II S
Dans la solitude, tous ces événements se retracèrent à mon esprit avec une lucidité effrayante.
La vieille, me dis-je, est cause de tout... elle seule a médité ces crimes... et les a consommés... mais par quel moyen?... A-t-elle eu recours à la ruse? ou bien à l’intervention des puissances invisibles?
Je me promenais dans mon réduit... une voix intérieure me criait: Ce n’est pas en vain que le ciel t’a permis de voir Flédermausse contempler l’agonie de sa victime... ce n’est pas en vain que l’âme du pauvre jeune homme est venue t’éveiller sous la forme d’un papillon de nuit... Non! ce n’est pas en vain ! Christian, le ciel t’impose une mission terri-
L’ŒIL INVISIBLE
ble... Si tu ne l’accomplis pas, crains de tomber toi-mème dans les filetsde la vieille. Peut-être, en ce moment, prépare-t-elle déjà sa toile dans l’ojnbre !
Durant plusieurs jours, ces images affreuses me poursuivirent sans trêve: j’en perdais le sommeil; il m’était impossible de rien faire ; le pinceau me tombait de la main, et, chose atroce à dire, je me surprenais parfois à considérer la tringle avec complaisance. Enfin, n’y tenant plus, je descendis un soir l’échelle quatre à quatre, et j’allai me blottir derrière la porte de Flédermausse, pour surprendre son fatal secret.
Dès lors, il ne se passa plus un jour que je ne fusse en route, suivant la vieille, l’épiant, ne la perdant pas de vue ; mais elle était si rusée, elle avait le flair tellement subtil, que sans même tourner la tète... elle me devinait derrière elle... et me savait à ses trousses... Du reste, elle feignait de ne pas s’en apercevoir... elle' allait au marché... à la boucherie comme une simple bonne femme... seulement... elle hâtait le pas... et murmurait des paroles confuses.
Au bout d’un mois, je vis qu’il me serait impossible d’atteindre à mon but par ce moyen, et cette conviction me rendit d’une tristesse inexprimable.
Que faire? me disais-je. La vieille devine mes projets... elle se tient sur ses gardes... tout m’abandonne... tout... 0 vieille scélérate!... tu crois déjà me voir au bout de la ficelle !
A force de me poser cette question... que faire?... que faire? une idée lumineuse frappa mon esprit.
L'OEIL INVISIBLE
Ma chambre dominait la maison de Flédermausse, mais il n’y avait pas de lucarne de ce côté. Je soulevai légèrement une ardoise, et l’on ne saurait se peindre ma joie, quand je vis toute l’antique masure à découvert. Enfin, je te tiens! m’écriai-je, tu ne peux m’ échapper !... d’ici, je verrai tout... tes allées.., tes venues : les habitudes de la fouine dans sa tannière... Tu ne soupçonneras pas cet œil invisible... cet œil qui surprend le crime au moment d’éclore... Oh ! la justice !... elle marche lentement... mais elle arrive !
Rien de sinistre comme ce repaire vu de là: — une cour profonde à larges dalles moussues; — dans l’un des angles, un puits, dont l’eau croupissante faisait peur à voir. Un escalier en coquille ; — au fond, une galerie à rampe de bois; — sur la balustrade du vieux linge, — la taie d’une paillasse. Au premier étage, à gauche, la pierre d’un égout indiquant la cuisine; — à droite, les hautes fenêtres du bâtiment donnant sur la rue, — quelques pots de fleurs desséchées tout cela sombre, lézardé, humide.
Le soleil ne pénétrait qu’une heure ou deux par jour au fond de ce cloaque... puis l’ombre remontait... la lumière se découpait en losanges sur les murailles décrépites, sur le balcon vermoulu... sur les vitres ternes. — Des tourbillons d’atomes voltigeaient dans des rayons d’or , que n’agitait pas un souffle... Oh ! c’était bien l’asile de Flédermausse... elle devait s’y plaire.
Je terminais à peine ces réflexions, que la vieille entra... Elle revenait du marché... J’entendis sa
L’ŒIL INVISIBLE
lourde porte grincer... Puis Flédermausse apparut avec son panier. — Elle paraissait fatiguée... hors d’haleine... Les franges de son bonnet lui pendaient sur le nez, — se cramponnant d’une main à la rampe, elle gravit l’escalier.
11 faisait une chaleur suffoquante, — c’était précisément un de ces jours où tous les insectes, les grillons, les araignées, les moustiques, remplissent les vieilles masures de leurs bruits de râpes et de tarières souterraines.
Flédermausse traversa lentementla galerie comme un furet qui se sent chez soi. — Elle resta plus d’un quart d’heure dans la cuisine, puis revint étendre son linge, donner un coup de balai sur les marches, où traînaient quelques brins de paille... Enfin, elle leva la tète, et se mit à parcourir de ses yeux verts le tour du toit... cherchant... furetant du regard.
Par quelle étrange intuition soupçonnait-elle quelque chose?... Je ne sais, mais j’abaissai doucement l’ardoise et je renonçai à faire le guet ce jour-là.
Le lendemain Flédermausse paraissait rassurée. Un angle de lumière se déchiquetait dans la galerie. — En passant, elle prit une mouche au vol et la présenta délicatement à une araignée établie dans l’angle du toit.
L’araignée était si grosse, que malgré la distance, je la vis descendre d’échelon en échelon, puis glisser le long d’un fil, comme une goutte de venin... saisir sa proie entre les doigts de la mégère et remonter rapidement. Alors la vieille regarda fort attentivement, — ses yeux se fermèrent à demi...
L’OEIL INVISIBLE 223
elle éternua... et se dit à elle-même d’un ton railleur...
— Dieu vous bénisse !... la belle... Dieu vous bénisse !
Durant six semaines, je ne pus rien découvrir touchant la puissance de Flédermausse : — tantôt assise sousl’échoppe, elle pelait ses pommes de terre, tantôt elle étendait son linge sur la balustrade. — Je la vis filer quelquefois, mais jamais elle ne chantait, comme c’est la coutume des bonnes vieilles femmes, dont la voix chevrotante se marie si bien au bourdonnement du rouet.
Le silence régnait autour d’elle. — Elle n’avait pas de chat, cette société favorite des vieilles filles... pas un moineau ne venait se poser sur ses chenets... les pigeons, en passant au-dessus de sa cour , semblaient étendre l’aile avec plus d’élan. — On aurait dit que tout avait peur de son regard.
L’araignée seule se plaisait dans sa compagnie.
Je ne conçois pas ma patience durant ces longues heures d’observation; rien ne me lassait, rien ne m’était indifférent; — au moindre bruit, je soulevais l’ardoise : c’était une curiosité sans bornes, stimulée par une crainte indéfinissable.
Toubac se plaignait. « Maître Christian, me disait-il, à quoi diable passez-vous votre temps?... Autrefois, vous me donniez quelque chose toutes les semaines; — àprésent, c’est à peine tous les mois... Oh! les peintres !... on a bien raison de dire : Paresseux comme un ueintre ! Aussitôt qu’ils ont quel-
L’ŒIL INVISIBLE
ques Kreutzer devant eux, ils mettent les mains dans leurs poches et s’endorment! a
Je commençais moi-même à perdre courage. — J’avais beau regarder... épier... je ne découvrais rien d’extraordinaire ; — j’en étais à me dire que la vieille pouvait bien n’être pas si dangereuse... que lui faisais peut-être tort de la soupçonner... bref, je lui cherchais des excuses; mais un beau soir que, l’œil à mon trou, je m’abandonnais à ces réflexions bénévoles, la scène changea brusquement.
Flédermausse passa sur la galerie avec la rapidité de l’éclair;... elle n’était plus la même... elle était droite, les mâchoires serrées, le regard fixe, le cou tendu... elle faisait de grands pas.... ses cheveux gris flottaient derrière elle. Oh ! oh ! me disje... il se passe quelque chose... attention ! — Mais les ombres descendirent sur cette grande demeure, les bruits de la ville expirèrent,., le silence s’établit.
J’allais m’étendre sur ma couche, quand, jetant les yeux par la lucarne, je vis la fenêtre en face illuminée : un voyageur occupait la chambre du pendu !
Alors, toutes mes craintes se réveillèrent... l’agitation de Flédermausse s’expliquait... elle flairait une victime !
Je ne pus dormir de la nuit. Le froissement de la paille, le grignotement d'une souris sous le plancher, me donnaient froid. Je me levai, je me penchai à la lucarne... j’écoutai, — la lumière d’en face était éteinte. — Dans l’un de ces moments
L’OEIL INVISIBLE
d’anxiété poignante, soit illusion, soit réalité, je crus voir la vieille mégère qui regardait aussi et prêtait l’oreille.
La nuit se passa, le jour vint grisonner mes vitres, peu à peu les bruits, les mouvements de la ville montèrent. — Harassé de fatigue et d’émotions, je venais de m’endormir... mais mon sommeil fut court ; dès huit heures j’avais repris mon poste d’observation.
Il paraît que la nuit de Flédermausse n’avait pas été moins orageuse que la mienne, — lorsqu’elle p oussa la porte de la galerie, une pâleur livide couvrait ses joues et sa nuque maigre. Elle n’avait que sa chemise et un jupon de laine, quelques mèches de cheveux d’un gris roux tombaient sur ses épaules. Elle regarda de mon 'côté d’un air rêveur... mais elle ne vit rien... elle pensait à autre chose. — Tout à coup elle descendit , laissant ses savates au haut de l’escalier; elle allait sans doute s’assurer que la porte d’en bas était bien fermée ; je la vis remonter brusquement... enjambant trois ou quatre marches à la fois, — c’était effrayant. — Elle s’élança dans la chambre voisine ; j’entendis comme le bruit d’un gros coffre dont le couvercle retombe... Puis Flédermausse apparut sur la galerie traînant un mannequin derrière elle... et ce mannequin avait les habits de l’étudiant de Heidelberg.
La vieille, avec une dextérité surprenante, suspendit cet objet hideux à la poutre du hangar, puis elle descendit pour le contempler de la cour. Un éclat de rire saccadé s’échappa de sa poitrine...
22 6 L’ŒIL INVISIBLE
elle remonta... descendit de nouveau comme une maniaque et chaque fois poussant de nouveaux cris, de nouveaux éclats de rire.
Un bruit se fit entendre à la porte... la vieille bondit, décrocha le mannequin, l’emporta... revint.., et penchée sur la balustrade... le cou allongé... les yeux étincelants... elle prêta l’oreille... le bruit s’éloignait... les muscles de sa face se détendirent... elle respira longuement... Une voiture venait de passer... ■ — la mégère avait eu peur.
Alors elle rentra de nouveau dans la chambre, et j’entendis le coffre qui se refermait.
Cette scène bizarre confondait toutes mes idées : que signifiait ce mannequin?
Je devins plus attentif que jamais. — Flédermausse venait de sortir avec son panier, je la suivis des yeux jusqu’ au détour de la rue ; — elle avait repris son air de vieillotte tremblottante, elle faisait de petits pas et tournait de temps en temps la tète à demi, pour voir derrière elle du coin de l’œil. — Pendant cinq grand.es heures elle resta dehors, — moi, j’allais, je venais... je méditais; le temps m’était insupportable ; — le soleil chauffait les ardoises et m’embrasait le cerveau.
Je vis à sa fenêtre le brave homme qui occupait la chambre des trois pendus ; — c’était/ un bon paysan du Nassau, à grand tricorne, à gilet écarlate, la figure riante, épanouie. Il fumait tranquillement sa piped’Ulm sans se douter de rien. — J’avais envie de lui crier : Brave homme, prenez garde! ne vous
L’ŒIL INVISIBLE
laissez pas fasciner par la vieille... défiez-vous!... — mais il ne m’aurait pas compris...
, Vers deux heures, Flédermausse rentra. Le bruit de sa porte retentit au fond du vestibule... puis seule, bien seule, elle parut dans la cour et s’assit sur la marche inférieure de l’escalier. — Elle déposa son grand panier devant elle eten tira d’abord quelques paquets d’herbages... quelques légumes... puis un gilet rouge... puis un tricorne replié... une veste de velours brun, des culottes de peluche... une paire de gros bas de laine, — tout le costume du paysan de Nassau!...
J’eus comme des éblouissements. — Des flammes me passèrent devant les yeux.
Je me rappelai ces précipices qui vous attirent avec une puissance irrésistible... ces puits qu’il avait fallu combler, parce qu’on s’v précipitait, ces arbres qu’il avait fallu abattre, parce qu’on s’y pendait... cette contagion de suicides, de meurtres, de vols à certaines époques, par des moyens déterminés... cet entraînement bizarre de l’exemple, qui fait bâiller parce qu’on voit bâiller... souffrir, parce qu’on voit souffrir... se tuer, parce que d’autres se tuent... et mes cheveux se dressèrent d’épouvante !
Comment celte Flédermausse, cette créature sordide avait-elle pu deviner une loi si profonde de la nature ? comment avait-elle trouvé moyen de l’exploiter au profit de ses instincts sanguinaires ? Voilà ce que je ne pouvais comprendre... voilà ce qui dépassait toute mon imagination ; mais sans réfléchir
L’ŒIL INVISIBLE
davantage à ce mystère, je résolus aussitôt de tourner la loi fatale contre elle et d’attirer la vieille dans son propre piège. Tant d’innocentes victimes criaient vengeance !
Je me mis donc en route. Je courus chez tous les fripiers de Nuremberg, et le soir j’arrivai à l’auberge des trois pendus, un énorme paquet sous le bras.
Nickel Schmidt me connaissait d’assez longue date. J’avais fait le portrait de sa femme, une grosse commère fort appétissante.
— Eh ! maître Christian , s’écria-t-il en me secouant la main , quelle heureuse circonstance vous ramène?... qui est-ce qui me procure le plaisir de vous voir ?
— Mon cher monsieur Schmidt, j’éprouve un véhément désir de passer la nuit dans cette chambre.
Nous étions sur le seuil de l’auberge, et je lui montrais la chambre verte. Le brave homme me regarda d’un air défiant.
— Oh ! ne craignez rien , lui dis-je, je n’ai pas envie de me pendre.
— A la bonne heure ! à la bonne heure ! car franchement cela me ferait de la peine... un artiste de votre mérite... Et pour quand voulez-vous cette chambre, maître Christian?
— Pour ce soir.
— Impossible, elle est occupée.
— Monsieur peut y entrer tout de suite , fit une voix derrière nous ; je n’y tiens pas !
Nous nous retournâmes tout surpris. C’était le
L’OEIL INVISIBLE
paysan du Nassau , son grand tricorne sur la nuque et son paquet au bout de son bâton de voyage. Il venait d’apprendre l’aventure des trois pendus et tremblait de colère.
— Des Chambres comme les vôtres ! s’écria-t-il en bégayant, mais... mais c’est un meurtre d’y mettre les gens! c’est un assassinat! vous mériteriez d’aller aux galères !
— Allons, allons, calmez-vous, dit l’aubergiste, cela ne vous a pas empêché de bien dormir.
— Par bonheur , j’avais fait ma prière du soir , s’écrial’autre,sans cela où serais-je?... où serais-je ?
