‹ L'Iliade d'HomèreChapitre 40 sur 89 · LES FUNÉRAILLES DE PATROCLE · texte numérisé non relu

LES FUNÉRAILLES DE PATROCLE

Lamentations d'Achille et des Myrmidons sur le corps de Patroole; repas funèbre donné par Achille à ses troupes (1—36). Les principaux chefs viennent chercher Achille et le conduisent à la tente d'Agamemnon ; courte entrevue ; ordre pour les funérailles de Patrocle ; repas funèbre des rois (35—58). Sommeil d'Achille; Patrocle lui apparaît en songe ; entretien des deux amis ; désespoir d'Achille à son réveil ; il envoie ses soldats chercher le bois nécessaire dans les montagnes voisines ; cérémonie funèbre en l'honneur de Patrocle ; Achille coupe sa chevelure sur le bûcher de son ami et la dépose entre les mains du cadavre ; on immole quatre chevaux et deux chiens de Patrocle ; Achille égorge les douze jeunes Troyens, et il met le feu au bûcher ; ses imprécations (59—183). Les Vents, appelés par Iris, viennent souffleries flammes (18Zi — 230). Achille fait éteindre le feu et recueille les os de Patrocle, auxquels les siens seront plus tard réunis (231—257). Achille propose à l'armée des jeux funéraires; prix de la course des chars ; concurrents au nombre de cinq ; conseils de Nestor à Antiloque ; péripéties de la course; querelle d'Idomenée et d'Ajax, apaisée par Achille; Diomède vainqueur; partage du prix ; discussion d'Antiloque et de Ménélas; politesse d'Achille pour Nestor (258—650). Prix du pugilat; Êpéos et Euryale (651—699)). Prix de la lutte corps à corps; Ajax fils de Télamon et Ulysse; victoire incertaine d'Ulysse (700—739). Prix de la course; Ajax filsd'Oïlée, Ulysse, Antiloque; victoire d'Ulysse (740-797). Prix du combat à l'épée; Ajax, fils de Télamon, et Diomède; l'armée fait cesser le duel (798-825). Prix du disque; prix de l'arc, gagné par Mérion; prix du javelot adjugé à Agamemnon; fin des jeux (826— 897).

Ainsi Troie est en pleurs. Les Grecs aussi s'en vont Regagner leurs vaisseaux et le large Hellespont ;

Ils se sont dispersés, chacun sur son navire.

Achille aux Myrmidons défend qu'on se retire ; 5 II s'adresse en ces mots à ses braves amis ;

« Valeureux Myrmidons, mes compagnons choisis,

» A vos chars, tels qu'ils sont, laissez vos attelages ;

» A Patrocle expiré nous devons nos hommages,

» Montés sur nos chevaux ; car des morts c'est l'honneur. io » Puis, lorsque nous aurons calmé notre douleur,

» Nous les détèlerons, et souperons ensuite ! » Tous imitent Achille, en pleurant à sa suite.

Sur leurs chars près du corps, ils font jusqu'à trois tours ;

Et Thétis de leurs pleurs excite encor le cours. 15 Les armes et le sable étaient trempés de larmes,

Tant ils regrettaient tous ce maître des alarmes ?

Mais d'Achille surtout éclate le chagrin.

Au sein de son ami, posant sa forte main :

« Cher Patrocle, aux Enfers, entends notre tristesse ; 20 » En tout ce que j'ai dit je te tiendrai promesse :

» Je vais donner Hector à dévorer aux chiens.

* Pour toi, j'immolerai douze jeunes Troyens,

» Mourant pour consoler ta cendre glorieuse. » 11 dit, et va flétrir d'une vengeance affreuse 25 Hector, qu'il a traîné près Patrocle et son lit.

Cependant les soldats se désarment sans bruit ;

Chacun va dételer sa monture rapide.

Puis, ils viennent nombreux aux tentes d'Éacide,

Qui leur offre un repas funèbre et fastueux. 30 Le fer vient d'égorger des centaines de bœufs ;

Les timides brebis et les chèvres bêlantes,

Les porcs aux blanches dents, aux graisses succulentes,

Sont au feu de Vulcain étendus, rôtissants ;

Et tout autour du corps le sang coule à torrents. 35 Cependant tous les rois, formant leur assemblée,

Vers Atride ont conduit le fils du grand Pelée,

En tâchant de calmer Bon cœur exaspéré.

Quand aux tentes d' Atride il est enfin entré,

Le roi dit aux hérauts, aux voix retentissantes, 4oDe placer un trépied sur les flammes ardentes,

Pour qu'Achille lavât son sanglant vêtement.

Mais le héros refuse, et prête ce serment : « J'atteste Jupiter et sa toute puissance !

» Ma tête n'aura pas d'un bain la jouissance, ►5 » Tant que je n'aurai pas offert à ce cher mort,

» Son bûcher, mes cheveux ; car nul chagrin plus fort

» Ne pourra me frapper durant toute ma vie.

» Mais prenons le repas auquel on vous convie.

» Atride, dès le jour, ordonne de chercher ;o h Tout le bois des forêts nécessaire au bûcher,

» Pour que Patrocle en paix aille aux sombres ténèbres,

» Consumé sous nos yeux dans les flammes funèbres ;

» Et pour que nos soldats reprennent leurs travaux. » 11 disait, et chacun obéit à ces mots. 55 Au funèbre repas, de se rendre on s'empresse;

Et tous y satisfont l'appétit qui les presse.

Quand ils ont apaisé la soif avec la faim,

Pour dormir sous la tente, on se retire enfin. Achille cependant, sur le bruyant rivage, co iMarche et pleure, suivi d'un nombreux entourage.

Se couchant près du bord, au murmure de3 flots,

11 console son cœur en cherchant le repos ;

Car il a fatigué longtemps son corps agile,

En poursuivant Hector sous les murs de la ville. 65 L'âme du doux Patrocle en son rêve s'offrait,

Présentant ses beaux yeux, et son front, trait pour trait,

Sa voix, ses vêtements, et sa taille bien faite.

11 lui parle, et lui dit, en planant sur sa tête ; « En m' oubliant, Achille, ainsi ton œil s'endort! ;o » Si tu m'aimas vivant, tu me négliges mort.

» Qu'on m'enterre au plus tôt, pour que j'entre aux royaum

n Que m'ont fermé Pluton, les âmes, les fantômes,

» M' interdisant le fleuve et leur société.

» J'erre autour du palais par Pluton habité. 75 Donne ta main ; jamais tu ne verras mon âme

» Quand une fois mon corps sera mis dans la flamme.

» Vivants, nous n'aurons plus, seuls et sans nos amis,

» Ces entretiens si doux à nos cœurs tant unis ;

» Car je subis l'arrêt, porté dès ma naissance. 80 )> Et toi, tu vas aussi succomber sans défense,

» Sous les murs d'Ilion, Achille, égal aux dieux.

