‹ L'Iliade d'HomèreChapitre 24 sur 89 · LE COMBAT DES DIEUX · texte numérisé non relu

LE COMBAT DES DIEUX

Jupiter assemble les dieux dans son palais; et sur la demande de Neptune, il leur permet de prendre part à la guerre ; les dieux se divisent entre les deux partis (1—75). Apollon pousse Énée à combattre Achille; indignation de Junon ; Neptune la rassure ; Jupiter, resté neutre, regarde le combat ; combat d'Achille et d'Éhée ; Neptune sauve Énéé blessé ; fureur d'Achille (76—363). Apollon détourne Hector de combattre Achille; premièrerencontre des deux héros; Apollon dérobe Hector sous un nuage; exploits d'Achille sur la foule des Troyens (36à— 603>.

C'est ainsi que les Grecs sortaient de leurs vaisseaux, Sous toi, fils de Pelée, avides de travaux. Les Troyens, d'autre part, se formaient en cotonrre. Jupiter à Thémis, en ce moment, ordonne 5 D'aller au haut Olympe y convoquer les dieux. Pour qu'ils se rendent tous au palais radieux. Tous les Fleuves y vont, sauf l'Océan leur père. Et les Nymphes gardant les flots de l'onde amère, Les sources des ruisseaux et les prés toujours frais.

il Quand Os sont réunis dans rimmortd palais. Ils vont prendre leur place i des chaises choisies, Que F habile Vnkain pour son père a polies. Us sont chez Jupiter. Neptune, les suivant, Au conseil solennel, du fond des mers se rend.

15 II est au milieu d'eux, interrogeant son frère :

« Pourquoi nous réunir, puissant roi du tonnerre?

* Les Grecs et les Troyens occupent-ils ton cœur?

* Ils cherchent maintenant la guerre et sa fureur. »

Jupiter accueillait sa prière opportune : 20 « Tu connais bien quels sont mes pensers, 6 Neptune,

» En convoquant les dieux ; je plains les deux partis.

» Dans l'Olympe, pour moi, je vais rester assis,

» Et me contenterai d'y contempler la guerre.

») Les autres dieux pourront descendre sur la terre, 25 » Pour les Grecs, les Troyens, chacun se prononçant.

h Sur les Troyens, seul même Achille s élançant,

» Ils n'affronteraient plus le fils du grand Pelée ;

» Ils tremblaient de le voir naguère en la mêlée ;

» Je crains que, pour Patrocle, aujourd'hui furieux, no » Il n'abatte Ilion, même en dépit des dieux. » Par ces mots, Jupiter a déchaîné la guerre,

Et partage en deux camps, des dieux la troupe entière.

Dans le parti des Grecs, pour sauver leurs vaisseaux,

On voit Junon, Pallas, Neptune, roi des eaux,

35 Mercure, qui soutient les cœurs pleins de sagesse.

Près d'eux, le noir Vulcain également s'empresse ;

Sur sa jambe boiteuse, il est tout vacillant.

Pour les Troyens, sont Mars, au panache brillant,

Le blond Phœbus, Diane, amante de la chasse, 40 Et Latone et Xanthus, Vénus, pleine de grâce.

Tant que les dieux étaient encor loin des combats,

Les Grecs, tout orgueilleux, précipitaient leurs pas,

Parce qu Achille avait repris la lutte ardente.

Tout tremblants, les Troyens sont remplis d'épouvante, 45 Le voyant de nouveau menacer leurs remparts,

Sous ses armes de feu, terrible autant que Mars.

Mais les dieux, arrivant se mêler à la lutte,

Amènent avec eux une égale dispute.

Minerve, sur la plage, ou le bord du fossé, 50 Fait retentir les airs au cri qu'elle a poussé.

Mars aussi pousse un cri, fort comme une tempête;

Mais d'Ilion le dieu quittant bientôt le faite,

Court vers Callicolone, aux bords du Simoïs. Ainsi les dieux, soufflant l'ardeur des deux partis, 55 Répandaient dans les cœurs l'implacable colère.

Puis au ciel, Jupiter fait rouler le tonnerre,

Cependant que Neptune, en ses antres profonds,

Fait tressaillir la terre, où vacillent les monts.

