LE COMBAT SUR LES VAISSEAUX
^Neptune, malgré la défense de Jupiter, vient encourager les Grecs et soutenir la fermeté des A jax et des autres chefs (1—125) . Hector, de son côté, enflamme de nouveau l'ardeur des siens; Neptune ranime aussi Idoménée ; dialogue d'Idoménée et de Mérion (126—346). Lutte de Jupiter et de Neptune ; bravoure d'Idoménée ; son duel avec Énée ; mort d'Ascalaphe, fils du dieu Mars (345—520). Exploits divers; courage de Ménélas ; les Troyens plient sur la gauche (521—672). Nouvel assaut d'Hector; résistance des deux Ajax; Polydamas propose de convoquer un conseil pour décider ce qu'il faut faire; réunion des principaux chefs Troyens ; on décide de continuer le combat; Ajax provoque Hector; nouvel engagement (673— 837).
Après avoir conduit Hector jusqu'aux vaisseaux, Jupiter l'abandonne à ses rudes travaux ; Et jetant un regard dans l'immense étendue, Sur la terre de Thrace, il porte au loin sa vue, 5 Et sur les Mysiens, peuples nourris de lait, Et sur les Abiens, dont la vertu lui plaît. S'il ne regarde point Ilion dans l'espace, C'est qu'il ne pense pas qu'un des dieux ait l'audace
De vouloir secourir les Grecs ni les Troyens. 10 Neptune ne perd point non plus ses regards vains.
Sur le plus haut sommet de Samos forestière,
Assis il contemplait les phases de la guerre.
En sortant de la mer, il pouvait voir de là
Le camp des Grecs, la ville, et tout le vaste Ida. 15 Son cœur, des Grecs vaincus médite la défense ;
Et contre Jupiter en secret il s'offense.
Tout à coup, il descend des lumineux sommets,
Faisant trembler sous lui les monts et les forêts.
Sa course, après trois pas, du quatrième arrive 20 Dans Aigas, qu'un beau lac entoure de sa rive.
C'est là qu'est son palais, où l'or partout reluit,
Dont l'éternel éclat jamais ne se ternit.
Il y met sous le joug ses deux coursiers rapides ;
Leurs sabots sont d'airain ; leurs crins d'or sont splendides. 23 Lui-même il se revêt d'une cuirasse d'or ;
Le beau fouet que saisit sa main en est encor.
Son char fendait les flots ; des baleines sans nombre,
Pour honorer leur roi, sortant de la mer sombre ,
L'accompagnaient en foule ; et l'Océan joyeux 30 Du char ne mouillait pas un instant les essieux.
Les coursiers l'ont bientôt porté près de la flotte. Aux bords des vastes mers, il se trouve une grotte,
Non loin de Ténédos et de l'aride Imbros.
L'impétueux Neptune y cache ses chevaux ; 35 II leur donne à manger la divine ambroisie ; Il entoure leurs pieds d'une entrave choisie, Qui, de ses puissants nœuds, les tient, en l'attendant. Puis, lui-même il s'en va vers les Grecs et leur camp. Les Troyens cependant, ainsi qu'un feu terrible, 40 Se pressaient sur les pas de leur chef invincible, Sans peur, poussant des cris et croyant en leurs cœurs, Que des Grecs dispersés ils resteraient vainqueurs.
Sortant des eaux, le dieu qui fait trembler la terre, Vient ranimer les Grecs et les pousse à la guerre. 45 11 a pris de Calchas la figure et le port , Et c'est aux deux Ajax qu'il s'adresse d'abord : « Rappelez tous les deux votre premier courage ; Ajax, sauvez les Grecs de cet affreux carnage. Je crains peu les Troyens, qui, transportés d'ardeur, 50 » De la grande muraille ont franchi la hauteur ; Les Grecs bientôt de tous auront su se défaire. Mais où je crois surtout que nous avons à faire, C'est aux lieux où commande Hector, ce furieux, Qui se croit, plein d'orgueil, le fils du roi des dieux. 55 » Puisse un des immortels vous faire, avec les vôtres, Conserver votre poste ! On défendra les autres. Vous saurez l'éloigner des vaisseaux en danger, Quand même Jupiter voudrait le protéger. »
Il dit ; et les touchant tous deux de sa baguette, 60 Neptune les remplit d'une force complète,
Rendant à tout leur corps et souplesse et vigueur.
Il prend d'un épervier la forme et la couleur,
Quand, du haut d'un rocher, il vole dans la plaine,
Et poursuit un oiseau, qui l'évite avec peine. 65 Neptune ainsi les quitte, en prenant son essor.
Ajax Oïléen le reconnaît d'abord,
Et dit à l'autre Ajax, qui près de lui s'avance : « Ajax, c'est bien un dieu qui prend notre défense;
» Sous l'aspect du devin, il vient nous secourir. 70 » Car ce n'est pas Chalcas, savant dans l'avenir.
» Quoique les dieux souvent nous cachent leur figure,
» J'ai pourtant reconnu sa trace et son allure ;
» Et jamais, pour ma part, je n'ai senti morreœur
» Appeler le combat d'une plus vive ardeur. 75 » Ma main, prête à frapper, frémit d'impatience. » Le fils de Télamon répond, en sa vaillance :
« Ma main se serre aussi sur le fer que je tiens ;
» Et mes pas en leur course égaleront les tiens.
» Je me sens maintenant capable, en mon courage , 80 » D'affronter à moi seul Hector, malgré sa rage. » Entre les deux Ajax, cet entretien a lieu ;
Ils sont pleins de l'espoir que leur donne le dieu.
C'est ainsi que Neptune à la lutte ramène
CHANT XIIL 5
Ceux qui près des vaisseaux allaient reprendre haleine. 93 Pendant que la fatigue ainsi les abattait,
Leur regard attristé de loin apercevait
Les Troyens franchissant le rempart, tout en armes ;
Sous leurs épais sourcils, ils dérobent leurs larmes ;
Car ils n'espéraient plus échapper au malheur. 90 Neptune cependant les remplit tous d'ardeur.