Et il s’éloigna en levant les mains au ciel.
— Eh bien, dit maître Schmidt, stupéfait, la chambre est libre , mais n’allez pas me jouer un mauvais tour !
— Il serait plus mauvais pour moi, mon cher monsieur.
Je remis mon paquet à la servante , et je m’installai provisoirement avec les buveurs.
Depuis longtemps je ne m’étais senti plus calme , plus heureux d’être au monde. Après tant d’inquiétudes, je touchais au but;... l’horizon semblait s’éclaircir... et puis je ne sais quelle puissance formidable me donnait la main. J’allumai ma pipe, et le coude sur la table, en face d’une chope, j’écoutai le chœur de Freyschütz, exécuté par une troupe de Zigeiners du Schwartz-Wald. La trompette, le cor de chasse, le hautbois, me plongeaient tour à tour dans une vague rêverie, et parfois, m’éveillant pour regarder l’heure, je me demandais sérieusement si
L’OEIL INVISIBLE
tout ce qui m’arrivait n’était pas un songe. Mais quand le wachtmann vint nous prier d’évacuer la salle, d’autres pensées plus graves surgirent dans mon âme, et je suivis tout méditatif la petite Charlotte, qui me précédait une chandelle à la main.
Non montâmes l’escalier tournant jusqu’au troisième. Elle me remit sa lumière en m’indiquant une porte.
— C’est là, dit-elle en se hâtant de descendre.
J’ouvris la porte. La chambre verte était une chambre d’auberge comme toutes les autres : le plafond très-bas et le lit fort haut. D’un coup d’œil, j’en explorai l’intérieur, puis je me glissai près delà fenêtre.
Rien n’apparaissait encore chez Flédermausse ; seulement, au bout d’une longue pièce obscure brillait une lumière, une veilleuse sans doute.
C’est bien, me dis-je en refermant le rideau, j’ai tout le temps nécessaire.
J’ouvris mon paquet; je mis un bonnet de femme à longues franges, et m’étant armé d’un fusain, je m’installai devant la glace afin de me tracer des rides. Ce travail me prit une bonne heure. Mais après avoir revêtu la robe et le grand châle, je (me fis peur
L’OEIL INVISIBLE
à moi-mème. Flédermausse était là qui me regardait du fond de la glace.
En ce moment, le watchmann criait onze heures. Je montai vivement le mannequin que j’avais apporté ; je l’affublai d’un costume pareil à celui de la mégère, et j’entr’ ouvris le rideau.
Certes, après tout ce que j’avais vu de la vieille, sa ruse infernale, sa prudence, son adresse, rien n’aurait dû me surprendre, et cependant j’eus peur.
Cette lumière que j’avais remarquée au fond delà chambre, cette lumière immobile projetait alors sa lumière jaunâtre sur le mannequin du paysan de Nassau, lequel, accroupi au bord du lit, la tête penchée sur la poitrine, son grand tricorne rabattu sur la figure, les bras pendants, semblait plongé dans le désespoir.
L’ombre, ménagée avec un art diabolique, ne laissait paraître que l’ensemble de la figure... le gilet rouge et six boutons arrondis, se détachaient seuls des ténèbres... mais c’est le silence de la nuit, c’est l’immobilité complète du personnage, son air morne, affaissé, qui devaient s’emparer de l’imagination du spectateur avec une puissance inouie... moi-même, quoique prévenu, je me sentis froid dans les os... — Qu’aurait-ce donc été d’un pauvre campagnard, surpris à l’improvjste? 11 eût été terrassé... 11 eût perdu son libre arbitre... et l’esprit d’imitation aurait fait le reste.
A peine eus-je remué le rideau, que je vis Flédermausse à l’affût derrière ses vitres.
Elle ne pouvait me voir. J’entr’ ouvris doucement
L’ŒIL INVISIBLE
la fenêtre... la fenêtre en face s’entr’ouvrit, puis le mannequin parut se lever lentement et s’avancer vers moi, je m’avançai de même, et saisissant mon flambeau d’une main, de l’autre j’ouvris brusquement la croisée. ,
La vieille et moi nous étions face à face : car, frappée de stupeur, elle avait laissé tomber son mannequin.
Nos deux regards se croisèrent avec une égale terreur.
Elle étendit le doigt, j’étendis le doigt;... ses lèvres s’agitèrent, j’agitai les miennes;... elle exhala un profond soupir et s’accouda... je m’accoudai...
Dire ce que cette scène avait d’effrayant, je ne le puis. Cela tenait du délire, de l’égarement, de la folie!... Il y avait lutte entre deux volontés, entre deux intelligences, entre deux âmes, dont l’une voulait anéantir l’autre, et dans cette lutte la mienne avait l’avantage. Les victimes luttaient avec moi!
, Après avoir imité pendant quelques secondes tous les mouvements de Flédermausse, je tirai une corde de dessous mon jupon et je l’attachai à la tringle.
La vieille me considérait bouche béante. Je passai la corde à mon cou... Ses prunelles fauves s’illuminèrent... sa figure se décomposa, « Non! non! fit-elle d’une voix sifflante, non! »
Je poursuivis avec l’impassibilité du bourreau.
Alors la rage saisit Flédermausse.
— Vieille folle! hurla-t-elle en se redressant... les mains crispées sur la traverse... vieille folle !
Je ne lui donnai pas le temps de continuer : souf-
fiant tout h coup ma lampe, je me baissai comme un homme qui veut prendre un élan vigoureux, et saisissant le mannequin, je lui passai la cordeau cou, puis je le précipitai dans l’espace.
Un cri terrible traversante rue... Après ce cri tout rentra dans le silence.
La sueur ruisselait de mon front... j’écoutai longtemps... Au bout d’un quart d’heure, j’entendis... loin... bien loin... la voix du watchmann qui criait : Habitants de Nuremberg... minuit... minuit sonné... — Maintenant, justice est faite, murmurai-je, les trois victimes sont vengées... Seigneur, pardonnez-moi.
Or, ceci se passait environ cinq minutes après le dernier cri du watchmann, et je venais d’apercevoir la mégère, attirée par son image, s’élancer de sa fenêtre la corde au cou et rester suspendue à sa tringle. — Je vis le frisson de la mort onduler sur ses reins, et la lune calme, silencieuse, débordant à la cime du toit, reposer sur sa tète échevelée ses froids et pâles rayons.
Tel j’avais vu le pauvre jeune homme... telle je vis Flédermausse.
Le lendemain tout Nuremberg apprit que la chauve-souris s’était pendue. Ce fut le dernier événement de cevwe dans la rue des Minnæsingers.
LE
CONTE FANTASTIQUE
Mon oncle Zacharias est bien le plus curieux original que j’ai rencontré de ma vie. — Figurez-vous un petit homme, gros, court, replet, le teint coloré, le ventre en outre et le nez en fleur : c’est le portrait de mon oncle Zacharias. — Le digne homme était chauve comme un genou. Il portait d’habitude de grosses lunettes rondes, et se coiffait d’un petit bonnet de soie noire, qui ne lui couvrait guère que le sommet de la tète et la nuque.
Ce cher oncle aimait à rire; il aimait ausssi la dinde farcie, le pâté de foie gras et le vieux johannisberg, mais ce qu’il préférait à tout au monde, c’était la musique. Zacharias Müller était né musicien par la grâce de Dieu, comme d’autres naissent Français ou Russes; il jouait de tous les instruments avec une facilité merveilleuse. On ne pouvait comprendre, à voir son air de bonhomie naïve, que tant de gaieté, de verve et d’entrain pussent animer un tel personnage.
Ainsi Dieu fit le rossignol, gourmand, curieux, et chanteur: — mon oncle était rossignol.
On l’invitait à toutes les noces, h toutes les fêtes, à tous les bâptêmes, à tous les enterrements : maître Zacharias, lui disait-on, il nous faut un Hopser, un Alléluia , un Requiem pour tel jour, et lui répondait simplement : Vous l’aurez. Alors il se mettait à l’œuvre, il sifflait devant son pupitre, il fumait des pipes, et tout en lançant une pluie dénotés sur son papier, il battait la mesure du pied gauche.
L’oncle Zacharias et moi nous habitions une vieille maison de la rue des MinnæsingersàTubingue; il en occupait le rez-de-chaussée, un véritable magasin de bric-à-brac, encombré de vieux meubles et d’instruments de musique; moi je couchais dans la chambre au-dessus, et toutes les autres pièces restaient inoccupées.
Juste en face de notre maison habitait le docteur Hâselnoss. Le soir, lorsqu’il faisait nuit dans ma
1 Hopser, en allemand, sauteuse.
petite chambre, et que les fenêtres du docteur s’illuminaient, il me semblait, àforce de regarder, que sa lampe s’avancait... s’avançait... et finalement me touchait les yeux. Plt je voyais en même temps la silhouette de Hàselnoss s’agiter sur le mur d’une façon bizarre, avec sa tète de rat coiffée d’un tricorne, sa petite queue sautillant de droite à gauche, son grand habit h larges basques, et sa mince personne plantée sur deux jambes grêles. Je distinguais aussi dans les profondeurs de la chambre, des vitrines remplies d’animaux étrangère, de pierres luisantes, et de profil, le dos de ses livres , brillant par leurs dorures, et rangés en bataille sur les rayons d’une bibliothèque.
Le docteur Hàselnoss était, après mon oncle Zacharias, le personnage le plus original de la ville. Sa servante Orchel se vantait de ne faire la lessive que tous les sis moix, et je le croirais volontiers, car les chemises du docteur étaient marquées de taches jaunes, ce qui prouvait la quantité de linge enfermée dans ses armoires; mais la particularité la plus intéressante du caractère de Hàselnoss, c’est que ni chien ni chat qui franchissait le seuil de sa maison ne reparaissait plus jamais. Dieu sait ce qu’il en faisait. La rumeur publique l’accusait même de porter dans l’une de ses poches de derrière un morceau de lard pour attirer ces pauvres bêtes: aussi lorsqu’il sortait le matin pour aller voir ses malades, et qu’il passait, trottant menu, devant la maison de mon oncle, je ne pouvais m’empêcher de considérer avec une vague terreur les grandes basques de son habit flottant à droite et à gouche.
Telles sont les plus vives impressions de mon enfance; mais ce qui me charme le plus dans ces lointains souvenirs, ce qui, par-dessus tout, se retrace à mon esprit quand je rêve à cette chère petite ville de Tubingue, c’est le corbeau Hans, voltigeant par les rues, pillant l’étalage des bouchers, saisissant tous les papiers au vol, pénétrant dans les maisons, et que tout le monde admirait, choyait, appelait: « Hans par-ci... Hans par-là... »
Singulier animal en vérité: un jour il était arrivé en ville l’aile cassée. Le docteur Hâselnoss la lui avait remise, et tout le monde l’avait adopté. L’un lui donnait de la viande, l’autre du fromage. Hans appartenait à toute la ville. .. Hans était sous la protection de la foi publique.
Que j’aimais ce Hans, malgré ses grands coups de bec ! Il me semble le voir encore sauter à deux pattes dans la neige, tourner légèrement la tète et vous regarder du coin de son oeil noir, d’un air moqueur. Quelque chose tombait-il de votre poche : un kreutzer , une clef, n’importe quoi, Hans s’en saisissait et l’emportait dans les combles de l’église. C’est là qu’il avait établi son magasin, c’est là qu’il cachait le fruit de ses rapines; car Hans était malheureusement un oiseau voleur.
Du reste, l’oncle Zacharias ne pouvait souffrir ce Hans; il traitait les habitants de Tubingue d’imbéciles, de s’attacher à un semblable animal, et cet homme, si calme, si doux, perdait toute espèce de mesure, quand par hasard ses yeux rencontraient le corbeau planant devant nos fenêtres.
Or, par une belle soirée d’octobre, l’oncle Zachdrias paraissait encore plus joyeux que d’habitude, il n’ avait pas vu Hans de toute la journée. Lesfenètres étaient ouvertes, un gai soleil pénétrait dans la chambre ; au loin, l’automne répandait ses belles teintes de rouille, qui se détachent avec tant de splendeur sur le vert sombre des sapins. L’onde Zacharias, renversé dans son large fauteuil, fumait tranquillement sa pipe, et moi je le regardais, me demandant qpqui le faisait sourire en lui-même, car sa bonne grosse figure rayonnait d’une satisfaction indicible.
— Cher Tobie, me dit-il en lançant au plafond une longue spirale de fumée, tu ne saurais croire quelle douce quiétude j’éprouve en ce moment. Depuis bien des années, je ne me suis pas senti mieux disposé pour entreprendre une grande œuvre, une œuvre dans le genre de la création de Haydn. Le ciel semble s’ouvrir devant moi, j’entends les anges et les séraphins entonner leur hymne céleste , je pourrais en noter toutes les voix... O la belle composition, Tobie, la belle composition!... Si tu pouvais entendre la basse des douze apôtres, c’est magnifique... magnifique... Le soprano du petit Raphaël perce les nuages, on dirait la trompette du jugement dernier ; les petits anges battent de l’aile en riant, et les saintes pleurent d’une manière vraiment harmonieuse... Chut!... Voici le Vent Creator, la basse colossale s’avance... la terre s’ébranle... Dieu va paraître.
Et maître Zacharias penchait la tête, il semblait écouter de toute son âme, de grosses larmes rou-
laient dans ses yeux : JBenc, Raphaël, bene... murmurait-il. Mais comme mon oncle se plongeait ainsi dans l’extase, que sa figure, son regard, son attitude, que tout en lui exprimait un ravissement céleste, voilà Hans qui s’abat tout à coup sur notre fenêtre en poussant un couac épouvantable. Je vis l’oncle Zacharias pâlir; il regarda vers la fenêtre d’un œil effaré, la bouche ouverte, la main étendue dans l’attitude de la stupeur.
Le corbeau s’était posé sur la traverse de la fenêtre. Non, je ne crois pas avoir jamais vu de physionomie plus railleuse; son grand bec se retournait légèrement de travers, et son œil brillait comme une perle. Il fit entendre un second coiiac ironique, et se mit à peigner son aile de deux ou trois coups de bec.
Mon oncle ne soufflait mot, il était comme pétrifié. Hans reprit son vol , et maître Zacharias se tournant vers moi, me regarda quelques secondes.
— L’as-tu reconnu ? me dit-il.
— Qui donc?
— Le diable !...
— Le diable !... Vous voulez rire ?
Mais l’oncle Zacharias ne daigna point me répondre et tomba dans une méditation profonde.
La nuit était venue, le soleil disparaissait derrière les sapins de la forêt Noire.
Depuis ce jour, maître Zacharias perdit toute sa ' bonne humeur. Il essaya d’abord d’écrire sa grande symphonie des Séraphins, mais n’ayant pas réussi,
LE REQUIEM Dü CORBEAU 2ii
il devint fort mélancolique; il s’étendait tout au large dans son fauteuil, les yeux au plafond, et ne faisait plus que rêver h l’harmonie céleste. Quand je lui représentais que nous étions à bout d’argent, et qu’il ne ferait pas mal d’écrire une valse, un hopser , ou tout autre chose, pour nous remettre à Ilot, « Une valse!... un hopser!... s’écriait-il, qu’est-ce que cela ?... Si tu me parlais de ma grande symphonie, à la bonne heure... mais une valse... Tiens, Tobie, tu perds la tête, tu ne sais ce que tu dis. » Puis il reprenai* d’un ton plus calme :
« Tobie, crois-moi, dès que j’aurai terminé ma grande œuvre, nous pourrons nous croiser les bras et dormir sur les deux oreilles... C’est l’alpha et l’oméga de l’harmonie... Notre réputation sera faite!
