JUPITER TROMPÉ
Nestor quitte sa tente où il laisse Machaon ; et en voulant voir l'état des choses, il rencontre les rois blessés, non loin du rivage et dans la partie la plus reculée du camp; leur entretien; Agamemnon incline à fuir; résistance d'Ulysse et de Diomède, qui détermine les rois à retourner au combat, tout blessés, qu'ils sont (1 — 134). Neptune encourage Agamemnon (135 — 152). Junon prend la résolution de séduire Jupiter et de l'endormir, pour que les Grecs, pendant ce temps, reprennent l'avantage; elle va trouver Vénus, qui consent à lui prêter sa ceinture; Junon, armée de ce charme puissant, décide le Sommeil à endormir Jupiter; elle va trouver Jupiter sur le Gargare et le séduit (153—351). Neptune profite du sommeil de Jupiter pour porter secours aux Grecs (352— 401). Lutte d'Hector et d'Ajax; Hector terrassé par un rocher qu'Ajax lui lance, se retire de la lutte et s'évanouit sur les bords du Scamandre (402 — 439). fuite du combat; les Grecs reprennent l'avantage (440—522).
Nestor, tout en buvant, entendait ces échos ; Triste, au fils d'Esculape, il adresse ces mots :
« Que penser, Machaon, de ces luttes horribles ? » Les cris, près des vaisseaux, deviennent plus terribles. 5 » Assis tranquillement, bois un généreux vin,
» Jusqu'à ce qu'Hécamède ait préparé le bain, » Pour laver ta blessure et la sanglante place. » Moi, je m'en vais savoir là-bas ce qui se passe. » 11 dit ; et dans la tente, il prend le bouclier
io De son fils Thrasymède, intrépide guerrier, Qui, marchant au combat, a celui de son père. Il choisit à sa main une lance légère ; Et sortant de la tente, il voit, spectacle affreux, Les Troyens triomphants, les Grecs vaincus par eux,
15 Fuyant et désertant leur muraille envahie. Telle, sous un flot lourd, la mer toute noircie, Pour un moment soustraite à l'empire des vents, Ne peut encor rouler sa vague en aucun sens, Sans un souffle plus fort que Jupiter envoie ;
20 A deux pensers ainsi, le vieillard reste en proie. Ira-t-il retrouver des Grecs le bataillon ? Ou bien doit-il se rendre auprès d' Agamemnon ? Aller trouver le roi lui semble préférable. Cependant le combat continue, implacable ;
25 Et c'est de toutes parts le fracas de l'airain,
Des glaives et des dards, que chacun tient en main.
Les rois hors de combat, s' avançant en personne, Ont rencontré Nestor, dont l'aspect les étonne, Ulysse, Agamemnon, Tydide, tous blessés.
30 Le plus loin du combat leurs vaisseaux sont placés ;
Les premiers qu'on avait retirés sur la plage,
Sont couverts par le mur et son vaste entourage ;
Mais, tout grand qu'il était, ce lieu ne pouvant pas
Tenir tous les vaisseaux, sans gêner les soldats, 35 D'autres sont sur le bord mis en ligne inégale,
Remplissant les -deux caps et leur vaste intervalle.
C'était là que les rois, de fatigue abattus,
Appuyés sur leur lance, ensemble étaient venus.
Leur cœur est accablé d'une noire tristesse ; 40 Nestor accroît encor le souci qui les presse.
Mais c'est Agamemnon qui parle le premier : « Nestor, fils de Nélée, illustre et cher guerrier,
» Pourquoi loin du combat, viens-tu dans notre tente ?
» Hector a-t-il tenu sa promesse insolente ? 45 » 11 jura qu'Ilion et ses remparts épais,
» De retour dans leur sein, ne le verraient jamais,
» Avant qu'il n'eût détruit nos vaisseaux et nous-mêmes.
» Je crains qu'il n'ait rempli ces odieux blasphèmes.
