HISTOIRE DE BIEN DES POÉSIES ET POÉSIE DE L'HISTOIRE
Quoique ralliance des vers et de la prose soit vraiment monstrueuse dans la littérature française, il est néanmoins des exceptions à cette règle. Cette histoire offrira donc une des deux violations qui, dans ces études, seront commises envers la charte du conte ; car, pour faire entrevoir les luttes intimes qui peuvent excuser Dinah sans l'absoudre, il est nécessaire d'analyser un poème, le fruit de son profond désespoir.
Mise à bout de sa patience et de sa résignation par le départ du vicomte de Chargebceuf, Dinah suivit le conseil du bon abbé Duret, qui lui dit de convertir ses mauvaises pensées en poésie ; ce qui peut-être explique certains poètes.
— Il vous arrivera comme à ceux qui riment des épitaphes ou des élégies sur des êtres qu'ils ont perdus : la douleur se calme au cœur à mesure que les alexandrins bouillonnent dans la tête.
Ce poème étrange mit en révolution les départements de l'Allier, de la Nièvre et du Cher, heureux de posséder un |)oèle capat)lc de hitler avec les illustrations pari-
siennes, Paquita la Sémllane, par Jan Diaz. fut publiée dans FÉcho du Morvan^ espèce de revue qui lutta pennant dix-huit mois contre rindifférence provinciale. Quelques gens d'esprit prétendirent, à Xevers, que Jan Diaz avait voulu se moquer de la jeune école qui produisait alors ses poésies excentriques, pleines de verve et d'images, où l'on obtint de grands effets en violant la muse sous prétexte de fantaisies allemandes, anglaises et romanes.
Le poème commençait par ce chant :
Si A'oiis connaissiez TEspagne.
Son odorante campagne.
Ses jours ciiaiids aux soirs si frais.
D'amour, de ciel, de patrie.
Tristes filles de Neustrie.
Vous ne parleriez jamais.
C'est que là sont d'autres hommes Quau froid pays où nous sommes !
Ah ! là, du soir au matin.
On entend sur la pelouse Danser la vive Andalouse En pantoufles de salin.
Vous rougiriez les premières De vos danses si grossières.
De votre laid carnaval Dont le froid bleuit les joues.
Et qui saute dans les boues.
Chausse de peau de cheval.
Cest dans un bouge obscur, c'est à de pâles filles
Que Paquita redit ces chants ; Dans ce Rouen si noir, dont les frêles aiguilles
Mâchent l'orage avec leurs dents :
Dans ce Rouen si laid, si brnvant, si colère...
i'7i) LA MLSE DU DEPARTEMENT
Une magnifique description de Rouen, où Dinah n'était jamais allée, faite avec cette brutalité postiche qui dicta plus tard tant de poésies juvénalesques, opposait la vie des cités industrielles à la vie nonchalante de l'Espagne, l'amour du ciel et des beautés humaines au culte des machines, enfin la poésie à la spéculation. Et Jan Diaz expliquait l'horreur de Paquita pour la Normandie en disant :
Paqiiila, voyez-vous, naquit dans la Séville
Au bleu ciel, au soirs embaumés ; Elle était, à treize ans, la reine de sa ville.
Et tous voulaient en être aimés.
Oui. trois toréadors se firent tuer pour elle ;
Car le prix du vainqueur était ( n seul baiser à prendre aux lèvres de la liellc
Que tout Séville convoitait .
Le ponsif du portrait de la jeune Espagnole a servi depuis à tant de courtisanes dans tant de prétendus poèmes, qu'il serait fastidieux de reproduire ici les cent vers dont il se compose. Mais, pour juger des hardiesses auxquelles Dinah s'était abandonnée, il suffît d'en donner la conclusion. Selon l'ardente M""^ de la Baudraye, Paquita fut si bien créée pour l'amour, qu'elle pouvait difficilement rencontrer des cavaliers dignes d'elle : car,
dans sa volupté vivo.
On les eût vus tous succomber.
Quand au festin d'amour, dans son biiinciir lascive.
l'Ile n'eût fait que s'attabler.
LA Mr.SE DU DKPARTEMENT 271
Elle il [loiirbinl quille Séville la joyeuse.
Ses bois et ses champs d'orangers, l'oiir nu soldat normand qui la fit amoureuse
Et rcntriiina dans ses fovers.
Elle ne pleurail rien do sou Andalousie. Ce soldai était sou houlirup I
Mais il fallut un jour partir pour la Russie. Sur les pas du grand Empereur.