Les pieds et les sommets de l'Ida s'ébranlèrent;

60 La ville des Troyens, les vaisseaux Grecs tremblèrent.

Le roi des morts, Adès, sous terre est agité ;

S* élançant de son trône, il crie épouvanté,

Redoutant que Neptune, en déchirant la terre,

N'ouvre, aux yeux des humains et des dieux, le mystère m De ce sombre royaume, effroi même des dieux.

Les immortels luttant causaient ce bruit affreux. Phœbus contre Neptune avançait intrépide,

D'inévitables traits armant son arc splendide.

La rivale de Mars, c'est Minerve, aux yeux bleus. 70 Contre Junon, Diane, au pas impétueux,

Noble soeur de Phœbus, va combattre en personne.

L'ingénieux Hermès marche contre Latone.

Contre Vulcain, combat le Fleuve au vaste sein,

ippelé Xanthe aux cieux, Scamandre, au sol humain. 75 Ainsi dieux contre dieux s'engagent. Mais Achille

Veut surtout contre Hector porter sa course agite;

(l'est de son sang surtout qu'il veut rassasier

L'impitoyable Mars, l'invincible guerrier.

Phœbus, au fier Énée inspire le courage 80 D'aller braver Achille, au milieu du carnage ;

Il prend, pour l'aborder, les traits de Lycaon :

Et sous cette figure, ainsi parle Apollon : « Était-ce donc, Énée, une simple bravade,

» Lorsque tu promettais rux rois de la Troade

83 >» Qu'Achille un jour serait par toi seul combattu ? » Au fils du vieux Priam, Énée a répondu :

« Pourquoi me pousses-tu, malgré moi dans la lutte ?

» Contre Achille, je crains d'engager la dispute.

» Ce n'est pas aujourd'hui pour la première fois 90 » Que je connais sa main ; j'en ai secti le poids,

» Quand, de nos bœufs d'Ida ravissant la richesse,

» Il pilla Pédasos et la vaste Lyrnesse.

» Le ciel me fit alors échapper à son bras.

» Achille m'eût frappé, soutenu par Pallas, 95 » Qui toujours près de lui le garde et le protège,

» Et lui fit écraser et Troyen et Lélége.

» Personne ne saurait se risquer contre lui ;

» Il a toujours un dieu qui le met à l'abri.

» Mais j'essaierai pourtant et verrai, sans le craindre, ioo » Si mon trait peut enfin jusqu'à son corps atteindre.

» Si de moi, contre Achille un dieu prenait ce soin,

» Fût-il tout en airain, il ne me vaincrait point » Apollon lui répond : « Allons, sache aussi faire

» Pour les dieux immortels, ô héros, ta prière. 105 » Du roi des dieux, ta mère, Aphrodite, descend.

» Mais la mère d'Achille est d'un plus faible sang,

» Venant du Vieux des mers ; Vénus vient de Kronide.

» Mais toi, le fer en main, garde qu'il t'intimide

» Aux menaces qu'il va te faire, en sa fureur. »

110 Phœbusmet, par ces mots le courage en son cœur. Aux premiers rangs ainsi, marchait le fils d' Anchise. Mais Jnnon, aux bras blancs, ne s'était pas méprise, Le voyant sons F airain provoquer le héros; Pois aux dieux réunis, elle adressait ces mots :

us « Pesez bien tous les deux, Neptune et toi Minerve, » En vos coeurs si prudents, ce que le mien observe* » Dirigé par Phœbus et couvert de l'airain, » Énée a contre Achille osé lever la main. » Sachez le détourner de ce projet hostile ;

120 » Ou que quelqu'un de nous aille au secours d'Achille, » Pour lui communiquer d'invincibles ardeurs, » Sachant qu'il est aidé par les dieux les meilleurs, » Et que ceux qui de Troie avaient pris la défense, h Maintenant désarmés, restent dans l'impuissance.

