‹ L'illustre GaudissartChapitre 14 sur 44 · SPLEEN · texte numérisé non relu

SPLEEN

Des vers de moi, chétif et perdu dans la foule De ce monde égoïste où tristement je roule,

Sans m'attachor à rien ; Qui ne vis s'accomplir jamais vme espérance, Et dont l'œil, afîaibli par la morne souffrance,

Voit le mal sans le bien!

Cet album, feuilleté par les doigls d'une femme. Ne doit pas s'assombrir au reflet de mon àme.

Chaque chose en son lieu ; Pour une femme, il faut parler d'amour, de joie, De bals resplendissants, de vêtements de soie,

Et même un peu de Dieu.

Ce serait exercer sanglante raillerie Que de me dire, à moi, fatigué de la vie :

Dépeins-nous le bonheur !

Au pauvre aveugle-né vante-t-on la lumière, A l'orphelin pleurant parle-t-on d'une mère,

Sans lein- briser le cœur?

LA .M I si; Dr l)i;i'.\liTi;.MKNT 30.")

Qunnd In fmifl (losos[)oii' vous prend jeune on r-e monde, niiiind on n'y peut trouver un cuMir qui vous reponde.

II n'est plus d'avrnir.

Si personne avec vous quiind vous pjpurez ne pleure. Quand iln'cst pas aimé, s'il faut qu'un homme meure,

iiientôt je diu's naourir.

i'iaignez-nioi ! plaignez-rnoi ! car souvent je hiasplièmo Jusqu'au nom saint de Dieu, me disant à moi-même :

'( Il n"a pour moi rien fait.

Pourquoi le bénirais-je. et que lui dois-je. en somme '? II eût pu me créer Iteau, riche, gentilhomme.

Et je suis pauvre et laid ! »

KtIENNE I.urSTKAC.

Si'ptemliri' ISSU, rhùlfini d'Aii/y.

— Et vous avez composé ces vers depuis hioi*?... s'écria le procureur du roi d'un ton défiant.

— Oh ! mon Dieu, oui, tout en chassant, mais cela ne se voit que trop ! .J'aurais voulu faire mieux pour madame.

— Ces vers .sont ravissants, fit Dinah en levant les yeux au ciel,

— C'est l'expression d'un sentiment malheureusement trop vrai, répondit Lousteau d'un air profondément triste.

Chacun devdne que le journaliste gardait ces vers dans sa mémoire depuis au moins dix ans, car ils lui furent inspirés sous la Restauration par la difficulté de parvenir. M"'* de la Baudra^^e regarda le journaliste avec la pitié que les malheurs du génie inspirent, et M. de Clagny, qui surprit ce regard, éprouva de la haine pour ce faux Jeune Malade. 11 se mit au trictrac avec le curé

xxxi. 20

30G LA MISE DU DÉI'ARTEMENT

de Sancerre. Le fils du président eut l'excessive complaisance d'apporter la lampe aux deux joueurs, de manière que la lumière tombât d'aplomb sur 'M"'" de la Baudraye, qui prit son ouvrage ; elle garnissait de laine l'osier d'une corbeille à papier. Les trois conspirateurs se groupèrent auprès de ces personnages.

— Pour qui faites-vous donc cette jolie corbeille, Madame ? dit le journaliste. Pour quelque loterie de bienfaisance ?

— Non, dit-elle, je trouve beaucoup trop cVciffrctat'ion dans la bienfaisance faite à son de trompe.

— Vous êtes bien indiscret, dit M. Gravier.

— Y a-t-il de l'indiscrétion, dit Lousteau, à demander quel est l'heureux mortel chez qui se trou\era la corbeille de madame ?

— Il n'y a pas d'heureux niortel, reprit Diuah. elle est pour M. de la Baudraye.