Rien de plus délicat que la peinture des adieux de l'Espagnole et du capitaine d'artillerie normand, qui, dans le délire d'une passion rendue avec un sentiment (ligne de Byron, exigeait de Paquita une promesse de fidélité absolue, dans la cathédrale do Rouen, à l'autel do la Vierge, qui
Hiiniquc vierge, est femme, et jamais ne pai-donui' Aux traîtres à serments d'amour.
Une grande portion du poème était consacrée à la j)cinture des souffrances de Paquita, seule dans Rouen, attendant la fin de la campagne ; elle se tordait aux barreaux de ses fenêtres en voyant passer de joyeux couples, elle contenait l'amour dans son cœur avec une énergie qui la dévorait, elle vivait de narcotiques, elle so dépensait en rêves !
Elle faillit mourir, mais elle fut fidèle.
(Juand son soldat l'ut de retour A la lin de l'année, il retrouva la hellr
l>ii:ne eiicoi- de tout son ainoui-.
Mais lui. pâle et glacé par la froide Russie
Jusque dans la moelle des os, Arruoillit tristement sa languissante amie.
Le poème avait été conçu pour cette situation exploitée avec une verve, une audace, qui donnaient un peu trop raison à Tabbé Duret. Paquita, en reconnaissant les limites où finissait Tamour, ne se jetait pas, comme Héloïse et Julie, dans l'infini, dans Tidéal ; non, elle allait, ce qui peut-être est atrocement naturel, dans la voie du vice, mais sans aucune grandeur, faute d'éléments, car il est difficile de trouver à Rouen des gens assez passionnés pour mettre une Paquita dans son milieu de luxe et d'élégance. Cette affreuse réalité, relevée par une sombre poésie, avait dicté quelques-unes de ces pages dont abuse la poésie moderne, et un peu trop semblables à ce que les peintres appellent des écorchés. Par un retour empreint de philosophie, le poète, après avoii' dépeint l'infâme maison où TAndalouse achevait ses jours, revenait au chant du début :
l'aijuita maintenant est et vieille el ridée. Et c'était elle qui chantait :
Si vous connaissiez lEspagne.
Son odorante campagne, etc....
La sombre énergie empreinte en ce poème d'environ six cents vers, et qui, s'il est permis d'emprunter ce mot à la peinture, faisait un vigoureux repoussoir à deux séguidilles, semblables à celle qui commence et termine l'œuvre, cette mâle expression d'une douleur indicible
Quand M""' de la Beandrai/e entamait la question do la traite nègres, son mari s'écadait sans /irait.
des
La Mi>K m; iii.PAiiTK\iFNV ip. ilT).
LA Mi'sr: Dr dki'artkme.nt 273
éjDOu vanta la fomine que trois départements admiraient saus le tVac noir de l'anonyme. Tout en savourant les enivrantes délices du succès, Dinah craig-nit les méchancetés de la province, où plus d'une femme, en cas d'indiscrétion, voudrait voir des rapports entre l'auteur et Faquita. Puis la réllexion ^i^t. Dinah fr(''mit de honte à ridée d'avoir exploité quelques-unes de ses douleurs.
— Xe faites plus çien, lui dit l'abbé Duret. vous nf seriez plus une femme, vous seriez un poète.
On chercha Jan Diaz à Moulins, à Xevers. à Bourges : Filais Dinah fut impénétrable. Pour ne pas laisser d'elle une mauvaise idée, dans le cas où quelque hasard fatal révélerait son nom. elle fit un charmant poème en deux chants sur le Chpiie do la messe, une tradition du Nivernais que voici :
l'n jour, les gens de Xevers et ceux de Saint-Saulgv. en guerre les uns contre les autres, vinrent à l'aurore pour se livrer une bataille mortelle aux uns ou aux autres, et se rencontrèrent dans la forêt de Faye. Entre les deux partis se dressa de dessous un chêne un prêtre, dont l'attitude au soleil levant eut quelque chose de si frappant, que les deux partis, écoutant ses ordres, entendirent la messe, qui fut dite sous le chêne : et, à la voix de l'Evangile, ils se réconcilièrent. On montre encore un t'hêne quelconque dans le bois de Faye. Ce poème, infiniment supérieur à Paqidta la Sévillane, eut bcaucouj) moins de succès. Depuis ce double essai, M"^ de la Baudraye, en se sachant poète, eut des éclairs soudains sur le front, dans les yeux, qui la rendirent plus belle qu'autrefois. Elle jetait les yeux sur Paris, elle aspirait à la x \ \ i . I s
gloire et retombait dans son trou de la Baudraye, dans ses chicanes journalières avec son mari, dans son cercle, où les caractères, les intentions, les discours étaient trop connus pour ne pas être devenus à la longue ennuyeux. Si elle trouva dans ses travaux littéraires une distraction à ses malheurs ; si. dans le vide de sa vie, la poésie eut de grands retentissements, si elle occupa ses forces, la littérature lui fit prendre en liaine la grise et lourde atmosphère de province.