125 » De T Olympe aujourd'hui nous sommes descendus, » Voulant soustraire Achille à des coups imprévus. » Plus tard, comme tout autre, il subira la chance » Que la Parque lui fit au jour de sa naissance. » Pourtant si l'un de nous ne vient pas l'avertir,

130 » Il pourrait craindre un dieu qu'il verrait survenir ; » Car les dieux rudement font sentir leur présence. »

Neptune lui répond, avec calme et prudence : « Ne t'inquiète pas, Junon, de ces soucis; » J'ai garde de pousser les dieux à ces conflits,

135 » Nous surtout, qui passons pour être plus terribles. » Asseyons-nous plutôt, et regardons paisibles » La bataille que vont commencer les humains. » Si le fier Apollon, si Mars en vient aux mains, » S'ils arrêtent Achille, à leurs pièges en butte,

140 » Nous irons nous aussi prendre part à la lutte ; » Et les forçant bientôt de s apaiser tous deux , » Nous les ramènerons parmi les autres dieux, » Pour que sous notre main chacun ainsi se range. » Neptune, alors des dieux emmène la phalange

U5 Vers le rempart d'Hercule, immense parapet, Que jadis les Troyens et Minerve avaient fait, Pour qu'Hercule échappât, si la bête inhumaine Sortait, le poursuivant, de la mer dans la plaine. Là, Neptune s'assied entouré par les dieux,

450 Qu'un nuage enveloppe en replis ténébreux. L'autre troupe des dieux, près de Callicolone, Sous toi, Phœbus, sous Mars, se rassemble et s'ordonne. Partagés en deux camps, ils demeurent assis ; Car commencer la guerre est craint des deux partis.

155 Placé sur un sommet, Jupiter les domine.

D'hommes et de chevaux, la plaine s'illumine Et s'emplit ; sous leurs pas, le sol retentissait. Un couple de héros entre tous s'avançait, Désireux de combattre en leur élan agile,

100 Le fils d'Ânchise, Énée, et le divin Achille. Énée, en menaçant, s'approchait le premier, Agitant son panache ; et de son bouclier, Il couvrait sa poitrine, en brandissant sa lance. D'une autre part Achille, encor plus fier s'avance.

165 Tel un lion, que traque un peuple de chasseurs, Les dédaigne d'abord, sans montrer ses fureurs; Mais si quelque chasseur le blesse avec courage, Ouvrant sa vaste gueule, il écume de rage, Et son grand cœur s'agite et gémit au dedans ;

no De sa queue, il flagelle et son ventre et ses flancs ; Il s'excite au combat, et fond, hagard et blême, Pour saisir une proie, ou pour tomber lui-même, Sous les adroites mains qui l'auront abattu ; Tel Achille animait son cœur et sa vertu

175 A marcher contre Énée, avant qu'il ne s'élance. Mais lorsque tous les deux ils furent à distance, Achille, le premier, lui parlait en disant :

« Énée, à quoi te sert de t' avancer autant ? » Penses-tu, quand ici tu montres cette audace,

180 » Conquérir de Priam et le trône et la place ? )> Quand bien même de moi tu serais le vainqueur, » Priam ne te ferait certes point cet honneur ; » Car il a des enfants, qu'il aime en père sage. » Crois-tu que les Troyens vont t' offrir en hommage

» » Quelque fertile champ pour prix de mon trépas ?

» Me tuer aisément, tu ne le penses pas 1

» Une autre fois déjà je t'ai frappé de crainte,

» Quand je ta surpris seul, gardant la vaste enceinte,

» T'en souviens-tu, des bœufe de l'Ida verdoyant. 90 » Tu ne te retournas pas même en t' enfuyant ;

» Tu courus à Lyrnesse, où j'ai mis le pillage,

» Conduit par Jupiter et Minerve, la sage.

» Captives, j'emmenai les femmes pour tribut ;

» Jupiter et les dieux firent seuls ton salut. 95 » Bannis donc aujourd'hui cette folle espérance.

» Tu peux, si tu le veux, fuir encor ma vengeance ;

» Va, perds-toi dans la foule avant l'instant fatal.

» C'est quand il est blessé que le fou sent son mal. » Énée a répondu : a N'espère point, Pélide, oo » M' effrayer par des mots comme un enfant timide.

» Tout aussi bien que toi, je puis, quand je le veux,

» Me servir à mon tour de mots injurieux.

» Nous savons tous les deux de quels parents nous sommes,

» Si nous nous reposons sur le récit des hommes ; 105 » Car jamais, toi ni moi, nous ne pûmes les voir.

» Tu naquis de Pelée, à ce qu'on croit savoir ;

» Et l'auguste Thétis, la nymphe, fut ta mère.