Le procureur du roi regarda sournoisement M"'" de la Baudraye et la corbeille, comme s'il se lût dit intérieurement : « Voilà ma corbeille à papier perdue ! »

— Comment, Madame, vous ne voulez pas que nous le disions heureux d'avoir une jolie femme, heureux de ce qu'elle lui fait de si charmantes choses sur ses corbeilles à papier? Le dessin est rouge et noir, à la Robin des bois. Si je me marie, je souhaite qu'après douze ans de ménage les corbeilles que brodera ma femme soient pour moi.

— Pourquoi ne seraient -elles pas pour vous? dit M""" de la Baudraye en levant sur Etienne son bel œil gris plein de coquotfei-ie.

— Les Parisiens ru; croient à rien, dit le procureur du roi d'un ton amer. La vertu des femmes est surtout mise en (juestion avec une effrayante audace. Oui, depuis quelque temps, les livres que vous faites, messieurs les écrivains, vos revues, vos pièces do théâtre, toute votre infâme littérature repose sur Fadultère.

— Eh ! monsieur le procureur du roi, reprit Etienne en riant, je vous laissais jouer tranquillement, je ne vous attaquais point, et voilà que vous faites un réquisitoire contre moi. F'oi de journaliste, j'ai broché plus de cent articles contre les auteurs de qui vous parlez : mais j'avoue que, si je les ai attaqués, c'était pour dire quelque chose qui ressemblât à de la critique, So\^ons justes, si vous les condamnez, il faut condamner Homère et son Iliade qui roule sur la belle Hélène ; il faut condamner le Paradis perdu de Milton, Eve et le serpent me paraissent un gentil petit adultère symbolique . Il faut supprimer des Psaumes de David, inspirés par les amours excessivement adultères de ce Louis XIV hébreu. Il faut jeter au feu Mithridalc, le Tartuffe, FEeole des femmes, Phèdre^ Andromaque^ le Mariaye de Fiyaro, r Enfer de Dante, les Sonnets de Pétrarque, tout Jean- Jacques Rousseau, les romans du moyen âge, YHistoire de France, V Histoire romaine^ etc., etc. Je ne crois pas, hormis Y Histoire des rariations de Bossuet, et les Provinciales de Pascal, qu'il y ait beaucoup de livres à lire, si vous voulez en retrancher ceux où il est question de femmes aimées à l'encontre des lois.

— Le beau malheur! dit M. deClagny.

Etienne, piqué de iair magistral que prenait M. de

308 LA MUSr: Dr DEPARTEMENT

Glagii}^, voulut le faire enrager par une de ces froides mystifications qui consistent à défendre des opinions auxquelles on ne tient pas, dans le but de rendre furieux un pauvre homme de bonne foi, véritable plaisanterie de journaliste.

— En nous plaçant au point de vue politique où vous être forcé de vous mettre, dit-il. en continuant sans relever l'exclamation du magistrat, en revêtant la robe du procureur général à toutes les époques, car tous les gouvernements ont leur ministère public, eh bien, la religion catholique se trouve infectée dans sa source d'une violente illégalité conjugale. Aux yeux du roi Hérode, à ceux de Pilate qui défendait le gouvernement romain, la femme de Joseph pouvait paraître adultère, puisque, de son propre aveu, Joseph n'était pas le père du Christ. Le juge païen n'admettait pas plus l'immaculée conception que vous n'admettriez un miracle semblable, si quelque religion se produisait aujourd'hui en s'appuvant sur un mystère de ce genre. Croyez-vous qu'un tribunal de police correctionnelle reconnaîtrait une nouvelle opération du Saint-Esprit? Or, qui peut oser dire que Dieu ne viendra pas racheter encore rhumani((''? estelle meilleure aujourd'hui que sous Tibère ?

— Votre raisonnement est un sacrilège, répondit le procureur du roi.