COMMENT LA RÉVOLUTION DE JUILLET EN i'RODnSIT ['NE CHEZ DINA FI
Quand, après la révolution de 1830, la gloire de George Sand rayonna sur le Berri, beaucoup de villes envièrent à la Châtre le pri\'ilège d'avoir vu naître une rivale à M™* de Staël, à Camille Maupin, et furent assez disposées à honorer les moindres talents féminins. Aussi \-it-on alors beaucoup de dixièmes muses en France, jeunes filles ou jeunes femmes détournées d'une vie paisible |)nr un semblant de gloire! D'étranges doctrines se publiaient alors sur le rôle que les femmes devaient jouer dans la société. Sans que le bon sens qui fait le fond de l'esprit en France en fût perverti, l'on passait aux femmes d'exprimer des idées, de professer des sentiments qu'elles n'eussent pas avoués quelques années auparavant. M. de Clagny pr-ofita de cet instant de licence pour réunir en un petit volume in-i8, qui fut imprimé par Desroziers, à Moulins, les œuvres de Jan Diaz. H composa sur ce jeune écrivain, ravi si prématurément aux lettres, une notice spirituelle pour ceux qui savaient le mot de l'énigme, mais qui n'a\'ait pas alors en litt(''-
rature le mérite de la nouveauté. Ces plaisanteries, excellentes quand l'incognito se garde, deviennent un peu froides quand, plus tard, l'auteur se montre. Mais, sous ce rapport, la notice sur Jan Diaz, fils d'un prisonnier espagnol et né vers 1807, à Bourges, a des chances pour tromper un jour les faiseurs de Biographies universelles. Rien n'y manque : ni les noms des professeurs du collège de Bourges, ni ceux des condisciples du poète mort, tels que Lonstcau. Bianchon et autres célèbres berruyers qui sont censés l'avoir connu rêveur, mélancolique, annonçant de précoces dispositions pour la poésie. Vne élégie intitulée Tristesse, faite au collège, les deux poèmes de Paqiiila la Sévillane et du Chêne de la messe, trois sonnets, une description de la cathédrale de Bourges et de l'hôtel de Jacques Cœur, enfin une nouvelle intitulée Carola. donnée comme l'œuvre pendant laquelle il avait été surpris par la mort, formaient le bagage littéraire du défunt, dont les derniers instants, pleins de misère et de désespoir, devaient serrer le cœur des êtres sensibles de la Nièvre, du Bourbonnais, du Cher et du Morvan, où il avait expiré, près de Château- Chinon, inconnu de tous, même de celle qu'il aimail!... Ce petit volume jaune fut tiré à deux cents exemplaires, dont cent cinquante se vendirent, environ cinquante par département. Cette mo3Tnne des âmes sensibles et poétiques dans trois départements de la France est de nature à rafraîchir l'enthousiasme des auteurs sur la furia franccse, qui, de nos jours, se porte beaucoup plus sur les intérêts que sur les livres. Les lil)(''ralités de M. (1(^ (Magiiy faites, cni- il a\ail sigut" la notice. Dinah
i-A Ml" si: du di: l'A UT!-: .mi: ni 277
g-ai'da sept ou huit exemi)laii'es enveloppés dans les journaux forains qui rendirent compte de cette publication. \'ingt exemplaires envoyés aux journaux de Paiis se perdirent dans le gouffre des bureaux de rédaction. Nathan, pris pour dupe, ainsi que plusieurs Berrichons, fit sur le grand homme un article où il lui trouva toutes les qualités qu'on accorde aux gens enterrés. Lousteau, rendu prudent par ses camarades de collège qui ne se rappelaient point Jan Diaz,* attendit des nouvelles de Sancerre, et apprit que Jan Diaz était le pseudonyme d'une femme. On se passionna, dans Farl'ondissement de Sancerre, pour M"'" de la Baudraye, en qui Ion voulut voir la future rivale de George Sand. Depuis Sancerre jusqu'à Bourges, on exaltait, on vantait le poème qui, dans un autre temps, eût été bien certainement honni. Le pubhc de province, comme tous les publics français peut-être, adopte peu la passion du roi des Français, le juste milieu : il vous met aux nues ou vous plonge dans la fange.