C'est d'abord Leïtus, et Teucer, qu'il inspire,
Le fier Pénéléon, Thoas et Déïpyre,
Mérion, Antiloque, invincibles héros,
Les poussant à la guerre en ces rapides mots : 95 « O Grecs, j'avais sur vous fondé mon espérance,
» Pour sauver les vaisseaux, en prenant leur défense.
» Mais si vous avez peur, aujourd'hui je crains bien
» Que vous ne subissiez dans peu le joug Troyen.
» Suis-je donc réservé pour ce spectacle horrible, 100 » Que mes yeux à jamais devaient croire impossible,
» De voir sur nos vaissenux les Troyens, qui jadis
» Fuyaient comme des cerfs que des loups ont surpris,
» Et qui, dans la forêt, sans lutte et par la fuite,
» S'efforcent d'éviter la mortelle poursuite ! 105 » Tels les Troyens jadis, fuyant votre courroux,
» N'osaient même de loin s'exposer à vos coups ;
» Sur vos nefs maintenant ils viennent vous combattre,
» Parce que lâchement vous vous laissez abattre,
» Et qu'en haine d'un roi que vous voulez punir,
no » Sans sauver vos vaisseaux, vous préférez mourir. » Mais quand Agamemnon serait vraiment coupable, » Pour avoir insulté le héros admirable » D'un odieux affront qu'il ne méritait pas, » Vous ne devriez point déserter les combats.
H5 n Le brave, ainsi que vous, jamais ne désespère. » Reprenez vos esprits : et quoi ! vous, fuir la guerre, » Vous les chefs de l'armée ! A peine blâme-t-on » Un homme du vulgaire, insolent et poltron ; » Mais on ne peut pour vous avoir cette indulgence ;
120 » Car vous allez causer un mal bien plus immense. » Vous devriez rougir d'avoir tant attendu. » Le moment est fatal ; tout peut être perdu. . » Près des vaisseaux, Hector, que la fureur emporte, » Vient de jeter à bas les verrous et la porte ! »
125 Pendant qu'ainsi le dieu les poussait aux combats, Autour des deux Ajax s'assemblent des soldats, Que le fier Mars lui-même aurait voulu conduire, Et que Minerve eût pris pour sauver un empire. Les plus vaillants, sans peur, attendent l'ennemi ;
130 Chacun en son voisin cherche et trouve un appui. Pied à pied, fer à fer, et lance contre lance , Les boucliers serrés, on se hâte, on s'avance ; Ifes cimiers rapprochés vont se heurter eatr'eux ;
Les fortes mains pressaient les dards impétueux.
135 Tous les cœurs désormais ne songent qu'au carnage. Cependant, des Troyens Hector conduit la rage. A le voir qui s'élance, on dirait un rocher Qu'un torrent en hiver viendrait de détacher Du noir sommet des monts, qu'il brise de son onde ;
no La forêt retentit de sa chute profonde ;
11 arrive à la plaine, où ses bonds frémissants, Malgré tout son élan, s'arrêtent impuissants ; Tel Hector veut gagner, les mains toutes sanglantes, Sur le bord de la mer, les vaisseaux et les tentes.
1 45 Mais quand il arrivait aux bataillons pressés, Il s'arrêtait tout court, et les rangs hérissés Le repoussaient au loin par les dards et les glaives ; Et lui, tout en cédant, il courait sur les grèves, Poussant des cris affreux, pour entraîner les siens :
150 « Allons, Dardaniens, Troyens et Lyciens,
» Tenez bon, mes amis ; les Grecs auront beau faire ;
» Ils ne pourront de moi de sitôt se défaire.
» Je les écraserai, si c'est le roi des dieux
» Qui, comme je le crois, conduit mon bras contr'eux ! »
155 II tâche, par ces mots, d'enflammer leur vaillance. Cependant Déïphobe, à pas comptés s'avance, En se couvrant le corps d'un vaste bouclier Qui, de la tête aux pieds, l'abrite tout entier.
Mérion, qui le voit, lui lance un trait rapide,
160 Qui ne peut arriver qu'au bouclier splendide. Il ne le perce point ; et sur le bord luisant, Le fer impétueux s'arrête, en se brisant. Deïphobe avançait son bouclier fidèle, Craignant de Mérion une attaque nouvelle ;
165 Mais Mérion, chagrin se retire à l'écart, Regrettant à la fois la victoire et son dard ; Et puis en toute hâte, aux vaisseaux il s'élance , Et, dans sa tente, il va chercher une autre lance. Le combat se poursuit avec des cris confus.
170 Teucer abat d'abord le vaillant Imbrius. La fille de Priam, loin du palais nourrie, Médésicaste, était son épouse chérie.
Il habitait Pédée, et quand les Argiens Étaient venus descendre aux rivages Troyens,
175 II était accouru, brûlant de les défendre ;
Priam autant qu'un fils aimait son noble gendre. Teucer, au haut du cou, l'a rudement blessé, Et retire son fer dans la tête enfoncé. Tel qu'un vert peuplier, coupé dans le bocage,
180 Jonche la terre au loin de son tendre feuillage ; Ainsi tombe Imbrius. Sur le corps du guerrier, Teucer se précipite et veut le dépouiller. Hector, qui l'aperçoit, le vise de sa lance;
Le dard manque Teucer, qui l'esquive d'avance ; 185 Mais il atteint, en plein dans le milieu du corps,
Le noble Amphimachus, le petit-fils d' Actor.
Le héros tombe et meurt ; ses armes retentissent.
Pour s'emparer du casque, où des crins resplendissent,
Hector veut s'approcher, quand Ajax le prévient, 190 En lui jetant un dard, qui soudain le retient. h Le fer ne touche point Hector en sa personne ;
Mais dans le bouclier, il s'enfonce et résonne.
Hector, tout ébranlé, doit laisser les deux corps,
Que reprennent les Grecs avec de grands efforts. 195 Les chefs Athéniens, Stichius, Ménesthée,
Gardent Amphimachus, dépouille disputée ;
Les Ajax emportaient Imbrius loin des siens.
Ainsi, quand deux lions arrachent à des chiens
Une biche qu'ils vont porter dans leur tanière, 200 Leurs formidables dents la tiennent loin de terre ;
Les deux Ajax ensemble ainsi portent le corps.