» Mais hélas ! 11 en est bien d'autres parmi nous 50 » Qui, tout autant qu'Achille, excitent mon courroux,
» En laissant les vaisseaux et quittant la défense. » Mais Nestor, l'écuyer, répond en sa prudence :
« Oui, ce mal se prépare ; et même Jupiter
» Ne pourrait rien changer à ce désastre amer. 55 » Ils tombent ces remparts qu'on croyait si solides,
»> Qui devaient nous sauver, nous et nos nefs rapides I » Pour conserver la flotte en vain nous combattons. » On ne peut distinguer, en ces confusions, >> De quel côté les Grecs sont poussés sur la grève ; 60 » Et le cri des mourants jusques aux cieux s'élève. » Conjurons ces malheurs par nos sages débats \ » Je ne vous pousse point à rentrer aux combats ; » Car lorsqu'on est blessé, la retraite est permise. » Le grand Àgamemnon lui répond, sans surprise : 65 « Puisque sur les vaisseaux on lutte maintenant, Il était donc, Nestor, bien faible et peu puissant, Ce mur qui nous coûta tout ce labeur immense, Et devait nous servir d'invincible défense! Jupiter veut qu'ici, sans gloire et sans renom, 70 » Nous tombions, loin d'Argos, sous les murs d'Ilion. Jadis il se plaisait à faire notre gloire ; Maintenant aux Troyens il donne la victoire, En brisant notre force et nous liant les mains. Mais exécutez tous mes ordres souverains : 75 '> Qu'on remette à la mer, sans qu'on se décourage, Les vaisseaux retirés le plus près du rivage. A l'ancre tenons-les, jusqu'à ce que la nuit Oblige les Troyens à cesser le conflit. Ensuite on tirera le reste à la mer sombre.
Il est permis de fuir à la faveur de l'ombre ;
» Il vaut mieux éviter que subir un revers, » Ulysse, lui jetant un regard de travers : u Ah ! quels mots sont tombés de ta bouche alarmée ? » Atride, que n'es-tu le chef d'une autre armée !
85 » Mais tu n'es pas le nôtre, à nous que Jupiter » De l'enfance à la mort, arme toujours du fer , » Et qui savons nous plaire à la guerre, au carnage. » Et toi, malheureux roi, tu te sens le courage » De fuir loin d'Ilion, qui nous fit tant de maux !
90 » Tais-toi ; car d'autres Grecs entendraient ce propos, » Que ne tiendrait jamais quelqu'un d'intelligence, » Sans même avoir ton sceptre, et surtout la puissance » Que tu peux exercer sur ces peuples soumis, » Pour peu qu'il demeurât maître de ses esprits.
05 » Mais je puis bien douter que la raison t' éclaire,
» Quand tu veux maintenant que nous quittions la guerre. » Mettre à l'eau nos vaisseaux, c'est combler tous les vœux » De ces lâches Troyens déjà victorieux. » C'est nous donner la mort; car, se laissant abattre, îoo » Les Grecs sur leurs vaisseaux ne voudront plus combattre; » De la guerre, ils fuiront les sanglantes leçons, » Beau fruit de ton conseil, ô chef des nations ! »
Agamemnon répond à ce rude langage : « Ulysse, ton reproche et me touche et m'outrage. 105 » Je n'ai point prétendu contre vos volontés
» Mettre à F eau, malgré tous, vos vaisseaux bien pontés.
* Que chacun, jeune ou vieux, exprime sa pensée; » Je désire ardemment qu'elle soit plus sensée. »
n Cet avis n'est pas loin, si Ton veut m' écouter, uo » Lui répond Dtomède; et tous, sans regretter » Que je sois le plus jeune en cette circonstance, » Accueillez mon conseil, s'il a quelque prudence. » Moi, de mon père aussi le nom est assez beau,
* Le grand Tydée, à qui Thèbes sert de tombeau. U5 » Porthée avait trois fils qui, guerriers intrépides,
» Gouvernaient Calydon, Pleuron aux monts arides, » Agrius et Mêlas , puis OEnée après eux, » Le père de mon père, aussi le plus fameux. » Mais, loin cP OEnée, Argos vit l'exil de mon père;
120 » Car telle était des dieux la volonté sévère. » Gendre puissant d' Adraste, il avait des palais, » D'innombrables troupeaux, de fertiles guérets, » Des bois, des prés, des champs, d'une richesse immense ; » Nul aussi bien que lui ne maniait la lance.