A cette époque, le bon vieil abbé Duret, le conseil de ^I"* de la Baudraye, était mort; autrement, il Teùt empêchée de se livrer à la publicité. Mais trois ans de travail et d'incognito pesaient au cœur de Dinah, qui substitua le tapage de la gloire à toutes ses ambitions fi'ompécs. La poésie et les rêves de la célébrité, qui, depuis son entrevue avec Anna Grossetète, avaient endormi ses douleurs, ne suffisaient plus, après 1830, à l'activité de ce cœur malade. L'abbé Duret, qui parlait du monde quand la voix de la religion était impuissante, l'abbé Duret, qui comprenait Dinah. qui lui peignait un
i'7S I.A MISE DU DEPARTEMENT
bel a^•eni^ en lui disant que Dieu récompenserait toutes les souffrances noblement supportées, cet aimable vieillard ne pouvait plus s'interposer entre une faute à commettre et sa belle pénitente qu'il nommait sa fille. Ce vieux et savant prêtre avait plus d'une fois tenté d'éclairer Dinali sur le caractère de M. de la Baudraye. en lui disant que cet homme savait haïr: mais les femmes ne sont pas disposées à reconnaître une force à des êtres faibles, et la haine est une trop constante action pour ne pas être une force \ive. En trouvant son mari profondément indifférent en amour, Dinah lui refusait la faculté de haïr.
— Ne confondez pas la haine et la vengeance, lui disait l'abbé, c'est deux sentiments bien différents : l'un est celui des petits esprits, l'autre est l'effet d'une loi à laquelle obéissent les grandes âmes. Dieu se venge et ne hait pas. La haine est le vice des âmes étroites, elles l'alimentent de toutes leurs petitesses, . elles en font le prétexte de leurs basses tyrannies. Aussi gardez-vous de blesser ;M. de la Baudraye; il vous pardonnerait une faute, car il y trouverait un profit, mais il serait doucement implacable si vous le touchiez à l'endroit où l'a si cruellement atteint M. Milaud de Xevers, et la vie ne serait plus possible pour vous.
Or, au moment où le Nivernais, le Sancerrois, le Mor- \ an, le Berri, s'enorgueillissaient de JM'"" de la Baudraye et la célébraient sous le nom de Jan Diaz, le [)etit la Baudraye recevait un coup mortel de cette gloire. Lui seul savait les secrets du poème de Paquita la Sévillane. Quand on parlait de cette œuvre teri'il)le, tout h' monde
LA Ml SK DU I) K l'A RTE. MENT 27'.i
(lisait de Diuah : « l'amrc lemme ! pauvre femme ! » Les femmes étaient iieureuses de pouvoir j)laindrc celle qui Ils avait tant opprimées, et jamais Dinaii ne parut plus grande qu'alors aux yeux du pays. Le petit vieillard, devenu plus jaune, plus ridé, j)lus débile que jamais, ne témoigna rien ; mais Dinah surprit parfois, de lui sur elle, des regards d'une froideur venimeuse qui démentaient ses redoublements de politesse et de douceur avec elle. Elle finit par deviner ce qu'elle crut être une simple brouille de ménage; mais, en s'expliquant avec son insecte, comme le nommait ^L Gravier, elle sentit le froid, la dureté, l'impassibilité de l'acier : elle s'emporta, elle lui reprocha sa vie depuis onze ans; elle fit, avec intention de la faire, ce que les femmes appellent une scène; mais le petit la Baudraye se tint sur un fauteuil les yeux fermés, en écoutant sans perdre son calme. Et le nain eut, comme toujours, raison de sa femme. Dinah comprit qu'elle avait eu tort d'écrire : elle se promit de ne jamais faire un vers, et se tint parole. Aussi fut-ce une désolation dans le Sancerrois.
— Pourquoi M""" de la Baudraye ne compose-t-elle plus de vers (rerse) ? fut le mot de tout le monde.
L A MOL" H PRÉ.MKDITK
A celte époque, M""^ de la Baudraye n'avait plus d'ennemies, on affluait chez elle, il ne se passait pas de semaine qu'il n'y eût de nouvelles présentations. La femme du président du tribunal, une auguste bourgeoise née Popinot-Chandier, avait dit à son fils, jeune homme de ^ ingt-deux ans, d'aller à la Baudraye y faire sa cour, et se flattait de Aoir son Gatien dans les bonnes grâces do cette femme supérieure. Le inoi femme supérieure avait remplacé le grotesque surnom de Sapho de Saint Satur. La présidente, qui pendant neuf ans avait dirigé l'opposition contre Dinah, fut si heureuse davoir vu son fils agréé, qu'elle dit un bien infini de la Muse de Sancerre.
— Après tout, s'écria-t-elle en répondant à une tirade de M'"" de Clagny, qui haïssait à la mort la prétendue maîtresse de son mari, c'est la plus belle femme et la plus spirituelle de tout le Berri !