» Mais je te le dirai ; daigne exaucer mes vœux :

» Achille, qu'au tombeau nos cendres soient unies,

» Comme dans vos palais l'avaient été nos vies, 85 » Quand mon père inquiet me conduisit chez vous.

)> Le fils d' Amphidamas était mort sous mes coups ;

» J'étais enfant alors ; ma douleur fut cruelle ;

» C'est au jeu d'osselets que survint la querelle.

» Ton père, en m' accueillant dans sa noble maison, 90 » Et m' élevant chez lui, me fit ton compagnon.

» Ainsi, n'ayons tous deux qu'une urne funéraire,

» Dans le beau vase d'or que t'a donné ta mère. » A ces mots de Patrocle, Achille a répondu :

« 0 déplorable ami, vers moi pourquoi viens-tu ? 95 » Que peux-tu désirer ? Et quelle est ta prière ?

» Dis-moi ce que tu veux ; et je saurai le faire.

» Embrassons-nous ici, ne fût-ce qu'un instant,

» Pour apaiser du moins un chagrin si cuisant. » Il dit, et tend les braa vers cette ombre chérie, îoo Qui, frémissant, sous terre est vite évanouie,

Ainsi qu'une fumée ; et le triste héros,

Éveillé, bat ses mains, en prononçant ces mots :

il -21

<c Hélas ! S'il reste encor de nous un vain fantôme,

» Notre cœur ne vit plus dans le sombre royaume. 105 » Le malheureux Patrocle à mes yeux s'est montré,

» Durant toute la nuit, gémissant, éploré;

» 11 m'a parlé longtemps ; c'était tout son visage. » Alors les Myrmidons gémissent davantage ,

Tous, autour du cadavre, épanchant leur chagrin ; 110 Ils sanglotaient encor quand l'aurore revint. Sur les actifs mulets, Agamemnon ordonne

D'aller chercher le bois, qui sur les monts foisonne.

Le brave Mérion presse leur nombreux train.

On part, ayant la hache et des cordes en main, us Les mulets les premiers en ordre vont sans peine ;

On monte, et l'on descend ; tantôt on marche en plaine.

Mais quand, aux flancs d'Ida les Grecs sont parvenus,

Ils font avec l'airain tomber les bois touffus ;

On entend de partout les arbres qui s'écroulent ; 120 On les ébranche alors, et les mulets les roulent.

Ils sont au sol uni pressés de revenir ;

Et les épais fourrés n'ont pu les retenir.

Le brave Mérion, excitant sa cohorte,

A voulu que tout homme ait un tronc qu'il rapporte. 425 Arrivés à l'endroit par Achille choisi

Du tombeau qu'il fera pour Patrocle et pour lui,

Ils entassent du bois la masse accumulée ;

L'armée assise autour, y demeure assemblée.

Achille, aux siens prescrit les vêtements guerriers ; 130 Chacun, ceignant l'armure, attelle ses coursiers.

A marcher à sa voix, aussitôt Ton s'apprête.

Les Myrmidons armés, les chars prennent la tête ;

D'innombrables piétons, les chevaux sont suivis.

Patrocle était porté par ses tristes amis. 135 Tous ils avaient sur lui coupé leur chevelure ;

Achille a dans ses mains la tête noble et pure,

Qu'il soutient, désolé de perdre un tel ami. Quand on atteint le lieu pour le bûcher choisi,

On dépose le corps près du bois mis en pile. no Puis un nouveau penser s'éveille au cœur d'Achille.

Derrière le bûcher, coupant ses blonds cheveux,

Qu'au Sperchius jadis ont destinés ses vœux ,

Il regarde les flots, et dit avec tristesse : « Pelée, 6 Sperchius, t'exprima la promesse 145 » Que son fils te ferait, à son retour heureux,

» Avec une hécatombe, un don de ses cheveux.

» Je devais, sur l'autel, à ta source naissante,

)> T' offrir cinquante agneaux, dans la plaine odorante.

*> Mais les vœux du vieillard par toi furent déçus ; 150 » Et comme en mon pays je ne reviendrai plus,

» Ma chevelure est due à l'ami queje pleure. »

Dans les mains du cadavre, il la pose sur l'heure.

L'armée, à cet aspect, gémit dans tous les rangs ;

Et le soir les aurait trouvés encor pleurants, 155 Si le héros n'eût dit au magnanime Àtride : h Les Grecs obéiront à ta voix qui les guide ;

» Àtride, ordonne-leur de cesser leur chagrin ;

» Qu'on quitte le bûcher, et qu'on aille au festin.

» Aux amis seuls il faut que tout ce soin revienne ; 160 » Les chefs, autour de moi, partageront ma peine. » 11 dit ; Àgamemnon, en entendant ces mots,

Fait disperser la foule, au loin sur les vaisseaux.

Le bois qu'on accumule occupe un vaste espace,

Et Ton donne au bûcher cent pieds sur chaque face. 165 Au haut du monument, le corps est mis par eux ;

On égorge en avant les moutons et les bœufs ;

Achille en prend la graisse ; et des pieds à la tête , x II enduit le cadavre exposé sur le faîte.

Toute la chair sanglante est placée au-dessous. 170 II y joint des tonneaux d'huile et de gras saindoux,

Qu'on appuie au cercueil ; puis il ajoute au môle

Quatre noble coursiers, qu'à regret il immole.

Patrocle avait neuf chiens, fidèles commensaux ;

On en égorge deux, qu'on dépèce en morceaux. 175 Achille égorge aussi, pour honorer la tombe,

Douze jeunes Troyens ! Odieuse hécatombe î

Il déchaîne du feu l'indomptable fureur,

Et nommant son ami, lui dit en sa douleur : « Salut à toi, Patrocle, en ta sombre demeure ; 180 » Ce que je t'ai promis, je le tiens à cette heure :

» Le feu brûle avec toi douze fils de Troyens ;

a Hector, au lieu du feu, sera mangé des chiens ;

» Je ne le rendrai point à Priam, son vieux père. » Mais les chiens épargnaient Hector couché sur terre ; 185 Car Vénus, nuit et jour, à leurs dents le soustrait.

Le corps, que d'ambroisie et d'huile elle couvrait,

N'a pas, quoique traîné, reçu le moindre outrage.

Du haut des cieux, Phœbus l'entourait d'un nuage,

Qui le touche et recouvre un espace pareil, 490 De peur que les rayons trop ardents du soleil

N'enlevassent aux chairs toute leur consistance. Mais le feu ne prend pas au bûcher trop immense.