125 » Vous pouvez tous savoir si c'est la vérité. » Issu d'un tel héros, je dois être écouté. » Ne rejetez donc point l'avis que je vous donne : » Au combat, tous blessés, retournons en personne ; » Car je crois qu'il le faut. Mais restons, au besoin,
130 » De peur de recevoir d'autres coups, un peu loin ;
CHANT XIV. kl
» Et là, nous pousserons vivement à la guerre
» Tous ceux qui, fatigués, resteraient en arrière. » Il dit; les rois, ràtfgés à àbn opinion,
S'avançaient, précédés du grand Agamen#k>n. 135 Mais Neptune fuyant de sa grotte qtf il quitte,
Sous les traits d'un vieillard vient marcher à leur suite;
Et près d'Àgamemnon, qu'il a pris par la main,
11 lui tient ce discours, quiFenflamme soudain : « Quel n'est pas le plaisir d'Achille en sa retraite, 140 » Atride, quand il voit notre affreuse défaite !
» Rien ne peut adoucir son implacable cœur.
» Ah ! qu'un dieu le punisse un jour de sa fureur !
» Mais contre toi le ciel apaise sa colère ;
» Bientôt les chefs Troyens courront dans la poussière, 145 » Et tes yeux les verront, vaincus de toutes part»,
n S'éloigner des vaisseaux et fuir vers leurs remparts. » A ces mots, en criant, dans la foule il s'élance.
Dix mille hommes n'ont point de clameur plus immense,
Quand, marchant à la guerre, ils vont lutter entr'ettx. 150 Tel le cri de Neptune est monté jusqu'aux deux ;
Il jette au cœur des Grecs une vigueur nouvelle ;
Chaoun ne songe plus qu'à k guerre cruelle. Cependant dans l'Olympe, assise à son sommet,
Et sur son trône d'or, Junon les contemplait 155 Le coeur rempli de joie, elle voyait son frère,
Se mêlant aux héros, prendre part à la guerre. Sur l'Ida nuageux, elle voyait aussi Jupiter, qui lui cause un dévorant souci. Car elle veut trouver le moyen de séduire
160 Le souverain des dieux, dont elle craint l'empire. Ce qu'elle croit le mieux pour ses desseins secrets, C'est d'aller le trouver dans ses plus beaux attraits, Pour allumer en lui quelque amoureuse flamme, Qui lui permette alors de jeter en son âme,
165 Et sur ses yeux fermés, le sommeil de la nuit. Elle entre à son palais, que Vulcain a construit. La clef, dont par ses soins la porte était fermée, N'obéissait qu'aux mains de Junon bien-aimée. La déesse s'enferme en ces lieux écartés ;
no Puis elle ôte à son corps toutes impuretés,
Le frottant d'ambroisie et d'une huile onctueuse, Que longtemps avec soin répand sa main moelleuse. Le suave et doux parfum qui s'élève dans l'air Monte jusqu'au palais du puissant Jupiter.
175 Sortant du bain, Junon peigne sa chevelure, De son front immortel éclatante parure, Soigneusement tressée en anneaux onduleux. Son vêtement, chargé de joyaux précieux, De l'adroite Pallas était l'œuvre divine.