— D'accord, dit le journaliste; mais je ne le fais pas dans une mauvaise intention. N'ous ne pouvez supprimer les faits historiques. Selon moi, Pilate condamnant Jésus- Christ, AuN'tus, organe du parti aristocratique d'Athènes on demnndant In mort de Socrate, roprésenlaienf des

LA MLiSK DU DEPARTEMENT 3u0

sociétés établies, se croyant légitimes, re\ètues de pouvoirs consentis, obligées de se défendre. Pilate et Anytus étaient alors aussi logiques que les procureurs généraux qui demandaient la tète des sergents de la Rochelle et qui font tomber aujourd'hui la tête des républicains armés contre le trône de Juillet, et celles des novateurs dont le but est de renverser à leur profit les sociétés sous prétexte de les mieux organiser. En présence des grandes familles d'Athènes et de l'empire romain, Socrate et Jésus étaient criminels; pour ces vieilles aristocraties, leurs opinions ressemblaient à celles de la Montagne : supposez leurs sectateurs triomphants,, ils eussent tait un léger 93 dans l'empire romain ou dans l'Attique.

— Où voulez-vous en venir. Monsieui"? dit le pi'ocureur du roi.

— A l'adultère ! Ainsi, Monsieur, un bouddhiste en fumant sa pipe peut parfaitement dire que la religion dos chrétiens est fondée sur l'adultère; comme nous croyons que Mahomet est un imposteur, que son Coran est une réimpression de la Bible et de l'Evangile, et que Dieu n'a jamais eu la moindre intention de faire, de ce conducteur de chameaux, soïi prophète.

— S'il y avait en France beaucoup d'hommes comme vous, et il y en a malheureusement trop, tout gouvernement y serait impossible.

— Et il n'y aurait pas de rehgion, dit M™^ Piédefer, dont le visage avait fait d'étranges grimaces pendant cette discussion.

— l'u leur causes une peijie infinie, dit Bianchon à

Foreille d'Etienne, ne parle pas religion, tu leur dis des

choses à les renverser.

— Si j'étais écrivain ou romancier, dit M, Gravier, je prendrais le parti des maris malheureux. Moi qui ai vu beaucoup de choses et d'étranges choses, je sais que, dans le nombre des maris trompés, il s'en trouve dont l'attitude ne manque point d'énergie, et qui, dans la crise, sont très dramatiques, pour employer un de vos mots, Monsieur, dit-il en regardant Etienne.

— Vous avez raison, mon cher monsieur Gravier, dit Lousteau, je n'ai jamais trouvé ridicules les maris trompés; au contraire, je les aime...

— Ne trouvez-vous pas un mari sublime de confiance ? dit alors Bianchon ; il croit en sa femme, il ne la soupçonne point, il a la foi du charbonnier. S'il a la faiblesse de se confier à sa femme, vous vous en moquez ; s'il est défiant et jaloux, vous le haïssez : dites-moi quel est le moyen terme pour un homme d'esprit ?

— Si M. le procureur du roi ne venait pas de se prononcer si ouvertement contre l'immoralité des récits où la charte conjugale est violée, je vous raconterais une V(Migeance de mari, dit Lousteau.

M. de Clagny jeta ses dés d'imc façon cun\ulsivo et ne regarda point le journahste.

— Comment donc, mais une narration de vous, sécria M""' de la Baudraye, à peine aurais-je osé vous la demander...

— Elle n'est pas de moi. Madame, je n'ai pas tant de talent ; clic me fut, et avec quel charme ! racontée par un de nos écrivains les plus célèbres,

LA MUSE or DKÎ'ARTE.MENT :^,ll

lopins gi-and musicien littéraire que nous ayons, (Charles Nodier.

— Eh bien, dites, reprit Diuali, je n'ai jamais entendu M. Xodier, vous n'avez pas de comparaison à craindre.