Ajax Oïléen coupe la tête alors,
Au brave Amphimachus donnant une vengeance ;
Au fort de la mêlée, aussitôt il la lance ; 205 Et sur les pieds d'Hector, elle tombe en roulant. Neptune a ressenti le courroux le plus grand,
Voyant Amphimachus, son fils, dans la poussière.
Il parcourt de nouveau des Grecs l'armée entière,
Afin de rallumer leur fureur, qu'il accroît, aïo Le noble Idoménée est le premier qu'il voit.
Il revient de soigner un ami, qu'il ramène
Souffrant d'un coup affreux qu'il a reçu dans l'aine.
Aux mains des médecins après l'avoir remis*
Il songe à retourner contre les ennemis. 215 Neptune, en lui parlant, a pris la ressemblance
D'un des fils d' Andrémon, Thoas, dont la puissance,
Comme celle d'un dieu, s'étend sur tout Pleuron
Et va de l'Étolie aux rocs de Calydon :
« 0 roi, qu'as-tu donc fait des menaces guerrières 220 » Que contre les Troyens les Grecs lançaient naguères ? » Mais le roi des Cretois, le voyant s'approcher :
« Nul de nous n'a, dit-il, rien à se reprocher ;
» Chacun fait son devoir ; nous savons tous combattre ;
» La paresse ou la peur ne peuvent nous abattre ; 225 » Nous ne redoutons rien. Mais le maître des dieux
» Veut que nous périssions, sans gloire, dans ces lieux ;
» Fils d'Argon nous mourrons sur la terre lointaine.
» Va doric, sage Thoas, applique ailleurs ta peine ;
M A. des cœurs moins vaillants, tes avis seraient bons : iiô » Ne les épargne point à d'autres compagnons. >* Neptune, en l'entendant, lui répond avec joie :
« Que jamais celui-là ne revienne de Troie,
» Et que des chiens son corps soit un jour le régal,
» Qui se montrerait lâche en ce moment fatal ! 235 » Suis-moi donc ! Mais avant, endosse ton armure ;
» Nous pouvons, à nous deux, faire bonne figure ;
» Les plus poltrons, unis, agissent un peu mieux ;
» Ensemble, nous tiendrons tête aux plus valeureux. » Neptune, après ces mots, se jette en la mêlée. 240 Le roi Cretois, gagnant sa tente reculée,
Y choisit une armure et deux solides dards.
On dirait, à le voir brillant de toutes parts,
L'éclair frappant les rocs de l'Olympe sauvage,
Quand Jupiter l'envoie aux humains pour présage ; 245 Ainsi l'airain couvrait le héros de splendeur.
Il rencontre, en sortant, son noble serviteur,
Mérion, qui venait chercher une autre lance.
Le grand Idoménée, en lui parlant, s'avance : ce Pourquoi, fils de Molus, porter ici tes pas? 250 » Ami, qui t'a forcé de quitter les combats?
» Une blessure au camp peut-être te rappelle.
» Ou vien&-tu m' apporter quelque grave nouvelle ?
» Pour moi, je vais combattre, et je sors à l'instant. » Le sage Mérion lui répond sur-le-champ : 255 « J'accours, Idoménée, en hâte dans ta tente
» Pour voir si quelque lance à mes yeux s'y présente ;
*> Car j'ai brisé la mienne, en voulant l'essayer
>? Sur Je fier Déïphobe, et sur son bouclier,
» Une ou vingt, si tu veux, lui dit Idoménée ; 260 » Car ma tente à ton choix est toute abandonnée ;
» De lances et de dards, les murs en sont remplis ;
» C'est sur des Troyens morts que je les ai conquis.
» Je ne sais point combattre et lutter à distance ;
» Et voilà comment j'ai toujours en abondance 265 » Casques, dards, boucliers, lances et javelots. » Le brave Mérion lui répond en ces mots :
« Si mes tentes n'étaient bien plus loin que les tiennes,
» J'y pourrais prendre aussi des dépouilles Troyennes.
» Je puis également dire, sans me vanter, 270 » Qu'on ne me vit jamais à la lutte hésiter;
» Je suis dans les premiers dès qu'il s'agit de guerre.
» Que d'autres, je le veux, ignorent ma carrière ;
» Mais je croyais que toi tu ne l'ignorais pas. »
Idoménée alors, pour finir ces débats :
275 « Je connais ta bravoure ; à quoi bon me la dire?
» Si pour une embuscade, on prétendait élire
» Les plus vaillants de tous et savoir leur valeur,
» On connaîtrait par là le lâche et le grand cœur.
» Le premier de couleur change à chaque minute ; 280 » Son cœur ne sait jamais rester calme à la lutte ;
» C'est à peine s'il tient sur ses deux pieds tremblant ;
h Son cœur bat à grands coups, dans son sein palpitant ;
» Ses dents claquent de peur, s'il craint quelque blessure;
» Le brave ne craint rien, et son âme s'assure 285 » Dès la première fois qu'il paraît dans les rangs ;
» Puis bientôt sa fureur le mêle aux combattants.
» Je sais qu'en ces moments brillerait ta vaillance,
» Et qu'en tombant frappé par le glaive ou la lance
» Ce n'est pas dans le dos que tu serais blessé ; 290 » Ce n'est que par devant que tu serais percé,
» Marchant à l'ennemi parmi les plus agiles.
» Mais allons; brisons là ces luttes puériles ;
» On pourrait nous blâmer de tant nous arrêter.
» Va-t'en prendre le dard que tu veux m' emprunter. » 295 II dit ; et Mérion, comme Mars intrépide,
Prend l'arme dans la tente ; et d'un élan rapide,
Auprès d'Idoménée, il retourne aux combats.
Tel l'homicide Mars précipite ses pas,
Quand suivi de l'Effroi, son fils, à l'air terrible, 300 II ferait trembler même un guerrier invincible,
En Thrace allant tous deux chez les Éphyriens,
Qu'ils arment de concert contre les Phlégyens ;
Aux guerriers, c'est par eux que la gloire est donnée;
Tel marchait Mérion, avec Idoménée, 303 Revolant aux combats, couverts d'un bel airain.