180 Une agrafe d'or pur le fixe à sa poitrine ;
Jfr *
Sa ceinture brillait des cent nœuds qui l'ornaient ; Et ses pendants d'oreille à trois trous se fermaient : On aurait dit la grâce et l'éclat d'une étoile. La déesse se couvre encore d'un beau voile,
185 Qu'elle n'a jamais mis ; le soleil est moins blanc. Elle enlace à ses pieds un cothurne brillant. Sa toilette achevée, elle sort au plus vite ; Et, quittant son palais, va trouver Aphrodite, Qu'elle entretient à part et loin des autres dieux :
490 « Veux-tu, ma chère enfant, veux-tu combler mes vœux ? » Ou bien garderais-tu contre moi ta colère, » Parce que nos partis sont autres dans la guerre ? »
L'enfant de Jupiter lui répond en ces mots : a Respectable Junon, fille du vieux Kronos,
195 n Dis-moi ce que tu veux ; car je suis toute prête » A remplir de mon mieux, si je puis, ta requête. »
Junon répond encore, en sa feinte douceur : « Prête-moi les attraits dont tu séduis le cœur » Des hommes et des dieux, soumis à ta puissance.
200 #) Je m'en vais aux confins de l'univers immense,
» Visiter l'Océan et ma mère Téthys,
» Qui dans leurs beaux palais me nourrirent jadis,
» Quand Jupiter, vainqueur, relégua sous la terre,
» Et dans le fond des Eaux, notre infortuné père.
205 » Je veux, si je le puis, apaiser leurs débats ;
» L'amour depuis longtemps ne les visite pas,
» L'un de l'autre éloignant leur couche solitaire ;
» Je ferai mes efforts pour calmer leur colère,
» Et ramener l'épouse aux bras de son mari ; sio » Ils céderont aux vœux de leur enfant chéri. » Aphrodite, répond, sans être en rien jalouse :
« De Jupiter, en toi je respecte l'épouse ;
» Douter, ou refuser, serait inconvenant. » A ces mots, elle enlève à son sein ravissant 215 La ceinture où brillaient les Grâces infinies,
Les Amours, les Désirs, les tendres Causeries,
Dont le cœur du plus sage est bien souvent séduit.
Vénus la lui remet en ses mains, et lui dit : « Sur ton sein maintenant place cette ceinture ; 220 y> Rien n'y peut résister ; crois m'en ; car je te jure
y* Que tous tes vœux seront accomplis à l'instant. » La divine Junon sourit en l'entendant,
Et pose la ceinture à son sein, qui palpite.
Tandis qu'à son palais s'en retourne Aphrodite, 225 De l'Olympe, Junon a quitté les sommets,
Volant versl'Émathie, aux aimables aspects.
Elle a bientôt franchi les monts neigeux de Thrace,
Sans que ses pieds au sol laissent la moindre trace.
Sur les flots écumeux, d' Athos lançant ses pas , 230 Elle arrive à Lemnos, la ville de Thoas.
Elle y voit le Sommeil, à la mort si semblable,
Le caresse et lui parle en ce langage aimable :
« Sommeil, roi souverain des hommes et des dieux,
» Gomme toujours docile, obéis à mes vœux ; 235 » Je t' en aurai, sois sûr, de la reconnaissance.
» Du puissant Jupiter endors la vigilance,
» Dès que tu le verras reposer près de moi.
» Un trône en or sera mon beau présent pour toi,
» Fait par Vulcain, mon fils, dont la main est habile : 240 » Il y mettra de plus un tabouret mobile,
» Où, quand tu le voudras, reposeront tes pieds. *> Le doux Sommeil répond, malgré tant d'amitiés :
« Je pourrais aisément, Junon, à ta prière,
» De tout autre des dieux assoupir la paupière, 245 » De l'immense Océan même endormir les flots,
» D'où naquit l'univers au sein des vastes Eaux.
» Mais, quant à Jupiter, respectant sa personne,
» Je ne puis l'endormir, à moins qu'il ne l'ordonne.
» Une autre fois pour toi je me montrai soumis, 250 » Lorsque de Jupiter le redoutable fils
» S'en revint d'Ilion, livrée à sa vengeance ;
» J'endormis Jupiter vaincu par ma puissance.
