'ont de succès chez vous que lorsqu'ils éditent les ouvrages des autres.
Mon Sarde aurait continué sur ce ton pendant des heures si je ne l'eusse interrompu. De grâce, lui disais-je, apprenez à vous mieux connaître. La modestie, je le sais, n'est pas une vertu méridionale. Il me semble pourtant, qu'a l'exemple de vos frères italiens, vous êtes devenus trop fiera depuis que nous avons vaincu pour vous à Solferino. Trop de présomption amène le découragement. Si le doute est le commencement de la science, l'humilité est le commencement de la réforme. Tenez, on m'avait montré en Sardaigne bien des tableaux trop vantés dont je comptais dire un mot; je n'en dirai rien. Le courage me manque après avoir revu avec vbus ceux du palais Madame. Dans votre île, on se laisse aller trop volontiers à l'apologie de la médiocrité ; on rend par-là à vos compatriotes un mauvais service. Il faut, pour élever les esprits, ne proposer à leur admiration que de grands modèles. C'est fausser le goût ou montrer qu'on en
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manque que d'exalter outre mesure des œuvres vulgaires. Pourquoi n'avez- vous pas à la fuis plus d'ambitiou et plus de modestie? pourquoi abandon nez- vous votre commerce aux mains des étrangers? pourquoi laissez-vous inexploitées les richesses de vos mines? pourquoi votre agriculture, qui pourrait être si riche, est-elle si arriérée ? Pourquoi toujours des velléités et des impatiences d'agir, pour n'aboutir qu'à de ridicules avortements Pourquoi cet amour de discussions oiseuses et de vides harangues? Soyez plus sages que les Napolitains. Défiez-vous de ces meetings tumultueux où les lieux communs les plus contradictoires
tions les plus folles sont toujours les plus goûtées et où les libertés de l'Italie pourraient trouver un dangereux écueil. Fréquentez un peu moins la place publique. Restez un peu plus dans vos champs. La charrue vous réclame...
— Ah ! je vous arrête. Vous allez comme tant d'autres nous reprocher de ne pas savoir faire le beurre. . N'en croyez rien. Si nous n'en faisons pus, c'est que nous aimons mieux celui de Milan (1). Vous nous croyez barbares parce que nous n'endurons jamais unir injure «ans la venger, et qu'on trouvait encore chez nous, il n'y ;i pas longtemps, des bravi prêts à dépêcher un homme pour de l'argent. I («proche de gens énervés. Au seizième siècle, au milieu des splendeurs de celte
)j On «iKiiii » Lnslim bnueou]- de t>emr> do Loml-iKiii: .
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vieille enfant rêveuse, n'est pas chez vous à l'abri des coups d'Etat. Voua la débaptisez, vous la proscrivez, vous la rappelez. Voua finirez par lui nommer un directeur et un chel de bureau. N'est-ce pas par un règlement que voua fixez le nombre des facultés de l'âme ? Vous en aviez quatre sous M. de Frayssinous, vous n'en avez plus que trois sous M. Fortoul. Contempteurs de l'autorité et solliciteurs incorrigibles, dans vos folies colères d'un moment voua renversez quelquefois des trônes, vous ne vous affranchisse/ jamais des programmes, des mots d'ordre et des commis. Vous pavez cinq cent mille fonctionnaires dont le moindre souci est de faire vos affaires, et sans compter feue votre garde nationale voua avez au moins un million de citoyens qui ont droit à l'uniforme. Vous prétende/, que chez vous l'esprit court les rues et en plein soleil, à Paris, dans cette grande ville que vous qualifiez modestement de capitale de l'univers, vous avez des journalistes qui racontent, patronent et font de temps en temps, pour l'édification des badauds quelque miracle dans leurs feuilles. Pour nous cea choses-là sont depuis longtemps affaires de couvents que nous laissons aux moines. Vous vous piquez d'être le peuple logique par excellence et de parler la plus précise des langues, et personne n'est plus que vous dupe des mots. Pourvu qu'on inscrive un beau programme sonore sur votre drapeau, on vous mène au bout du monde les yeux fermés, et vous faites bon marché des conquêtes de la révolution pourvu que ce .soit au nom des principes de 89 qu'on vous en de-
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mande le sacrifice. Vuus nous traitez <1b sauvages, et pour moi, je vous regarde comme lie grands enfante qu'on berce avec désespérances, qu'on endort avec des paroles et auxquels ou fait accepter le présent eu leur dorant l'avenir.
On peut croire que j'avais beaucoup à répondre à de si injustes accusations. Je lais grâce de mes réponses. Chacun lie mes lecteurs en fera une qu'il trouvera cent lois meilleure que ne lui eût semblé la mienne. Pour moi, je no veux plus que conclure.
Si je ne mu trompe, cette longue étude sur les révolutions et sur l'état préseiii de hi Siml.iigne, porte avec elle un clair enseignement. Elle nous fait voir que! est pour les peuples le prix lie l'indépendance et de la liberté. Voilà en effet un pays qui jtvail reçu de la nature un sol fertile, un climat, doux et serein, des cotes étendues et hospitalières, une population pleine d'intelligence et d'énergie, ut cependant il tvstii.it pauvre et obscur; il n'avait qu'une agriculture arriérée, un commerce languissant, une industrie sans essor, une littérature
chesses et de L'i'iimleur était-il uiusi déclin ! C'est qu'il était à la fois isolé et asservi; qu'il avait subi longtemps le double joug, à l'extérieur d'un peuple conquérant, à l'intérieur d'une noblesse étrangère, que la féodalité y avait introduit un communisme ruineux, et qu'eu y divisant les intérêts et en y immobilisant les
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institution h, elle y avait étouffé d'avance tout germe Je progrès. Si ce régime eût duré, ta Sardaigne serait de jour en jour descendue plus bas dans la décadence. Heureusement une révolution féconde est venu l'émanciper il y a quinze ans, et l'appeler à une nouvelle vie. Elle a dès lors secoué sa torpeur, et, délivrée de ses lisières, elle s'est mise à marcher. Elle marche, elle est pleine d'ardeur et de confiance. S'il lui reste beaucoup à faire, la grandeur de sa tâche, loin de la décourager, la stimule. Elle sait ^n'étant libre elle y pourra suffire.
La liberté, eu effet, qui seule donne du prix à la vie, donne seule aussi aux sociétés la puissance et la fécondité. U y a des peuples qui, par la gloire des armes, par l'éclat des lettres et des arts, par l'étendue des enl reprises commerciales, s'élèvent à de hautes destinées. Mais il n'y en a pas qui restent longtemps grands et, prospères sans, la liberté.