lilSTOiRE DU CHEVALIER DE BEAUVOIR

— Peu de temps après le 18 brumaire, dit Lousteau, vous savez qu'il y eut une levée de boucliers en Bretagne et dans la Vendée. Le Premier Consul, empressé de pacifier la France, entama des négociations a^"ec les principaux chefs et déploya les plus vigoureuses mesures militaires ; mais, tout en combinant des plans de campagne avec les séductions de sa diplomatie italienne, il mit en jeu les ressorts machiavéliques de la police, alors confiée à Fouché. Rien de tout cela ne fut inutile pour étouffer la guerre allumée dans l'Ouest. A cette époque un jeune homme appartenant à la famille de Maillé fut envoyé par les chouans, de Bretagne à Saumur, afin d'établir des intelligences entre certaines personnes de la ^ille ou des environs et les chefs de l'insurrection royaliste. Instruite de ce voyage, la police de Paris avait dépêché des agents chargés de s'emparer du jeune émissaire à son arrivée à Saumur. Effectivement, l'ambassadeur fut arrôtcle jour même de son débarquement ; car il vint en bateau, sous un déguisement de maître marinier. .Xhiis. eu homme d'cxt'culion. il ;i\;nl cidculé

toutes les chances de son entreprise : son passeport, ses papiers étaient si bien en règle, que les gens envoyés |)Our se saisir de lui craignirent de se tromper. Le chevalier de Beauvoir, je me rappelle maintenant le nom, avait bien médité son rùle : il se réclama de sa famille d'emprunt, allégua son faux domicile, et soutint si hardiment son interrogatoire, qu'il aurait été mis en liberté sans Fespèce de croyance aveugle que les espions eurent en leurs instructions, malheureusement trop précises. Dans le doute, ces alguazils aimèrent mieux commettre une action arbitraire que de laisser échapper un homme à la capture duquel le ministre paraissait attacher une réelle importance. Dans ces temps de liberté, les agents du pouvoir national se souciaient fort peu de ce que nous nommons aujourd'hui la légaliti'. Le chevalier fut donc provisoirement emprisonné, jusqu'à ce que les autorités supérieures eussent pris une décision à son égard. Cette sentence bureaucratique ne se fit pas attendre. La police ordonna de garder très étroitement le prisonnier, malgré sesdénéo-ations. Le chevalier de Beauvoir fut alors transféré, suivant de nouveaux ordres, au château de l'Escarpe, dont le nom indique assez la situation. Cette forteresse, assise sur des rochers d'une grande élévation, a pour fossés des précipices ; on y arrive de tous côtés par des pentes rapides et dangereuses; comme dans tous les anciens châteaux, la porte principale est à pont-levis et défendue par une large douve. Le commandant de cette prison, charmé d'avoir à garder un homme de distinction dont les manières étaient fort agréables, qui s'exprimait à merveille el parais.sait instruit, qualités rares

à cette époque, accepta le chevalier comme un bienfait de la Providence : il lui proposa d'être à TEscarpe sur parole, et de faire cause commune avec lui contre l'ennui. Le prisonnier ne demanda pas mieux. Beauvoir était un loyal gentilhomme, mais, c'était aussi, par malheur, un fort joli garçon. Il avait une figure attrayante, Fair résolu, la parole engageante, une force prodigieuse. Leste, bien découplé, entreprenant, aimant le danger, il eût fait un excellent chef de partisans; il les faut ainsi. Le commandant assigna le plus commode des appartements à son prisonnier, l'admit à sa table, et n'eut d'abord qu'à se louer du Vendéen. Ce commandant était Corse et marié; sa femme, jolie et agréable, lui semblait peut-être difficile à garder; bref, il était jaloux en en sa qualité de Corse et de militaire assez mal tourné. Beauvoir plut à la dame, il la trouva fort à son goût ; peut-être s'aimèrent-ils ! En prison, l'amour va si vite ! Commiront-ils quelque imprudence ? Le sentiment qu'ils eurent l'un pour l'autre dépassa-t-il les bornes de cette galanterie superficielle qui est presque un de nos devoirs envers les femmes ? Beauvoir ne s'est jamais franchechement expliqué sur ce point assez obscur de son histoire ; mais toujours est-il constant que le commandant se crut en droit d'exercer des rigueurs extraordinaires sur son prisonnier. Beauvoir, mis au donjon, fut nourri de pain noir, abreuvé d'eau claire, et enchaîné suivant le perpétuel programme des divertissements prodigués aux captifs. La cellule, située sous la plate-forme, était voûtée en pierre dure, les murailles avaient une épaisseur désespérante, la tour donnait sur le [)récipicc.