» Mais toi contre son fils, afin de le punir,
» Tu soulevas les Vents, dont il faillit périr. 255 » A Gos, et loin des siens, non sans peine il prit terre.
» Jupiter, réveillé, témoigna sa colère ; » Et surtout contre moi se montrant irrité, » Hors du ciel, dans les mers, il m'eût précipité, » Sans l'invincible Nuit, qui protégea ma fuite.
260 » Jupiter s' apaisant dut cesser sa poursuite ; » Il craignit d'offenser la trop rapide Nuit. » Vas-tu m' embarrasser dans un nouveau conflit?»
a Crois-tu donc Jupiter aux Troyens favorable » Autant qu'il pouvait l'être à son fils redoutable?
265 » Lui répond la déesse, en sa feinte douceur. » Pourquoi ce souvenir revient-il à ton cœur ? » Pour femme, je t'aurai des Grâces la plus belle, » La jeune Pasithée ; et sans cesse auprès d'elle, » Tu pourras savourer les douceurs de l'amour. »
270 Tout joyeux, le Sommeil lui répond à son tour : « Jure m'en, si tu veux, par le Styx et son onde : h Pose une de tes mains sur la Terre féconde, » Et l'autre sur les Mers, afin que tous les dieux » Soient témoins des serments prêtés entre nous deux.
575 » Pour femme, tu m' auras des Grâces la plus belle, » Pasithée ; et j'aurai son amour éternelle. »
Junon, ainsi qu'il veut, exprime ce serment ; Par elle tous les dieux sont cités nommément, Et surtout les Titans, qui vivent au Tartare.
280 Le Sommeil, qui la suit, sur ses pas se prépare
A quitter les rochers d'Imbros et de Lemnos.
Tous deux, fendant les airs, y volent sans repos ;
Ils ont gagné l'Ida, des animaux la mère,
Et tout près de Lectos tous deux ils prennent terre. 285 Le haut de la forêt sous leurs pas frémissait ;
Et devant Jupiter, le Sommeil s'avançait.
Sur un grand peuplier qui vers le ciel s'élance,
Au sommet le plus haut il se pose en silence ;
Il y reste caché sous les rameaux fleuris, 290 Pareil à cet oiseau surnommé Cymindis
Par les simples mortels, et par les dieux, Ghalcide. Au Gargare, Junon se rend d'un pas rapide ;
Jupiter l'aperçoit; et l'Amour, dans son cœur,
Tout à coup jette autant de désir et d'ardeur 295 Que la première fois qu'unis par leur tendresse,
Tous deux de leurs parents trompèrent la sagesse.
Il s'approche, et lui dit, l'appelant par son nom: « Pourquoi quitter l'Olympe, 6 ma belle Junon ?
» Qu as-tu fait des coursiers qui devaient te conduire ? » 300 Mais Junon lui répond, en voulant le séduire :
« Je m'en vais visiter, au bout de l'univers,
» Téthys et l'Océan, parents des dieux divers,
» Qui, dans leurs beaux palais, m'ont autrefois nourrie.
» S'ils veulent m' écouter, je les réconcilie, 305 » En calmant leur courroux, cause de leurs débats.
» L'Amour depuis longtemps ne les visite pas.
» Au sommet de l'Ida, j'ai laissé l'attelage
» Qui doit me ramener sur l'humide nuage.
» Si je viens à cette heure, en ces lieux, c'est pour toi, 3to » Afin de prévenir ton courroux contre moi,
» Si je vois l'Océan, en celant ma visite. » Jupiter, enflammé du désir qui l'agite :
« Tu feras ce voyage en un temps à venir.