Achille alors conçoit des pensers différents ;

S' éloignant du bûcher, il invoque deux vents, 195 Borée avec Zéphyre; et pour qu'ils soient propices ,

Avec sa coupe d'or, leur fait des sacrifices,

Les priant d'enflammer les funèbres apprêts,

Et de brûler le mort et le bois des forêts.

Iris reporte aux Vents les souhaits qu'il soupire. 200 Ils étaient rassemblés au palais de Zéphyre,

Qui leur donne un festin. Iris, en arrivant,

S'arrête au seuil ; et tous, aussitôt se levant,

Vont vers elle, en tâchant d'attirer la déesse.

Mais Iris refusant, à leur foule s'adresse : 205 « Non ; je m'en vais, passant l'Océan écumeux,

» Au sol d'Ethiopie ; on y prépare aux dieux

» Le festin, où des miens je dois être entourée.

ii Mais Achille demande à Zéphyre, à Borée,

» En retour promettant des présents solennels, 210 » D'enflammer le bûcher et les tristes autels

» De Patrocle, pleuré par les fils de la Grèce. » Ainsi parlait Iris; et chacun (feux s'empresse,

Avec un bruit divin, de chasser les vapeurs.

Ils ont bientôt des mers soulevé les fureurs, 215 Par leur souffle sonore ; et se rendant à Troie,

Us allument le feu du bûcher qui flamboie ;

Us sifflent au brasier durant toute la nuit.

Achille, non plus qu'eux, ne prend aucun répit;

La coupe d'or en main, puisant dans le cratère 220 Le vin vieux, qu'il répand, pour en baigner la terre,

Il appelle Patrocle et son âme à grands cris.

Tel un père qui vient de marier son fils,

Le voit mourir soudain et le brûle lui-même ;

Tel Achille s'adresse au tendre ami qu'il aime,

225 Marchant près du bûcher et poussant des sanglots. Mais lorsque du matin l'étoile, sur les flots, A précédé l'Aurore, au voile jaune et rose,

La flamme du brasier s'affaisse et se repose.

A retourner chez soi, tous les Vents s'empressaient, 230 Par T Océan de Thrace, où les flots bondissaient.

Achille, fatigué, s'est couché sur la terre,

Goûtant, près du bûcher, le sommeil nécessaire.

Mais on va chez Atride, et les pas des héros

Tirent, en résonnant, Achille du repos.

235 II se lève, et debout, aux guerriers il s'adresse ; « Atrides, et vous chefs vénérés de la Grèce,

» D'abord avec du vin éteignons le brasier,

» Partout où de la flamme a brûlé le foyer.

» Puis recueillons les os du fils de Ménœcée ; 240 » Nous les reconnaîtrons ; sa dépouille est placée

» Au milieu du bûcher; les hommes, les chevaux,

» Furent posés au bord pêle-mêle en monceaux.

» Mettons les os dans l'urne, et que ce soit sa tombe,

» Jusqu'au jour où moi-même, aux enfers, je succombe ; 245 » Car je veux mon tombeau simple comme le sien,

» Sans ornement, sans luxe, et selon qu'il convient.

» Ceux qui me survivront, sur la flotte rapide,

» Verront s'il en faut un quelque jour plus splendide. » A ses ordres, chacun s'approche du brasier, 250 D'abord, avec du vin on éteint le foyer ;

La cendre détachée en tombant s'amoncelle.

Ils recueillent les os du compagnon fidèle,

Les entourant de graisse au fond de l'urne d'or.

D'un voile, dans la tente, on couvre l'urne encor. 255 Tout autour du bûcher, on relève la terre,

Du monument futur assise funéraire.

Quand tout est fait, chacun s'en va silencieux. Mais pour l'armée, Achille a préparé des jeux.

Il tire des vaisseaux des présents magnifiques, 260 Chevaux, mulets, taureaux, coupes, trépieds antiques,

Des femmes et du fer, trésors qu'il a conquis. Pour la course des chars, d'abord il offre un prix :

Pour le vainqueur, la femme, ouvrière aux mains sûres,

Plus un trépied anse, tenant vingt-deux mesures. 65 Le second doit gagner la jument de six ans,

Indomptée, et portant un mulet dans ses flancs.

Le troisième obtiendra la superbe chaudière

Qui n'a pas vu le feu, blanche encor toute entière.

Deux talents d'or seront le quatrième enjeu : 270 Le cinquième, un bassin qui ne va pas au feu.

Achille, se levant, à tous les chefs s'adresse :

« Atrides, et vous tous, nobles fils de la Grèce,

» C'est pour les chars légers que sont offerts ces prix.

» Si pour toute autre mort nous étions réunis, 275 » J'aurais le premier prix, rapporté dans ma tente ;

» On connaît mes coursiers et leur ardeur brûlante ;

» Immortels tous les deux, Neptune les remit

» A Pelée ; et son fils maintenant les conduit.

)> Mais, mes coursiers et moi, nous quittons la carrière ; 280 » Il est mort l'écuyer qui les soignait naguère,

» Et qui d'huile souvent enduisait leur beau crin,

» Quand il les ramenait tout trempés par le bain.

» Ils sont à le pleurer, dans leur douleur poignante,

» Laissant traîner au sol leur crinière flottante. 285 » Vous autres, fiers aussi de vos chars, vos chevaux,

» Disputez-vous les prix en généreux rivaux. » De nombreux concurrents s'avancent pêle-mêle.

Mais au milieu de tous, le premier c'est Eumèle,

D'Admète fils chéri, fameux par ses haras. 290 Puis Diomède accourt le second sur ses pas,

Amenant les coursiers qu'il prit au fier Énée,

Dont Phœbus en ce jour sauva la destinée.

C'est le blond Ménélas qui se montre après eux,

Conduisant à son char deux coursiers vigoureux ; 295 Podarge est à lui-même ; Aithée est à son frère,

Jument qu'Échépolos lui donna pour lui plaire,

Afin de s'épargner de le suivre aux combats ;

Loin d'Ilion, il reste en ses puissants états,

Sicyone, où le ciel assura sa richesse. 300 Aithée est sous le joug, brûlante de vitesse.

Un quatrième s'offre à disputer le sort,

Antiloque, le fils du sage et vieux Nestor.

Ses coursiers de Pylos marchent dans la carrière ;

Le jeune homme s'avance ; et près de lui, son père 305 Lui donne des conseils, que docile il entend : « Neptune et Jupiter, mon fils, certainement

» T'aiment et t'ont montré cet art si difficile.

y» Je ne veux pas t'offrir de leçon inutile.

» Tu connais les dangers qui terminent ce jeu. 310 » Tes chevaux sont bien lourds, et je les crains un peu.

» Mais si d'autres vont mieux, leurs maîtres, je puis dire,

» Ne sont pas plus que toi savants à les conduire.