» Je me flatte pour moi qu Anchise fut mon père; /> Ma mère fut Vénus ; et je puis m'en vanter.

•242 ÎLIÀDË.

210 » Nos parents vont avoir un fils à regretter; » Car ce n'est point assez, je crois, de la parole, » Pour que nous nous tirions d'un combat si frivole. - » Je pourrais, si tu veux, poursuivant l'entretien, » Te dire mon berceau, que le monde sait bien.

215 » Enfant de Jupiter, Dardanus, notre ancêtre, » Fonda la Dardanie, avant que ne pût naître » Cette sainte Ilion , la cité des humains. n Ils habitaient l'Ida, que cultivaient leurs mains. » Érichthonius fut son fils, dont l'opulence

220 » À surpassé, dit-on, toute humaine puissance. » Il avait un haras de trois mille juments, » Que suivaient leurs poulains, superbes ornements. » Borée, au pâturage en les voyant si belles, » Se changeant en cheval, eut commerce avec elles ;

225 » Et chacune enfanta douze poulains ardents. » Elles couraient, volant dans les fertiles champs » Sur le bout des épis, sans en rompre les tiges ; » Elles couraient en mer, faisant mêmes prodiges, » Sur Técumeux sommet des vagues en fureur.

230 » Tros, d' Érichthonius devint le successeur; » Il eut trois nobles fils, son honneur et son aide : » Ilus, Assaracus, et le doux Ganymède, » Le plus beau des humains, qui fut fait parles dieux, » Du puissant Jupiter réchanson gracieux,

CHANT XX. Ut

» » Pour que le ciel jouit de sa beauté sublime.

» Laomédon fut fils d'Ilus, le magnanime;

» Il enfanta Tithon, le grand Priam, Lampus,

» Le fort lkétaon, l'aimable Clytius.

» Assaraque eut Capys, d'où vint mon père Anchise ; ►o » Priam eut pour enfant Hector, que chacun prise. » Voilà de quels parents je me dis descendu.

» Jupiter aux mortels accorde la vertu,

» Ou bien il la retire, au gré de sa puissance.

» Mais cessons de parler avec tant d'indolence, k5 » En demeurant en place entre les combattants.

h Si nous voulions tenir ces propos plus longtemps,

» Nous pourrions d'un vaisseau former la charge entière.

» La langue des mortels est menteuse et légère ;

» La parole s'envole et s'égare à tout vent ; \o » Ce qu'on a dit soi-même, à son tour on l'entend.

» Mais pourquoi restons-nous, en abaissant nos âmes,

» A nous injurier comme feraient des femmes,

» Qui, cédant au courroux qui leur brûle le cœur,

» S'en vont en pleine rue exhaler leur fureur, >5 » Disant vrai, disant faux, au gré de leur colère?

» Crois-tu donc par des mots me faire fuir la guerre,

» Même avant le combat? Mais allons, hâtons-nous

» D'éprouver notre lance et d'en montrer les coups. » En achevant ces mots, il lance un trait terrible ;

260 Le bouclier frappé mugit d'un bruit horrible.

Achille épouvantée de sa puissante main,

Lève le bouclier, redoutant que l'airain

N'ait été pénétré par la lance d'Énée,

Oubliant, l'insensé, dans son âme étonnée, 265 Qu'il ne se peut jamais que de divins présents

Aient rien à craindre aux coups des mortels impuissants.

Le trait ne peut percer le bouclier immense ;

L'or qu'avait mis le dieu retient la forte lance ;

Deux lames ont cédé; mais trois restaient en plein, 270 Sur les cinq que posa l'art savant de Vulcain,

Deux d'airain, deux de plomb ; une en or était jointe,

Qui rebroussa le dard et sa solide pointe.

Mais Achille, à son tour, jette un trait meurtrier ;

Et d'Énée, il atteint le large bouclier, 275 Tout à fait sur le bord, où le cuir, qui s'avance,

Offre, ainsi que l'airain, la moindre résistance.

Le dard du Pélion perce le cuir, l'airain,

Dont s'abritait Énée, en élevant la main.

Le javelot vibrant vase fixer en terre, 280 Clouant le bouclier et deux rangs de lanière.

