Non. Aucune tare nerveuse
■ 36. - Voici le fait le plus précis dont j’ai gardé le souvenir.
Je suis assis à une extrémité, dans le salon de mon ami G, A l’autre extrémité, des visiteurs, des amis, assis également, sont également, sont tournés vers moi, leurs faces éclairées parles lampes. Au milieu d’eux, H. parle, je le regarde, j’écoute, et à une phrase qui certainement n’a jamais été prononcée par H. d’une façon semblable, puisqu’il s’agit d’un évènement récent, j’ai tout à coup la sensation d’avoir entendu les mêmes choses déjà dites par la même voix, dans le même cadre: entre ces faces éclairées de lumière blonde, et tournées, attentives, vers celui qui parle. Dans ce cas, l’impression, quoique fugitive, pénétra tellement profondément en moi, que je n'ai jamais pu la traiter complètement d’illusion.
Observation 65 (Personnelle, inédite),
Jules Lemaitre. H.
Homme de Lettres,
1, - M, J, L. a éprouvé plusieurs fois l’impression en question, A propos de vers de Verlaine qu’il citait, il écrivait en 1888; « Le poète veut rendre ici un phénomène mental très bizarre et très pénible, celui qui consiste à reconnaître ce qu’on n’a jamais vu. Cela vous est-il arrivé quelquefois? On croit se souvenir, on veut poursuivre et préciser une réminiscence, très confuse, mais dont on est surpourtout quec’est une réminiscence, elle fond et se dissout à mesure, et cela devient atroce. C’est à ces moments-là que l’on se sent devenir fou. Comment expliquer cela ! Oh, que nous nous connaissons mal ! C’est que notre vie intellectuelle est en grandepartie inconsciente ; continuellement, les objets font sur notre cerveau des impressions dont nous ne nous apercevons pas et qui s’y emmagasinent sans que nous en soyons avertis. A certains moments sous un choc extérieur, ces impressions ignorées de nous se réveillent à demi, nous en prenons subitement conscience, avec plus ou moins de netteté mais toujours sans être informés d’où elles nous sont venues, sans pouvoir les éclaircir ni les ramener à leur cause, et c’est de cette ignorance et de cette impuissance que nous nous inquiétons,.... Nous souffrons de sentir que ce qui se passe en nous à cette heure indépend de nous, et que nous ne pouvons point comme à l’ordinaire nous faire illusion là-dessus ». ( Les contemporains. T. IV, p. 105, Paris,1889,111-18°).
M. Lemaît) e n’a éprouvé cette impression qu’un petit nom-
bre de fois, une demi-douzaine peut-être. Ses souvenirs relativement à ce qui est des circonstances extérieures exactes, sont très incomplets.
3. - Dans tous les cas, c’était une reconnaissance complète, portant au moins autant sur l’état d’àme, que sur les faits extérieurs. « En général, dit-il, cela s’est produit à l’occasion d’une phrase que j’entendais, ou à laquelle je pensais tout-àcoup ; j’avais l’idée de l’avoir déjà dite en rêve « (Cette localisation dans un rêve supposé, serait, d’après M. Lemaître, immédiate et ne ] ésulterait pas d’une construction postérieure de l’esprit) « Alors, malgré moi, je cherche à me rappeler ce rêve, — je cherche si c’est bien en rêve que la chose s’est bien passée... cette recherche m’affecte et m’angoisse ».