» Sache employer, mon cher, ton sens, et tes esprits,

» Et ne néglige rien pour remporter le prix. 315 >i Au charpentier, l'esprit vaut mieux que violence ;

» C'est l'esprit du pilote, en l'Océan immense,

» Qui conduit le navire à rencontre du vent ;

» Par l'esprit, l'écuyer bat son rival souvent.

» L'un, fier de ses chevaux et de son char qui glisse, 320 » Les laisse imprudemment s'égarer dans la lice,

>» Volant à l'aventure, et sans les retenir.

» Mais de chevaux moins bons, on peut se mieux servir;

» Les yeux toujours au but, on le voit, on le presse ;

» De chevaux bien conduits on double la vitesse ; 325 » On les tient dans la main ; on surveille un rival. » Mais je dois t' expliquer ce qu'est le but final ;

» C'est un tronc, sur le sol s' élevant d'une orgye,

» Ou de chêne ou d'ormeau, qu'a respecté la pluie.

» Deux blocs de pierre blanche aux deux côtés sont mis, 30 » Resserrant le chemin sur les sables unis.

» C'est peut-être un tombeau consacré par la Parque ;

» Des hommes d'autrefois, c'est peut-être une marque.

» Voilà le but qu'Achille a maintenant choisi.

» Approche bien ton char et tes chevaux aussi ; 35 » Mais à gauche incliné d'une façon adroite,

» Rends doucement la main à ton cheval de droite,

» L'animant de la voix et le piquant un peu.

» Que ton cheval de gauche aille tout près du pieu ;

» Ton char peut le raser d'une jante légère, to » Mais surtout garde-toi de toucher à la pierre,

» De peur d'y fracasser ton char et les chevaux,

» Grande honte pour toi, plaisir pour tes rivaux.

» Mon fils, pense au chemin que ton père te trace ;

» Si tu doubles le but, si ton char le dépasse, 15 » Nul n'ira devant toi plus savant ni plus prompt,

» D' Adraste menât-il le divin Arion,

» D'une race immortelle; eût-il même en partage

» Ceux de Laomédon, nourris sur ce rivage. » Nestor, fils de Nélée, alors alla s'asseoir, 50 Ayant dit à son fils tout ce qu'il doit savoir.

Mérion, le cinquième, a des coursiers moins dignes.

Les héros, sur leurs chars, donnent chacun leurs signes.

Achille les agite, et le premier qui sort

Est celui d' Antiloque, enfant du vieux Nestor ; 355 Le sort désigne ensuite Eumèle, et puis Atride ;

Mérion vient après ; le dernier est Tydide,

Le plus fort, le plus brave à conduire un cheval.

Ils sont en ligne ; Achille indique le signal,

Qu'on voit de loin aux champs. Au bout de la carrière, 360 II fait placer Phœnix, vieil ami de son père,

Pour juger de la course et dire le vrai prix.

Tous, le fouet à la main, ensemble ils sont partis,

Animant leurs coursiers, de la voix, de la rêne.

En leur course rapide, ils dévorent la plaine, 365 S' éloignant des vaisseaux. La poussière montant

Plane comme un nuage, ou comme un ouragan.

Le vent, des fiers chevaux fait flotter la crinière.

Les chars rasent tantôt le niveau de la terre ;

Ou bondissent parfois. Les rivaux se tenant 370 Solides sur leur siège, et le cœur palpitant,

Vers le but par leurs cris poussent leurs attelages,

Qui, dans des flots poudreux, volent loin des rivages. Quand, du but vers la mer chacun doit revenir,

C'est là qu'il faut montrer sa force à bien courir ; 375 Car le vol des chevaux prend une ardeur nouvelle.

Les plus légers de tous sont les coursiers d' Eumèle.

Par derrière, à deux pas, Diomède a les siens,

Chevaux entiers de Tros, regrettés des Troyens.

Sur le char, on dirait qu'ils vont monter sans peine, so Et T épaule d'Eumèle est chaude à leur haleine ;

Car leur tête est sur lui. Tydide eût dépassé

Son rival, ou le prix eût été balancé,

Si Phœbus, irrité contre le fier Tydide,

N'avait fait de sa main tomber le fouet splendide. 85 Diomède pleurait, voyant à tous moments

L'avantage gagné par les belles juments,

Et lui privé du fouet, perdant de sa vitesse.

Minerve, d'Apollon a découvert l'adresse;

Elle accourt sur le champ à l'aide du héros, jo Et, lui rendant le fouet, ranime ses chevaux.

Puis allant courroucée auprès du fils d' Admète,

Du timon de son char elle brise le faîte,

Que traîne sur le sol l'attelage indompté.

Eumèle, de son char tombe précipité ; )5 De la bouche saignant, du nez, des mains poudreuses,

Il reçoit au sourcil des blessures nombreuses.

Il demeure sans voix, et les yeux tout en pleurs.

Se détournant un peu, Tydide, en ses ardeurs,

Prend une énorme avance ; et près de lui, Minerve oe Pousse encor ses chevaux, qu'au prix elle réserve.

Ménélas n'est pas loin, redoublant son effort.

Puis Antiloque crie aux coursiers de Nestor :

«■ Allez donc ! Redoublez votre course rapide !

» Si nous ne pouvons pas lutter contre Tydide, 4os » Dont Minerve elle-même anime les chevaux,

h Accroissant leur vitesse, et l'honneur du héros,

» Au moins de Ménélas, rejoignons l'attelage.

» Aithée, une jument, nous vaincre I Quel outrage !

» Vous valez cent fois mieux ; et vous seriez vaincus ! 4io » Je dis, et ne fais point de serments superflus :

» Nestor ne voulant plus vous donner la pâture,

» Va vous faire mourir d'une horrible torture,

» Si nous ne remportons que le dernier des prix ;

» Redoublez donc d'efforts ; reprenez vos esprits. 415 » Quant à moi, je m'en vais, appliquant ma science,

» Prendre ce raccourci, sans faire d'imprudence ! » A sa voix en courroux, les chevaux tout tremblants

Vont avec plus d'ardeur durant quelques instants.

Antiloque aperçoit la route rétrécie ; 420 C/est un creux qu'en hiver avait formé la pluie,

Défonçant le chemin, où déjà Ménélas,

Vole, en craignant un choc qu'il n'évitera pas.

Antiloque, qui met son char hors de la voie,

Rivalisant d'ardeur, près de lui se déploie. 425 Ménélas, effrayé, dit ces rapides mots :

« Sois prudent, Antiloque, et retiens tes chevaux.

» On est au défilé ; tu passeras ensuite ;

» Ne nous perds pas tous deux par un choc, que j'évite ! » Au fougueux Antiloque, ainsi dit Ménélas. îo Mais son rival s'emporte, et ne l'écoute pas.