Mérion, le premier, à son roi dit soudain :
« A droite, à gauche, au centre, où crois-tu, Deucalide,
a Que nous devions porter notre secours rapide?
là ILIADE.
» Car je ne sais comment à nos Grecs malheureux,
310 » Nous pourrions apporter l'appui le plus heureux. *>
» Beaucoup d'autres mettront le centre hors d'atteinte, » Répond Idoménée, et là je suis sans crainte ; » J'y vois les deux Ajax, Teucer, adroit archer, » Qui de pied ferme aussi sait lutter sans broncher.
315 » Ils pourront l'éloigner et lui tiendront bien tête, » A ce terrible Hector, quelqu' assaut qu'il apprête. )> Il ne peut aisément vaincre dans les combats, » Tout furieux qu'il est, leurs redoutables bras, » Ni brûler nos vaisseaux, à moins que, par envie.
320 » Jupiter, de sa main, n'y porte l'incendie. » Le fils de Télamon ne cédera jamais » A nul homme mortel que fait vivre Cérès, » Et qui puisse être atteint du glaive ou de la pierre : » Il ne craint même point Achille en la carrière,
325 » Bien qu'à la course il soit moins rapide que lui. » Nous allons voir à gauche, en portant notre appui, » Qui va perdre ou gagner le prix de la vaillance. »
Il dit ; et Mérion auprès de lui s'avance, Jusqu'à ce qu'il arrive à la gauche du camp.
330 Mais dès qu Idoménée apparaît, éclatant, Avec son compagnon, sous ses armes splendides, Les Troyens contre lui se groupent intrépides. Ainsi les deux partis combattent furieux.
Tels les noirs ouragans, au souffle impétueux, 335 Soulèvent sur la route un torrent de poussière ;
Et le poudreux nuage assombrit l'atmosphère ;
Ainsi chacun combat, et désire, en son sein,
Abattre l'ennemi sous les coups de l'airain.
On frémit de les voir brandir, dans la bataille, 340 Le glaive, ivre de sang, qui transperce et qui taille :
Les yeux sont éblouis du redoutable éclair
Qui part des boucliers, des cuirasses, du fer ;
Et ce serait avoir un cœur bien plein d'audace
Que de se réjouir à cet aspect qui glace. 345 Mais les fils de Saturne apprêtaient aux héros,
Dans leur lutte acharnée, un déluge de maux.
Jupiter aux Troyens veut donner la victoire,
Pour que le fier Achille en tire plus de gloire ;
Et sans vouloir d'ailleurs que les Grecs soient détruits, 350 H désire honorer Thétis et son cher fils.
Sans bruit sorti des eaux, Neptune pousse en guerre
Les Argiens vaincus, dont il plaint la misère.
Son cœur est indigné contre le roi des deux.
D'un seul sang, d'un seul père, ils sont issus tous deux ; 355 Mais comme Jupiter est plus vieux et plus sage,
Pour le braver en face, un frère est sans courage ;
Et pour mieux se cacher, d'un homme il prend les traits.
Ainsi ces dieux rivaux, en leurs desseins secrets,
Enlacent des deux parts le conflit implacable, 360 Où beaucoup trouveront une mort déplorable. Malgré ses cheveux gris, Idoménée alors
Effrayait les Troyens de ses puissants efforts.
Au milieu de leurs rangs, il tue Othryonée,
Dont à peine s'ouvrait la jeune destinée. 365 De la belle Gassandre, il demandait la main,
Sans faire de présents ; mais se disait certain
De chasser d'Ilion les enfants de la Grèce.
De sa fille, Priam avait fait la promesse ;
Et, plein de cet espoir, le prince combattait. 370 D'un dard, Idoménée au ventre le frappait.
Malgré sa fière allure, il tombe ; et la cuirasse,
Trop faible, ouvrait au fer une sanglante place.
Le vainqueur, en ces mots, insultait au mourant : « Oui, de tous les mortels je te dis le plus grand, 375 » Si tu tiens la parole au roi par toi donnée,
» Quand Priam te promit sa fille, Othryonée.
» Nous, nous te promettons la fille aussi d'un roi,
» Qu'Agamemnon, d' Argos fera venir pour toi,
» Pourvu que dans nos rangs, où tu pourras te rendre, : 80 » Tu viennes avec nous mettre Ilion en cendre.
» Suis-nous ; sur nos vaisseaux nous réglerons tes droits ;
» Dans ces tendres contrats, nous sommes fort adroits. » Il dit; et par le pied, il le prend et le traîne.
CHANT XIIL 17
Asius contre lui s'élance dans l'arène»
385 Seul, devant ses chevaux, que l'habile cocher
Lui tient à ses côtés. Il allait s'approcher,
Quand il reçoit le dard du fier Idoménée,
Qui, lui perçant le cou, tranche sa destinée.
Il tombe ainsi qu'un chêne, un sapin droit et long, 390 Qu'au haut de la montagne abat le bûcheron,
Pour en faire plus tard le grand mât d'un navire ;
Ainsi tombe Asius, mordant, en son délire,
La sanglante poussière, aux pieds de ses coursiers.
L'écuyer, tout tremblant, craint, devant les guerriers, 395 De tourner ses chevaux. Antiloque le perce,
Dans le milieu du corps, d'un coup qui le renverse.
Le guerrier haletant, blessé de part en part,
La cuirasse en morceaux, roule du haut du char.
Antiloque, tout fier du prix de sa vaillance, 4ûo S'empare des chevaux; et joyeux, il s'élance,
Pour les conduire au camp sous la tente des rois. Déïphobe, indigné contre le chef Cretois,
Pour venger Asius, vole et lance au plus vite
Un dard étincelant, qu'Idoménée évite.
405 D'un rapide détour, il se cache en entier
Sous l'abri protecteur de son grand bouclier,
Dont le cuir et l'airain forment la double crête.
Le trait vole en passant au-dessus de sa tête ;
il 2
/*JÊK
Le vaste bouclier, sonore, a retenti.