Après avoir roulé dans tant de halliers. s'être élancée on mille voies diverses, avoir rêvé l'amour dans sa splendeur, avoir aspiré les soutîrances des drames les plus noirs en lrou\ant les sombres plaisirs acheh's à bon mnr-
LA MISK L>1 I)I;I\\I{TKMI;NT :;8I
(;hé, tant la monotonie de sa vie élait faliganU-, un jour Dinah tomba dans la fosse qu'elle avait juré d'éviter. En voyant JNI. de Clagny se sacrifiant toujours et qui refusa d'être avocat général à Paris, où l'appelait sa famille, elle se dit : « Il m'aime ! » Elle \ ainquit sa répugnance et parut vouloir couronner tant de constance. Ce fut à ce mouvement de générosité chez elle que Sancerre dut la coalition qui se fit aux élections en faveur de M. de Clagny, M""" de la Baudraye avait rêvé de suivre à Paris le député de Sancerre. Mais, malgré de solennelles promesses, les cent cinquante voix données à l'adorateur de la belle Dinah, qui voulait faire revêtir la simarre du garde des sceaux à ce défenseur de la veuve t't de l'orphelin, se changèrent en une imposante minorité àe cinquante voix. La jalousie du président Boirouge, la haine de M. Gravier, qui crut à la prépondérance du candidat dans le cœur de Dinah, furent exploitées par un jeune sous-préfet que, pour ce fait, les doctrinaires firent nommer préfet.
— Je ne me consolerai jamais, dit-il à un de ses amis en quittant Sancerre, de ne pas avoir su plaire à M"'^ de la Baudraye, mon triomphe eût été complet...
Cette vie intérieurement si tourmentée offrait un ménage calme, deux êtres mal assortis, mais résignés, je ne sais quoi de rangé, de décent, ce mensonge que veut la société, mais qui faisait à Dinah comme un harnais insupportable. Pourquoi voulait-elle quitter son masque après l'avoir porté pendant douze ans ? D'où venait cette lassitude quand chaque jour augmentait son espoir dêtre veuve? Si l'on a sui\i toutes les phases de cetle e.xis-
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tence, on comprendra très bien les différentes déceptions auxquelles Diiiah, comme beaucoup de femmes, d'ailleurs, s'était laissé prendre. Du désir de dominer M. de la Baudraye, elle était passée à l'espoir d'être mère. Entre les discussions du ménage et la triste connaissance de son sort, il s'était écoulé toute une période. Puis, quand elle avait voulu se consoler, le consolateur, M. de Chargebœuf, était parti. L'entraînement qui cause les fautes de la plupart des femmes lui avait donc jusqu'alors manqué. S'il est, enfin, des femmes qui vont droit à une faute, n'en est-il pas beaucoup qui s'accrochent à bien des espérances et qui n'3- arrivent qu'après avoir erré dans un dédale de malheurs secrets ? Telle fut Dinah. Elle était si peu disposée à manquer à ses devoirs, qu'elle n'aima pas assez M. de Clagny pour lui . pardonner son insuccès. Son installation dans le château d'Anzy, l'arrangement de ses collections, de ses curiosités, qui reçurent une valeur nou^ elle du cadre magnifique et grandiose que Philibert Delorme semblait avoir bâti pour ce musée, l'occupèrent pendant quelques mois et lui permirent de méditer une de ces résolutions qui surprennent le pubHc, à qui les motifs sont cachés, mais qui souvent les trouve à force de causeries et de suppositions.
La réputation de Lousteau, qui passait pour un homme à bonnes fortunes à cause de ses liaisons avec des actrices, frappa ^l""' de la Baudraye : elle voulut le connaître, elle lut ses ouvrages et se passionna poin- lui, moins peut-être à cause de son talent qu'à cause de ses succès auprès des femmes; elle inventa, pour l'amener dans le
LA Ml' SI-: DU iJi: l'A H TE. M KM i83
pnys, Tobligation pour Sanccrre cFélire aux prochaines élections une des deux célébrités du pays. Elle fit écrire à rillustre médecin par Catien Boirouge, qui se disait cousin de Bianchon par les Popinot; puis elle obtint d'un vieil ami de feu M""" Lousteau de réveiller Tambition du feuilletoniste en lui faisant part des intentions où quelf[ues personnes de Sancerre se trouvaient de choisir leur député parmi les gens célèbres de Paris. Fatiguée de son médiocre entourage, M""^ de la Baudraye allait enfin voir des hommes vraiment supérieurs, elle pourrait ennoblir sa faute de tout Féclat de la gloire. Xi Lousteau ni Bianchon ne répondirent; peut-être attendaient-ils les vacances. Bianchon, qui, Tannée précédente, avait obtenu sa chaire après un brillant concours, ne pouvait quitteison enseignement.
