L£ CLERGE
la dime étaient fort injustenieut répartis. Dans les campagnes, les vicaires qui remplissaient les fonctions pastorales n'en touchaient qu'un quart au plus, et les trois quarts de ce que les habitants prélevaient sur leurs revenus pour les frais du culte allaient entretenir à la ville les loisii*s d'un titulaire qui leur était inconnu.
Non-seulement il était immoral de mêler ainsi les choses du ciel aux intérêts de la terre, de transformer l'église en boutique, le sermon en budget et le prêtre en recors, mais il était contraire aux règles d'une bonne administration de permettre à un ordre de lever à son profit une contribution dans l'État et nuisible aux intérêts de l'agriculture, de la punir pour ainsi dire de tous ses progrès par une augmentation d'impôt, et il est triste que le Pape Grégoire XVI, lorsqu'on lui proposa de mettre fin à tous ces abus, n'ait pas cru devoir y consentir.
On ne peut pas dire d'une façon précise quel était le produit de la dîme, ni quels étaient les revenus de l'Église en Sardaigne. Ce qu'il y a de certain c'est qu'ils étaient fort élevés. Le clergé. sarde était beaucoup plus riche que la noblesse. Presque toutes les familles de la bourgeoisie ou du peuple poussaient quelqu'un des leurs à l'état ecclésiastique dans le but de s'enrichir, et la plupart de celles qui ont de l'aisance la doivent à ce népotisme de bas étage.
Le clergé régulier était moins nombreux que le clergé séculier.
Il y avait 1,200 religieux et une centaine de cou-
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vents. Dix enviifkMi étaient des cotfvents de fettimes, Ihrit servaient de maisons d'éducation, six d'hôpitâNïx ; les aul^res étaient occupés par dés moitfés^ de dîners ordres, prêcheurs on contemplatife, mendiaïits pbu'r fa plupart. Parmi eux on remarquait les iVèreis de fa Merci, 4ui se consacraient au rachat des captifs, et dont le dévouement autrefois si précieux est maintenant sans objet.
Les couvents de religieuses se composaiiôbt en g^éiiéràl de filles nobles (1), et telle y était la fofce dm traditions que jusqu'à ces derniers temps on a contintié à y parler espagnol. Quelques-uns se consacraient à^éducation, d'autres n*étaient que des asiles ouverts à la prière ou» au repentir. Les capucines, qui- étaient leèt plus nombreuses, meilaient une vie de privations etiié' Subsistaient que d'aumônes ; les autres étaient (fek es^ pèces de chanoinesses qui dînaient dans leurs Cli^Vill^rés' et ne se réunissaient que pour les exeMfeéis rèlîêiëux.
Les couvents sardles n'ont jamais possédé'dé' gi*àiide^ richesses, et Itetir délabrement aiinonfcë uiie patiVi^té déjà atidèttnë. Oh n'y trouve pâ^, comme eu iMfe^ les longp3 cloîtres élégants pout s'abriter' conffe'^ 1^ bruits du monde et là chaleur du jour, les ft^sqtieiT éclatantes qui cachent la nudité dés muA, et quî agrandissent l'horizon des cellules, et les vâisftes égli*Sr
enrichies par la piété des fidèles et Tamour des* airtistes. Ni tableatlit ni statues pour râcOËtëi^, à dfefttut
(1) Par conéi^ttent d'origine espagnole^
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des services présents^ les gloires passées (1) ; mil» trésor» d^orfeTrerie , uuk reliquaires étincelants àft pierres précietfses. On ne postait pae reproeàer aux moilBe» sardes leur liKxe. Je ne croie pas que lee mieva. dotés eussent plus de 2,00&franes de revenu. Néaamoin», tous ceux qui ne se eonsaeraient p89 à Ton* seignement ou au service des hôpitaux ont eu leurs biens" mis sous séquestre, en vertu de la loi Siccardi. On leutf a donné une pension viagère de 350 à 500 fr.; lea^ une se sont retiréa dans leur famille^ les autres se sont réunis dann tes couvents qu*on leur a laissés pour y achever leur vie. Ils acceptent avec résignation ; la résignalion est le fond du caractère sarde, comme cehii de toue les peuples longtemps ballottés entre des do^ minattonséteangères. Maie leur tristesse est profonde. Il» auraient veuk au moins f ester dans les maison» où lie ont pris l'habit de leur ordre, où ils ont passé leur jeunesse,^ ne pia» être arrachés à Féglise où ils ont chfi^tér piRié si longtempe. Quand Thomme se détache des'^osea^aecotttomées, ce n'est pas sans y laisser une