4io Mais ce n'est pas en vain que le coup est parti ; 11 atteint Hypsénor, sous le flanc, dans le foie, Et le tue à l'instant. Déïphobe, en sa joie, Était tout triomphant, et poussait de grands cris : u Asius ne part point sans vengeance, et je dis
415 » Qu'il peut dans les enfers descendre sans tristesse, » Grâce à ce compagnon qu'il doit à mon adresse. »
Il dit ; et tous les Grecs sont émus de chagrin ; Mais le sage Antiloque en est surtout atteint. Il ne déserte point d'un ami la défense ;
420 II étend sur le corps son bouclier immense, Tandis que deux guerriers, unissant leur effort, Le bouillant Mékistès et le jeune Alastor, Le portent aux vaisseaux, pleurant sa destinée. Toujours rempli d'ardeur, le brave Idoménée
425 Voudrait frapper encor quelque coup éclatant, Ou lui-même mourir pour les Grecs, qu'il défend. Le noble Alcathoûs devant lui se présente ; Il est gendre d' Anchise, et sa femme charmante, Hippodamie, était, entre plusieurs enfants,
430 Celle qu'aimaient le mieux ses chers et vieux parents; Car elle l'emportait sur toute la jeunesse Par sa? beauté, son cœur, et par sa rare adresse. C'est le plus digne amant qui sur elle eut des droits.
Mais Neptune l'abat sous les coups du Cretois ; 435 Et lui fermant les yeux, il l'arrête et l'enchaîne,
Sans qu'il puisse ni fuir ni marcher sur l'arène.
Droit comme une colonne, un frêne, un haut sapin,
Du fer d'Idoménée, il est bientôt atteint ;
Le fort manteau d'airain qui couvre sa peau tendre, 440 Contre le coup mortel ne peut plus le défendre, *
Et cède, en se brisant sous le trait du vainqueur ;
Le guerrier est tombé. Les mouvements du cœur
Font encor palpiter la lance, qui le glace ;
Mais l'implacable mort l'étouffé et le terrasse. 445 Idoménée alors s'écrie à haute voix :
« Que dis-tu de mes coups ? Pour un, en voilà trois !
» Déïphobe, est-ce ainsi que tu veux nous entendre?
» Mon cher, tu pourras voir, si tu veux bien m' attendre,
» Le fils que Jupiter sut se donner en moi. 450 » D'abord il fit Minos notre chef, notre roi ;
» Puis Minos a transmis son sceptre héréditaire
» Au grand Deucalion, qui fut mon noble père;
» Et moi, je viens de Crète ici sur mes vaisseaux,
» A Troie, aux tiens, à toi, t' apporter tous les maux. » 455 II dit ; et Déïphobe, en sa terreur, hésite
Si vers ses compagnons il doit prendre la fuite,
Ou bien, sans reculer, combattre seul, sans peur.
Tout en délibérant, il lui semble meilleur
D'aller chercher Énée. Il le trouve en arrière, 460 Conservant en son cœur sa secrète colère
Contre le vieux Priam, dont il n'est point aimé.
Déïphobe lui dit, d'un accent enflammé :
« Énée, en ce moment, pour montrer ta vaillance,
» Il faut de ton beau-frère embrasser la défense. 465 » Jadis à ton enfance, il donna son appui ;
» Viens, en le protégeant, t' acquitter envers lui.
» Il se meurt, abattu d'un coup d'Idoménée. » Il dit ; et par ces mots, il persuade Énée,
Qui s'élance au combat, plein d'une sombre ardeur. 470 Le brave Idoménée est demeuré sans peur.
Ainsi sur la montagne un sanglier sauvage,
Traqué par les chasseurs, les attend au passage,
Dans un lieu découvert, hérissant tout son dos ;
Ses yeux jettent la flamme ; il aiguise ses crocs, 475 Pour frapper les chasseurs et la meute rapide ;
Tel est Idoménée, immobile, intrépide.
Sans reculer d'un pas, il appelle à grands cris
Ascalaphe, Apharée, avec tous leurs amis,
Mérion, Antiloque et le fier Déïpyre, 480 Que, par ces mots brûlants, il pousse et qu'il inspire « Amis, à mon secours! En restant seul, je crains
» Le trop rapide Énée, aux redoutables mains.
» On sait qu'il est habile à semer le carnage ;
» Sur moi, de la jeunesse, il a tout l'avantage. 485 » Encor si nous étions du même âge tous deux,
» Le triomphe entre nous serait au moins douteux. » Il dit ; et les guerriers, que son appel rassemble,
Avec leurs boucliers, accourent tous ensemble.
Énée, en reculant, va joindre ses amis, 490 Déïphobe, Agénor et le divin Paris.
Le peuple suit ses chefs. Tel le mouton timide,
Suit, après avoir bu, le bélier qui le guide ;
Le berger, qui les voit, jouit au fond du cœur ;
Ainsi, de ses amis, Énée, avec bonheur, 495 Voyait autour de lui l'ardeur et l'allégresse.
Mais, près d' Alcathous, chacun court et s'empresse ;
Les glaives sont tirés ; et l'airain retentit
Sur le sein des guerriers, dans cet affreux conflit.
Deux héros, entre tous, se distinguent, Énée 500 Aussi brave que Mars, et puis Idoménée.
La même ardeur conduit l'un et l'autre guerrier.
Énée, armé d'un dard, l'a jeté le premier.
Idoménée échappe à ce coup, qu'il évite ;
Le trait s'enfonce en terre, où vibrant il s'agite ; 505 Et les efforts d'Énée ont été superflus.
Le fier Idoménée atteint Œnomaûs ;
La lance dans son flanc pénètre tout entière ;
Et le héros blessé se roule en la poussière.
Le vainqueur a repris sa lance seulement ; 516 Mais il doit renoncer aux armes du mourant;
Les traits, volant sur lui, couvrent au loin la plaine.
Lui-même, encor debout il se tient non sans peine ,
Ne pouvant ni s'enfuir, ni relancer son dard ;
Ferme en place, il combat la mort de toute part ; 515 La course ne peut plus au danger le soustraire.
Pendant que pas à pas il recule en arrière,
Déïphobe le vise, acharné contre lui.