Autant un disque peut parcourir de distance,

Quand, essayant sa force, un jeune homme le lance,

Les cavales d' Atride sont en arrière autant.

Lui-même Ménélas les retient, redoutant, 55 Que, dans l'étroit chemin, heurtant leurs attelages,

Ils fassent à leurs chars tous les deux grands dommages,

Et qu'eux-mêmes sur terre ils ne tombent meurtris.

Ménélas, indigné, l'interpelle à grands cris :

« Antiloque, a-t-on vu quelqu'un de plus funeste ? to » Va toujours ; mais les Grecs te blâmeront de reste !

» Tu n'auras pas le prix sans prêter de serment ! » Il parle à ses coursiers et les pousse ardemment :

« Ne vous arrêtez pas, malgré votre tristesse.

» Us valent moins que vous ; car ils sont sans jeunesse ; ^5 » Ils manqueront plus tôt de jarrets et de pieds. »> Ses chevaux, courant mieux, par sa voix effrayés,

Ont beaucoup regagné, quoiqu'en étant derrière.

Tous les Grecs réunis regardaient la carrière,

Où, couverts de sueur, luttaient les cinq rivaux. 50 Mais celui qui d'abord aperçut les chevaux,

Ce fut Idoménée. Au haut d'une éminence ,

Il entendit la voix du cocher à distance ;

Puis il vit le cheval qui courait le premier.

Il portait à son front, roux sur le corps entier, 455 Un croissant arrondi comme une lune blanche ;

Et le roi dit aux Grecs, vers lesquels il se penche : « Mes amis, chefs des Grecs, tous assemblés ici,

» Vois-je seul les chevaux ? Les voyez-vous aussi ?

» Ce sont d'autres coursiers que les fines cavales ; 460 » C'est un autre écuyer. Mais étant sans rivales,

» Un malheur, je le crains, leur doit être advenu.

» C'est elles qu'à l'instant je voyais près du but ;

» Mais je ne les vois plus, quoiqu au loin sur les plaines

» Mes regards puissent voir jusqu'aux maisons Troyennes. 465 » Aux mains de l' écuyer, la guide a dû faillir ;

» Il a manqué le but, qu'il n'aura pu franchir;

» Lui-même il est tombé, brisant son char fragile,

» Et lâchant ses juments en leur fougue inutile.

» Vous aussi regardez ; car je ne vois pas bien. 470 » Mais je crois reconnaître un homme Étolien,

» Un des princes des Grecs ; et selon mon idée,

» C'est bien là Diomède, enfant du grand Tydée. »

Ajax, fils d'Oïlée, aigrement lui répond : « D'où vient qu'Idoménée à parler est si prompt ? i7o » Les juments ont toujours conservé l'avantage.

» Tu n'es point parmi nous ou plus jeune ou plus sage ;

» Et tu n'as pas non plus des regards plus perçants.

» Pourtant tu tiens toujours tes propos fatigants,

» Quand bien d'autres que toi méritent préférence. 480 » Oui, les juments d'Eu mêle ont gardé leur avance ;

» Et je le vois lui-même ayant la rêne en main. » Mais le roi des Cretois lui répondait soudain :

« Ajax, grand disputeur ! C'est ton seul avantage ;

» Ton esprit n'est d'ailleurs ni bienveillant ni sage. 485 » Si tu veux parier trépied d'or ou bassin,

» Nous prendrons pour arbitre Atride-Souverain.

» En payant, tu verras si ce sont les cavales. »

Ajax, non moins bouillant, sent des ardeurs égales;

Il se lève, apprêtant des mots injurieux, 490 Et la dispute allait s'envenimer entr'eux,

Quand Achille, debout, tous deux les interpelle : « Apaisez maintenant cette vaine querelle,

» Ajax, Idoménée ; elle ne convient pas.

» Vous blâmeriez vous-même en d'autres ces débats. 495 » Regardons tous en paix les chevaux dans la lice ;

» Ici, dans un instant on peut faire justice ;

» Car ils vont arriver, et nous connaîtrons tous

» Qui perdit, qui gagna, sans nous mettre en courroux. » 11 dit ; au même instant, apparaissait Tydide, 500 Frappant à coups pressés l'attelage rapide,

Qui dévorait l'espace, en volant dans les airs.

De poudre, eux et leur maître, ils étaient tout couverts.

Le char, étincelant d'or, d'étain, sa bordure, Derrière les chevaux, va de la même allure,

505 Laissant à peine au sol un sillon effacé, Dans le fougueux élan dont il était lancé. Tydide est arrivé. Ses coursiers tout en nage Ont des flots de sueur, dont s'humecte la plage. A terre, il a sauté du haut du char brillant,

510 Rattachant sur le joug son fouet, tout ruisselant. Sthénélus a bondi sur le prix qu'il réclame, Et donne à ses amis le trépied et la femme, Dételant de sa main les coursiers pleins d'ardeur. Antiloque le suit, de Ménélas vainqueur,

515 Non par rapidité, mais bien par artifice. Atride sur ses pas arrivait dans la lice. Autant un fier cheval par son maître mené Se tient près de la roue, au char par lui traîné, Quand les crins de sa queue y touchent par derrière ;

520 Entre le char et lui la place est bien légère ; Il n'a que ce qu'il faut pour mouvoir ses jarrets ; Tout autant Ménélas d' Antiloque était près. Quoiqu'il en fût d'abord, comme à deux jets de disque, 11 l'aurait rattrapé bientôt sans trop de risque,

525 Tant la jument Aithée avait montré d'ardeur ; Si la course eût été d'un peu plus de longueur, Sans contestation il l'eût passé bien vite.

CHANT XXIH. 339

L'ami du roi Cretois, Mérion vient ensuite ;

Loin comme un jet de lance, il suivait Ménélas. 530 Ses coursiers aux beaux crins, trop lourds, ne marchaient pas ;

Et pour conduire un char, sa main n'était pas faite.

Mais le dernier de tous était le fils d'Àdmète,

Avec son char rompu, qu'il conduisait à pied.

En le voyant tout triste, Achille en prend pitié, 535 Et s' adressant aux Grecs, dit ce mot favorable : « Eumèle, mes amis, est un homme admirable ;

» Qu'il ait le second prix, bien qu'il soit le dernier ;

» Et le vaillant Tydide obtiendra le premier. » Tous les Grecs approuvaient la parole royale, 540 Et l'on allait donner au second la cavale,

Quand le jeune Antiloque, en s' avançant tout droit,

S'élance vers Achille, et réclame son droit :

« Noble Achille, de toi, j'aurai bien à me plaindre,

» Si, m' enlevant le prix, tu prétends me contraindre. 545 » Briser char et chevaux, c'est un échec cruel ;

» Mais l'excellent Eumèle eût dû prier le ciel,

» Qui ne l'eût pas laissé le dernier dans la lutte.