(1) Jo ne m* souvito» guère que d'une tôte de Christ, dao» Ui sAetistie des Carmélites de Sassnri , tôte énergique , pleine de relief, largement pfîhtë, qu'on attYiboe au Goei^iti' et que je crois' espagnole, 0t d*ttiiè madone un peu ternie^, dont la grâce délicate et les chastes corn ours nt sont point indignes de Sasso Ferrato» Il n'y a jamais eu de princes puis* 8dfitSfderfcbe»oeiPporattiott^4tWHiloermie lettiée^ dè'COdr Àégàtfte {MPtùf encourager les arts, créer aux taleuts Tatmosphère dans laquelle ils se développent, éveiller le génie national, bu importer les grandes œuvres dtt continent* Et^pem^re doit-on' s*on féliciter quand obi voit' coiflmxmt sont traités les tableaux jetés pô!c-mêle dans le coin des chapelles, exposés à tontes les insttltèd; ifûngés par là ^ôuàsière; pCûrHs par' l^liumidité, détetstts , méooABtisiAbleSi
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part de son âme. Lies moines pleurent donc, toutefois sans être abattus. Us diminuent chaque jour, car la loi leur défend de se recruter; mais ils n'en conservent pas moins Tespérance ; ils restent comme des soldats fermes à leur poste, attendant des jours meilleurs, et se regardant comme la soudhe sacrée d*où sortiront plus tard de nouveaux couvents^ Respectons leurs illusions. Frappés à la fois dans leurs traditions et dans leurs habitudes, dans leur passé et dans leur avenir, leur douleur est légitime, et elle excuse assez l'invincible obstination et l'aveuglement de leur foi.
Pour moi, j'aurais voulu que les ordres religieux en Sardaigne se transformassent sans disparaître. Les firères de la Merci n'ont plus rien à faire, et les moines mendiants ont le tort d'encourageri'insivBté j»arleur exemple, etde développei^la mendicité par leurs aumônes. Mais quel vaste champ encore ouvert à leur dévouement que ces terres et ces âmes incultes à défricher ! Quels services pourraient rendre les frères des écoles chrétiennes et les petits frères, s'ils allaient dans chaque village enseigner à lire , à écrire , les bénédictins et les trappistes, si, comme aux grands siècles de l'Église, ils retournaient à la pioche et à la charrue , s'ils s'établissaient dans la solitude des grands bois, en fécondaient le sol^ donnaient aux paysans le meilleur des enseignements agricoles, celui de l'exemple, et fondaient autour d'eux des colonies prospères dont ils seraient l'âme et dont ils feraient la richesse. Mais c'est là encore une illusion ; on ne fonde pas un
régime nouveau avec les institutions et les hommes de Tancien régime.
Or, le clergé sarde est encore de Tancien régime. On Ta soumis a une organisation nouvelle ; sa vieille constitution aristocratique a été démocratisée; il ne perçoit plus la dime ; il n'est plus payé par la caisse ecclésiastique que proportionnellement à ses fonctions. Mais il n'a pas dépouillé pour cela son esprit et ses mœurs d'autrefois. La réforme n*a point étendu jusqu'à lui son influence; la révolution française ne Ta pas rajeuni en Tépurant; il a gardé de la domination espagnole et féodale une triste empreinte. Sauf d'éclatantes exceptions, il cherche trop à se faire une petite vie douce, exempte de soucis et d'efforts. La mission qu'il se donne est trop étroite, le ciel qu'il imagine est trop terrestre. Il ne comprend pas assez cette lutte de rame avec elle-même, cette poursuite ardue, incessante de la perfection, cette abnégation de soi pour autrui, qui est l'essence même de la vertu. Les cérémonies du culte sont devenues pour lui le principal, et il s'y réduit. Il confesse, il baptise, il enterre ; il n'étudie pas. Â force de vivre loin des discussions et des orages du monde moral, il s'est endormi dans la doctrine qu'il professe. Les pfêtres des campagnes, abandonnés à eux-mêmes, vivent dans une intime familiarité avec leurs ouailles, et il n'est pas rare de voir au marché quelque dévote amenée en croupe par son curé. La tolérance générale autorise celle qu'ils ont pour euxmêmes ; ils causent volontiers avec le laisser-aller du
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bivouac, et ils ne sont point embarrassés pour trouver des adoucissements au célibat. Pourvu qu'ils aient du grain dans leur grenier, du vin dans leurs amphores, un bon fusil sur Tépaule, un bon cheval entre les jambes, ils sont contents. Ne les plaignons pas. Quand on reproche aujourd'hui avec raison à tant de gens la folie démesurée de leur ambition, ne les accusons pas d*étre heureux à trop bon compte.