11 y a longtemps que j’aurais terminé ce chef-d’œuvre ; une seule chose m’en empêche, c’est le corbeau! /
— Le corbeau !... mais, cher oncle, en quoi ce corbeau peut-il vous empêcher d’écrire, je vous le demande? n’est-ce pas un oiseau comme tous les autres ?
— Un oiseau comme tous les autres ! murmurait mon oncle indigné. Tobie, je le vois, tu conspires avec mes ennemis!... Cependant, que n’ai-je pas fait pour toi!... Ne t’ai-je pas élevé comme mon propre enfant... N’ai-je pas remplacé ton père et ta mère... Ne t’ai-je pas appris à jouer de la clarinette?... Ah! Tobie, Tobie, c’est bien mal!... »
11 disait cela d’un ton si convaincu, que je finis—
sais par le croire, et je maudissais dans mon cœur ce Hans qui troublait l’inspiration de mon oncle... Sans lui, me disais-je, notre fortune serait faite !... Et je me prenais à douter si le corbeau n’était pas le diable en personne, ainsi que le pensait mon oncle.
Quelquefois l’oncle Zacharias essayait d’écrire, mais, par une fatalité curieuse et presque incroyable, Hans se montrait toujours au plus beau moment, ou bien on entendait son cri rauque. Alors le pauvre homme jetait sa plume avec désespoir, et s’il avait eu des cheveux, il se les serait arrachés à pleines poignées, tant son exaspération était grande. Les choses en vinrent au point , que maître Zacharias emprunta le fusil du boulanger Razer, une vieille patraque toute rouillée, et se mit en faction derrière la porte, pour guetter le maudit animal. Mais alors Hans, rusé comme le diable, n’apparaissait plus à l’horizon, et dès que mon oncle, grelottant de froid, car on était en hiver, dès que mon oncle venait se chauffer les mains, aussitôt Hans jetait son cri devant la fenêtre. Maître Zacharias courait bien vite dans la rue... Hans venait de disparaître!...
C’était une véritable comédie ; toute la ville en parlait. Mes camarades d’école se moquaient de mon oncle, ce qui me força de livrer plus d’une bataille sur la petite place. Je le défendais à outrance, et je revenais chaque soir avec un œil poché ou le nez meurtri. Alors mon oncle me regardait tout ému et me disait :
* Cher enfant, prends courage... Bientôt tu n’auras plus besoin de te donner tant de peine ! »
Et il se mettait à me peindre avec enthousiasme l’œuvre grandiose qu’il méditait. C’était vraiment superbe ; tout était en ordre : d’abord l’ouverture des apôtres, puis le chœur des séraphins en mi bé mol, puis le Veni Creator grondant au milieu des éclairs et du tonnerre!... « Mais, ajoutait mon oncle, il faut que le corbeau meure. C’est le corbeau qui est cause de tout le mal, vois-tu, Tobie, sans lui ma grande symphonie serait faite depuis longtemps, et nous pourrions vivre de nos rentes. »
Un soir, revenant entre chien et loup de la petite place, je rencontrai Hans. 11 avait neigé, la lune brillait par-dessus les toits, et je ne sais quelle vague inquiétude s’empara de mon cœur à la vue du corbeau. En arrivant à la porte de notre maison, je fus tout étonné de la trouver ouverte; quelques lueurs se jouaient sur les vitres, comme le reflet d’un feu qui s’éteint. J’entre, j’appelle, pas de réponse! Mais qu’on se figure ma surprise, lorsqu’au reflet de la flamme je vis mon oncle, le nez bleu, les oreilles violettes, étendu tout au large dans son fauteuil, le vieux fusil de notre voisin entre les jambes, et les souliers chargés de neige.
Le pauvre homme était allé à la chasse du corbeau. « Oncle Zacharias, m’écriai-je, dormez-vous? » Il entr’ouvrit les yeux, et me fixant d’un regard assoupi :
« Tobie, dit-il, je l’ai couché en joue plus de vingt fois, et toujours il disparaissait comme une ombre, au moment oii j’allais presser la détente. »
Ayant dit ces mots, il retomba dans une torpeur profonde. J’avais beau, le secouer, il ne bougeait plus! Alors, saisi de crainte, je courus chercher Hâselnoss. Enlevant le marteau de la porte, mon cœur battait avec une force incroyable, et quand le coup retentit au fond du vestibule, mes genoux fléchirent. La rue était déserte, quelques flocons de neige voltigeaient autour de moi, je frissonnais. Au troisième coup la fenêtre du docteur s’ouvrit, et la tête de H ;i sel n o ss, en bonnet de coton, s’inclina au dehors.
« Qui est là ? fit-il d’une voix grêle.
— Monsieur le docteur, venez vite chez maître Zacharias, il est bien malade.
— Hé ! fit Hâselnoss, le temps de passer un habit et j’arrive! »
La fenêtre se referma . J’attendis encore un grand quart d’heure, regardant la rue déserte, écoutant crier les girouettes sur leurs aiguilles rouillées, et dans le lointain, un chien de ferme aboyer à la lune. Enfin, des pas se firent entendre, et lentement, lentement, quelqu’un descendit l’escalier. On introduisit une clef dans la serrure et Hâselnoss, enveloppé d’une grande houppelande grise, une petite lanterne en forme de bougeoir à la main, parut sur le seuil.
« Prr ! fit-il, quel froid ! j’ai bien fait de m’envelopper.
— Oui, répondis-je, depuis vingt minutes je grelotte.
— Je me suis dépêché pour ne pas te faire attendre, » dit Hàselnoss.
l'ne minute après nous entrions dans la chambre de. mon oncle.
« Hé! bonsoir, maître Zacharias, dit le docteur Hàselnoss le plus tranquillement du monde, en soufflant sa lanterne, comment vous portez-vous? 11 parait que nous avons un petit rhume de cerveau. »
A cette voix, l’oncle Zacharias parut s’éveiller. « Monsieur le docteur, dit-il, je vais vous raconter la chose depuis le commencement.
— C’est inutile, fit Hàselnoss en s’asseyant en face de lui sur un vieux bahut ; je sais cela mieux que vous ; je connais le principe et les conséquences, la cause et les effets : vous détestez Hans, et Hans vous déteste... Vous le poursuivez avec un fusil, et Hans vient se percher sur votre fenêtre pour se moquer de vous. Hé! hé ! hé ! c’est tout simple, le corbeau n’aime pas le chant du rossignol, et le rossignol ne peut souffrir le cri du corbeau. »
Ainsi parla Hàselnoss en puisant une prise dans sa petite tabatière, puis il se croisa les jambes, secoua les plis de son jabot, et se mit à sourire en fixant maître Zacharias de ses petits yeux malins.
Mon oncle était ébahi.
« Écoutez, reprit Hàselnoss de sa voix grêle, cela
it.
ne doit pas vous surprendre, chaque jour on voit des faits semblables. Les sympathies et les antipathies gouvernent notre pauvre monde. Vous entrez dans une taverne, dans une brasserie, n’importe où, vous remarquez deux joueurs à table, et sans les connaître, vous faites aussitôt des vœux pour l’un ou pour l’autre. Quelles raisons avez-vous de préférer l’un à l’autre? Aucune... Hé! hé! hé! Là dessus, les savants bâtissent des systèmes à perte de vue, au lieu de dire tout bonnement : voici un chat, voici une souris; je fais des vœux pour la souris, parce que nous sommes de la même famille, parce qu’avant d’être Hâselnoss, docteur en médecine, j’ai été rat, écureuil ou mulot, et qu’en conséquence... »
Mais il ne termina point sa phrase, car au même instant, le chat de mon oncle étant venu par hasard à passer près de lui, le docteur le saisit à la tigtiasse et le fit disparaître dans sa grande poche avec une rapidité foudroyante. L’oncle Zacharias et moi nous nous regardâmes tout stupéfaits.
« Que voulez-vous faire de mon chat ? » dit enfin l’oncle Zacharias.
Mais Hâselnoss, au lieu de répondre, sourit d’un air contraint et balbutia :
« Maître Zacharias, je veux vous guérir.
— Rendez-moi d’abord mon chat.
— Si vous me forcez à rendre ce chat, dit Hâselnoss, je vous abandonne à votre triste sort ; vous n’aurez plus une minute de repos, vous ne pourrez
plus écrire une note, et vous maigrirez de jour en jour.
— Mais, au nom du ciel! reprit mon oncle, qu’est-ce qu’il vous a donc fait ce pauvre animal?
— Ce qu’il m’a fait, dit le docteur, dont les traits se contractèrent, ce qu’il m’a fait!... Sachez que nous sommes en guerre depuis l’origine des siècles ! Sachez que ce chat résumq en lui la quintessence d’un chardon, qui m’a étouffé quand j’étais violette, jd’un houx qui m’a fait ombre quand j’étais buisson, d’un brochet qui m’a mangé quand j’étais carpe, et d’un épervier qui m’a dévoré quand j’étais souris! a
Je crus que Hâselnoss perdait la tête, mais mon oncle, fermant les yeux, répondit après un long silence :
« Je vous comprends, docteur Hâselnoss , je vous comprends... Vous pourriez bien n’avoir pas tort!... Guérissez-moi, et je vous donne mon chat. »
Les yeux du docteur scintillèrent.
« A la bonne heure, s’écria-t-il, maintenant je vais vous guérir ! »
Il tira de sa trousse un canif, il prit sur l’àtre un petit morceau de bois et le fendit avec dextérité. Mon oncle et moi nous le regardions faire. Après avoir fendu son petit morceau de bois, il se mit à le creuser, puis il détacha de son portefeuille une petite lanière de parchemin fort mince, et l’ayant ajustée entre les deux lames de bois, il l’appliqua contre ses lèvres en ouriant.
La figure de mon "oncle s’épanouit.
« Docteur Hàselnoss, s’écria-t-il, vous êtes un homme rare, un homme vraiment supérieur, un homme...
— Je le sais, interrompit Hàselnoss, je le sais... Mais éteignez la lumière, que pas un charbon ne brille dans l’ombre ! »
Et tandis que j’exécutais son ordre , il ouvrit la fenêtre tout au large. La nuit était glaciale. Au-dessus des toits apparaissait la lune calme et limpide. L’éclat éblouissant de la neige et l’obscurité de la chambre formaient un contraste étrange. Je voyais l'ombre de mon oncle et celle de Hàselnoss se dér couper sur le devant de la fenêtre, et mille impressions confuses m’agitaient à la fois. L’oncle Zacharias éternua, la main de Hàselnoss s’étendit avec impatience pour lui commander de se taire,, puis le silence devint solennel.
Tout à coup un sifflement aigu, traversa l’espace: « Pie-wite! pie-wite! » Après ce cri tout redevint silencieux. J’entendais mon cœur galopper. Au bout d’un instant le même sifflement se fit entendre : « Pie-wite! pie-wite! » Je reconnus alors que c’était le docteur qui le produisait avec son appeau. Cette remarque me rendit un peu de courage, et je fis attention aux moindres circonstances des choses qui se passaient autour de moi.
L’oncle Zacharias, à demi courbé, regardait la lune. Hàselnoss se tenait immobile, une main à la fenêtre et l’autre au sifflet.
Il se passa bien deux ou trois minutes, puis tout à coup le vol d’un oiseau fendit l’air.
« Oh ! » murmura mon oncle.
« Chut! » fit Hàselnoss, et le « pie-wite » se répéta plusieurs fois avec des modulations étranges et précipitées. Deux fois l’oiseau effleura les fenêtres de son vol rapide, inquiet. L’oncle Zacharias fit un geste pour prendre son fusil, mais Hàselnoss, lui saisit le poignet en murmurant : « Êtes-vous fou? » Alors mon oncle se contint, et le docteur redoubla ses coups de sifflet avec tant d’art, imitant le cri de la pie-grièche prise au piège, que Hans, tourbillonnant à droite et à gauche, finit par entrer dans notre chambre, attiré sans doute par une curiosité singulière qui lui troublait la cervelle. J’entendis ses deux pattes tomber lourdement sur le plancher. L’oncle Zacharias jeta un cri et s’élança sur l’oiseau, qui s’échappa de ses mains.
« Maladroit ! » s’écria Hàselnoss en fermant la fenêtre.
11 était temps, Hans planait aux poutres du plafond. Après avoir fait cinq ou six tours, il se cogna contre une vitre avec tant de force, qu’il glissa tout étourdi le long de la fenêtre, cherchant à s’accrocher des ongles aux traverses. Hàselnoss alluma bien vite la chandelle, et je vis alors le pauvre Hans entre les mains de mon oncle, qui lui serrait le cou avec un enthousiasme frénétique, en bégayant :
« Ha ! ha ! ha ! je te tiens, je te tiens! »
Hàselnoss l’accompagnait de ses éclats de rire.
LE REQüIEM DU CORBEAU
« Hé ! hé ! hé ! faisait-il, vous êtes content, maître Zacharias, vous êtes content ? »
Jamais je n’ai vu de scène plus effrayante. La figure de mon oncle était cramoisie. Le pauvre corbeau allongeait les pattes, battait des ailes comme un grand papillon de nuit, et le frisson de la mort ébouriffait toutes ses plumes.
Ce spectacle me fit horreur, et je courus me cacher au fond de la chambre.
Le premier moment d’indignation passé, l’oncle Zacharias redevint lui-même. « Tobie, s’écria-t-il, le diable a rendu ses comptes, je lui pardonne. Tiens-moi ce Hans devant les yeux. Ah ! Je me sens revivre ! Maintenant, silence, écoutez ! »
Et maître Zacharias, le front inspiré, s’assit gravement au clavecin. Moi, j’étais en face de lui et je tenais le corbeau par le bec. Derrière, Hàselnoss levait la chandelle, et l’on ne pouvait voir de tableau plus bizarre que ces trois figures, Hans, l’oncle Zacharias et Hàselnoss, sous les poutres hautes et vermoulues du plafond. Je les vois encore, éclairées par la lumière tremblotante, ainsi que nos vieux meubles, dont les ombres vacillaient contre la muraille décrépite. ,
Aux premiers accords mon oncle parut se transformer, ses grands yeux bleus brillèrent d’enthousiasme, il ne jouait pas devant nous, mais dans une cathédrale, devant une assemblée immense, pour Dieu lui-même !
Quel chant sublime ! tour à tour sombre, pathétique, déchirant et résigné ; puis tout à coup, au
milieu des sanglots, l’espérance déployant ses ailes d’or et d’azur. Oh ! Dieu, est-il possible de concevoir d’aussi grandes choses !
C’était un Requiem, et durant une heure, l’inspiration n’abandonna point une seconde l’oncle Zacharias.