« 0 Junon, par l'amour viens tous deux nous unir. 315 » Car jamais, non jamais, déesse ni mortelle,
» N'alluma tant d'ardeur en mon âme fidèle ;
» Ni d'Ixion l'épouse, alors que je conçus
» Pour elle cet amour d'où vint Pirithoûs ;
» Ni même Danaë, la ravissante mère 320 » De ce vaillant Persée, adoré de la terre ;
» Ni l'enfant de Phœnix, au jeune et doux propos,
» Qui me donna pour fils Rhadamanthe et Minos ;
» Ni Sémélé non plus, ni la puissante Alcmène,
» Qui fut mère d'Hercule, à Thèbes, son domaine ; 325 » Sémélé me donna Bacchus, toujours joyeux;
» Ni Cérès, la princesse aux splendides cheveux ;
» Je n'ai jamais aimé, Latone, ni toi-même,
» Autant qu'en mes désirs à cette heure je t'aime. » La perfide Junon répond, pour l'enflammer: 330 « Puissant fils de Kronos, qu'oses-tu m' exprimer ?
» Si, restant sur l'Ida, tu veux te satisfaire, » Nous serons aperçus du Ciel et de la Terre. » Si quelque dieu venait à nous voir en ces lieux, » Et qu'ensuite il allât le dire aux autres dieux,
335 » En sortant de ton lit, et couverte de honte, * Dans ton brillant palais jamais je ne remonte. » Rendons-nous, si tu veux, dans le secret réduit » Que l'habile Vulcain, mon cher fils, t'a construit, » Et qu'il a su fermer d'une solide porte.
340 » Allons nous y cacher, puisque l'amour t'emporte. Mais le maître du ciel, Jupiter lui répond : « Va, ne crains ni les dieux, ni les hommes, Junon. » Je nous entourerai d'un si profond nuage, » Que même le soleil ne s'y ferait passage,
345 » Quoique rien dans les cieux n'égale ses éclats. » A ces mots, il saisit son épouse en ses bras. La terre se couvrait sous eux d'herbe nouvelle, Violette, lotus, hyacinthe, asphodèle, Doux tapis, qui du sol partout s'élève et sort ;
950 Tous deux y reposaient sous un nuage d'or. Dans les airs, la rosée à tomber se prépare.
Cependant Jupiter dormait sur le Gargare ; Le Sommeil et l'Amour étaient maîtres de lui. Vers les vaisseaux des Grecs, le Sommeil est parti ;
355 A Neptune, il accourt porter cette nouvelle ;
Et ces mots s'envolaient de sa bouche fidèle :
« Va maintenant, Neptune, aux Grecs donner secours,
» Pendant que sur l'Ida Jupiter dort toujours,
» Enveloppé par moi du repos qui l'oppresse, 360 » Et brûlant pour Junon d'une aveugle tendresse. » Le Sommeil, à ces mots, vole vers les humains.
Désireux de combattre et d'en venir aux mains,
Neptune crie aux Grecs, les poussant à la gloire : « Grecs, laissez-vous Hector remporter la victoire, 365 » Détruire vos vaisseaux et demeurer vainqueur ?
» Au moins, il s'en fait fort, tant que, plein de fureur,
h Achille restera sur ses nefs inutiles.
h Nous pourrions nous passer de ses secours habiles,
» Si nous nous soutenions entre nous bravement. 370 » Vous donc, obéissez à mon commandement :
» Des plus grands boucliers, abritons-nous la tête,
» En conservant toujours le casque avec l'aigrette ;
» Et l'épée à la main, avançons-nous d'accord.
» C'est moi qui vous conduis, et je réponds qu'Hector 375 » Ne nous attendra pas, malgré toute sa rage.
» Un bouclier solide est un grand avantage ;
» Qu'au faible, le plus fort sache au moins l'emprunter. » Il disait, et les Grecs brûlent de l'imiter.
Quoique blessés, les rois, Agamemnon, Ulysse, 380 Tydide, parcouraient tous les rangs dans la lice ;
Cfl^NT. XIV. ô7
Et les armes passaient, changeant de possesseurs, .
Les faibles aux moins forts, les bonnes aux meilleurs.
Quand sous le froid airain toute l'armée est prête,
Ils marchent en avant ; Neptune est à leur tête ; 385 II brandit en sa main un glaive qui reluit,
Et personne n'osait se mesurer à lui,
Tant il jette aux guerriers une épouvante étrange.
