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CHAPITRE IV LE SAGELLUM DE ÏIBERINUS

Le culte des eaux. — Les Romains adoraient, sous le nom de Tiberinus, le fleuve qui traversait leur ville K

En Italie comme en Grèce le culte des eaux tenait une grande place dans la religion primitive 2. Les forces mystérieuses qui font jaillir les sources et couler les rivières inspiraient le respect et la crainte. L'eau est un élément à la fois bienfaisant et redoutable. Elle féconde le sol, entretient et renouvelle la vie. Elle provoque aussi d'irrémédiables catastrophes ; l'homme est incapable de lutter contre elle; il assiste, impuissant et désarmé, aux crues, aux inondations qui désolent les campagnes et mettent en péril la sécurité même des villes. Les Anciens, qui divinisaient la nature entière et qui honoraient ses puissances secrètes dans leurs manifestations visibles, attribuaient à des esprits sacrés, à des génies, cette action salutaire ou néfaste. Chaque source, chaque rivière avait son génie, qui en était la personnification symbolique et le poétique symbole. Le dieu habitait la source ou la rivière, portait son nom, se confondait avec elle. Pour s'attirer ses bonnes grâces et détourner ses colères, on lui adressait des prières et des sacrifices, on lui élevait des autels et des temples. Les cités et les particuliers étaient intéressés à se le rendre propice. Les auteurs et les inscriptions nous ont conservé les noms d'un grand nombre de ces divinités protectrices des fontaines, comme la fons Jiiturnœ sur le Forum romain, des

1. Servius, ml Ai)i., VIII, 31 : In sac7ns Tiberinus, in cœnolexia Tibetns, in poemate Tibris vocalur ; — ibicl., 330 : A pnnlificibus indigitari solet.

2. Phelleh-Jordan, Rœm. Mylhol., t. II, p. 120 ; — articles Flumina et Fons, par HiLD, dans le Dictionn. des Antiq. de DAREMBEnr. et Saglio; — articles FlussgSlter, par Lehnerot, et Fons, par Steudino, dans le Lexicon de Roscher.

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petits ruisseaux, couime le Spino, l'Almo et le Nodinus, minuscules afiluents du Tibre, ou des fleuves, comme le Numicius dans le Latium, le Clitumnus en Ombrie, le Volturnus eu Campanie.

Le culte de Tiberinus à Rome. — Aucun fleuve d'Italie ne recevait autant de marques de vénération ni d'hommages que le Tibre'. Aux raisons générales qu'avaient les Romains d'honorer les dieux des eaux s'ajoutaient pour celui-ci quelques motifs particuliers de reconnaissance. Il contribuait grandement à la fortune et à la prospérité de Rome. L'importance de la ville, le rôle qu'elle joua dans le Latium d'abord, en Italie ensuite et dans tout le bassin de la Méditerranée, étaient dus en partie à son heureuse situation sur les bords du Tibre, non loin de la mer avec laquelle il la mettait en relations constantes et faciles. Les Anciens en avaient conscience : géographes, historiens, orateurs, poètes, ont célébré à l'envi les avantages de cette position privilégiée et les services que rendait le lleuve à la cite ~. C'est lui qui la faisait communiquer avec les régions voisines et les pays lointains. C'est lui qui permettait à Rome de développer son commerce au dehors, de recevoir régulièrement et sûrement les immenses approvisionnements de blé nécessaires à sa subsistance. Mais, s'il était très calme et très utile en temps ordinaire, il se montrait violent et redoutable au moment des crues. Chaque hiver, chaque printemps, à l'époque des grands pluies, il roulait depuis les pentes de la chaîne Apennine un volume d'eau énorme ; il se précipitait comme un torrent, débordait hors de son lit habituel et se

1. Prelleu-Joudax, op. cit., l. II, p. 130; — article Tiberinus, dans la Real Enci/clopddie de Pal'ly, par Sciieiffel.

2. Sïhabo, V, p. 234 : 'KvSÈTr, (ASdOYai'aTtpwTr, jAèvJTtàp-ràiv 'Q<r:iwvèoTlv/) 'Pw[xiq xai [jL6vr) ye £7:1 tw TiêÉpôt y-sïtai 'Trepl ?);, oti Tipoç àvâYxr,v où Trpô; aïpeirtv exTiatat, £Ïpr,Tat; — ibid., p. 233 : ripo; Ta-jT' o-jv to zz tmv [jLïriXXwv 7t>,y,9o; xal fj ûXt, xal ot xaTaxoi[xt'^ov:sî ■Korx\iol Oa-j(jLaaTr|V TiapéyouiTi ty-jV yTtoy op7-,Ytav... àXX' o\).t»z lizélzi- 7t£v iv f, È7iavop6M(nç, d [xr, -rà [xéraXXa xat ri •j>,r| xal xb xf,; TtopOfjista; z-j\is.xxydpiTTOv àvxsryî. — Liv., V, 54 : Flumen upporlunum, quo ex mediterraneis locis f'ruqes develianiur, quo marilimi commealus accipiantiir. — Gic, de Rep., H, S : Romulus urbem perennis amnis et seqiiabilis, et in mare late influenlis posuit in ripa, quo posset w'bs et accipere ex mari quo egeret, et reddere quo redundaret ; eodemque ut flumine res ad vicfum cultumque maxime necessarias non solum mari absorberel, sed etiam inveclus acciperet ex terra. — Yekg., A^n., VIII, 62.