Hàselnoss ne riait plus. Insensiblement sa figure railleuse avait pris une expression indéfinissable. Je crus qu’il s’attendrissait, mais bientôt je le vis faire des mouvements nerveux, serrer le poing, et je m’aperçus que quelque chose se débattait dans les basques de son habit.
Quand mon oncle, épuisé par tant d’émotions, s’appuya le front au bord du clavecin, le docteur tira de sa grande poche le chat, qu’il avait étranglé.
« Hé! hé! hé! fit-il, bonsoir, maître Zacharias, bonsoir. Nous avons chacun notre gibier, hé ! hé ! hé ! Vous avez fait un Requiem pour le corbeau Hans, il s’agit maintenant de faire un Alléluia pour votre chat... Bonsoir!... »
Mon oncle était tellement abattu, qu’il se contenta de saluer le docteur d’un mouvement de tête, en me faisant signe de le reconduire.
Or, cette nuit même, mourut le grand-duc Yéri- Péter, deuxième du nom, et comme Hàselnoss traversait la rue, j’entendis les cloches de la cathédrale se mettre lentement en branle. En rentrant dans la chambre, je vis l’oncle Zacharias débout.
« Totie, me dit-il d’une voix grave, va te cou-
cher, mon enfant... va te coucher, je suis remis... il faut que j’écrive tout cela cette nuit, de crainte d’oublier. »
Je me hâtai d’obéir, et je n’ai jamais mieux dormi.
Le lendemain, vers neuf heures, je fus réveillé par un grand tumulte. Toute la ville était en l’air, i. on ne parlait que de la mort du grand-duc.
Maître Zacharias fut appelé au château. On lui commanda le Requiem de Yéri-Péter II, œuvre qui lui valut enfin la place de maître de chapelle, qu’il ambitionnait depuis si longtemps. Ce Requiem n’était autre que celui de Hans... Aussi l’oncle Zacharias, devenu un grand personnage, depuis qu’il avait mille thalers à dépenser par an, me disait-il souvent à l’oreille
« Hé ! neveu, si l’on savait que c’est pour le corbeau que j’ai composé mon fameux Requiem, nous pourrions encore aller jouer de la clarinette aux fêtes de village... Ah ! ah ! ah ! » et le gros ventre de mon oncle galopait d’aise.
Ainsi vont les choses de ce monde.
CONTE FANTASTIQUE
J’ai toujours professé une haute estime et même une sorte de vénération pour le noble vin du Rhin ; il pétille comme le champagne, il réchauffe comme le bourgogne, il lénifie le gosier comme le bordeaux, il embràse l’imagination comme les liqueurs d’Espagne, il nous rend tendres comme le lacrvmachristi ; enfin, par-dessus tout, il fait rêver, il déroule à nos }eux le vaste champ de la fantaisie.
En I8/16, vers la fin de l’automne, je m’étais décidé à faire un pèlerinage au Johannisberg. Monté sur une pauvre haridelle aux flancs creux, j’avais
disposé deux cruches de ferblanc dans ses vastes cavités intercostales, et je voyageais à petites journées.
Quel admirable spectacle que celui des vendanges ! L’une de mes cruches était toujours vide, l’autre toujours pleine; lorsque je quittais un coteau, il y en avait toujours un autre en perspective. Mon seul chagrin était de ne pouvoir partager ce plaisir avec un véritable appréciateur.
Un soir, à la nuit tombante, le soleil venait de disparaître, mais il lançait encore entre -les larges feuilles de vigne quelques rayons égarés. -J’entendis le trot d’un cheval derrière moi. J’appuyai légèrement à gauche pour lui laisser passage, et à ma grande surprise, je reconnus mon ami Hippel, qui fit une exclamation joyeuse dès qu’il m’aperçut.
Vous connaissez Hippel, son nez charnu, sa bouche spéciale pour la dégustation, son ventre à triple étage. 11 ressemblait au bon Silène, poursuivant le dieu Bacchus. Nous nous embrassâmes avec transport.
Ilippel voyageait dans le même but que moi; amateur distingué, il voulait fixer son opinion sur „ la nuance de certains coteaux, qui lui avaient toujours laissé quelques doutes. Nous poursuivîmes de compagnie.
Hippel était d’une gaieté folle, il traça notre itinéraire dans les vignobles du Rhingau. Parfois nous faisions halte pour donner une accolade à nos cru- • ches et pour écouter le silence qui régnait au loin.
La nuit était assez avancée, lorsque nous arrivâmes devant une petite auberge accroupie au versant de la côte. Nous mimes pied à terre. Hippel jeta un coup d’œil h travers une petite fenêtre presqu’au niveau du sol. Sur une table brillait une lampe, à côté delà lampe dormait une veille femme.
— Hé ! cria mon camarade, ouvrez, la mère.
La vieille femme tressaillit, se leva et s’approchant de la fenêtre, elle colla sa figure ratatinée contre l’une des vitres. On eût dit un de ces vieux portraits flamands, où l’ocre et le bistre se disputent la préséance.
Quand la vieille sybille nous eut distingués, elle grimaça un sourire et nous ouvrit la porte.
— Entrez, messieurs, entrez, dit-elle d’une voix chevrotante; je vais éveiller mon fils; soyez les bienvenus.
— Un picotin pour nos chevaux, un bon souper pour nous, s’écria Hippel.
— Bien, bien, fit la vieille avec empressement. Elle sortit à petits pas et nous l’entendîmes monter un escalier plus raide que l’échelle de Jacob.
Nous restâmes quelques minutes dans une salle basse et enfumée. Hippel courut à la cuisine et vint m'apprendre qu’il avait constaté la présence de plusieurs quartiers de lard dans la cheminée.
— Nous .souperons, dit-il, en se caressant le ventre, oui, nous souperons.
Les planches crièrent au-dessus de nos têtes, et presque aussitôt un vigoureux gaillard, vêtu d’un simple pantalon, la poitrine nue, les cheveux ébou-
rifïés, .ouvrit la porte, fit quatre pas et sortit sans nous dire un mot.
La vieille alluma du feu et le beurre se mit à rire dans la poêle.
Le souper fut servi. On posa sur la table un jambon flanqué de deux bouteilles, l’une de vin rouge, l’autre de vin blanc.
— Lequel préférez-vous? demanda l’hôtesse.
— Il faut voir, répondit Hippel en présentant son verre à la vieille, qui lui versa du vin rouge. Elle emplit aussi le mien. Nous goûtâmes : c’était un vin âpre et fort. Il avait je ne sais quel goût particulier, un parfum de verveine, de cyprès ! J’en bus quelques gouttes, et une tristesse profonde s’empara de mon âme. Hippel, au contraire, fit claquer sa langue d’un air satisfait.
— Fameux! dit-il, fameux! D’où le tirez-vous, bonne mère ?
— D’un coteau voisin, dit la vieille avec un sourire étrange.
— Fameux coteau ! reprit Hippel en se versant une nouvelle rasade. Il me sembla qu’il buvait du sang.
— Quelle diable de figure fais-tu, Ludwig ? me dit-il. Est-ce que tu as quelque chose?
— Non, répondis-je, mais je n’aime pas le vin rouge.
— Il ne faut pas disputer des goûts, observa Hippel en vidant la bouteille et en frappant sur la table.
— Du même, s’écria-t-il, toujours du même, et surtout pas de mélange, belle hôtesse ! Je m’y con-
nais. Morbleu ! ce vin là me ranime, c’est un vin généreux.
Hippel se rejeta sur le dossier de sa chaise. Sa figure me parut se décomposer. D’un seul trait je vidai la bouteille de vin blanc, alors la joie me revint au cœur. La préférence de mon ami pour le vin rouge me parut ridicule, mais excusable.
Nous continuâmes à boire jusqu’à une heure du matin, lui du rouge, moi du blanc.
Une heure du matin ! C’est l’heure d’audience de madame la Fantaisie ! Les caprices de l’imagination étalent leurs robes diaphanes brodées de cristal et d’azur, comme celles de la mouche, du scarabé, de la demoiselle des eaux donnantes.
l'ne heure ! C’est alors que la musique céleste chatouille l’oreille du rêveur et souffle dans son âme l’harmonie des sphères invisibles. Alors trotte la souris; alors la chouette déploie ses ailes de duvet et passe silencieuse au-dessus de nos tètes.
— Une heure, dis-je à mon camarade; il faut prendre du repos, si nous voulons partir demain.
Hippel se leva tout chancelant. »
La vieille nous conduisit dans une chambre à deux lits et nous souhaita un bon sommeil.
Nous nous déshabillâmes, je restai debout le dernier pour éteindre la lumière. A peine étais-je couché que Hippel- dormait profondément; sa respiration ressemblait au souffle de la tempête. Je ne pus fermer l’œil, mille figures bizarres voltigeaient autour de moi ; les gnômes, les diablotins, les sorcières de
Walpürgis exécutaient au plafond leur danse cabalistique. Singulier effet du vin blanc !
Je me levai, j’allumai ma lampe, et, attiré par une invincible curiosité, je m’approchai du lit de Hippel. Sa figure était rouge, sa bouche entr’ ouverte, le sang faisait battre ses tempes... ses lèvres remuaient comme s’il eût voulu parler. Longtemps je me tins immobile près de lui, j’aurais voulu plonger mon regard au fond de son âme, mais le sommeil est un mystère impénétrable ; comme la mort, il garde ses secrets.
Tantôt la figure de Hippel exprimait la terreur, tantôt la tristesse, tantôt la mélancolie; parfois elle se contractait ; on eût dit qu’il allait pleurer.
Celte bonne figure, faite pour éclater de rire, avait un caractère étrange sous l’impression de la douleur.
Que se passait-il au fond de cet abîme ? Je voyais bien quelques vagues monter à la surface, mais d’où venaient ces commotions profondes. Tout à coup le dormeur se leva, ses paupières s’ouvrirent et je vis que ses yeux étaient blancs... Tous les muscles de son visage tressaillirent, sa bouche sembla vouloir jeter un cri d’iiorreur... puis il retomba et j’entendis.un sanglot.
— Hippel! Hippel! m’écriai-je en lui versant une cruche d’eau sur la tète.
11 s’éveilla.
— Ah ! dit-il , Dieu soit loué, c’était un rêve ! Mon cher Ludwig, je te remercie de m’avoir éveillé.
— C’est fort bien, mais tu vas me raconter ce que tu rêvais.
— Oui... demain... laisse-moi dormir; j’ai sommeil.
— Hippel, tu es un ingrat! Demain tu auras tout oublié.
— Cordieu ! reprit-il, j’ai sommeil... je n’y tiens plus!... laisse-moi... laisse-moi!
Je ne voulus pas lâcher prise.
— Hippel, tu vas retomber dans ton rêve, et cette fois je t’abandonnerai sans miséricorde.
Ces mots produisirent un effet admirable.
— Retomber dans mon rêve ! s’écria-t-il en sautant du lit. Vite mes habits! mon cheval! je pars! Cette maison est maudite. Tu as raison, Ludwig, le diable habite entre ces murs... Allons-nous-en!
Il s’habillait avec précipitation. Quand il eut fini, je l’arrêtai.
— Hippel, lui dis-je, pourquoi nous sauver? Il n’est que trois heures du matin, reposons-nous.
J’ouvris une fenêtre, et l’air frais de la nuit pénétrant dans la chambre, dissipa toutes ses craintes.
Appuyé sur le bord de la croisée, il me raconta ce qui suit :
— Nous avons parlé hier des plus fameux vignobles du Rhingau, me dit-il. Quoique je n’aie jamais parcouru ce pays, mon esprit s’en préoccupa sans doute, et le gros vin que nous avons bu donna une couleur sombre à mes idées. Ce qu’il y a de plus étonnant, c’est que je m’imaginais, dans mon rêve, être le bourgmestre de Welche (village voisin) , et
je m’identifiais tellement avec ce personnage, que je pourrais t’en faire la description comme de moimême. Ce bourgmestre était un homme . de taille moyenne et presque aussi gros que moi. Il portait un habit à grandes basques et à boutons de cuivre; le long de ses jambes il y avait une autre rangée de petitg boutons tête de clous. Un chapeau k trois cornes coiffait sa tête chauve. Enfin, c’était un homme d’une gravité stupide, ne buvant que de l’eau, n’estimant que l’argent et ne songeant qu’à étendre ses propriétés.
Comme j’avais pris l’habit du bourgmestre, j’en avais pris aussi le caractère. Je me serais méprisé, moi Hippel, si j’avais pu me connaître... Animal de bourgmestre que j’étais! Ne vaut-il pas mieux vivre gaiement et se moquer de l’avenir, que d’entasser écus sur écus et distiller de la bile? Mais, c’est bien... me voilà bourgmestre.
Je me lève de mon lit, et la première chose qui m’inquiète, c’est de savoir si les ouvriers travaillent à ma vigne. Je prends une croûte de pain pour déjeuner. Une croûte de pain ! faut-il être ladre, avare! Moi qui mange ma côtelette et qui bois ma bouteille tous les matins. Enfin, c’est égal, je prends, c’est-à-dire le bourgmestre prend une croûte de pain et la met dans sa poche. Il recommande à sa vieille gouvernante de balayer la chambre et de préparer le dîner pour onze heures. Du bouilli et des pommes de terre, je crois. Un pauvre dîner ! N’importe... il sort.
Je pourrais te faire la description de la route, de
la montagne , me dit Hippel, je les ai sous les yeux.
Est-il possible qu’un homme, dans ses rêves, puisse se figurer ainsi un paysage? Je voyais des champs, desjardins, des prairies, des vignobles. Je pensais : celui-ci est à Pierre; cet autre à Jacques; cet autre à Henri ; et je m’arrêtais devant quelques-un^s de ces parcelles, en me disant : Diable, le trèfle de Jacob est superbe; et plus loin : Diable, cet arpent de vigne me conviendrait - beaucoup. Mais pendant ce temps-là, je sentais une espèce d’étourdissement, un mal de tète indéfinissable. Je pressais le pas. Comme il était grand matin, tout à coup le soleil se leva, et la chaleur devint excessive. Je suivais un petit sentier qui montait à travers les vignes, sur le versant de la côte. Ce sentier allait aboutir derrière les décombres d’un vieux château, et je voyais plus loin mes quatre arpents. Je me hâtais d’y arriver. J’étais tout essoufflé en pénétrant au milieu des ruines, je fis halte pour reprendre haleine, le sang bourdonnait dans mes oreilles, et mon cœur heurtait ma poitrine, comme le marteau frappe l’enclume. Le soleil était en feu. Je voulus reprendre ma route f mais tout à coup je fus atteint comme d’un coup de massue, je roulai derrière un pan de muraille, et je compris que je venais d’ètre frappé d’apoplexie.
Alors un sombre désespoir s’empara de moi. Je suis mort, me dis-je; l’argent que j’ai amassé avec tant de peines, les arbres que j’ai cultivés avec tant de soin, la maison que j’ai bâtie, tout est perdu,
ns.
tout passe à mes héritiers. Ces misérables, auxquels je n’aurais pas voulu donner un kreutzer, vont s’enrichir à mes dépens. Ohi traîtres, vous serez heureux de mon malheur... vous prendrez les clefs dans ma poche, vous partagerez mes biens, vous dépenserez mon or... Et moi... moi... j’assisterai à ce pillage ! Quel affreux supplice !