DKi'xiKMK iwirni-; LA FAUTE
LES l)Kl\ l'ASSIONS
Au mois de septembre, en pleines vendanges, les deux Parisiens arrivèrent dans leur pays natal, et le trouvèrent plongé dans les tyranniques occupations de la récolte de 1836; il n'y eut donc aucune manifestation de l'opinion publique en leur faveur.
— A^otfs faisons four, dit Lousteau en parlant à son compatriote la langue des coulisses.
En 1830, Lousteau, fatigué par seize années de luttes à Paris, usé tout autant par le plaisir que par la misère, par les travaux et les mécomptes, paraissait avoir quarante-huit ans, quoiqu'il n'en eût que trente-sept. Déjà chauve, il avait pris un air inronion en harmonie avec ses ruines anticipées, avec les ravins tracés sur sa figure par l'abus du vin de Champagne. Il mettait les stigmates de la débauche sur le compte de la vie littéraire en accu-
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sant la presse d'être meurtrière, il faisait entendre qu'elle dévorait de grands talents afin de donner du prix à sa lassitude. Il crut nécessaire d'outrer dans sa patrie et son faux dédain de la vie et sa misanthropie postiche. Néanmoins, parfois ses yeux jetaient encore des flammes comme ces volcans qu'on croit éteints; et il essaya de remplacer par l'élégance de la mise tout ce qui pouvait lui manquer de jeunesse aux yeux d'une femme.
Horace Bianchon, décoré de la Légion d'honneur, gros et gras comme un médecin en faveur, avait un air patriarcal, de grands cheveux blonds, un front bombé, la carrure du travailleur, et le calme du penseur. Cette physionomie assez peu poétique faisait ressortir admirablement son léger compatriote.
Ces deux illustrations restèrent inconnues pendant toute une matinée à l'auberge où elles ^^taient descendues, et M. de Clagny n'apprit leur arrivée que par hasard. .M"'' de la Baudraye, au désespoir, envoya Catien Boirouge, qui n'avait point de vignes, inviter les deux Parisiens, à venir pour quelques jours au château d'Anzy. Depuis un an, Dinah faisait la châtelaine, et ne passait plus que les hivers à la Baudraye, M. Gravier, le procureur du roi, le président et Catien Boisrouge ofïrirent aux deux hommes célèbres un banquet auquel assistèrent les personnes les plus littéraires de la ville. En apprenant que la belle M"* de la Baudraye était Jan Diaz, les deux Parisiens se laissèrent conduire pour trois jours au château d'Anzy dans un char à lianes que Catien mena lui-même. Ce jeune homme, plein d'illusions, donna M""' de la Baudrave aux deux Parisiens non seulemonl
LA Ml-SE DU DÉPARTEMENT 2s7
comme la plus belle femme du Sancerrois, comme unrfemme supérieure et capable crinspirer de Tinquiétude à George Sand, mais encore comme une femme qui produirait à Paris la plus profonde sensation. Aussi l'étonnement du docteur Bianchon et du goguenard feuilletoniste fut-il étrange, quoique réprimé, quand ils aperçurent au perron d'Anzy la châtelaine vêtue d'une robe en léger Casimir noir, à guimpe, semblable à une amazone sans queue ; car ils reconnurent des prétentions énormes dan? cette excessive simplicité, Dinah portait un béret de velours noir à la Raphaël d'où ses che\ eux s'échappaient en grosses boucles. Ce vêtement mettait en relief une assez jolie taille, de beaux yeux, de belles paupières presque flétries par les ennuis de la vie qui vient d'être esquissée. Dans le Berri, Tétrangeté de cette mise artiste déguisait les romanesques affectations de la femme supérieure. En voyant les minaudepes de leur trop aimable hôtesse, qui étaient en quelque sorte des minauderies d'âme et de pensée, les deux amis échangèrent un regard et prirent une attitude profondément sérieuse pour écouter M"'" de la Baudraye, qui leur fit une allocution étudiée en les remerciant (Tètre venus rompre la monotonie de sa vie. i j(^^ 'V- "^^^z
SAVANTKS M A N ( ii: r V tu: S 1)K hlXAIi
Dinah promena ses hôtes autour du boulingrin orné de corbeilles de fleurs qui s'étalait devant la façade dWnzy.
— Gomment, demanda Lousteau le mystificateur, une femme aussi belle que vous Tètes et qui parait si supérieure a-t-elle pu rester en province? (Comment faitesvous pour résister à cette vie ?
