‹ L'île de Sardaigne: description, histoire [ &c.]Chapitre 31 sur 52 · JA SOCIETE ET LE PEUPIJ · texte numérisé non relu

JA SOCIETE ET LE PEUPIJ

leur fusil en travers de la selle, fauves, hagards, menaçants, on dirait des enfants du désert, de vrais Bédouins ; ils sont généreux sans tendresse, et parfois durs pour autrui comme pour eux-mêmes. J'ai été témoin de plus d'une bastonnade, et je me rappelle toujours un moine gravé de petite vérole, rougeaud et trapu, qui, en face de l'université, dans la rue, faisait ferrer son cheval. Le pauvre animal souffrant résistait; lui de prendre un bâton et de le frapper à coups redoublés sur les jambes, sur la tête, avec une vraie fureur. L'indolence leur est douce, et la jouissance, lorsqu'elle coûte un effort, a pour eux peu de prix. Les ouvriers des campagnes font de courtes journées et ne se passent guère de leur sieste au milieu du j<nir. L'hospitalité est pour eux mieux qu'une vertu, un plaisir ; ils ont toujours dans leurs pauvres cabanes la part de l'étranger toute prête, des fruits, du gibier, un lit de fougère :

Hic tamen mecum poteras requiescere iioctom

sunt nobis mitia poma

Castaneœ molles et pressi copia lactis.

Tous sont cavaliers de naissance. Durs à la fatigue, Â la fois ardents et dociles, il n'est pas de meilleurs soldats. La conscription, parmi eux, n'a soulevé qu'une opposition passagère et ne rencontre plus aujourd'hui de réfractaire (1). J'ai assisté un jour au tirage à Sassari,

{%) l\ ny en a pai eu un seul en 1865.

«us L*IL£ DE SARDAIGNE.

il iivait lieu dans une petite église voisine de la jcatbédrale. Les conscrits, la plupart imberbes, attendaient f^jdc anxiété le moment qui devait décider de leur sort. Leurs mères, leurs sœurs, leurs ^mcées, répandues d^ns la salle ou assise^ sur les degrés du perron, paraissaient inquiètes et pourtant résignées comme les gens l^tbifaiés à souffrir qui osent à peine accueillir ^espéra^ce et qui vivent au jour le jour courbés soms la fatalité des événements.

Après le tirage on pleure, sans doute ; la famille ne se prive pas ^ans regret des bras qui lui étaient néc^a- Haires, et les jeunes soldats ne renoncent pas sans peine pour des années à leur village, à leurs aSections, à leur vie vagabonde, à leurs projets d'avenir. Mais on part bravement , on sert gaiementi et en revenant au pays on regrette souvent le régiment.

La copscription est appelée à rendre en Sardaigne de grands services. Si elle enlève des bras aux campagnes, c'est pour leur rendre des intelligences. Quand les bergers de la Gallura ou du Nuoro auront passé sept ou huit ans sou^ les dr^peaij$, qii'jjs ^n^Qnti véPU côte à côte avec des Toscans, des Milanais, des Napolitains, et que le hasard du service les aura conduits à Turin, à FlQrence, à Bologfie, à P^lerrae, leur allure sauvage. s'adoHcira, ils prendront peu à peu le goût du progrès, ils reyipndrpDt chez eux avec quelques idées nouvelles, plus civilisé^, ri^ioins attachés h h routine héréditaire. L'armée est pour eux une école mutuelle où ils se policent par le contact, où ils apprennent le respect de

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la loi, Tordre, la discipline, ou ils se défont de cet esprit exclusif et jaloux qui est le plus grand obstacle aux améliorations sociales.

Le patriotisme est la première qualité d'un peuple, •car c'est elle qui le fait être. Mais quand il ne connaît pas de bornes, il n'est que l'orgueil de l'ignorance qui, au lieu d'acheminer les nations à la grandeur, les égare, puis les décourage et les perd. Le peuple en Sardaigne n'est point seul à professer ainsi pour lui-même une immense estime et pour les autres un injustifiable dédain ; à des degrés divers ce défaut est commun à toutes les classes. Il perce partout. Il se fait jour jusque dans les systèmes historiques et il dicte cette réponse uniforme que font toujours les Sardes à quiconque leur signale un des côtés faibles de leur pays, « colpa de' Spagnuoli, la faute en est aux Espagnols. » Sans doute, mais encore ne faut-il pas abuser de cette excuse, car enfin, il y a un siècle et demi que la domination espagnole a pris fin, et il y a peu de dignité à un peuple à reprocher sa décadence à ses maîtres, lorsqu'il a supporté ses maîtres sans se plaindre. Vous êtes adultes et libres, mettez-vous à l'œuvre et agissez, marchez, ne vous endormez pas dans la stérile préoccupation de votre passé. Ne vous contentez pas de célébrer des gloires douteuses ; ne prêtez pas à vos aïeux une grandeur imaginaire ; préparez la grandeur de vos petits-fils.

Mais, en devenant plus grands, deviendrons-nouà^ plus heureux ? Je ne sais. Si la Sardaigne est pauvre

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et arriérée, on y vit à bon compte. Les paysans y mangent du pain excellent, souvent de la viande, ils boivent presque tous du vin tous les jours. Quand Tagriculture aura fait des progrés, quand le commerce et l'industrie se seront développés, quand le réseau des routes projetées sera terminé, peut-être la vie à bon marché, ce mirage des économistes dans les sociétés riches, disparsdtra-t-il de la réalité pour passer dans la théorie» Les pauvres n*auront-ils pas alors une vie moins aisée et la misère ne se développera-t-elle pas paraHèlement à la fortune comme Tombre qui s^assombrit.à mesure que le soleil est plus brillant ?

Le doute est permis. N'importe, un peuple ne peut pas cesser de marcher sans renoncer à vivre. L'ambition et la liberté ont leurs dangers, mais si elles engendrent des révolutions et rendent souvent les hommes malheureux par les déceptions auxquelles elles les condamnent, en revanche,' elles entretiennent la fécondité dans les sociétés, elles leur inspirent l'idée et leur donnent la force de fais0 de grandes choses. Les hautes visées et les iiûUès passions sont Thonneur des peuples. Ceux qui s*endorment dans la jouissance du présent ou dans le regret et l'étude du passé sont morts ou vont mourir. L'avenir est à ceux qui regardent en avant, qui croient en eux et qui agissent.

Tout ce qui a un caractère de grandeur, de puisiéû^Btee et de richesse en Sardaigne est ancien. A voir Un églises, les châteaux, les monuments d'un autre âge, dégradés, abandonnés, ruinés, on sent que ce

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