Mais il touche Ascalaphe, auprès de son ami ;
Le divin fils de Mars roule et mord la poussière ; 520 Son épaule se rompt sous l'arme meurtrière. Mars ne sut point alors le meurtre de son fils.
Sur le haut de l'Olympe, il demeurait assis,
Respectant les décrets du maître du tonnerre,
Sur des nuages d'or, où désertant la guerre 525 Tous les dieux immortels s'abstenaient du conflit. Mais autour d' Ascalaphe, on se bat à grand bruit.
Déïphobe avait pris son aigrette brillante,
Quand atteint dans le bras d'un lance perçante,
Qu'a lancé Mérion, il doit lâcher soudain 530 Le casque, qui résonne en tombant de sa main.
Mérion, comme un aigle, à cet instant s'élance ;
Et retire du bras la redoutable lance.
Le blessé doit s'enfuir au milieu des soldats.
Son frère Politès, le prenant en ses bras, 535 Le mène à ses chevaux, qui, restés en arrière,
Vont pouvoir le soustraire aux dangers de la guerre.
Grâce à son écuyer, qui les tient toujours prêts,
Il a gagné bientôt la ville aux murs épais,
Tout en pleurs, et perdant le sang par sa blessure. 540 Cependant, du combat s'accroît l'affreux murmure.
Énée, en pleine gorge, a blessé.tout d'abord
Le vaillant Àpharée, un fils de Kalétor.
La tête, sous le casque, en s' inclinant, tournoie ;
Et la cruelle mort enveloppe sa proie.
545 Antiloque, qui voitThoon, se retournant,
Dans le milieu du dos, le frappe en cet instant.
L'artère qui des reins monte au col, est percée ;
Et lui, tout en tombant, la tête renversée,
Vers ses tristes amis tend sa mourante main. 550 Antiloque aurait pris ses armes pour butin ;
Mais les traits des Troyens, dont la foule est immense,
Percent le bouclier qui lui sert de défense,
Sans pouvoir l'effleurer ni le blesser encor ;
Car Neptune défend le fils du vieux Nestor ; 555 D'une grêle de traits, il protège sa vie.
Mais lui, des ennemis ne craint pas la furie.
Sa lance ne doit pas être employée en vain :
Vaut-il mieux qu'il la jette? Ou, dans sa forte main»
Doit-il la conserver pour de plus près combattre ?
560 Mais le jeune Adamas, qui le voit se débattre, De son dard acéré perce le bouclier.
Neptune a détourné le fer loin du guerrier, Dont il défend les jours ; et le dard inutile Se rompt par la moitié, comme un tison stérile ; -
565 Et l'autre moitié tombe à quelques pas de lui. Adamas, près des siens, va chercher un appui. Mérion. qui le suit et sur ses pas s'avance, Au-dessous du nombril, le perce de sa lance. Mars a rendu ces coups de tous les plus affreux ;
570 C'est là qu'est transpercé le guerrier malheureux. Il tombe, comme un bœuf que sur les monts entraîne La foule des bergers, qui Font mis à la chaîne, Jusqu'à ce que la main de Mérion sanglant Vienne arracher le fer de son corps palpitant.
575 Le mourant se débat en un sombre délire. Hélénus, de son glaive, a frappé Déïpyre, Dont il brise la tête, et le brillant cimier, Qui roule sur le sol, où quelque autre guerrier Pourra le ramasser, tout souillé de poussière.
580 La nuit, de Déïpyre a fermé la paupière. Ménélas, à sa vue, est rempli de douleur. Au devant d'Hélénus, il se porte en fureur, La lance dans la main, tandis que l'adversaire
CHANT XIIL 25
Prépare, Tare tendu, sa flèche meurtrière. 585 Ils brûlent du désir de se percer tous deux.
Mais le trait d'Hélénus n'est pas bien dangereux;
Il touche la cuirasse et retombe inutile.
Dans une grange ainsi, quand le vanneur habile,
Sous le souffle du vent, agite son osier, 550 II voit les grains sauter et tomber au panier ;
Telle, sur Ménélas, la flèche est impuissante,
Et frappe vainement la cuirasse brillante.
Àtride est plus adroit, et son trait n'est pas vain :
Sur Tanne d'Hélénus il va percer sa main, 595 Jusqu'au bois, qu'il atteint, la traversant entière.
Hélénus, tout saignant, se retire en arrière,
Traînant après sa main le dard ensanglanté.
Agénor Ta bientôt avec adresse ôté,
Enveloppant la main d'une fronde laineuse, eoo Qu'un serviteur lui tend, en son ardeur soigneuse. Pisandre sur Atride en hâte s'élançait.
C'est la mort, Ménélas, qui vers* toi le poussait,
Pour qu'il vint succomber sous tes coups homicides.
Quand ils sont rapprochés l'un de l'autre, intrépides, 605 Le Grec manque le but en tirant le premier.
De Ménélas, Pisandre atteint le bouclier,
Sans pouvoir traverser son épaisseur trop dense.
Le vaillant Ménélas, qui voit voler la lance,
Croit pouvoir remporter la victoire à l'instant, 6io En tirant du fourreau son glaive étincelant.
Sous son grand bouclier, Pisandre a pris sa hache,
Au manche d'olivier, qu'à son poing il attache.
L'un sur l'autre, ils s'en vont précipitant leurs pas.
Sur le cimier, Pisandre a touché Ménélas. «15 Mais Atride le frappe au milieu du visage,
Et vers le haut du nez lui rompt le-cartilage.
Ses yeux roulent à terre, à ses pieds tout sanglants ;
Il tombe ; et le vainqueur, avec des cris perçants,
Lui ravit son armure, et fait cette prière : 620 « Oui, vous quitterez tous de la même manière
» Nos vaisseaux, fiers Troyens, succombant sous nos coups !
» De combats déloyaux, traîtres, toujours jaloux,
» Vous voudriez encor redoubler mon supplice !
» Ah ! chiens ! De Jupiter vous braviez la justice : 625 » Mais, sur vos murs détruits, il saura vous punir,
» 0 vous, qui sans motif osâtes retenir
» Mes trésors, mon épouse, à mon amour ravie !