Hector anime aussi les siens, qu'en ordre il range.
Des deux parts on apprête un formidable effort. 390 Neptune pour les Grecs, pour les Troyens Hector,
Conduisaient leurs soldats au suprême carnage.
La mer près des vaisseaux se répand sur la plage,
Et les guerriers poussaient, en marchant, de grands cris.
Ni les flots courroucés n'ont tant d'horribles bruits, 395 Quand Borée en fureur les brise au fond des anses ;
Ni le feu, quand il brûle en des forêts immenses,
Dans les ravins des monts, ne fait tant de fracas ;
Ni les vents, agitant les chênes aux longs bras,
Ne soufflent dans les bois avec autant de rage, 400 Que n'en ont les clameurs, sur ce sanglant rivage,
Des Grecs et des Troyens, qui s'attaquent entr'eux. Mais Hector contre Ajax lance un trait vigoureux ;
Le coup n'est pas manqué ; pourtant la javeline
Frappe où le baudrier, croisé sur la poitrine, 405 Suspend le puissant glaive avec le bouclier.
La peau n'est pas atteinte ; et le triste guerrier, En voyant que son coup si vainement expire, Pour éviter la mort, vers les siens se retire. Àjax, parmi les rocs, amarres des vaisseaux,
4io Qui roulaient sous les pieds des soldats, loin des eaux, En prend un ; contre Hector, avec force, il le lance Sur l'épaule, à l'endroit où le col se balance ; Tournant comme un sabot, il le jette dans l'air. Tel un chêne, frappé d'un trait de Jupiter,
*i5 Tombe arraché ; l'odeur du soufre et de la foudre Effraye le passant, qui le voit mis en poudre, Tant le grand Jupiter paraît fort et puissant. Ainsi dans la poussière Hector tombe gisant ; Son bouclier, sa lance, à ses deux mains échappent ;
420 Ses armes ont bondi sur le sol qu'elles frappent ; Et les enfants des Grecs, criant de toutes parts, Accouraient, lui lançant une grêle de dards. Mais de pouvoir l'atteindre aucun d'eux n'a la chance; Car» dès qu'il est tombé, volant à sa défense,
*2^ Polyftamas, Énée, et le fier Agénor,
fSarpédon et Glaucus, pour conjurer sa mort, Tendant leur bouclier sur son corps immobile, Lui font contre les coups à l'instant un asyle ; Et d'autres, le prenant, le portent aux coursiers,
430 Qu'on tient, avec le char, loin des traits meurtriers.
Ils l'y mettent pleurant ; et l'écuyer habile
L'a bientôt reconduit vers les murs de la ville. Mais quand aux bords du Xanthe ils arrivent enfin,
Fleuve que Jupiter enfanta de son sein, 435 Ils jettent de l'eau pure au héros mis à terre ;
Il respire, et ses yeux s'ouvrent à la lumière.
Posé sur ses genoux, il y vomit le sang ;
Puis retombant au sol, il y reste gisant,
Accablé sous le coup, dans une nuit affreuse, uo Mais les Grecs, envoyant sa fuite malheureuse,
Chargent plus furieux le bataillon Troyen.
Le premier entre tous, Ajax Oïléen
A blessé Satnius de sa terrible lance ;
D'Énops et de Nais, il reçut la naissance 445 Aux bords du Satniée, où son père habitait.
L'impétueux Ajax, dans le flanc le blessait;
Satnius est tombé. Sur son corps, qui culbute,
Les Grecs et les Troyens s'acharnent à la lutte.
Polydamas accourt, avec d'autres encor, ►50 Blessant dans le bras droit le grand Prothoénor.
L'épaule transpercée, il tombe sur la terre,
Étreignant de ses mains la sanglante poussière.
Polydamas s'élance, en poussant de grands cris :
« Moi, fils du fier Panthus, je soutiens et je dis
55 » Que jamais de ma main ne part w trait, stérile.