Je sentis mon âme se détacher du cadavre, mais elle resta debout à côté.
Cette âme du bourgmestre vit que son cadavre avait la figure bleue et les main jaunes.
Comme il faisait très-chaud et qu’une sueur de mort découlait du front, de grosses mouches vinrent se poser sur le visage ; il y en eut une qui entra dans le nez... le cadavre ne bougea point! Bientôt toute la figure en fut couverte et fâme désolée ne put les chasser !
Elle était là... là, pendant des minutes, qu’elle comptait comme des siècles. Son enfer commençait.
Une heure passa : la chaleur augmentait toujours. Pas un souffle dans l’air, pas un nuage au ciel!
Une chèvre parut le long des ruines; elle broutait le lierre, les herbes sauvages qui croissent au milieu de ces décombres. En passant près de mon pauvre corps, elle fit un bond de côté, puis revint, ouvrit ses grands yeux avec inquiétude, llaira les environs et poursuivit sa course capricieuse sur la corniche d’une tourelle. Un jeune pâtre qui l’aperçut alors accourut pour la ramener ; mais en voyant le cadavre, il jeta un grand cri et.se mita courir de toutes ses forces vers le village.
- . D igi tizfr -1
Une autre heure , lente comme l’éternité, se passa. Ei.fin, un chuchotement, des pas se firent entendre derrière l’enceinte et mon âme vit gravir lentement... lentement... monsieur le juge de paix, suivi de son greffier et de plusieurs autres personnes... je les reconnus tous. Ils firent une exclamation à ma vue :
C’est notre bourgmestre !
Le médecin s’approcha de mon corps et chassa les mouches qui s’envolèrent en tourbillonnant comme un essaim. 11 regarda, souleva un bras déjà roide, puis il dit avec indifférence :
— Notre bourgmestre est mort d’un coup d’apoplexie foudroyante ; il doit être là depuis ce matin. On peut l’enlever d’ici, et l’on fera bien de l’enterrer au plus vite, car cette chaleur hâte la décomposition.
— Ma foi, dit le greffier, entre nous, la commune ne perd pas grand’ chose. C’était un avare, un imbécile, il ne comprenait rien de rien.
— Oui, ajouta le juge, et il avait l’air de tout critiquer.
— Ce n’est pas étonnant, dit un autre, les sots se croient toujours de l’esprit.
— U faudra envoyer les porteurs, reprit le médecin, leur fardeau sera lourd , cet homme avait plus de ventre que de cervelle.
— Je vais dresser l’acte de décès. A quelle heure e fixerons-nous? demanda le greffier.
— Mettez hardiment qu’il est mort à quatre heures.
— L’avare, dit un paysan ; il allait épier ses ou-
m LE BOURGMESTRE EN BOUTEILLE
vriers pour avoir un prétexte de leur rogner 'quelques sous à la fin de la semaine. Puis, croisant les bras sur sa poitrine, et regardant le cadavre : — - Eh bien, bourgmestre, fit-il, à quoi te sert maintenant d’avoir pressuré le pauvre monde? La mort t’a fauché tout de même !
— Qu’est-ce qu’il a dans sa poche ? dit un autre, 11 sortit ma croûte de pain.
— Voici son déjeuner!
Tous partirent d’un éclat de rire.
En devisant de la sorte, ces messieurs se dirigèrent vers l’issue des ruines. Ma pauvre âme les entendit encore* quelques instants; le bruit cessa peu à peu. Je restai dans la solitude et le silence.
Les mouches revinrent par milliers.
— Je ne saurais dire combien de temps se passa, reprit Hippel, car dans mon rêve, les minutes n’avaient pas de fin.
Cependant les porteurs arrivèrent, ils maudirent le bourgmestre en enlevant mon cadavre. L’âme du pauvre homme les suivit, plongée dans une douleur inexprimable. Je redescendis le chemin par lequel j’étais venu, mais cette fois, je voyais mon corps porté devant moi sur une litière.
Lorsque nous arrivâmes devant ma maison, je trouvai beaucoup de gens qui m’attendaient, je reconnus mes cousins et mes cousines jusqu’à la quatrième génération !
On déposa le bracard ,ils me passèrent tous en revue .
— C’est bien lui, disait l’un.
— Il est bien mort, disait l’autre.
Ma gouvernante arriva aussi, et joignant les mains d’un air pathétique :
— Qui aurait pu pré voir ce malheur ? s’écria-t-elle. . . Un homme gros et gras, bien portant! Que nous sommes peu de chose !
Ce fut toute mon oraison funèbre.
On me porta dans une chambre et l’on m’étendit sur un lit de paille.
Quand l’un de mes cousins tira les clefs de ma poche, je voulus jeter un cri de rage. Malheureusement les âmes n’ont point de voix ; enfln, mon cher Ludwig, je vis ouvrir mon secrétaire, compter mon argent, évaluer mes créances, je vis poser les scellés, je vis ma gouvernante dérober en cachette mes plus belles nippes; et quoique la mort m’eût affranchi de tous les besoins, je ne pus m’ empêcher de regretter jusqu’aux liards que je voyais enlever.
On me déshabilla, on me revêtit d’une chemise, on' me cloua entre quatre planches, et j’assistai à mes propres funérailles.
Quand ils me descendirent dans la fosse, le désespoir s’empara de mon âme ; tout était perdu ! C’est alors que tu m’éveillas, Ludwig; et je crois encore entendre la terre crouler sur mon cercueil.
Hippel se tut, et je vis un frisson parcourir tout son corps.
Nous restâmes longtemps méditatifs, sans échanger une parole ; le chant d’un coq nous avertit que la nuit touchait à sa fin, les étoiles parurent s’effacer à l’approche du jour. D’autres coqs lancèrent leurs voix perçantes dans l’espace, et se répondi-
rent d’une ferme à l’autre. Un chien de garde sortit de sa niche pour faire sa ronde matinale, puis une allouette, encore ensommeillée, gazouilla quelques notes de sa joyeuse chanson.
— Hippel, dis-je à mon camarade, il est temps de partir, si nous voulons profiter de la fraîcheur.
C’est vrai, me dit-il, mais avant tout, il faut mettre quelque chose sous la dent.
— Nous descendîmes, l’aubergiste était en train de s’habiller ; quand il eut passé sa blouse, il nous servit les débris de notre repas, il emplit une de mes cruches de vin blanc, l’autre de vin rouge, il sella nos deux haridelles et nous souhaita un bon voyage.
Nous n’étions pas encore à une demi-lieue de l’auberge lorsque mon ami Hippel, toujours dévoré de la soif, prit une gorgée de vin rouge.
— Prrr! fit-il comme frappé de vertige. Mon rêve, mon rêve de la nuit. 11 mit son cheval au trot pour échapper à cette vision, qui se peignait en caractères étranges dans sa physionomie; je le suivis de loin, ma pauvre Rossinante réclamait des ménagements.
Le soleil se leva, une teinte pâle et rose envahit l’azur sombre du ciel, les étoiles se perdirent au milieu de cette lumière éblouissante, comme un gravier de perles dans les profondeurs de la mer.
Aux premiers rayons du matin, Hippel arrêta son cheval et m’attendit.
— Je ne sais, me dit-il, quelles sombres idées se sont emparées de moi. Ce vin rouge doit avoir
quelque vertu singulière, il flatte mon gosier, mais il attaque mon cerveau.
— Hippel, lui répondis-jc, il ne faut pas se dissimuler que certaines liqueurs renferment les principes de la fantaisie et même de la fantasmagorie. J’ai vu des hommes gais devenir tristes, des hommes tristes devenir gais, des hommes d'esprit devenir stupides et réciproquement, avec quelques verres de vin dans l’estomac. C’est un profond mystère ; quel être insensé oserait mettre en doute cette puissance magique de la bouteille ? N’est-ce pas le sceptre d’une force supérieure , incompréhensible, devant laquelle nous devons incliner le front, puisque tous nous en subissons parfois l’influence divine ou infernale ?
Hippel reconnut la force de mes arguments, et resta silencieux, comme perdu dans une immense rêverie.
Nous cheminions par un étroit sentier, qui serpente sur les bords de la Queich. Les oiseaux faisaient entendre leur ramage, la perdrix jetait son cri guttural, en se cachant sous les larges feuilles de vignes. Le paysage était magnifique, la rivière murmurait en fuyant à travers de petits ravins. A droite et à gauche, se déroulaient les coteaux chargés de superbes récoltes.
Notre route formait un coude au versant 'de la côte. Tout à coup, mon ami Hippel resta immobile, la bouche ouverte, les mains étendues dans l’attitude de la stupeur ; puis, rapide comme une flèche,
il se retourna pour fuir, mais je saisis la bride de son cheval.
— Hippel, qu’as-tu ? m’écriai-je, est-ce que Satan s’est mis en embuscade devant toi? Est-ce que l’ange de Balâam a fait briller son glaive à tes yeux?
— Laisse-moi, disait-il en se débattant, mon rêve, c’est mon rêve !
— Allons, calme-Joi, Hippel, le vin rouge renferme sans doute des propriétés nuisibles ; prends une gorgée de celui-ci, c’est un suc généreux qui écarte les sombres imaginations du cerveau de l’homme.
Il but avidement ; cette liqueur bienfaisante rétablit l'équilibre entre ses facultés.
Nous versâmes sur le chemin ce vin rouge, qui était devenu noir comme de l’encre; il forma de gros bouillons en pénétrant dans la terre, et il me sembla entendre comme de sourds gémissements, des voix confuses, des soupirs, mais si faibles, qu’on eût dit qu’ils s’échappaient d’une contrée lointaine, et que notre oreille de chair ne pouvait les saisir, mais seulement les fibres les plus intimes du cœur. C’était le dernier soupir d’Abel, lorsque son frère l’abattit sur l’herbe et que la terre s’abreuva de son sang.
Hippel était trop ému pour faire attention à ce phénomène, mais j’en fus profondément frappé. En même temps je vis un oiseau noir, gros comme le poing, sortir d’un buisson et s’échapper en jetant un petit cri de terreur.
— Je sens, me dit alors Hippel, que deux principes contraires luttent dans mon être, le noir et le
blanc, le principe du bien et du mal, marchons!
Nous poursuivîmes notre route.
Ludwig , reprit bientôt mon camarade , il se passe dans ce monde des choses tellement étranges, que l’esprit doit s’humilier en tremblant. Tu sais que je n’ai jamais parcouru ce pays. Eh bien, hier je rêve, et aujourd’hui je vois de mes yeux, la fantaisie du rêve se dresser devant moi; regarde ce paysage, c’est le même que j’ai vu pendant mon sommeil. Voici les ruines du vieux château où je fus atteint d’apoplexie. Voici le sentier que j’ai parcouru, et là-bas se trouvent mes quatre arpents de vigne. 11 n’y a pas un arbre, pas un ruisseau, pas un buisson, que j e nereconnaisse, comme si je les avais vus cent fois. Lorsque nous aurons tourné le coude du chemin, nous verrons au fond delà vallée, le village de Welche... La deuxième maison à droite est celle- du bourgmestre. Elle a cinq fenêtres en haut sur la façade, quatre en bas et la porte. A gauche de ma maison, c’est-à-dire de la maison du bourgmestre, tu verras une grange, une écurie. C’eçt-là que j’enfermais mon bétail. Derrière, dans une petite cour, sous une vaste échope, se trouve mon pressoir à deux chevaux. Enfin, mon cher Ludwig, tel que je suis, me voilà ressuscité. Le pauvre bourgmestre te regarde par mes yeux, il te parle par ma bouche, et si je ne me souvenais pas qu’avant d’être bourgmestre, ladre, avare, riche propriétaire, j’ai été Hippel, le bon vivant, j’hésiterais à dire qui je suis, car ce que je vois me rappelle une autre existence, d’autres habitudes, d’autres idées.
Tout se passa comme Hippel me l’avait prédit ; nous vîmes le village de loin, au fond d’une superbe vallée, entre deux riches coteaux... les maisons éparpillées aux bords de la rivière ; la deuxième à droite était celle du bourgmestre.
Tous les individus que nous rencontrâmes, Hippel eut un vague souvenir de les avoir connus ; plusieurs lui parurent même tellement familiers, qu’il fut sur le point de les appeler par leur nom ; mais le mot restait sur sa langue, il ne pouvait le dégager de ses autres souvenirs. D’ailleurs, en voyant l’indifférente curiosité avec laquelle on nous regardait, Hippel sentit bien qu'il était inconnu et que sa figure masquait entièrement l’âme défunte du bourgmestre.
Nous descendîmes dans une auberge, que mon ami me signala comme la meilleure du village, il la connaissait de longue date.
Nouvelle surprise... la maîtresse de l’auberge était une grosse commère, veuve depuis plusieurs années, et que le bourgmestre avait jadis convoitée en secondes noces.
Hippel fut tenté de lui sauter au cou, toutes ses vieilles sympathies se réveillèrent à la fois... Cependant il parvint à se modérer... Le véritable Hippel combattait en lui les tendances matrimoniales du bourgmestre. Il se borna donc à lui demander, de son air le plus aimable, un bon déjeuner et le meilleur vin de l’endroit.
Lorsque nous fûmes attablés, une curiosité bien naturelle porta Hippel à s’informer de ce qui s’était passé dans le village depuis sa mort.
— Madame, dit-il à notre hôtesse avec un sourire flatteur, vous avez sans doute connu l’ancien bourgmestre de Welche?
— Est-ce celui qui est mort il y a trois ans d’un coup d’apoplexie? demanda-t-elle.
— Précisément, répondit mon camarade en fixant sur la dame un regard curieux.
— Ah ! si je l’ai connu! s’écria la commère, cet original, ce vieux ladre qui voulait m’épouser. Si j’avais su qu’il mourrait sitôt, j’aurais accepté. Il me proposait une donation mutuelle au dernier survivant.
Cette réponse déconcerta un peu mon cher Hippel... l’amour-propre du bourgmestre était horriblement froissé en lui. Pourtant il se contint.
— .Ainsi, vous ne l’aimiez pas? madame, dit-il.
— Comment est-il possible d’aimer un homme laid, sale, repoussant, ladre, avare?
Hippel se leva pour se regarder dans la glace. En voyant ses joues pleines et rebondies, il sourit à sa figure, et revint se placer devant un poulet, qu’il se mit à déchiqueter.
— Au fait, dit-il, le bourgmestre pouvait être laid, crasseux; cela ne prouve rien contre moi.
— Seriez-vous de ses parents? demanda l’hôtesse toute surprise.
— Moi ! je ne l’ai jamais connu. Je dis seulement
que les uns sont laids, les autres beaux; parce qu’on a le nez placé au milieu de la figure, comme votre bourgmestre, cela ne prouve pas qu’on lui ressemble. . ' :
— Oh ! non, dit la commère, vous n’avez aucun trait de sa famille.