LA MUSE DU Di: parti: ME NT 31b

Lorsque le pauvre Beauvoii- eut reconnu rimpossibilité d'une évasion, il tomba dans ces rêveries qui sont tout ensemble le désespoir et la consolation des prisonniers. Il s'occupa de ces riens qui deviennent de grandes affaires : il compta les heures et les jours, il fit l'apprentissage du triste état de prisonnier, se replia sur luimême, et apprécia la valeur de l'air et du soleil ; puis, après une quinzaine de jours, il eut cette maladie terrible, cette lièvre de liberté qui pousse les prisonniers à ces sublimes entreprises dont les prodigieux résultats nous semblent inexplicables, quoique réels, et que mon ami le docteur (il se tourna vers Bianchon) attribuerait sans doute à des forces inconrmes, le désespoir de son analyse physiologique, mystères de la volonté humaine dont la profondeur épouvante la science. (Bianchon fit un signe négatif.) Beauvoir se rongeait le cœur, car la mort seule pouvait le rendre libre. Un matin, le porte-clefs chargé d'apporter la nourriture du prisonnier, au lieu de s'en aller après lui avoir donné sa maigre pitance, resta devant lui les bras croisés et le regarda singulièrement. Entre eux, la conversation se réduisait ordinairement à |)eu de chose, et jamais le gardien ne la commençait. Aussi le chevalier fut-il très étonné lorsque cet homme lui dit :

« — Monsieur, vous avez sans doute ^ otre idée en vous faisant toujours appeler M. Lebrun ou citoyen Lebrun. Cela ne me regarde pas, mon affiiire n'est point de vérifier votre nom. Que vous vous nommiez Pierre ou Paul cela m'est bien indifférent, A chacun son métier, les vaches seront bien gardées. Cependant, je sais, dit-il en

316 LA MISE DU DE l' AR TE.MENT

clignant de l'œil, que vous êtes M. Charles-Félix-Théudore, chevalier de Beauvoir et cousin de M"'" la duchesse de Maillé. .. Hein ? ajouta-t-il d'un air de tiiomj)he, après un moment de silence, en regardant son prisonnier.

« Beauvoir, se vo^'ant incarcéré fort et terme, ne crut pas que sa position put empirer par l'aveu de son véritable nom.

« — Eh bien, quand je serais le chevalier de Beauvoir, qu'y gagnerais-tu? lui dit-il.

« — Oh! tout est gagné, répliqua le porte-clefs à \oix basse. Ecoutez-moi. J'ai reçu de l'argent pour faciliter votre évasion ; mais un instant ! Si j'étais soupçonné de la moindre chose, je serais fusillé tout bellement. Jai donc dit que je tremperais dans cette affaire juste pour gagner mon argent. Tenez, Monsieur, voici une clef, dit-il en sortant de sa poche une petite lime; avec cela, vous scierez un de vos ban-eaux. Dame, ce ne sera pas commode! reprit-il en montrant l'ouverture étroite par laquelle le jour entrait dans le cachot.

« C'était une espèce de baie pratiquée au-dessus du cordon qui couronnait extérieurement le donjon, enireces grosses pierres saillantes destinées à figurer les suppports des créneaux.

« — Monsieur, dit le i'oùlii'r il faudra scier le fer assez ])i-ès pour que vous puissiez passer.

« ■ — Oh! sois tranquille! j'y passerai, dit le prisonnier.

" — Et assez haut pour quil vous i-este de quoi attacher votre corde, reprit le porte-clefs.

LA MCSK DU Dl'I'AiriKMKNT 317

« — Où est -elle .'demanda Beauvoir.

(c — La voici, répondit le guichetier en lui jetant une corde à nœuds. Elle a été fabriquée avec du linge, afin de faire supposer que vous Favez confectionnée vousmême, et elle est de longueur suffisante. Quand vous serez au dernier nœud, laissez- vous couler tout doucement, le reste est votre affaire. Vous trouverez probablement dans les environs une voiture tout attelée et des amis qui vous attendent. Mais je ne sais rien, moi ! Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il y a une sentinelle au drr/ de la tour. Vous saurez bien choisir une nuit noire, et o'uetter le moment où le soldat de faction dormira. Vous risquerez peut-être d'attraper un coup de fusil, mais...