Ils ont d'ailleurs de si bonnes qualités qu*à les pratiquer on oublie bien vite leurs défauts.
Je me rappellerai longtemps, comme un de mes plus agréables souvenirs de voyage, les soirées que j'ai
passées avec le recteur de C'était un petit homme
de quarante ans aux cheveux noirs, au teint bistré, le pez^ pointu, la bouche âne et sarcastique, des yeux ronds qui étincelaient. Il marcl^ait d'un pas déterminé, la tête haute, en gaillard qui sent son Importance. A chaque instant il puisait à poignée dans une lai^ tabatière de corne, et comme un marquis de l'ancien régime laissait iiégligemment quelques brins de tabac sur son jabot de grosse toile. Point coquet, du reste, s'affublant à la maison d'un hideux bonnet de soie noire, toujours par monts et par vaux, cavalier intrépide et habile chasseur, un vrai Sarde. Il vivait à la campagne, fier d'être le premier parmi ses paysans, et exploitant avec habileté dans sa routine une i»rof^té ét^adue dont les revenus étaient attachés à sa prébende. La plus grande de ses préoccupations était ses intérêts. Il tâchait de faire rendre à ses terreis lé pilus possible,
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surveillant ses ouvriers, vendant à propos, vivant bien, nourrissant sa famille et répandant autour de lui de larges aumônes. Avec l'esprit un peu plus ouvert aux innovations, avec quelques méthodes nouvelles de cultures, il eut rendu de grands services.
Le soir nous causions de omni re scibili. Mon recteur n'était pas un grand savant. Depuis dix- sept ans qu'il avait quitté le séminaire de Cagliari, s'il n'avait rien appris, il avait dû beaucoup oublier. Ce qui me surprenait toujours, c'était son imperturbable confiance dans ce qu'on lui avait enseigné ou dans ce qu'il croyait avoir trouvé. Pour lui toute la philosophie grecque et latine n'était ^u'un reflet de la sagesse hébraïque. Platon, Aristote, Cicéron n'avaient fait que s'inspirer de la Bible; la civilisation hellénique n'était qu'un etnprunt à la civilisation juive. Il n'admettait ni l'antiquité indienne, ni l'antiquité égyptienne, l'une écrite dans toutes les langues de l'Europe et Tautre gravée en caractères éternels sur le granit. Conduit par je ne sais quelle pente à ces dissertations, je me hâtais d'y échapper, car mon hôte opposait à tous les faits un sourire dédaigneux et convaincu qui rendait la discussion impossible. Rien ne rébranlait. Du reste, dialecticien habile, causeur véhément, prompt à l'attaque, ardent à la riposte ; il en eût agacé d'autres, il m'amusait* Mais j'aimais mieux l'attirer sur un autre terrain, j'apprenais davantage. Je lui faisais raconter les saillies de ses étalons, la multi* plication de ses brebis dans la montagne, les promesses de ses récoltes, et je pénétrais avec lui dans les détails
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de cette existence toute terrestre. Il me faisait un triste tableau de l'impuissance de la magistrature et de la gendarmerie dans la campagne, il me peignait sans mépris mais non sans colère les exploits de ces brigands implacables qui n'épargnent pas même les prêtres. Il me retraçait mille épisodes de vendetta et mille aventures d'amour. Et comme il avait de vastes terrains qu'il aurait désiré soustraire au pâturage, il convenait que le pâturage est un grand mal et que la propriété parfaite est un des besoins les plus pressants de l'île.
Un îeune Piémontais de mes compagnons, moins discret que moi , l'interi'ogeait à tous propos sur deux points délicats, les mœurs du clergé sarde et ses opinions sur le pouvoir temporel du Pape. Mon recteur ne se voilait pas la face, ne poussait pas de soupirs de componction, ne baissait pas les yeux ; il souriait de ce sourire de fatuité qu'a parfois l'homme à bonnes fortunes, sourire énigmatique qui ne concède rien mais qui permet de tout croire, et il nous laissait dans cette incertitude où l'Académie plaçait la sagesse et que je conseille au lecteur dans le cas présent. Sur la politique il était plus net. Je suis soldat du Pape, disait- il, je dois rester à mon poste jusqu'à ce qu'on me relève. Mais j'ai un cœur d'homme, un cœur qui bat pour la patrie et qui n'est indifférent à rien de ce que l'Italie fera. Dieu prononcera, ce n'est pas à moi à anticiper sur ses décrets. Blâme qui voudra cette prudence, pour moi je fais plus que la comprendre, je l'honore. Je m'explique ces combats intimes que deux sentiments également forts