— D’ailleurs, reprit mon camarade, je ne suis pas avare, moi, ce qui démontre que je ne suis pas votre bourgmestre. Apportez encore deux bouteilles de votre meilleur vin.
La dame sortit, et je saisis cette occasion, d’avertir Hippel de ne pas se lancer dans des conversations qui pourraient trahir son incognito.
— Pour qui me prends-tu, Ludwig? s’écria-t-il furieux. Sache que je ne suis pas plus bourgmestre que toi, et la preuve c’est que mes papiers sont en règle.
Il tira son passe-port. L’hôtesse rentrait.
— Madame, dit-il, est-ce que votre bourgmestre ressemblait à ce signalement? Il lut : front moyen, nez gros, lèvres épaisses, yeux gris, taille forte, cheveux bruns.
— A peu près, dit la dame, excepté qu’il était
chauve.
Hippel passa la main dans ses cheveux en s’écriant : — Le bourgmestre était chauve, et personne n’osera soutenir que je suis chauve.
L’hôtesse crut que mon ami était fou, mais comme il se leva en payant, elle ne dit rien.
Arrivé sur le seuil, Hippel se tourna vers moi et me dit d’une voix brusque : — Partons.
— Un instant, mon cher ami, lui répondis-je, tu vas d’abord me conduire au cimetière où repose lè bourgmestre.
— Non ! s’écria-t-jl.. . Non ! jamais ! Tu veux donc
me précipiter dans les griffes de Satan?... Moi! debout sur ma propre tombe ! Mais ce serait contraire à toutes les lois de la nature... Tu n’y songes pas, Ludwig ?
— Calme-toi, Hippel, lui dis-je. Tu es en ce moment sous l’empire des puissances invisibles... Elles étendent sur toi leurs réseaux si déliés, si transparents, que nul ne peut les apercevoir... 11 faut un effort pour les dissoudre, il faut restituer l’àme du bourgmestre, et cela n’est possible que sur sa tombe... Voudrais-tu être larron de cette pauvre cime ? Ce serait un vol manifeste, je connais trop ta délicatesse pour te supposer capable d’une telle infamie.
Ces arguments invincibles le décidèrent. — Eh bien, oui, dit-il..'. J’aurai le courage de fouler aux pieds ces restes dont j’emporte la plus lourde moitié... A Dieu ne plaise qu’un tel larcin me soit imputé... Suis-moi, 'Ludwig, je vais te conduire.
Il marchait à pas rapides, précipités, tenant à la main son chapeau, les cheveux épars, agitant les bras, allongeant les jambes, comme un malheureux qui accomplit le dernier acte du désespoir et s’excite lui-même pour ne pas faiblir.
Nous traversâmes d’abord plusieurs petites ruelles, ensuite le pont d’un moulin, dont la roue pesante déchirait une blanche nappe d’écume, puis nous suivîmes un sentier qui parcourait une prairie, et nous arrivâmes enfin , derrière le village , près d’une muraille assez haute, revêtue de mousse et de clématites. C’était le cimetière.
A l’un des angles s’élevait l’ossuaire, à l’autre une maisonnette entourée d’un petit jardin.
Hippel s’élança dans la chambre. Là se trouvait le fossoyeur ; le long des murailles il y avait des couronnes d’immortelles. Le fossoyeur sculptait une croix, son travail l’absorbait tellement, qu’il se leva tout effrayé quand Hippel parut. Mon camarade fixa sur lui des yeux qui durent l’effrayer, car, pendant quelques secondes, il resta tout interdit.
— Mon brave homme, lui dis-je, conduisez-nous à la tombe du bourgmestre.
— C’est inutile , s’écria Hippel, je la connais , et sans attendre de réponse, il ouvrit la porte qui donnait sur le cimetière , et se prit à courir comme un insensé , sautant par-dessus les tombes et criant : C’est là !... là !... Nous y sommes? !... Evidemment l’esprit du mal le possédait, car il renversa sur son passage une croix blanche, couronnée de roses. La croix d’un petit enfant !
Le fossoyeur et moi nous le suivions de loin.
Le cimetière était fort vaste. Des herbes grasses, épaisses, d’un vert sombre, s’élevaient à trois pieds du sol. Les cyprès traînaient leur longue chevelure à terre, mais ce qui me frappa tout d’abord , ce fut un treillis adossé contre la muraille et couvert d’une vigne magnifique tellement chargée de raisins , que les grappes tombaient les unes sur les autres.
En marchant, je dis au fossoyeur : Vous avez là une vigne qui doit vous rapporter beaucoup.
— Oh ! Monsieur, fit-il d’un air dolent, cette- vigne ne me rapporle pas grand’chose. Personne ne veut
de mon raisin, ce qui vient de la mort retourne à la mort.
Je fixai cet homme. 11 avait le regard faux , un sourire diabolique contractait ses lèvres et ses joues. Je ne crus pas ce qu’il me disait.
Nous arrivâmes devant la tombe du bourgmestre, elle était près du mur. En face, il y avait un énorme cep de vigne, gonflé de suc et qui en semblait gorgé comme un boa. Ses racines pénétraient sans doute jusqu’au fond des cercueils et disputaient leur proie aux vers. De plus , son raisin était d’un rouge violet, tandis que celui des autres était d’un blanc légèrement vermeil.
Hippel, appuyé contre la vigne, paraissait un peu plus calme.
s — Vous ne mangez pas ce raisin , dis-je au fossoyeur, mais vous le vendez. .
Il pâlit en faisant un geste négatif. '
— Vous le vendez au village de Welche, et je puis * vous nommer l’auberge où l’on boit votre vin , m’écriai-je. C’est à l’auberge de la Fleur (le lis.
Le fossoyeur trembla de tout ses membres. Hippel voulut se jeter à la gorge de ce misérable; il fallut mon intervention pour l’empêcher de le mettre en pièces.
— Scélérat, oit-il, tu m’as fait boire la quintessence du bourgmestre. J’ai perdu ma personnalité !
Mais tout-à-coup une idée lumineuse frappa son esprit, il se retourna- contre la muraille et prit l’attitude célèbre du mannekenpis brabançon.
— Dieu soit loué, dit-il, en revenant à moi. J’ai
rendu à la terre l’àme du bourgmestre. Je suis soulagé d’un poids énorme.
Une heure après nous poursuivions notre route , et mon ami Hippel avait recouvré sa gaîté naturelle.
LA TRESSE NOIRE
CONTE FANTASTIQUE
Il y avait bien quinze ans que je ne songeais plus à mon ami Taifer, quand, un beau jour, son souvenir me revint à la mémoire. Vous dire comment, pourquoi, me serait chose impossible. Les coudes sur mon pupitre, les yeux tout grand ouverts, je rêvais au bon tethps de notre jeunesse. lime semblait parcourir la grande allée des Marronniers à Charleville, et je fredonnais involontairement le joyeux refrain de Georges :
a Versez, amis, versez à boira! »
Puis tout à coup revenant à moi, je m’écriai : A quoi diable songes-tu ? Tu te crois jeune encore ! Ah ! ah ! ah ! pauvre fou !
LA TRESSE NOIRE
Or, à quelques jours de là, rentrant, vers le soir, de la chapelle Louis de Gonzague, j’aperçus en face des écuries du haras un officier de spahis en petite tenue, le képi sur l’oreille et la bride d’un superbe cheval arabe au bras. La physionomie de ce cheval me parut singulièrement belle; il inclinait la tète par-dessus l’épaule de son maître et me regardait fixement. Ce regard .avait quelque chose d’humain.
La porte de l’écurie s’ouvrit, l’officier remit au palefrenier la bride de son cheval, et se tournant de mon côté, nos yeux se rencontrèrent : c’était Taifer. Son nez crochu, ses petites -moustaches blondes, rejoignant une barbiche taillée en pointe, ne pouvaient me laisser aucun doute, malgré les teintes ardentes du soleil d’Afrique empreintes sur sa face.
Taifer me reconnut, mais pas un muscle de son visage ne tressaillit, pas un sourire n’effleura ses lèvres. Il vint à moi lentement, me tendit la main et me dit : Bonjour, Théodore; tu vas toujours bien? — comme s’il ne m’eût quitté que de la veille. Ce ton simple m’étonna tellement, que je répondis de même : Mais oui, Georges, pas mal.*
— Allons, tant mieux, fit-il, tant mieux. Puis il me prit le bras et me demanda : Où allons-nous?
— Je rentrais chez moi.
— Eh bien, je t’accompagne.
Nous descendîmes la rue de Clèves tout rêveurs. Arrivés devant ma porte, je grimpai l’étroit escalier. Les éperons ne Taifer résonnaient derrière moi;
LA TRESSE NOIRE
cela me paraissait étrange. Dans ma chambre, il jeta son képi sur le piano, il prit une chaise ; je déposai mon cahier de musique dans un coin, et m’étant assis, nous restâmes tout méditatifs en face l’un de l’autre.
Au bout de quelques minutes, Taifer me demanda d’un son de voix très-doux :
— Tu fais donc toujours de la musique, Théodore ?
— Toujours, je suis organiste de la cathédrale.
— Ali ! et tu joues toujours du violon ?
— Oui.
— Te rappelles-tu, Théodore, la chansonnette de Louise ?
En ce moment, tous les souvenirs de notre jeunesse se retracèrent avec tant de vivacité à mon mon esprit, que je me sentis pâlir ; sans proférer un mot, je détachai mon violon de la muraille, et me mis h jouer la chansonnette de Louise, mais si bas... si bas... que je croyais seul l’entendre.
Georges m’écoutait, les yeux fixés devant lui; à la dernière note il se leva, et, me prenant les mains avec force, il me regarda longtemps.
— Encore un bon cœur celui-là, dit-il, comme se parlant à lui-même. — Elle t’a trompé, n’est-ce pas? Elle t’a préféré M. Stanislas, à cause de ses breloques et de son coffre-fort ?
Je m’assis en pleurant.
Taifer fit trois ou quatre tours dans la chambre, et s’arrêtant tout à coup, il se prit à considérer ma guitare en silence, puis il la décrocha... Ses doigts
LA TRESSE NOIRE
en effleurèrent les cordes, et je fus surpris de la netteté bizarre de ces quelques notes rapides ; mais Georges rejeta l’instrument, qui rendit un soupir plaintif ; sa figure devint sombre, il alluma une cigarette et me souhaita le bonsoir*.
Je l’écoutai descendre l’escalier. Le bruit de ses pas retentissait dans mon cœur.
Quelques jours après ces événements, j’appris que le capitaine Taifer s’était installé dans une chambre donnant sur la place Ducale. On le voyait fumer sa pipe sur le balcon, mais il ne faisait attention à personne. Il ne fréquentait point le café des officiers. Son unique distraction était de monter à cheval et de sepromener le long de la Meuse, sur le chemin de halage.
Chaque fois que le capitaine me rencontrait* il me criait de loin :
— Bonjour, Théodore !
J’étais le seul auquel il adressât la parole.
Vers les derniers jours d’automne, monseigneur de Reims fit sa tournée pastorale. Je fus très-occupé durant ce mois; il me fallut tenir l’orgue en ville et au séminaire; je n’avais pas une minute à moi. Puis, quand monseigneur fut parti, tout retomba dans le calme habituel. On ne parlait plus du capitaine Taifer. Le capitaine avait quitté son logement de la place Ducale; il ne faisait plus de promenades, et d’ailleurs, dans le grand monde, il n’était question que des dernières fêtes et des grâces infinies de monseigneur : moi-même je ne pensais plus à mon vieux camarade.
LA TRESSE NOIRE
Un soir, que les premiers flocons de neige voltigeaient devant ma fenêtre, et que, tout grelottant, j’allumais mon feu et préparais ma cafetière, j’entends des pas dans l’escalier. C’estGeorges, me disje. La porte s’ouvre. En effet, c’était lui, toujours le même. Seulement un petit manteau de toile cirée cachait les broderies d’argent de sa veste bleu de ciel. Il me serra la main et me dit :
— Théodore, viens avec moi ; je souffre aujourd’hui, je souffre plus que d’habitude.
— Je veux bien, lui répondis-je en passant ma redingotte... je veux bien, puisque cela te fait plaisir.
Nous descendîmes la rue silencieuse, en longeant les trottoirs couverts de neige.
A l’angle du jardin des Carmes, Taifer s’arrêta devant une maisonnette blanche à persiennes vertes... il en ouvrit la porte, nous entrâmes, et je l’entendis refermer derrière nous. D’antiques portraits ornaient le vestibule, l’escalier en coquille était d’une élégance rare; au haut de l’escalier, un burnous rouge pen- ' dait au mur... Je vis tout cela rapidement, car Taifer montait vite. Quand il m’ouvrit sa chambre, je fus ébloui; monseigneur lui-même n’en a point de plus somptueuse : sur les murs à fond d’or, se détachaient de grandes fleurs pourpres, des armes orientales et de superbes pipes turques incrustées de nacre. Les meubles d’acajou avaient une forme accroupie, massive, vraiment imposante. Une table ronde, à plaque de marbre vert, jaspé de bleu, supportait un large plateau de laque violette, et sur le
LA TRESSE NOIRE
plateau, un flacon ciselé renfermant une essence couleur d’ambre.
Je ne sais quel parfum subtil se mêlait à l’odeur résineuse des pommes de pin qui brûlaient dans l’àtre.
— Que ce Taifer est heureux! me disais-je, il a. rapporté tout cela de ses campagnes d’Afrique... Quel riche pays! Tout s’y trouve en abondance : l’or, la myrrhe et l’encens, et des fruits incomparables et de grandes femmes pâles aux yeux de gazelle, plus flexibles que les palmiers, selon le Cantique des Cantiques.
Telles étaient mes réflexions.
Taifer bourra une de ses pipes et me l’offrit... lui-même venait d’allumer la sienne... une superbe pipe turque à bouquin d’ambre.
Nous voilà donc étendus nonchalamment sur des coussins amaranthe, regardant le feu déployer ses tulipes rou.es et blanches sur le fond non de la cheminée.
J’écoutais les cris des moineaux blottis sous les gouttières, et la flamme ne m’en paraissait que plus belle.
Taifer levait de temps en temps sur moi ses yeux gris, puis il les abaissait d’un air rêveur.
— Théodore, me dit- il enfin, à. quoi penses-tu?
— Je pense qu’il aurait mieux valu pour moi faire un tour en Afrique que de rester à Charleville, lui répondis-je ; combien de souffrances et d’ennuis je me serais épargnés, que de richesses j’aurais acqui-
LA TRESSE NOIRE
ses ! Ah ! Louise avait bien raison de me préférer M. Sfanislas, je n’aurais pu la rendre heureuse î
Taifer sourit avec amertume.
— Ainsi, dit-il, tu envies mon bonheur?
J’étais tout stupéfait, car Georges, en ce moment, ne se ressemblait plus à lui-même, une émotion ' profonde l’agitait. Son regard était voilé de larmes.
Il se leva brusquement et fut se poser devant une fenêtre, tambourinant sur les vitres et sifflant entre ses dents je ne sais quel air de la Gazza Indra. Puis il pirouetta et vint remplir deux petits verres de sa liqueur ambrée.
— A ta santé ! camarade, dit-il.