Le guerrier, échappé de ce péril affreux,

Tremblant, laisse couler des larmes de ses yeux,

Tant le dard l'a frôlé. Mais Achille, invincible,

Bondit, Tépée en main, poussantun cri terrible.

ws Enée, en se baissant, saisit un roc pesant

Qu'à peine porteraient deux hommes d'à présent.

Le Troyen, à lui seul, de ses mains le ramasse,

Pour en frapper Achille et l'écraser sur place,

En lui brisant son casque ou son fort bouclier. >o Mais Achille eût d'abord immolé le guerrier,

Si Neptune, pour lui rempli de vigilance,

N'avait des autres dieux réveillé la prudence : u Eh quoi ! Laisserons-nous Énée ainsi mourir !

» Achille, sous ses coups va le faire périr. )5 » C'est Apollon qu'il a suivi de préférence,

» Dieu léger qui ne peut lui sauver l'existence.

» L'innocent paiera-t-il pour les fautes d'autrui ?

» Lui, qui par ses présents s'est toujours réjoui

» De plaire aux habitants de la voûte éternelle. do » Sauvons-le maintenant d'une atteinte mortelle,

» De peur de Jupiter, qu'irriterait sa mort ;

» Car il doit empêcher, d'après l'arrêt du Sort,

» Que du grand Dardanus la race ne périsse.

» Le puissant roi des dieux lui veut être propice os » Plus qu'à tous les enfants qu'il eut chez les humains.

» C'est contre Priam seul qu'il tourne ses desseins.

» Aux Troyens, à jamais doit commander Énée,

» Et des fils de ses fils la race fortunée. »

Junon, en l'entendant, lui répond en ces moto:

sio « Toi seul dois décider, ô souverain des Eaux, » Si tu défends Énée, ou si tu l'abandonnes » Aux coups mortels d'Achille, en cas que tu l'ordonnes. » Nous avons tous juré par des serments nombreux, » Pallas-Minerve et moi, parmi les autres dieux,

315 » Que nous ne sauverions jamais personne à Troie, » Fût-elle à l'incendie un jour livrée en proie. » Et quand même les Grecs y porteraient le feu. »

En entendant ces mots, Neptune hésite peu ; Et descendant du ciel, il vient d'un vol agile,

320 Au plus fort du combat, près d'Énée et d'Achille. Obscurcissant les yeux d'Achille meurtrier, Il arrache la lance au large bouclier Dont Énée abritait naguère sa personne, Et la rejette aux pieds d'Achille, qui s'étonne.

325 Puis soulevant du sol Énée au sein des airs, De sa main, il le fait échapper au travers Des chevaux, des soldats et de l'armée entière, Pour aller le cacher à la ligne dernière Où les vaillants Gaucons s'apprêtaient aux combats.

330 Là, Neptune aussitôt porte vers lui ses pas, Et Rapprochant, lui dit ces rapides paroles : •

« Quel dieu t'a donc contraint, par des conseils frivoles, » A risquer contre Achille un conflit dangereux ? » 11 est plus fort que toi, plus protégé des dieux.

15 » Évite-le toujours, de crainte qu'avant l'heure

» Tu n'ailles par sa main dans la sombre demeure.

» Mais quand le fier Achille aura trouvé la mort,

» Tu pourras, si tu veux, combattre le plus fort,

» Puisque nul autre Grec ne peut en rien te nuire, » to II le quitte, ayant dit ce qu'il avait à dire ;

Et puis, aux yeux d'Achille il rendait la clarté.

Le héros, qui regarde, en est tout irrité ;

Et se parlant, il dit à son cœur, qui s'indigne :

« Oh ciel ! Que voyons-nous ? Et quel miracle insigne I 15 » Ma lance est à mes pieds, et je n'aperçois plus

» Celui que j'ai visé de mes coups superflus.

» Les dieux ont pour Énée une rare clémence,

» Quoiqu'il parlât naguère avec grande jactance.

» Mais soit ! Il ne veut plus se mesurer à moi ; so » Car il a fui la mort bien volontiers, je croi.

» A la tête des Grecs, je m'en vais, dans la plaine,

» Contre d'autres Troyens me remettre en haleine. » Il dit ; et dans les rangs, il recommande aux siens :

« Il ne faut plus, amis, rester loin des Troyens ; 55 » Que chacun corps à corps montre ici son courage.