— Ah ! voilà, dit 1^ châtelaine. On n'y résiste pas. Un profond désespoir ou une stupide résignation, ou l'un et l'autre, il n'y a pas de choix, tel est le tuf sur lequel repose notre existence et où s'arrêtent mille pensées stagnantes qui, sans féconder le terrain, y nourrissent les fleurs étiolées de nos âmes désertes. Ne croyez pas à l'insouciance ! L'insouciance lient au désespoir ou à la résignation. Chaque femme s'adonne alors à ce qui, selon son caractère, lui paraît un plaisir. Quelques-unes se jettent dans les confitures et dans les lessives, dans l'économie domestique, dans les plaisirs ruraux de la vendange ou de la moisson, dans la conservation des fruits, dans la broderie des fichus, dans les soins de la maternité, dans les intrigues de petite ville. D'autres tracassent
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un piano inamovible qui sonne comme un chaudron au bout de la septième année, et qui finit ses jours, asthmatique, au château d'Anzy. Quelques dévotes s'entretiennent des différents crus de la parole de Dieu : Ton compare Fabbé Fritaud àTabbé Guinard. On joue aux cartes le soir, ou danse pendant douze années avec les mêmes personnes, dans les mêmes salons, aux mêmes époques. Cette belle vie est entremêlée de promenades solennelles sur le Mail, de visites d'étiquette entre femmes qui vous demandent où vous achetez vos étoffes. La conversation est bornée au sud de Fintelligence par les observations sur les intrigues cachées au fond de l'eau dormante de la vie de province, au nord par les mariages sur le tapis, à l'ouest par les jalousies, à l'est par les mots piquants. Aussi, le voyez-vous ? dit-elle en se posant, une femme a des rides à vingt-neuf ans, dix ans avant le temps fixé par les ordonnances du docteur Bianchon ; elle se couperose aussi très promptement, et jaunit comme un coing quand elle doit jaunir, nous en connaissons qui verdissent. Quand nous en arrivons là, nous voulons justifier notre état normal. Xous attaquons alors de nos dents acérées comme des dents de mulot les terribles passions de Paris. Nous avons ici des puritaines à contre-cœur qui déchirent les dentelles de la coquetterie et rongent la poésie de vos beautés parisiennes, qui entament le bonheur d'autrui en vantant leurs noix et leur lard rances, en exaltant leur trou de souris économe, les couleurs grises et les parfums monastiques de notre belle vie sancerroise.
— J'aime ce courage, Madame, dit Bianchon. Quand xx\i. r.)
on éprouve do tels malheurs, il faut avoir Tesprit d'en faire des vertus.
Stupéfait de la brillante manœuvre par laquelle Dinah livrait la province à ses hôtes, dont les sarcasmes étaient ainsi prévenus, Gatien Boirouge poussa le coude à Lousteau en lui lançant un regard et un sourire qui disaient :
« Hein ! vous ai-je trompés ? »
— Mais, Madame, dit Lousteau, vous nous prouvez que nous sommes encore à Paris, je vous volerai cette tartine, elle me vaudra dix francs dans mon feuilleton...
— Oh ! Monsieur, répliqua-t-elle, défiez-vous des femmes de province.
— Et pourquoi ? dit Lousteau.
M™^ de la Baudraye eut la rouerie, assez innocente d'ailleurs, de signaler à ces deux Parisiens, entre lesquels elle voulait choisir un vainqueur, le piège où il se prendrait, en pensant qu'au moment où il ne le verrait plus, elle serait la plus forte.
— On se moque d'elles en arri\ant; puis, quand on a perdu le souvenir de l'éclat parisien, en voyant la femme de province dans sa sphère, on lui fait la cour, ne fût-ce que par passe-temps. Vous que vos passions ont rendu célèbre, vous serez l'objet d'une attention qui vous flattera... Prenez garde ! s'écria Dinah en faisant un geste coquet et s'élevant par ces réflexions sarcastiques au-dessus des ridicules de la province et de Lousteau. Quand une pauvre petite provinciale conçoit une passion excentrique pour une supériorité, pour un Parisien égaré en province, elle en fait (juelque chose de plus qu'un son-
timenl, elle y trouve une occupation et Tétend sur toute sa vie. Il n'y a rien de plus dangereux que rattachement d'une femme de province: elle compare, elle étudie, elle réfléchit, elle rêve, elle n'abandonne point son rêve, elle pense à celui qu'elle aime quand celui qu'elle aime ne pense plus à elle. Or une des fatalités qui pèsent sur la femme de province est ce dénoûment brusqué de ses passions, qui se remarque souvent en Angleterre. En province, la vie à l'état d'observation indienne force une femme à marcher droit dans son rail ou à en sortir vivement comme une machine à vapeur qui rencontre un obstacle. Les combats stratégiques de la passion, les coquetteries, qui sont la moitié de la Parisienne, rien de tout cela n'existe ici.