» Toi, si tu l'aimes tant, si ton cœur plaint sa chute,

» Choisis sur tes vaisseaux, l'or, l'airain abondants, 550 » Les captives, les bœufs et les chevaux ardents.

v» Pour lui, tu pourrais faire une part bien plus belle

» Que la mienne, et les Grecs loueraient ton noble zèle.

» Si Ton prend ma cavale et si quelqu'un l'osait,

» C'est avec moi qu'alors le traître combattrait. » 555 Mais Achille sourit de ce fougueux colloque ;

11 aime au fond du cœur cette ardeur d' Antiloque ;

Et ces mots, de sa bouche ont volé sur le champ ; « Si tu permets, mon cher, que je puise à mon camp

» Pour satisfaire Eumèle, il faut que je le fasse. 5M » J'aurai, d'Astéropée à donner la cuirasse;

» C'est un superbe ouvrage ; elle est toute en airain,

» Arme digne d'Eumèle, avec son bord d'étain. » Automédon se rend sur son ordre à sa tente,

Et rapporte bientôt la cuirasse brillante. 565 Achille, au noble Eumèle offre ce beau présent, Mais Ménélas se lève, en son chagrin cuisant,

Qu'il a contre Antiloque ; pour obtenir silence,

Il reçoit d'un héraut le sceptre, qu'il balance.

Cet homme égal aux dieux en ces termes parlait ; 570 « Toi si sage, Antiloque, aujourd'hui qu'as-tu fait ?

» Tu nuis à mes coursiers ; tu flétris mon courage,

» Lançant devant mon char ton plus faible attelage.

» Mais vous tous, chefs des Grecs, héros pleins de valeur,

» Tranchez cette querelle entre nous sans faveur ; 575 » Car nul ne doit un jour dire par équivoque :

» Ménélas, en mentant, triompha d' Antiloque ;

)> Il obtint la jument ; mais il a mal couru,

» Quelles que soient d'ailleurs sa force et sa vertu. »

» Moi, je vais prononcer; et je doute qu'on puisse 580 » Jamais auprès de vous accuser ma justice.

» Antiloque, tu sais, la loi le veut ainsi :

» En avant des chevaux et du char, viens ici ;

» Touchant d'une des mains ton fouet et sa lanière,

» De l'autre, tes coursiers , par le Roi de la terre, 585 » Jure que, malgré toi, mon char fut dépassé. » Mais le sage Antiloque a dit, d'un ton sensé :

« Pardonne, ô Ménélas, ma jeune impatience;

» Tu l'emportes sur moi par l'âge et la vaillance.

» Tu sais quelle est toujours l'ardeur des jeunes gens; 590 » Leur cœur est si fougueux qu'ils sont bien peu prudents.

» Veuille donc m' excuser ; je t'offre la cavale ;

» Et si ma tente avait quelque objet qui l'égale,

» Je voudrais sur le champ, noble roi, te l'offrir

» Plutôt que de ton cœur me voir jamais bannir, 595 » Et des trop justes dieux provoquer la colère. » A ces mots, il remet la cavale légère

Aux mains de Ménélas, de plaisir tout surpris.

Ainsi quand la rosée aux verdoyants épis

Apporte la fraîcheur dans la plaine ondoyante ; soo Telle ainsi, Ménélas, ton âme est rayonnante.

De sa bouche, ont volé ces mots, dignes de lui : « C'est à moi de céder, Antiloque, aujourd'hui.

» Jamais tu n'as manqué de sens ni de sagesse, » Et tu n'as succombé qu'an feu de la jeunesse»

eu » Ne blesse plus des gens qui valent mieux que toi; » Nul autre entre les Grecs n'eût eu raison de moi. » Mais» pour moi, que de maux vous supporte* en guerre, » Toi d'abord, et ton frère, et votre excellent père I » La cavale est à moi ; mais je cède à tes voeux,

6io » Afin que tous les Grecs puissent se dire entr'eux » Que mon âme n'est point ni vaine ni cruelle. »

Cependant d' Antiloque, un compagnon fidèle, Noémon, prend son prix ; Ménélas prend le sien ; Mérion, les talents, qui deviennent son bien.

615 Après ces quatre prix, en restait un cinquième ; Achille va l'offrir au grand Nestor, qu'il aime, Et devant tous les Grecs, il lui parlait ainsi :

<( Reçois, noble vieillard, ce témoignage aussi , » Souvenir de Patrocle, éteint en sa jeunesse ;

620 » Accepte ce présent, dont t'honore la Grèce; » Car la lutte et le ceste, et les autres combats, » Ni la course, ni Tare, ne te tenteront pas, » Puisque déjà tu sens le poids de la vieillesse. >> Nestor reçoit la coupe, et non sans allégresse ;

625 Remerciant Achille, en ces mots il répond : « Tu parles, cher enfant, avec toute raison ; m Ni mes pieds, ni mes mains ne sont plus de grand' aide ;

» Mon corps n'est plus léger, et mon bras est bien raide.

» Que ne suis-je encor jeune ainsi que je Tétais 630 » Lorsque les Épéens, ces fidèles sujets,

» Pleuraient Amaryncée, à Bouprase, en leurs fêtes !

» Aucun ne me valait ; je n'eus point de défaites.

» Épéens, Pyliens, tout fut par moi vaincu ;

» Clytomède d'Énops, au pugilat, battu.

635 » A la lutte, je fis tomber le brave Ancée.

» La course d' Iphiclus par moi fut devancée.

» Au dard, je surpassai Phylée et Polydor ;

» Seul mon char fut vaincu par les deux fils d' Actor.

» Leur nombre l'emporta; passionnés de gloire, 640 » Ils obtinrent du prix l'éclatante victoire.

)> Comme ils étaient jumeaux, l'un des deux conduisait,

» Conduisait les coursiers, et l'autre les fouettait.

» Voilà ce que je fus ! Qu'aujourd'hui la jeunesse

» En fasse autant que nous ; car la triste vieillesse 643 » M'interdit de paraître entre les valeureux.

» Mais poursuis d'honorer ton ami par ces jeux.

» Tu m'offres de grand cœur, et j'accepte de même ;

» Tu te souviens toujours de moi, vieillard, qui t'aime.

» Je sens devant les Grecs l'honneur que tu me fais. 650 » Qu'un jour les justes dieux te rendent tes bienfaits ! » Achille encor s'adresse à la foule assemblée,

Quand finit de parler le fils du grand Nélée.

m IUADE.

11 propose le prix des pugilats sanglant» :

Une superbe mule, indomptée à six ans, 655 Qui fait aux écuyers de longues résistances.