— A la tienne ! Georges.
Nous bûmes.
Une saveur aromatique me monta subitement au cerveau... J’eus des éblouissements : un bien-être indéfinissable... une vigueur surprenante me pénétra jusqu’à la racine des cheveux.
— Qu’est-ce que cela? lui demandai-je.
— C’est un cordial, fit-il ; on pourrait le nommer un rayon du soleil d’Afrique, car il renferme la quintessence des aromates les plus rares du sol africain.
— C’est délicieux. Yerse-m’en encore un verre, Georges.
— Volontiers, mais noue d’abord cette tresse de cheveux à ton bras.
Il me présentait une natte de cheveux noirs luisants comme du bronze.
Je n’eus aucune objection à lui faire; seulement
LA TRESSE NOIRE
cela me parut étrange. Mais à peine eus-je vidé mon second verre, que cette tresse s’insinua, je ne sais comment, jusqu’à mon épaule. Je la sentis glisser sous mon bras et se tapir près de mon coeur.
— Taifer, m’écriai-je, ôte-moi ces cheveux, ils me font mal!
Mais lui répondit gravement :
— Laisse-moi respirer !
— Ote-moi cette tresse, ôte-moi cette tresse, repris-je. Ah ! je vais mourir!
— Laisse-moi respirer, dit-il encore.
— Ali! mon vieux camarade... Ah! Taifer...
Georges !... ôte-moi cette tresse de cheveux... elle nf étrangle !
— Laisse-moi respirer ! fit-il avec un calme terrible.
Alors je me sentis faiblir... Je m’affaissai sur moi-même... Un serpent me mordait au cœur. Il se glissait autour de mes reins... Je sentais ses anneaux froids couler lentement sur ma nuque et se nouer à mon cou.
Je m’avançai vers la fenêtre en gémissant, et je l’ouvris d’une main tremblante... Un froid glacial me saisit, et je tombai sur mes genoux, invoquant le Seigneur ! Subitement la vie me revint. Quand je me redressai, Taifer, pâle comme la mort, me dit :
— C’est bien, je t’ai ôté la tresse.
Et, montrant son bras :
— La voilà !
Puis, avec un éclat de rire nerveux :
— Ces cheveux noirs valent bien les cheveux
LA TRESSE NOIRE
blonds de ta Louise, n’est-ce pas?... Chacun porte sa croix, mon brave... plus ou moins stoïquement, voilà tout... Mais souviens-toi que l’on s’expose à de cruels mécomptes, en enviant le bonheur des autres, car la vipère est deux fois vipère , dit le proverbe arabe, lorsqu’elle siffle au milieu des roses !
J’essuyai la sueur qui ruisselait de mon front, et je m’empressai de fuir ce lieu de délices, hanté par le spectre du remords.
— Ah ! qu’il est doux, mes chers amis, de se reposer sur un modeste escabeau, en face d’un petit feu couvert de cendre... d’écouter sa théière babiller avec le grillon au coin de l’àtre, et d’avoir au cœur un lointain souvenir d’amour, qui nous permette de verser de temps en temps une larme sur nous-même !
MESSIRE TEMPÜS
COXTE FANTASTIQIK
Le jour de la Saint-Sébalt, vers sept heures du soir, je mettais pied à terre devant l’hôtel de la Couronne, à Pirmesens. Il avait fait une chaleur d’enfer tout le jour; mon pauvre Schimmel n’en pouvait plus... J’étais en train de l’attacher à l'anneau de la porte, quand une assez jolie fille, les manches retroussées, le tablier sur le bras, sortit du vestibule et se mit à m’examiner en souriant.
— Où donc est le père Blésius? lui demandai-je.
— Le père Blésius ! fit-elle d’un air ébahi; vous
pigltized by üooglc
MESSIRE TEMPES
revenez sans doute de l’Amérique ?... Il est mort depuis dix ans!...
— Mort !... Comment, le brave homme est mort !... Et M'i' Charlotte ?
La jeune fille ne répondit pas, elle haussa les épaules et me tourna le dos.
J’entrai dans la grande salle, tout méditatif. Rien ne me parut changé : les bancs, les chaises, les tables étaient toujours à leur place, le long des murs... Le. chat blanc de M lle Charlotte, les poings fermés sous le ventre et les paupières demi-closes, poursuivait son rêve fantastique... Les chopes, lcscannettes d’étain brillaient sur l’étagère comme autrefois, et l’horloge, dans son étui de noyer, continuait à battre la cadence... Mais à peine -étais— je assis près du grand fourneau de fonte, qu’un chuchotement bizarre me fit tourner la tète. La nuit envahissait alors la salle, et j’aperçus derrière la porte trois personnages hétéroclites accroupis dans l’ombre, autour d’une cannette baveuse... Ils jouaient au rums : un borgne, un boiteux, un bossu !
— Singulière rencontre ! me dis-je. Comment diable ces gaillards-là peuvent-ils reconnaître leurs cartes dans une obscurité pareille ? Pourquoi cet air mélancolique ?
En ce moment, M Uc Charlotte entra, tenant une chandelle à la main.
Pauvre Charlotte ! elle se croyait toujours jeune ; elle portait toujours son petit bonnet de tulle à fines dentelles, son fichu de soie bleue, ses petits souliers à hauts talons et ses bas'blancs bien tirés ! Elle ra>
MESSIRE TEMPUS
tillait toujours et se balançait sur les hanches avec grâce, comme pour dire : Hé! hé! voici M ,lc Charlotte ! Oh ! les jolis petits pieds que voilà, les mains fines, les bras dodus, hé !' hé ! hé !
Pauvre Charlotte ! que de souvenirs enfantins me revinrent alors en mémoire! *
Elle déposa sa lumière au milieu des buveurs et me fit une révérence gracieuse, développant sa robe en éventail, souriant et pirouettant.
— Mademoiselle Charlotte, ne me reconnaissezvous donc pas? m’écriai-je.
Elle ouvrit de grands yeux, puis elle me répondit en minaudant :
— Vous êtes M. Théodore. Oh ! je vous avais bien reconnu. Venez, venez.
Et me prenant par la main, elle me conduisit danssa chambre ; elle ouvrit un secrétaire, et feuilletant de vieux papiers, de vieux rubans, des bouquets fanés, de petites images... tout à coup elle s’interrompit et s’écria : Mon Dieu ! c’est aujourd’hui la Saint-Sébalt ! Ah ! monsieur Théodore ! monsieur Théodore! vous tombez bien.
Elle s’assit à son vieux clavecin, et chanta comme jadis, du bout des lèvres :
. Rost de mai, pourquoi tarder encore A revenir T
Cette vieille chanson, la voix fêlée de Charlotte, sa petite bouche ridée, qu’elle n’osait plus ouvrir.
MESSIKE l’EMPUS
ses petites mains sèches, qu’elle tapait à droite,., à gauche... sans mesure... hochant la tête, levant les yeux au plafond... les frémissements métalliques de l’épinette... et puis je ne sais quelle odeur de vieux réséda... d’eau do rose tQurnée au vinaigre... Oh ! horreur !... décrépitude!... folie ! Oh! patraque abominable! frissonne... miaule... grince... casse... détraque-toi ! Que tout saute,., que tout s’en aille au diable!... Quoi!... c’est là Charlotte!.., elle! elle !... — Abomination !
Je pris une petite glace et me regardai... j’étais bien pâle. — Charlotte !... Charlotte ! m’écriai-je.
Alors, revenant à elle et baissant les yeux d’un air pudique:
— Théodore, murmura-t-elle m’aimez-vous toujours?
Je sentis la chair de poule s’étendre tout le long de mon dos... ma langue se coller au fond de mon gosier... D’un bond je m’élançai vers la porte, mais la vieille fille, pendue à mon épaule, s’écriait :
— Oh! cher... cher cœur! ne m’abandonne pas... ne me livre pas au bossu !... bientôt il va venir... i revient tous les ans... c’est aujourd’hui son jour.,, écoute !
Alors, prêtant l’oreille, j’entendis mon cœur galoper. — La rue était silencieuse. Je souleyai la persienne. L’odeur fraîche du chèvrefeuille emplit la petite chambre. Une étoile brillait au loin sur la montagne... je la fixai longtemps... une larme obscurcît ma vue, et me retournant, je vis Charlotte évanouie.
290 MESSIRE TEMPUS
— Pauvre vieille jeune fille ! tu seras donc toujours enfant!
Quelques gouttes d’eau fraîche la ranimèrent, et me regardant :
— Oh! pardonnez, pardonnez, monsieur, me dit-elle... je suis folle... En vous revoyant, tant de souvenirs !...
Et se couvrant la figure d’une main, elle me fit signe de m’asseoir.
Son air “raisonnable m’inquiétait... Enfin... que faire?
Après un long silence :
— Monsieur, reprit-elle, ce n’est donc pas l’amour qui vous ramène dans ce pays?
— Hé! ma chère demoiselle, l’amour! l’amour!
Sans doute : l’amour. J’aime toujours la musique..., j’aime toujours les Heurs! Mais les vieux airs..., les vieilles sonates... le vieux réséda... Que diable!
— Hélas! dit-elle en joignant les mains, je suis donc condamnée au bossu!
— De quel bossu parlez-vous, Charlotte? Est-ce de celui de la salle ? Vous n’avez qu’k dire un mot, et nous le mettrons à la porte.
Mais, hochant la tête tristement, la pauvre fille parut se recueillir et commença cette histoire singulière :
« — Trois messieurs comme il faut, M. le garde général, M. le notaire et M. le juge de paix de Pirmesens me demandèrent jadis en mariage. Mon père me disait :
MESSIRE TEMPES
» — Charlotte, tu n’as qu'à choisir.... Tu le vois, ce sont de beaux partis!
» Mais je voulais attendre. J’aimais mieux les voir tous les trois réunis à la maison. On chantait, on riait, on causait. Toute la ville était jalouse de moi. Oh! que les temps sont changés!
» Un soir, ces messieurs étaient réunis sur le banc de pierre devant la porte. Il faisait un temps magnifique comme aujourd’hui. Le clair de lune remplissait la rue. On buvait du vin muscat sous le chèvrefeuille. Et moi , assise devant mon clavecin , entre deux beaux candélabres, je chantais : « Rose de mai ! » Vers dix heures, on entendit un cheval descendre la rue, il marchait clopin, dopant et toute la société se disait : Quel bruit étrange! Mais, comme on avait beaucoup bu, chanté, dansé, la joie donnait du courage, et ces messieurs riaient de la peur des dames. On vit bientôt s’avancer dans l’ombre un grand gaillard à cheval; il portait un immense feutre à plumes, un habit vert; son nez était long, sa barbe jaune; enfin, il était borgne, boiteux et bossu !...
» Vous pensez, monsieur Théodore, combien tous ces messieurs s’égayèrent à ses dépens, mes amoureux surtout; chacun lui lançait un quolibet, mais lui ne répondait rien.
» Arrivé devant l’hôtel, il s’arrêta, et nous vîmes alors qu’il vendait des horloges de Nuremberg ; il en avait beaucoup de petites et de moyennes, suspendues à des ficelles qui lui passaient sur les épaules ; mais ce qui me frappa le plus, ce fut une
MESS1RE TEMPUS
grande horloge posée devant lui sur la selle, le cadran de faïence tourné vers nous, et surmonté d’une belle peinture, représentant un coq rouge, qui tournait légèrement l'a tête et levait la patte.
» Tout à coup le ressort de cette horloge partit, et l’aiguille tourna comme la foudre, avec un cliquetis intérieur terrible. Le marchand fixa tout à tour ses yeux gris sur le garde général, que je préférais, sur le notaire que j’aurais pris ensuite, et sur le juge de paix que j’estimais beaucoup. Pendant qu’il les regardait, ces messieurs sentirent un frisson leur parcourir tout le corps. Enfin, quand il eut fini cette inspection, il se prit h rire tout bas et poursuivit sa route au milieu du silence général.
» Il me semble encore le voir s’éloigner, le nez en l’air, et frappant son cheval, qui n’en allait pas plus vite.
» Quelques jours après, le garde général se cassa la jambe ; puis le notaire perdit un œil, et le juge de paix se courba lentement, lentement. Aucun médecin ne connaît de remède à sa maladie ; il a beau mettre des corsets de fer, sa bosse grossit tous les jours! »
Ici Charlotte se prit à verser quelques larmes, puis elle continua :
« Naturellement les amoureux eurent peur de moi ; tout le monde quitta notre hôtel ; plus une âme ; de loin en loin un voyageur ! »
— Pourtant, lui dis-je, j’ai remarqué chez vous ces trois malheureux infirmes ; ils ne vous ont pas quittée !
MESSIRE TEMPÜS
— C’est vrai, dit-elle, mais personne n’a voulu d’eux; et puis je les fais souffrir, sans le vouloir. C’est plus fort que moi : j’éprouve l’envie de rire avec le borgne, de chanter avec le bossu, qui n’a plus qu’un souffle, et de danser avec le boiteux... Quel malheur ! quel malheur !...
— Ah çà ! m’écriai-je, vous êtes donc folle?
— Chut! fit-elle, tandis que sa figure se décomposait d’une manière horrible ; chut ! le voici...
Elle avait les yeux écarquillés et m’indiquait la fenêtre avec terreur.
En ce moment, la nuit était noire comme un four. Cependant, derrière les vitres closes, je distinguai vaguement la silhouette d’un cheval, et j’entendis un hennissement sourd. ,■
— Calmez-vous, Charlotte, calmez-vous ; c’est une bête échappée qui broute le chèvrefeuille...
Mais au même instant la fenêtre s’ouvrit, comme par l’effet d’un coup de vent; une longue tète sarcastique, surmontée d’un immense chapeau pointu, se pencha dans la chambre et se prit à rire silencieusement, tandis qu’un bruit d’horloges détraquées sifflait dans l’air. Ses yeux se fixèrent d’abord sur moi, ensuite sur Charlotte, pâle comme la mort, puis la fenêtre se referma brusquement.
— Oh ! pourquoi suis-je revenu dans cette bicoque m’écriai-je avec désespoir !
Et je voulus m’arracher les cheveux ; mais pour la première fois de ma vie, je dus convenir que • j’étais chauve !
Charlotte, folle de terreur, piaffait sur son cla-
MESSIRE TEMPUS
vecin au hasard, et chantait d’une voix perçante : « Rose de mai !... Rose de mai !... » — C’était épouvantable !
Je m’enfuis dans la grande salle. — La chandelle allait s’éteindre et répandait une odeur âcre qui me prit à la gorge. Le bossu, le borgne et le boiteux étaient toujours à la même place, seulement ils ne jouaient plus : accoudés sur la table et le menton dans les mains, ils pleuraient mélancoliquement dans leurs chopes vides...
Cinq minutes après, je remontais à cheval et je partais â bride abattue.
« Rose de mai !... Rose de mai!...» répétait Charlotte.
Hélas ! vieille charrette qui qj'ie, va loin... Que le Seigneur Dieu la conduise !...