— C'est vrai, dit Lousteau, il y a dans le cœur d'une femme de province des surprises comme dans certains joujoux.
— Oh ! mon Dieu, reprit Dinah, une femme vous a parlé trois fois pendant un hiver, elle vous a serré dans son cœur à son insu ; vient une partie de campagne, une promenade, tout est dit, ou, si vous voulez, tout est fait. Cette conduite, bizarre pour ceux qui n'observent pas, a quelque chose de très naturel. Au lieu de calomnier la femme de province en la croyant dépravée, un poète comme vous, ou un philosophe, un observateur comme le docteur Bianchon, sauraient deviner les merveilleuses poésies inédites, enfin toutes les pages de ce beau roman dont le dénoûment profite; à quelque heureux sous-lieutenant, à quelque grand homme de province.
— Les femmes de province que j'ai vues à Paris, dit Lousteau, étaient, en effet, assez enleveuses...
— Dame ! elles sont curieuses, fit la châtelaine en commentant son mot par un petit geste d'épaules.
— Elles ressemblent à ces amateurs qui vont aux secondes représentations, sûrs que la pièce ne tombera pas, répliqua le journaliste.
— Quelle est donc la cause de vos maux ? demanda Bianchon.
— Paris est le monstre qui fait nos chagrins, répondit la femme supérieure. Le mal a sept lieues de tour et afflige le pays tout entier. La province n'existe pas par ellemême. Là seulement où la nation est divisée en cinquante petits Etats, là chacun peut avoir une physionomie, et une femme reflète alors Téclat de la sphère où. elle règne. Ce phénomène social se voit encore, m'at-on dit, en Italie, en Suisse et en Allemagne ; mais, en France, comme dans les pays à capitale unique, Faplatissement des mœurs sera la conséquence forcée de la centralisation.
— Les mœurs, selon vous, ne prendraient alors du ressort et de Foriginalité que par une fédération d'Etats français formant un même empire ? dit Lousteau.
— Ce n'est peut-être pas à désirer, car la France aurait encore à conquérir trop de pays, dit Bianchon.
— L'Angleterre ne connaît pas ce malheur, s'écria Dinah. Londres n'y exerce pas la tyrannie que Paris fait peser sur la France, et à laquelle le génie français finira par remédier; mais elle a quelque chose de plus horrible dans son atroce hypoci'isie, qui est un bien autre mal !
LA MUSE Di: DEPARTEMENT 298
— L'aristocratie anglaise, reprit le journaliste, qui prévit une tartine byronienne et qui se hâta de prendre la parole, a sur la nôtre ravantagc de s'assimiler toutes les supériorités, elle vit dans ses magnifiques parcs, elle ne vient à Londres que pendant deux mois, ni plus, ni moins; elle vit en province, elle y fleurit et la fleurit.
— Oui, dit M"® de la Baudraye, Londres est la capitale des boutiques et des spéculations, on y fait le gouvernement. L'aristocratie s'y recorde seulement pendant soixante jours, elle y prend ses mots d'ordre, elle donne son coup d'œil à sa cuisine gouvernementale, elle passe la revue de ses fdles à marier et des équipages à vendre, elle se dit bonjour, et s'en va promptement : elle est si peu amusante, qu'elle ne se supporte pas elle-même plus que les quelques jours nommés la saison.
— Aussi, dans la perfide Albion du ConstiUUionnel, s'écria Lousteau pour réprimer par une épigramme cette prestesse de langue, y a-t-il chance de rencontrer de charmantes femmes sur tous les points du royaume.
— Mais de charmantes femmes anglaises! réphqua M""^ de la Baudraye en souriant. Voici ma mère, à laquelle je vais vous présenter, dit-elle en voyant venir ]yjme piédefer.
Une fois la présentation des deux lions faite à ce squelette ambitieux du nom de femme qui s'appelait madame Piédefer, grand corps sec, à visage couperosé, à dents suspectes, aux cheveux teints, Dinah laissa les Parisiens libres pendant quelques instants.
— Eh bien, dit Catien à Lousteau, qu'en pensez- vous ?
— Je pense que la femme la plus spirituelle de Sancerre en est tout bonnement la plus bavarde, répliqua le feuilletoniste.
— Une femme qui veut vous faire nommer député!... s'écria Catien, un ange !
— Pardon, j'oubliais que vous Taimez, reprit Lousteau. Vous excuserez le cynisme d'un vieux drôle comme moi. Demandez à Bianchon, je n'ai plus d'illusions, je dis les choses comme elles sont. Cette femme a bien certainement fait sécher sa mère comme une perdrix exposée à un trop grand feu...