Ego sum plcDO qucm flumine ccrnis Stringentera ripas, et pinguin culta socanlem, Caruleus Thybris, cœlo gratissimus amnis.

répandait dans les bas quartiers de la ville, jusqu'au Forum même, entraînant parfois les ponts et baignant le pied des maisons et des temples ^ Les Romains s'effrayaient des dangers que leur faisait courir Tiberinus. Ils lui rendaient un culte à la fois pour le remercier de ses bons offices et pour prévenir ses violences.

Antiquité de ce culte. — L'institution de ce culte remontait aux origines de la cité. Une vieille tradition, que rapporte saint Augustin d'après Varron, prétendait que Romulus avait rangé Tiberinus au nombre des premiers dieux de Rome, en même temps que Janus, Jupiter, Mars, Picus, Faunus et Hercule 2. Les annalistes grecs, selon leur coutume, imaginèrent des fables généalogiques pour expliquer le nom du fleuve. Le Tibre s'appelait d'abord Albiila^ Riunon, Serra, Terentus, Coluber : tous ces qualificatifs étaient tirés de sa nature physique et de son aspect^. Il eut ensuite pour héros éponyme et génie protecteur un personnage légendaire et mythique, Tiberinus ou Thybris, dont on fait tantôt un fils de Janus et de de Camasène, tantôt un chef étrusque, ou encore un roi d'Albe englouti dans les flots de VAUmla''.

Le rôle que jouaient les pontifes dans la construction des ponts prouve l'antiquité et l'importance du culte de Tiberinus''. Ils formaient le premier en dignité de tous les collèges sacerdotaux de Rome. Ils avaient la surveillance et la haute direction de la religion nationale, la présidence des cérémonies

1. Phellek, Bom und dev Tiber, clans les Ber. d. sâchs. Ges. d. Wiss., Leipzig, p. 134.

2. Augustin., de Civ. Dei, IV, 23 : Quid ergo conslituit Bomanls deos Januin, Jovem, Martem, Picum, Fcmnum, Tiberinum, Herculem et si quos altos ? — Ibid., VI, 10 : Cloacinam Tatius dedicavit deam, Picum Tiberimcmgue Bomulus.

3. Vekg., ^n., VIII, 332 : Amisit verinn vêtus Alhula nomen; — Sehvius, ad eutnd. loc. : Antiquum hoc nomen a colore Jiabuit. — Sehvius, ad yEn.^ VIII, 63 : Hoc est Tiberini fluminis propi'ium adeo ut ab antiquis Bumon dictas sit quasi ripas ruminans et exedens. In sacris etiam Serra dicebatur. Unde ait nunc : et pinguia culta secantem ; in aliqua etiam urbis parle Tarentum (autre leçon : Terentum) dicitur eo quod ripas lerat {serra veut dire la scie). — Los livres des augures donnaient aussi au Tibre le nom de Coluber, à cause des sinuosités de son tracé : Sehvius, ad ^En., VIII, 93 : Tiboim libri augurum colubrum loquunlur, tanquam ftexuosum.

4. Ges différentes légendes sont rapportées par Servius, ad /En., VIII, 330; — OviD., Melam., XIV, 613, et Fasf., IV, 47; — Varko, de Ling. lat.,Y, 30; — Gic, de Nat. deor., II, 20; — Liv., 1, 3; — Dionvs., I, 71.

5. Bouché-Leclercq, les Pontifes de l'ancienne Rome, Paris, 1871, p. 16.

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sacrées. Pour jeter un pont par-dessus le Tibre et relier artificiellement les deux rives que la nature et les dieux avaient à dessein séparées, on jugeait nécessaire de les faire intervenir. Ceux-là seuls qui avaient le privilège exclusif de parlementer avec les dieux, de les apaiser, d'attirer leur protection sur les entreprises des hommes pouvaient empêcher que l'établissement d'un pont fût un attentat sacrilège et criminel contre la divinité du fleuve ^.

L'antique sacrifice des Argées paraît avoir quelque rapport avec le culte de Tiberinus. Tous les ans, le jonr des ides de mai, on précipitait du haut du pont Sublicius, en présence des pontifes et des vestales, vingt-quatre mannequins d'osier de forme humaine^. Il faut voir dans cette étrange cérémonie l'image et le simulacre d'anciens sacrifices humains abolis 3. D'après Ovide et Denys d'Halicarnasse, les Argées étaient offerts à Saturne ''■ ; d'après Festus, à Dis Pater ''. Il est bien probable que Tiberinus prenait aussi sa part de l'expiation fictive : n'était-ce pas avec l'intention et dans l'espoir de l'apaiser et de se concilier sa faveur qu'on jetait dans les eaux des victimes vivantes ou des mannequins symboliques f*?

Ses manifestations. — Le culte de Tiberinus, fondé dès l'époque royale, se perpétua sous la République et jusque sous l'Empire. Les pontifes et les augures prononçaient solennellement le nom du dieu dans les prières pubhques". Le 7 juin de chaque année, les pêcheurs célébraient des jeux en son honneur au Transtévère ^. On lui prodiguait les épithètes louangeuses : diviis, sanctîis, pater'-^. Une inscription de Rome, au

1. Sous le règne de Tibère, le Sénat refusait encore, par scrupule religieux, de laisser endiguer ou détourner les affluents du Tibre : Tac, Ami., I, 7i).

2. Voir les articles Avffei, par Saolio, dans le Dictionn. des Antiq. de Dahem- BEHO et Sacuo, par Steuding, dans le Lexicon de Rosciiku, par Wissowa, dans la Real Encyclopàdie de Pally-Wissowa.

o. Ihi-i), les Argées. dans le liullet. de Ui Fac. des Lettres de Poitiers, 1889, p. 36 et p. ll"j; — du même auteur, article Flumina, dans le Dictionn. des Anliq. de Dahembebg et Saglio, t. 11, 2, p. 1191.

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