» Maintenant' sur nos nefs vous portez l'incendie,
» Et venez immoler nos valeureux soldats ! «30 » Mais le terrible Mars arrêtera vos pas.
» Jupiter, qui régis, à ce qu'on dit, les âmes
» Des hommes et des dieux, défends-tu ces infâmes?
» Tiennent-ils donc de toi ce courage indompté,
» Qui, dans ces longs combats n'est jamais rebuté, 635 » Cette ardeur, cette soif, que rien ne rassasie ?
» On se lasse pourtant de tout dans cette vie,
» Sommeil, amour, musique, et danse, et doux repos,
» Qu'on recherche pourtant plus que ces durs travaux.
» Eux n'ont jamais assez de la mêlée ardente ! » 640 Du cadavre, à ces mots, il arrache, sanglante,
L'armure, qu'il remet à ses nombreux amis ;
Et lui-même se jette au fort des ennemis. Harpalion bientôt vient braver sa colère.
Fils de Pylaeménès, qu'il escorte à la guerre, 645 Bien loin de son pays, qu'il ne reverra pas.
Son trait frappe impuissant l'écu de Ménélas.
Mais sans le traverser par sa trop faible atteinte.
Aux rangs de ses amis, il recule de crainte,
Tremblant de recevoir à son tour quelque coup. 650 Mérion, qui le voit, darde un trait dont le bout,
Entrant par le flanc droit, va jusqu'à la vessie,
Brisant de part en part l'os et la chair meurtrie.
Aux bras de ses soldats, il tombe haletant,
Se roulant sur le sol, ainsi qu'un ver rampant : 655 Le sang qu'il perd à flots inonde au loin la terre.
Ses Paphlagoniens l'emportent en arrière,
Vers les murs d'Ilion, sur son char étendu ;
Et son père le suit, de douleur éperdu.
Le trépas de son fils restera sans vengeance.
660 Indigné de sa mort, le beau Paris s élance ; Reçu jadis comme hôte en son vaste palais, Paris veut le venger. Du coup d'un de ses traits, Il frappe Euchénor, fils du devin Polyïde, Qui possède à Gorinthe une maison splendide,
665 Et qui court aux combats prévoyant son destin ; Car son père lui dit bien souvent, mais en vain, Qu'il mourrait, s'il restait chez lui, de maladie ; Ou, qu'allant à la guerre, il y perdrait la vie. Il vint pour se soustraire aux maux ainsi prédits,
670 Et pour ne point des Grecs s'attirer les mépris. Le trait va lui percer l'oreille et la mâchoire ; Il expire à l'instant, couvert d'une ombre noire.
Le combat se poursuit, comme un feu dévorant. Hector, chéri du ciel, triomphait, ignorant
675 Qu'à la gauche les siens risquent une défaite ; Et que là pour les Grecs la victoire s'apprête ; Car Neptune les pousse et leur soutient le cœur, Partageant le combat lui-même avec ardeur. Hector gardait toujours sa place près des portes,
680 Où son bras a rompu les plus braves cohortes, Où des vaillants Ajax se trouvaient les vaisseaux, Ceux de Protésilas, retirés loin des eaux, Où le mur est plus bas ; et c'est là que la foule
Des hommes, des chevaux, s'accumule et se roule. «85<|Là, les Ioniens et les Béotiens,
Les braves Épéens, Phthiotes, Locriens, Repoussent tous Hector ; mais, malgré leur vaillance. Us cèdent au héros, qui, comme un feu, s'élance. Les fiers Athéniens ont pour chefs aux combats 690 Ménesthée et Phidas, Stichius et Bias.
Les vaillants Épéens suivent le grand Phylide, Amphion, Dracius, et Mégès, l'intrépide.
Des Phthiotes les chefs sont Podarkès, Médon, Fils bâtard d'Oilée et né dans sa maison. 695 Frère d' Ajax, il fut exilé dans Phylace
Pour expier un meurtre et pour gagner sa grâce. D'Ériopis, la reine, il a tué le parent, Un des fils d'Iphiclus, qu'elle aimait tendrement. Tous ces chefs combattaient, en avant des Phthiotes, 700 Près des Béotiens, pour défendre leurs flottes. Ajax, fils d'Oilée, a pour son compagnon, Sans le quitter d'un pas, le fils de Télamon. Ainsi deux noirs taureaux, sur une plaine égale, Montrent, en leur labeur, une force rivale ; 705 Du sommet de leur cou la sueur coule à flots ; Un même joug les tient sous les mêmes travaux ; Le soc en pénétrant s'enfonce dans la terre ; Ainsi les deux Ajax s'unissent dans la guerre.
Le fils de Télamon commande un peuple entier ;
7<o Et quand il est trop las, il rend son bouclier A la foule d'amis qui toujours Fenvironne. Mais le fils d'Oïlée, autour de sa personne, N'a pas ses Locriens, qui ne combattaient pas En des rangs réguliers comme d'autres soldats.
715 Sans boucliers, sans dards, sans casque, sans cuirasse, Des frondes et des arcs leur ont donné l'audace De marcher à la guerre ; et c'est avec ces traits Qu'ils veulent des Troyens briser les rangs épais. Les uns s'en vont de front lutter avec courage
720 Contre Hector et les siens, dont ils bravent la rage : Les autres, sur les flancs, harcèlent l'ennemi D'une grêle de traits, qu'ils font pleuvoir sur lui.
Peut-être les Troyens, s' apprêtant à la fuite, Dans les murs d'Ilion allaient rentrer de suite,
725 Lorsque Polydamas s'adresse au brave Hector ; « Cher Hector, tu le vois, tu fais un vain effort . » Si les dieux t'ont donné ta brillante vaillance, « Pour cela crois-tu donc avoir plus de prudence ? » Ne pense pas toi seul être si bien doté ;
730 » Tel possède à la guerre un talent redouté ;
» L'un chante, l'autre danse, ou saute avec adresse. » A d'autres, Jupiter fait don de la sagesse, » Trésor dont trop souvent le vulgaire est privé,
CHANT Xlll. U
» Précieux aux humains, mais qu'il s'est réservé. 735 » Voici, pour t' éclairer, l'avis que je te donne :
» La lutte, de partout brûlante t'environne ;
» Les Troyens, qui du mur ont franchi la hauteur,
» Ou se sont éloignés, ou, remplis de valeur,
» Combattent peu nombreux une armée innombrable. 740 » Rassemblons à l'écart un conseil vénérable,
» Qui dise s'il convient d'attaquer les vaisseaux :
» Ah ! puisse ainsi le ciel couronner nos travaux !