» Je ne puis, quoique fort, vaincre à moi seul leur rage,

» Ni lutter contre tous en ce conflit affreux.

» Non, Minerve, ni Mars, les plus braves des dieux,

» N'oseraient se jeter dans ce gouffre terrible.

sco » Pour moi, des pieds, des mains, je ferai mon possible, » Et sans me ménager, au plus épais des rangs. » Je crois que les Troyens ne seront pas contente* » Qui viendront à passer au rayon de ma lance. » Il dit. De son côté, le fier Hector s'avance,

365 Pour lutter contre Achille, et raminer les siens :

« Ne craignons pas Achille, ô valeureux Troyens ; » On peut braver les dieux d'une langue insolente ; » Mais le glaive est moins sûr ; car leur main est puissante. » Même Achille ne peut faire tout ce qu'il dit ;

S70 » Tantôt il tient parole, et parfois se dédit.

» Je m'en vais le combattre, eût-il des mains de flamme, n Eût-il des mains de flamme, et de l'airain dans l'âme. »

Il dit ; et les Troyens, en brandissant leurs dards, L'approuvent de leurs cris partis de toutes parts.

315 Mais Phœbus se tenait près d'Hector, l'homicide ; « Hector, ne t'en va point combattre avec Pélide; » Mais perds toi dans la foule, afin d'être soustrait, » Ou de près, ou de loin, à son glaive et son trait. » Hector, épouvanté de cette voix divine,

380 Au milieu des soldats se retire et s'incline. Mais Achille, volant au fort de l'action, Tue, en poussant des cris, d'abord Iphition, Dont la puissance était des peuples respectée, Et que Nais, la nymphe, enfanta d'Otryntée,

385 Dans la féconde Hyda, sur le Tmôle neigeux.

Le javelot fatal lui fend la tête en deux,

Au moment qu'au combat il s'élançait, agile ;

Il tombe avec fracas ; et Ton entend Achille :

« C'est ainsi que tu meurs, trop orgueilleux mortel, 390 » Triste fils d'Otryntée ! Et toi bien paternel

» Reste sans héritier, près du lac de Gygée,

» Sur l'Hyllus et l'Hermus, à la rive rongée. »

Les ombres de la mort, à ces mots, le couvraient ;

Et les chevaux des Grecs sous leurs pieds le foulaient* 395 Achille, peu d'instants jouit de sa défaite,

Et sur Démoléon, fils d' Anténor, se jette.

Il le frappe à la tempe, où le casque d'airain,

Percé de part en part, le couvre bien en vain.

La pointe a brisé l'os , et la rouge cervelle, 400 Dans le dedans du casque, en s' épanchant ruisselle.

Achille blesse ensuite, en plein milieu du dos,

Hippodamas, qui fuit en quittant ses chevaux.

Il tombe en gémissant, ainsi qu'une génisse,

Qu'à l'autel de Neptune on traine en sacrifice, 405 Mugit, et par ses cris charme le dieu des mers.

Il exhalait ainsi sa clameur dans les airs.

Achille ensuite atteint le jeune Polydore,

Que des combats Priam, son père, éloigne encore,

De ses fils le plus jeune, il est le plus chéri ;

4io Nul n'était à la course aussi léger que lui ; Il les devançait tous pour montrer sa vitesse, Comme un enfant, sans voir le destin qui le presse. Achille, aux pieds légers, Ta frappé dans le dos, Au point où la ceinture assemble ses anneaux,

415 Et forme en se serrant une double cuirasse. Le trait jusqu'au nombril traverse et le dépasse. Polydore, à genoux gémit ; et de ses mains, Les yeux tout obscurcis, soutient ses intestins. Mais Hector, en voyant Polydore, son frère,

420 Les mains teintes de sang et se roulant à terre, Les larmes dans les yeux, bondit vers le blessé, Et s est, sans reculer, sur Achille élancé, Glaive en main, tel qu'un feu. Mais Achille, à sa vue, Comme il court ! se disant en son âme éperdue :

425 c Le voilà donc celui qui m'a brisé le cœur, » Qui tua de sa main mon ami le meilleur ! >i Commençons sans tarder une lutte mortelle. » Regardant, furieux, Hector, qu'il interpelle : « Allons vite, et reçois la mort un peu plus tôt. »

430 Hector, sans s'émouvoir, lui répond à ce mot : « Crois-tu comme un enfant, m' effrayer en paroles ? » Je puis lancer aussi des menaces frivoles, » Achille, et me vanter, si je veux, comme toi. » Tu peux bien, je le sais, être plus fort que moi;

435 » C'est l'affaire des dieux, à qui je me confie.