Le vaincu doit avoir une coupe à deux anses;

Achille, se levant, ainsi parle aux guerriers : a Àtrides, et vous Rois, des peuples chefs altiers,

» J'appelle, parmi nous, les deux plus forts athlètes, iso » Sachant du pugilat les jeux et les conquêtes.

» Celui qui d'Apollon restera favori,

» Doit obtenir la mule et l'emmener chez lui ;

» Le vaincu recevra le bassin à double anse; » Épéos, plein de force et de rude science, 665 Fils du fier Panopée, est debout ; et la main

Sur la mule, qu'il touche, il dit d'un ton hautain : « Je cède volontiers la coupe à mon émule ;

» Mais, seul parmi les Grecs, c'est moi qui prends la mule ;

» Car pour le pugilat je me dis le premier. 670 » Je ne suis pas, j'avoue, un aussi fort guerrier.

» On ne peut pas en tout avoir un talent rare.

» Mais il en sera fait comme je le déclare :

» Je brise à mon rival la figure et les os.

» Que tous ceux qui voudront le soigner en lambeaux, 675 » Attendent qu'il succombe à ma vigueur immense. » Tristes, en l'entendant, tous gardaient le silence.

Mais Euryale est là, la rougeur sur le front,

Enfant de Mékistée, issu de Tâlaon.

Lorsqu'à Thèbes, d' Œdipe on fit les funérailles, io II demeura vainqueur dans toutes les batailles.

Tydide alors l'excite à de nouveaux succès ;

Et, tout en l'exhortant, fait pour lui des souhaits.

11 prend soin de lui mettre une forte ceinture,

Puis aux mains, la courroie, aussi lourde que dure. 85 Une fois bien sanglés, ils s'avancent tous deux ;

Et levant à la fois leurs poignets vigoureux,

Ils les laissent tomber, mêlant leurs mains puissantes ;

Et les coups meurtrissaient les mâchoires bruyantes.

Leur sueur coule à flots. Mais Épéos surprend, 90 Par un coup à la joue, un rival hésitant,

Dont le grand corps chancelle, et succombe avec rage.

Tel un poisson échoue aux algues du rivage,

Et, poussé par Borée, est le jouet des flots ;

Ainsi tombe Euryale ; et le fier Épéos 95 Le relève aussitôt. Ses amis, pleins de crainte,

Sur ses pieds tout traînants l'emmènent de l'enceinte,

Laissant aller sa tête et vomissant le sang ;

Ils emportent entr'eux l'athlète agonisant,

Avec la coupe aussi, que nul ne lui dispute, oo Achille offre des prix pour la terrible lutte,

Qui, pour les prétendants, vient en troisième lieu :

Au vainqueur, un trépied à l'épreuve du feu,

Qui vaut douze taureaux pour quiconque l'achète ;

Le vaincu doit avoir une esclave bien faite, 7*5 Savante en bien des arts, et qui vaut quatre bœufs. Achille, se levant, proclame encor ces jeux :

« Que les vaillants lutteurs se mettent en présence. » Le fils de Télamon, Ajax soudain s'avance.

Ulysse aussi se lève, adroit, ingénieux. 710 Quand ils se sont bien ceints, ils se prennent tous deux

Corps à corps, se serrant d'une égale furie.

On dirait des chevrons, que l'architecte appuie,

Pour défendre des vents le toit d'une maison.

Leurs dos craquent, meurtrissons cette pression ' 715 De leurs mains ; la sueur inonde leurs figures.

Leurs épaules, leurs flancs sont couverts d'écorchures ;

Le sang coule abondant, sans calmer leur ardeur,

Tant du brillant trépied ils ont le prix à cœur.

Ulysse, contre Ajax, ne peut le mettre à terre; 720 Et contre Ulysse, Ajax ne peut pas plus le faire.

Les Grecs sont déjà las d'un conflit trop égal.

Mais le puissant Ajax s'adresse à son rival :

« Enlève-moi, mon cher, ou c'est moi qui t'enlève.

» Les dieux feront enfin que ce combat s'achève. >> 725 Mais Ulysse, enlevé, frappe, en un de ses traits,

La jambe par derrière, et lui rompt les jarrets.

Ajax est renversé, sur lui portant Ulysse,

Que le peuple admirait, les regards sur la lice. Ulysse, au second tour, du sol le soulevant, lo L'en détache très-peu ; mais sous ce poids pesant,

Il fléchit les genoux ; tous deux roulent à terre,

L'un près l'autre étendus, et couverts de poussière.

Ils allaient se saisir pour la troisième fois,

Quand Achille intervient, en élevant la voix : 15 « Ne vous combattez plus, si vous voulez m'en croire ;

» Vous aurez tous les deux les prix de la victoire

» Laissez d'autres aussi gagner des prix pareils. » Les rivaux, l'écoutant, acceptent ses conseils ;

Chacun d'eux, s' essuyant, de se vêtir s'empresse. k> Achille annonce alors des prix pour la vitesse :

Un cratère d'argent, le plus beau qu'on eût vu ;

Six mesures en sont le vaste contenu.

Des hommes de Sidon jadis le fabriquèrent;

Et des Phéniciens sur les flots l'apportèrent, ^5 Dans les ports de ïhoas, qui le reçut en don.

Eunos, fils de Jason, en paya Lycaon,

Et l'offrit à Patrocle, en rachat du servage.

Achille, à son ami fait ce funèbre hommage,

Destinant le cratère au plus léger coureur. >o II donne un taureau gras pour le second vainqueur ;

Un demi-talent d'or sera pour le troisième. Achille offre ces prix qu'il proclame lui-même.

« Venez» vous qui vises à ce prix éclatant » Ajax, fils d'Oïlée, apparaît à l'instant;

755 Puis Ulysse, Antiloque, à qui, dans la jeunesse, Chacun reconnaissait la plus rare vitesse. Le but est indiqué par Achille aux rivaux, Qui partent dans l'arène, en quittant les poteaux ; Ajax, d'abord ; Ulysse à sa suite se jette.

760 Ainsi quand l'ouvrière, en poussant la navette, Éloigne, approche encor le fuseau de son sein, Selon qu'il faut étendre ou ramener la main ; Tel Ulysse' est tout près d'Ajax, couvrant sa trace, Avant que la poussière à ses pas ne se fasse.

765 D'une brûlante haleine il soufflait sur son dos. Les Grecs applaudissaient aux efforts du héros, Animé par les cris de l'assemblée entière. Mais Ulysse, approchant du bout de la carrière, S'adressait à Pal las, priant du fond du cœur :

770 « O Minerve, aux yeux bleus, seconde mon ardeur. » Ses vœux sont exaucés par l'auguste déesse, Qui donne à ses jarrets encor plus de souplesse. Puis quand Ajax au but de très-près s'avançait, Son pied fait un faux pas, car Pallas le poussait, s Glissant dans le fumier, le sang et les entrailles, ' Des bœufs sacrifiés le jour des funérailles; Son visage et ses mains sont souillés de fumier.