» Ou bien si, sur-le-champ, il faut battre en retraite,
» Sans avoir à présent à craindre de défaite. 745 » Battus hier, les Grecs ne se lasseront pas ;
» Car chez eux est un homme avide de combats,
» Qui ne tardera point à reparaître en guerre. » Cet avis par Hector est trouvé salutaire ;
Tout armé, de son char il bondit sur le sol ; 730 Et de sa bouche alors, ces mots ont pris leur vol :
« Si tu veux, de nos chefs convoque les plus sages ;
» Je vais de nos guerriers soutenir les courages ;
» Je vous reviens bientôt, quand j'ai fait avec eux. »
Hector semble aux soldats grand comme un mont neigeux, 755 Quand il court aux Troyens, aux alliés dociles.
Près de Polydamas, les chefs les plus habiles,
D'après l'ordre d'Hector, sont en hâte accourus.
Hector s'en va chercher Déïphobe, Hélénus,
Le vaillant Adamas, Asius, fils d'Hyrtace, 760 Qui dans les premiers rangs tiennent toujours leur place.
Il ne les trouve point tous vivants et sans maux ;
Les uns ont combattu tout près des noirs vaisseaux,
Et sous les coups des Grecs ont perdu l'existence;
Les autres sont blessés, au bas du mur immense. 765 Allant à l'aile gauche, il rencontre Paris,
Le bel époux d' Hélène, excitant ses amis,
Qu'il ramène au combat et sans cesse encourage.
Il lui jette, en passant, ces mots remplis d'outrage : « Èatal et beau Paris, libertin sans vertus, 770 » Où sont donc Déïphobe, Adamas, Hélénus ?
» Où donc Othryonée, et sa force guerrière ?
» On dirait qu'Ilion va périr tout entière,
» Et que la pauvre ville est sûre de la mort. » Paris repousse ainsi ces reproches d'Hector : 775 « Si contre un innocent, tu te mets en colère ,
» J'ai donc une autre fois mal agi dans la guerre !
» Ma mère ne m'a pas pourtant fait sans valeur.
» Depuis qu'aux noirs vaisseaux tu menas notre ardeur,
» Nous avons combattu comme de vaillants hommes ; 780 » Mais nous avons perdu les amis que tu nommes.
» Déïphobe, Hélénus, quoique bien valeureux,
» Ont dû partir, blessés à la main tous les deux.
» Au trépas, Jupiter a voulu les soustraire.
» Tu dois donc commander à notre armée entière. 785 » Tu montreras l'exemple, et je puis t' affirmer
» Que chacun de son mieux saura s'y conformer.
» Faire au delà n'est point en l'humaine puissance. » Paris ainsi d'Hector a gagné l'indulgence.
Au fort de la mêlée, ils vont du même pas 790 Retrouver Cébrion avec Polydamas,
Phalkès, Palmys, Orthée et le fier Polyphète,
Ascanius, Morys, guerriers que rien n'arrête.
La veille, d'Ascanie ils venaient d'arriver;
Jupiter, au combat allait les éprouver.
793 Ils s'avancent ensemble. On dirait un orage
Que la foudre des deux verse au loin sur la plage;
Il se mêle à la mer en redoublant de bruit ;
Le flot retentissant qui se brise et mugit,
Incessamment gonflé, s amoncelé et se roule; 800 Tels les Troyens pressaient leur redoutable foule ;
Ils marchent sous leurs rois, tout brillants de l'airain.
Hector, pareil à Mars, est leur chef souverain ; 4
H porte devant lui le bouclier immense,
Où l'airain s'étendait sur le cuir ferme et dense ; 805 Son casque bat son front. Il essaie en tous sens
D'intimider les Grecs pour qu'ils rompent leurs rangs,
Et que tremblants de peur ils cessent de combattre.
Ferme, le cœur des Grecs est bien loin de s'abattre ;
r- Et le premier de tons, Àjax, provoque Hector :
8io « Approche, mon très-cher ; nous crains-tu donc si fort? ^ » Ne crois point au combat les Grecs si mal habiles;
» C'est sous le fouet des dieux que nous sommes débiles.
» Tu veux sur nos vaisseaux dès longtemps t' élancer ;
» Mais nos bras sauront bien aussi t'en repousser. 815 » Ta Troie auparavant tombera saccagée,
» Sous nos puissantes mains; qui l'auront ravagée;
» Et je vois s'approcher le moment désastreux
» Où tu devras prier Jupiter et les dieux
» Que tes coursiers poudreux, te ramenant vers Troie, 820 » Volent plus lestement que l'aigle après sa proie. » Sur sa droite, à ces mots, un aigle s'envolait ;
Et le peuple des Grecs par des cris l'accueillait. « Mais, lui répond Hector, que le courroux inspire,
» Imposteur, fanfaron ! Ajax, qu'oses-tu dire? 825 » Que ne suis-je aussi bien le fils de Jupiter
» Et le fils de Junon, la déesse de l'air,
» Adorable à l'égal d'Apollon et Minerve,
» Aussi vrai que ce jour où je suis, vous réserve
» Les maux les plus affreux ! Toi tu vas pour ta part 880 » Apprendre, sur ta peau, ce que produit mon dard.
» Des chiens et des oiseaux tu seras la pâture ;
» Oui, ta graisse et ta chair seront leur nourriture. » Il s'avance à ces mois, et les peuples soumis
Le suivent, tout joyeux, en poussant de grands cris. R35 Mais les Grecs, par les leurs, aussitôt y répondent ; Et jusque dans les cieux leurs clameurs se confondent. 1(9 attendent le choc des plus braves Troyens.
i-$fi-
ft •