» La peau d'un Grec le sait ; et ce héros débile
» S'appuiera sur mon dard pour descendre en enfer. » Les Grecs sont affligés de ce sarcasme amen
Mais c'est surtout Ajax que le dépit anime; 460 Car c'est à son côté que tomba la victime.
Il vise, en se penchant, Polydamas qui fuit.
Le héros se baissant, le coup n'est pas pour lui ;
Mais Archiloque a vu finir sa destinée,
Déjà depuis longtemps par les dieux condamnée. 465 II est atteint au joint de la tête et du cou ;
Il a les deux tendons tranchés du même coup.
Le sol ensanglanté, par sa tête et sa bouche
Est frappé, même avant que son genou n'y touche.
Mais Ajax, se moquant du fier Polydamas ; 470 « Polydamas, réponds, et ne me trompe pas :
» Ce guerrier, à tes yeux est-il assez insigne ?
» De mon Prothoénor il me semble assez digne ;
» Il doit être parent ou bien fils d'An ténor;
» Du moins par la tournure, il lui ressemble fort. » 475 Ajax, qui le sait bien, se plaît à cet outrage.
Mais pour venger son frère, Acamas, avec rage,
À percé Promachus, qui tient le corps sanglant.
Le vaillant Acamas l'interpelle, en criant ;
« 0 Grecs, qui vous plaisez à des menaces vaines, 480 » Nous n'aurons pas tout seuls les douleurs et les peines ;
» Vous aussi vous mourrez ; et votre Promachus,
» Que mon glaive a frappé, ne s'éveillera plus.
» Mon frère ne pouvait demeurer sans vengeance ;
» Que chacun sache avoir, chez soi, pour sa défense » » Un frère comme moi, qui le venge soudain. »
Les Grecs, en l'entendant, sont percés de chagrin.
Pénélée est surtout transporté de colère.
Il poursuit Acamas, qui fuit son adversaire ;
Et perce Ilionée, enfant du grand Phorbas, H) Qui de nombreux troupeaux a rempli ses états,
Et, qui cher à Mercure, est comblé de richesse.
C'était l'unique enfant qu'avait eu sa vieillesse.
Le trait plonge au sourcil, où l'œil est enfoncé ;
L'œil, comme le cerveau, se crève transpercé. 95 Le malheureux, tombant, tend les mains qu'il élève.
Pénélée, aussitôt, tirant son large glaive,
Le plonge, furieux, en entier dans le col.
La tête avec le casque a roulé sur le sol,
Percée encor du dard ; comme un pavot sur terre, oo II la jette aux Troyens, avec cette prière :
« A son père, à sa mère, allez dire, ô Troyens,
» Qu'ils peuvent le pleurer au sein de tous leurs biens ; ^ » Car Promachus non plus n'aura pas cette joie,
» De revoir son épouse, en revenant de Troie, »05 » Quand nous retournerons sur nos vaisseaux vainqueurs. »
Les Troyens attristés ont tremblé dans leurs coeurs; Pour éviter la mort, chacun d'eux se retire. Habitantes des deux, Muses, daignez me dire
Qui brilla le premier par quelque coup d'éclat,
3io Quand Neptune eut ainsi rétabli le combat.
C'est Ajax, le premier qui, bouillant de furie,
Transperça Hyrtius, le héros de Mysie.
Antiloque immola Phalkès et Mermérus.
Puis Mérion abat Hippotion, Morus ; 515 Teucer a terrassé Prothoon, Périphète ;
D'Hypérénor, Atride achève la défaite ;
Il l'atteint dans le ventre, où s'enfonce le fer ;
Et Tâme au même instant s'échappe et fuit dans l'air;
D'un nuage mortel sa vue était voilée.
520 Mais personne n'égale Ajax, fils d'Oïlée;
A chasser les fuyards, aucun n'est plus adroit,
Quand parmi les guerriers Jupiter met l'effroi.