Ulysse prend la coupe, arrivant le premier. Ajax n'a que le bœuf. Il met sa main puissante 780 Aux cornes de la bête ; et de sa voix tonnante, En recrachant la boue, il prononce ces mots :

u C'est Pallas qui m'a fait faire ce pas si faux ; » Toujours comme une mère, elle aide son Ulysse. » D'un rire universel retentissait la lice. 785 Antiloque à son tour saisit le dernier prix ; Et souriant, il dit à ses nombreux amis :

« Vous le savez, amis ; mais je dis à la Grèce » Que les dieux même ici protègent la vieillesse. » Ajax est à peu près du même âge que moi ; 790 » Ulysse, à d'autres temps appartient je le croi ; » Mais il est toujours vert ; car il est difficile » De courir contre lui, si l'on n'est pas Achille. »

Achille, en l'entendant, de ces mots est flatté ; Et pour les reconnaître, il dit avec bonté : 795 « Ta louange, Antiloque, ici n'est pas perdue ; » D'un demi-talent d'or ta part doit être accrue. »

Antiloque reçoit ce beau don, tout joyeux. Achille cependant apporte devant eux Le bouclier, le casque, et les lances polies, 800 Armes qu'à Sarpédon Patrocle avait ravies. Puis, se tenant debout, il prononçait ces mots :

« Que, pour ces nobles prix deux des plus fiers héros

» Viennent, Tépée en main, vêtus de leur armure, » En présence de tous, se donner leur mesure.

805 o Celui qui le premier de son rival puissant, » Au travers de l'armure, a fait jaillir le sang, » Avec ses ornements, recevra cette épée, » Que j'enlevai naguère au Thrace Astéropée. » D'autres armes seront le bien commun des deux,

8io » A qui j'offre en ma tente un festin somptueux. » Le fils de Télamon, le grand Ajax s'avance ; Diomède aussitôt se^met en sa présence.

Quand ils se sont armés derrière leurs soldats, Ils marchent l'un sur l'autre avides de combats.

sis L'armée est effrayée à leur aspect farouche.

Lorsqu approchés tous deux, l'un et Vautre se touche,

Ils livrent par trois fois un assaut meurtrier.

Ajax, de son rival perce le bouclier,

Sans aller jusqu'au corps, que défend la cuirasse.

820 Mais de l'écu d' Ajax dépassant la surface, Tydide, auprès du cou, lui fait voler son dard, Quand la foule craignant pour Ajax un hasard, Veut, pour fin du combat, des prix l'égal partage. Achille alors présente à Tydide en hommage

825 L'épée et son fourreau, garnis du baudrier.

Puis le héros dépose un disque en fer grossier, Qu Éétion jadis lançait avec puissance,

CHANT XXIIL 861

Quand Achille vainqueur lui ravit l'existence ;

11 avait joint ce disque au butin des vaisseaux. 830 Debout, Achille, aux Grecs s'adressait en ces mots : « Vous qui voulez ce prix, mettez vous en présence ;

» Quelques champs que l'on ait, à l'étendue immense,

» Pendant cinq ans entiers ce fer pourra servir ;

» Le berger, le colon n'auront pas à venir, 835 » Pour s'en procurer d'autre, aux marchés de la ville. » Polypœtès répond à cet appel d'Achille;

Puis Léontée, Ajax, le fils de Télamon,

Et le fier Épéos, se mettent tous de front.

Épéos prend le disque, et le premier, le lance ; 840 Les Grecs ne l'accueillaient que par un rire immense.

Léontée a plus loin jeté le pesant fer.

Après lui, c'est Ajax qui le pousse dans l'air;

Le jet des deux premiers devant le sien s'efface.

Mais quand Polypœtès a fait voler la masse, 845 Aussi loin qu'un bouvier lance un bâton noueux,

Qui siffle et va toucher quelques-uns de ses bœufs,

Tous sont passés d'autant. La foule est dans l'ivresse;

Près de Polypœtès chacun alors s'empresse,

Pour rapporter son prix sur les légers vaisseaux, 850 C'est du fer qu'aux archers offre encor le héros ;

Dix haches sont pour eux, avec dix demi-haches.

D'un grand mât de vaisseau, l'on fixe les attaches,

Sur un tertre éloigné ; le but est un pigeon,

Enchaîné par un fil sur le plus haut piton. 855 Les dix haches seront le prix du plus habile,

Dont la flèche pourra toucher le volatile ;

Et les autres, le prix qu'obtiendra le second,

S'il a coupé le fil qui retient le pigeon. Teucer veut de ce prix tenter la destinée; 860 Puis le fier Mérion, ami d'Idoménée.

On agite les sorts au casque d'un guerrier.

C'est celui de Teucer qui paraît le premier.

Il tire, négligeant, si le bel oiseau tombe,

De promettre à Phœbus d'agneaux une hécatombe. 165 U manque ainsi son coup, que dévie Apollon.

Il ne peut détacher que le fil du pigeon ,

C40upé tout près du pied par la flèche légère ;

L'oiseau fuit en volant, et le fil pend vers terre.

L'armée a fait entendre un applaudissement. 870 Mérion prend aussi son arc en ce moment ;

Il y pose la flèche avec soin préparée, Adressant à Phœbus la promesse sacrée D'immoler cent agneaux premiers-nés, à l'autel. Il vise alors l'oiseau volant au haut du ciel, 875 Et perce de son trait du pigeon F aile entière. Aux pieds de Mérion, la flèche pique en terre, Tandis que le pigeon, retombé sur le mât,

Laisse pendre sa tête et mourant se débat ;

En même temps, il perd tout son épais plumage ; 880 II meurt; et loin du mât, il roule sur la plage.

Les peuples sont plongés dans l'admiration.

Les haches sont le prix de l'adroit Mérion.

Teucer prend l'autre prix, sur son vaisseau rapide. Un prix de javelot est offert par Pélide : 885 Une lance, un trépied, aux bords ornés de fleurs,

De la valeur d'un bœuf. Les plus fermes lutteurs

S'avancent ; et ce sont Agamemnon-Atride,

L'ami du roi Cretois, Mérion, l'intrépide.

Achille, en leur parlant, a prononcé ces mots 890 « Atride, nul n'ignore ici ce que tu vaux ;

» Nous respectons en toi ta puissance et ton âge.

» Reçois ce noble prix ; acceptes-en l'hommage.

» Nous donnerons la lance au brave Mérion,

» Si tu veux accueillir ma proposition. » 895 Agamemnon se rend à l'avis de Pélide ;

Il offre à Mérion le javelot splendide,

Et remet son beau prix au grand Talthybius.

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