» Tout en étant moins fort, je puis t'ôter la vie ;

» Tu vas voir si mon trait est sûr, ou ne l'est pas. » Il dit ; et sur le champ, le trait part. Mais Pallas,

En soufflant, loin d'Achille a détourné la lance, 440 Qui revient vers Hector et dans l'air se balance,

Retombant à ses pieds. Achille, en son courroux,

Vole pour l'immoler à l'instant sous ses coups,

Avec des cris affreux: Mais pour tromper sa rage,

Phœbus, prenant Hector, le couvre d'un nuage, 445 Chose facile aux dieux ! Achille, armé du fer,

Trois fois s'est élancé , trois fois a frappé l'air.

La quatrième fois, comme un démon terrible,

Il se jette, poussant une clameur horrible :

« Ah chien ! Tu fuis la mort, que tu vis de bien près ! 450 » C'est Phœbus- Apollon qui t'arrache âmes traits;

» Tu dois bien le prier lorsque tu vas en guerre !

» Mais si je te rejoins, je te couche par terre,

» Pour peu que quelque dieu me prête aussi son bras.

» Il est d'autres Troyens, qu'on ne manquera pas. » 455 Dryops, atteint au cou, sous Achille succombe ;

Et tout ensanglanté, devant ses pieds il tombe.

11 le laisse expirer, et dirige ses coups

Sur le grand Démouchos, qu'il blesse aux deux genoux,

Puis l'achevant du glaive, au trépas l'abandonne.

460 Sur les fils de Bias, Dardanus, Laogone, Il se rue et les fait descendre de leur char, Tuant l'un de l'épée, et l'autre de son dard. Puis Tros, fils d' Alastor, tout tremblant le supplie, Embrassant ses genoux, de lui laisser la vie,

465 Invoquant sa jeunesse, un âge égal au sien. L'insensé ne vent pas qu'il n'y peut gagner rien ! Achille est un héros sans pitié, sans tendresse ; Et pendant qu'à genoux l'infortuné le presse, Dans le foie, il lui plonge un glaive tout rougi.

470 Le sein du moribond d'un sang noir est rempli ; La nuit couvre ses yeux. Moulius, qui le veille, Est percé tout à coup de l'une à l'autre oreille ; Par le fer du héros, qui s'enfonce et ressort. Il immole Échéclus, jeune filsd'Agénor,

475 Le frappant de l'épée au milieu de la tête ;

Le glaive est chaud de sang ; et la mortqui s'apprête Le saisit, toute rouge, en son fatal destin. Deucalion ensuite, auprès du coude atteint, A les tendons rompus et la main traversée.

480 II reste appesanti, sans avoir la pensée

De fuir la mort qu'il voit. L'implacable héros Lui fait voler la tête et le casque en lambeaux ; La moelle au loin jaillit, pendant qu'il tombe à terre. Achille atteint Rhigmus, dontpiros est le père.

485 Et qui vint de la Thrace, au sol gras et fécond.

Le trait de part en part lui perce le poumon.

Areithoûs aussi, son serviteur fidèle,

Tombe du haut du char, d'une atteinte mortelle,

Au moment qu'il faisait reculer ses coursiers. 490 Tel aux ravins d'un mont, en de sombres sentiers,

Le feu vient à brûler une forêt immense ;

Le vent, soufflant la flamme, accroît sa violence ;

Ainsi frappait Achille , en démon frémissant.

Partout, du sang des morts le sol est ruisselant. 495 Tels deux taureaux puissants, qu'avec soin on attelle,

Vont broyer le grain blanc dans une aire nouvelle ;

Le travail est aisé sous les pieds des taureaux ;

Tels d'Achille, en fureur, les immortels chevaux

Broyaient les morts, les dards ; et les essieux rapides, 500 Et les jantes du char, étaient toutes livides

Du sang qui jaillissait sous les pas des coursiers.

Mais lui, veut conquérir la gloire des guerriers,

En se souillant les mains de ce carnage horrible.

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