~'"~Pigüiz~ecT5y
LE
CIIANT DE LA TONNE
COTTE FANTASTIQUE
L’autre soir, entre dix et onze heures, j’étais assis au fond de la taverne des Escargots, à Nuremberg; je contemplais dans une douce quiétude, la foule qui s’agitait sous les poutres basses de la salle, le long des tables de chêne, et je me sentais heureux d’être au monde.
Oh! les bonnes figures alignées ! grosses > grasses, vermeilles, rieuses, graves, moqueuses, contentes, rêveuses, amoureuses, clignant de l’œil, le-
LE CHANT DE LA TONNE
vant le coude, bâillant, ronflant, se trémoussant: les jambes allongées, recoquillées, le chapeau sur l’oreille, le tricorne sur la nuque... Oh! la joyeuse perspective!...
La salle entonnait l’hymne des Brigands : « Je suis le roi de ces montagnes!... » Toutes les votx se confondaientdans une immense harmonie... Il n’y avait pas jusqu’au petit Christian Schmitt, que son père tenait entre ses genoux, qui ne fît sa partie de soprano d’une manière satisfaisante.
Moi, je hochais la tête, je frappais du pied; je fredonnais tantôt avec l’un, tantôt avec l’autre, je marquais la mesure, et naturellement je m’attribuais tout le succès de la chose.
En ce moment, mes yeux se tournèrent par hasard du côté de Sébalt Brauer, le tavemier, assis derrière son comptoir. C’était l’heure où Brauer commence à faire ses grimaces : sa joue gauche se relève, son œil droit se ferme, il parle à voix basse, et retourne sans cesse son bonnet de coton sur sa tignasse ébouriffée. Sébalt me regardait aussi.
— Hé ! fit-il en levant un doigt d’un air mystérieux, tu l’entends, Théodore ?
— Qui cela? demandai-je.
— Parbleu, mon braumberg qni chante !
— Oh ! être naïf, m’écriai-je, esprit essentiellement métaphysique et dépourvu de tout sens positif... Comment peux-tu supposer que le vin chante? Encore si tu disais que les ivrognes chantent, à la bonne heure! cela serait intelligible ; mais le vin...
LE CHANT DE LA TONNE
hé! hé! hé! vraiment, Sébalt, ce sont là des idées ridicules, pour ne pas dire illogiques !
Mais Sébalt ne m’écoutait plus : il allait à droite, à gauche, son tablier de cuir retourné sur la hanche, une de ses bretelles défaite, servant les buveurs et renversant sur les gens la moitié de ses cruches , avec calme et dignité.
La grosse Orchel reprit alors sa place nu comptoir en exhalant un soupir; les six quinquets se mirent à danser la ronde au plafond ; et comme j’examinais' depuis un quart d’heure ce curieux phénomène, sans pouvoir m’en rendre compte, tout k coup Brauer trébucha contre mon épaule en criant : Théodore, le baril est vide ! viens-tu le remplir à la cave? Tu verras des choses étranges !
Je savais que Brauer possède la plus belle cave de Nuremberg, après celle du grand-duc, la cave de l’antique cloître des Bénédictins. Aussi, jugez de mon enthousiasme. Sébalt tenait déjà la chandelle allumée. Nous sortîmes bras dessus, bras dessous, faisant retentir nos sabots sur le plancher, allongeant les bras, et hurlant, le nez en l’air : « Je suis le roi de ces montagnes ! »
Tout le monde riait autour de nous, et l’on disait: — Ah! les gueux!... ah! les gueux!... sont-ils contents!... ha! ha! ha!
Mais quand nous fûmes dans la rue des Escargots, le calme nous revint. La nuit était humide, les vieilles masures décrépites se prêtaient l’épaule audessus de nous ; la lune brumeuse laissait tomber de sa quenouille un fil d’argent, qui serpentait en
LE CHANT DE LA TONNE
zigzag dans la rigole sombre, et tout au loin, un chat battait sa femme, qui pleurait et gémissait à vous fendre l’âme !
— Brrr!... fit Sébalt en grelottant, j’ai froid!
En même temps, il souleva la lourde trappe appliquée obliquement contre le mur, et descendit.
Je le suivais lentement. L’escalier n’en finissait pas. Les ombres s’allongeaient.,, s’allongeaient à perte de vue-derrière nous; plusieurs fois je me retournai tout surpris: Je remarquais l’énorme carrure de Brauer, son epu brun, couvert de petits cheveux frisés jusqu’au milieu des épaules; d’étranges idées me traversaient l’esprit : il me semblait voir le frère sommelier des Bénédictins, allant rendre visite à la bibliothèque du cloître. Moi-même, je me prenais pour un de ces antiques personnages, et je passais la main sur ma poitrine, pensant y trouver une barbe vénérable. Au bas de l’escalier, une niche pratiquée dans l’épaisseur du mur, me rappela vaguement la statuette de la Vierge, où brûlait jadis le cierge éternel,
Tout saisi, presque épouvanté, j’allais communiqner mes doutes à Sébalt quand une énorme porte en cœur de chêne, bardée de clous à large tète plate, se dressa devant nous. Le tavernier, la poussant d’une main vigoureuse, s’écria :
— Nous y sommes, camarade !
Et sa voix, roulant au milieu des ténèbres, alla se perdre insensiblement dans les profondeurs loin-
LE CHANT DE LA TONNE
taines du souterrain. J’en reçus une impression singulière.
Nous entrâmes d’un air grave et recueilli.
J’ai visité dans ma vie bien des caves célèbres, depuis celle de notre glorieux souverain Yéri-Peter, jusqu’aux caveaux de l’hôtel de ville de Brème, où se conserve le fameux vin de* Hosenwein, dont les bourgeois de la bonne ville libre envoyaient, tous les ans au vieux Goethe, une bouteille pour le jour de sa fête ; j’en ai vu de plus vastes et de plus riches en grands vins, que celle de mon ami Sébalt Brauer, mais la vérité me force à dire que je n’en ai jamais rencontré d’aussi saines et d’aussi bien tenues.
Sous une voûte haute de trente pieds et longue de plus de cent mètres, construite en larges pierres de taille, les tonneaux, rangés sur deux lignes parallèles, avaient un air respectable qni faisait vraiment plaisir à voir, et derrière chaque foudre, une pancarte, suspendue au mur, indiquait le crû, l’année, le jour et le temps de la vendange, la cuvée, première ou seconde, enfin tous les titres de noblesse du suc généreux enfermé sous les longues douves cerclées dé fer.
Nous marchions d’un pas lent, solennel.
— Voici du braumberg, dit le tavernier en éclairant un foudre colossal; c’est mon vin ordinaire. Ecoute comme il s’en donne là- haut.
C’est pour moi que l’avare empile Ecus d’or aux jaunes reflets :
C’est pour moi que mûrit la fille Sous le chaume et dans les palais.
LE CHANT DE LA TONNE
— Ah ! le bandit, comme il retrousse ses moustaches blondes !
Ainsi parlait Brauer, et nous avancions toujours.
— Halte! s’écria-t-il: nous voilà devant le steinberg de 1822. Fameuse année! Goûte-moi ça.
Il déposa sa chandelle à terre, prit sur la bonde un verre de Bohême au calice évasé, à la jambe grêle, au pied mince, et tourna le robinet. Un filet d’or remplit la coupe. Avant de me l’offrir, Brauer l’éleva lentement, pour en montrer la belle couleur d’ambre blond. Puis il le passa sous son nez crochu :
— Quel bouquet ! dit-il, quel parfum ! Ah ! c’est la fantaisie pure, c’est le rêve de Freyschütz.
Je bus... Toutes les fibres de mon cerveau s’électrisèrent, j’eus de vagues éblouissements.
— Eh bien ? fit Sebalt.
Pour toute réponse, je me mis à fredonner :
« Chasseur diligent, etc. >•
Et les échos s’éveillaient au loin, ils sortaient la tête du milieu des ombres et chantaient avec moi. C’était magnifique !
— Tu ne chantais pas tout à l’heure ! dit Sébalt avec un sourire étrange.
Cette réflexion me fit réfléchir, et, m’arrêtant tout court, je m’écriai : Tu crois donc que le vin chante ?
Mais lui ne parut pas faire attention à mes paroles; il était devenu grave.
LE CHANT DE LA TONNE
Nous poursuivîmes nos pérégrinations souterraines. Les vieux foudres semblaient nous attendre avec respect. Nos regards s’animaient. Brauer buvait aussi.
— Ah ! ha ! dit-il, voici l’opéra de la Flûte encluintéd Il faut que tu sois bien de mes amis, pour que je t’en joue un air... de celui-là... diable!... du johannisberg de l’an onze !
Un filet imperceptible siffla dans la coupe; le verre fut rempli. J’en humai jusqu’à la dernière goutte avec recueillement. Brauer me regardait dans le blanc des yeux, les mains croisés sur le dos; il avait l’air d’envier mon bonheur.
Moi, l’âme du vieux vin, cette âme, plus vivante que notre âme, qette âme des Mozart, des Gluck, des Weber, des Théodore Hoffmann, envahissait mon être et me faisait dresser les cheveux sur la tête.
— Oh! m’écriai -je, souffle divin! oh! musique enchanteresse ! Non, jamais, jamais mortel ne s’est élevé plus haut que moi dans les sphères invisibles!
Je lorgnais du coin de l’œil le robinet mélodieux, mais Brauer ne crut pas devoir m’en jouer une seconde ariette.
— Bon ! fit-il, quand on s’ouvre la veine, il est agréable de voir que c’est pour un digne appréciateur, pour un véritable artiste. Tu n’es pas comme notre bourgmestre Kalb, qui voulait se gargariser la panse d’un deuxième et même d’un troisième verre, avant de se prononcer. Animal ! je l’ai mis rudement à la porte !
LE CHANT DE LA TONNE
Nous passâmes alors en revue le steinberg, le hattenheim, le hohheim, le markobrunner, le rudesheim... tous vins exquis, chaleureux... et, chose bizarre, à chaque vin nouveau, un nouvel air me passait par la tète, je le fredonnais involontairement : la pensée de Sébalt devenait de plus en plus lucide pour moi, je compris qu’il voulait me donner une leçon expérimentale du plus grand problème des temps modernes.
— Brauer, lui dis-je, crois-tu donc sérieusement que l’homme ne soit que l’instrument passif de la bouteille, un cor de chasse, une flûte, un- cornet à piston que l’esprit de la tonne embouche, et dont il tire telle musiquequ’il lui plaît?... Que deviendraient la liberté, la loi morale, la raison individuelle et sociale, si ce fait était vrai? Nous ne serions plus que de véritables entonnoirs, des sortes de mécaniques sans conscience ni dignité ! L’empereur Venceslas, le plus grand ivrogne qu’on ait jamais vu, aurait donc seul compris le sens de la destinée humaine? 11 faudrait donc le placer au-dessus de Solon, de Lycurgue et des sept sages de la Grèce?
— Non-seulement je le crois, dit Brauer, mais j’en suis sûr. Ces imbéciles qui hurlent là-haut s’imaginent chanter d’eux-mêmes. Eh bien c’est moi qui choisis dans ma cave, l’air qu’il me plaît d’entendre : chaque tonne, chaque foudre a son air favori ; l’un est triste, l’autre gai, l’autre grave ou mélancolique. Tu vas en juger, Théodore; je veux faire pour toi le sacrifice d’un tonnelet de hohheim, c’est un vin tendre; le braumberg doit être épuisé, caron
LE CHANT DE LA TONNE
fait un tapage du diable à la taverne... Nous allons tourner les âmes au sentiment.
Alors, au lieu de remplir son baril de braumberg, il le mit sous le robinet duhohheim, puis, avec une adresse surprenante, il le plaça sur son épaule, et nous remontâmes.
La taverne était en combustion; le chant des Brigands dégénérait en scandale.
— Oh 1 s’écria la femme de Sébalt, que tu m’as fait attendre ! toutes les bouteilles sont vides depuis un quart d’heure. Écoute ce tapage ; ils vont tout briser.
En effet, un roulement de bouteilles ébranlait les tables.
— Du vin! du vin !
Le tavernier déposa son baril sur le comptoir et remplit les bouteilles: sa femme avait à peine le temps de servir; les hurlements redoublaient.
Moi, je venais de reprendre ma place et je regardais ce tumulte, en fredonnant tour à tour des motifs de lu Flûte enchantée, du Freyschütz, de Don Juan, d ’Obéron, que sais-je? de cinquante opéras que j’avais oubliés depuis longtemps, ou que même je n’avais jamais su : Jeunesse, amour, poésie, bonheur de la famille, espérances sans bornes, tout renaissait dans mon cœur; je riais, je ne me possédais plus.
Tout à coup, un calme profond s’établit, l’air des Brigands cessa comme par enchantement, et Julia Weber, la fille du ménétrier, se mit à chanter l’air
304 LE CHANT DE LA TONNE t
si doux, si tendre, de la Fillette de Frédéric Barberousse.
— Fillette, sur la plaine blanche Oh vas-tu de si grand matin?
— Je vais célébrer le dimanche,
Seigneur, au village lointain . . .
Comme un agneau qui bêle Ecoutez... la cloche m’appelle !
Toute la salle écoutait la jeune fille dans un religieux silence, et quand elle fut au refrain, toutes ces grosses faces charnues se mirent à fredonner en sourdine :
Comme un agneau qui bêle,
Ecoutez... la cloche m’appelle!
Ce fut un véritable coup de théâtre.
— Eh bien, dit Brauer en se penchant à mon oreille, qui est-ce qui chante ?
— C’est la tonne de hohheim, répondis-je à voix basse, en écoutant le chant de la jeune fille , qui recommençait, ce chant monotone, doux, suave, ce chant du bon vieux temps.
— 0! nobles coteaux de la Gironde, de la Bour- ’ gogne, du Rhingau..., et vous, ardents vignobles de l’Espagne et de l’Italie, Madère, Marsalla, Porto, Xérès, Lacryma-christi... et toi, Tokaï, généreux hongrois!... Je vous connais maintenant : — Vous êtes l’âme des temps passés... des générations éteintes!... — Bonne chance je vous souhaite! — Puissiez-vous fleurir et prospérer éternellement!...
- . -- O ig Kijed b y Goog le
LE CHANT DE LA TONNE
— Et vous, bons vins captifs sous les cercles de fer ou d’osier, vous attendez avec impatience l’heureux instant de passer dans nos veines, de faire battre nos cœurs, de revivre en nous!... — Eli bien, vous n’attendrez pas longtemps, je jure de vous délivrer, de vous faire chanter et rire, autant que l’Être des êtres voudra bien me confier cette noble mission sur la terre !... — Mais quand je ne serai plus, quand mes os auront reverdi et se dresseront en ceps noueux sur le coteau; quand mon sang bouillonnera en gouttelettes vermeilles dans les grappes mûries, et qu’il s’épanchera du pressoir en flots limpides... Alors, jeunes gens, à votre tour de me délivrer ! Laissez-moi revivre en vous, faire votre force, votre joie, votre courage, comme les ancêtres font le mien aujourd’hui... c’est tout ce^que je vous demande. — Et ce faisant, nous accomplirons, chacun à notre tour, le précepte sublime : Aimez-vous les uns les autres, dans les siècles des siècles. Amen/