(( — C'est bon! c'est bon! je ne pourrirai pas ici. s'écria le chevalier.

« — Ah! ça se pourrait bien tout de même, répliqua le geôlier d'un air bête.

« Beauvoir prit cela pour une de ces réflexions niaises que font ces gens-là. L'espoir d'être bientôt libre le rendait si joyeux, qu'il ne pouvait guère s'arrêter aux discours de cet homme, espèce de paysan renforcé. Il se mit à l'ouvrage aussitôt, et la journée lui suffit pour scier les barreaux. Craignant une visite du commandant, il cacha son travail en bouchant les fentes avec de la rouille, afin de lui donner la couleur du fer. Il serra sa corde et se mit à épier quelque nuit favorable, avec cette impatience concentrée et cette profonde agitation d'âme qui dramatisent la vie des prisonniers. Enfin, par une nuit cerise, une nuit d'automne, il acheva de scier les barreaux.

318 LA ML SE nU DEPARTEMENT

attaclia solidement sa corde, s'accroupit à rextérieur siii: le support de pierre, en se cramponnant d'une main au bout de fer qui restait dans la baie ; puis il attendit ainsi le moment le plus obscur de la nuit et l'heure à laquelle les sentinelles doivent dormir. C'est vers le matin, à peu près. Il connaissait la durée des factions, l'instant des rondes, toutes choses dont s'occupent les prisonniers, même involontairement. 11 guetta le moment où l'une des sentinelles serait aux deux tiers de sa faction et retirtu^ dans sa guérite, à cause du brouillard. Certain d'avoir' l'éuni toutes les chances favorables à son évasion, il se mit alors à descendre, nœud à nœud, suspendu entre le ciel et la terre, en tenant sa corde avec une force de géant. Tout alla bien. A l'avant-dernier nœud, au moment de se laisser couler à terre, il s'avisa par une pensée prudente de chercher le sol avec ses pieds, et ne trouva pas de sol. Le cas était assez embarrassant pour un homme en sueur, fatigué, perplexe, et dans une situation où il s'agissait de jouer sa vie à pair ou non. Il allait s'élancer. Une raison frivole l'en empêcha : son chapeau venait de tomber ; heureusement, il écouta le bruit que sa chute devait produire, et il n'entendit rien! Le prisonnier conçut de vagues soupçons sur sa position ; il se demanda si le commandant nelui avait pas tendu quelque piège ; mais dans quel intérêt? En proie à ces incertitudes, il songea presque à remettre la partie à une autre nuit. Provisoirement, il résolut d'attendre les clartés indécises du crépuscule; heure qui ne serait peut-être pas tout à fait défavorable à sa fuite. Sa force prodigieuse lui [)ermit de grimper vers le donjon: mais il était presque

LA MUSE DU DKPARTEMEiNT 319

épuisé au moment où il se remit sur le support extérieur, guettant tout comme un chat sur le bord d'une gouttière. Bientôt, à la faible clarté de l'aurore, il aperçut en faisant flotter sa corde, une petite distance de cent pieds entre le dernier nœud et les rochers pointus du précipice.

« — Merci, commandant! dit-il avec le sang-froid qui le caractérisait.

« Puis, après avoir quelque peu réfléchi à cette habile vengeance, il jugea nécessaire de rentrer dans son cachot. Il mit sa défroque en évidence sur son lit, laissa la corde en dehors pour faire croire à sa chute ; il se tapit tranquillement derrière la porte et attendit Tarrivée du perfide guichetier en tenant à la main une des barres de fer qu'il avait sciées. Le guichetier, qui ne manqua pas de venir plus tôt qu'à l'ordinaire pour recueillir la succession du mort, ouvrit la porte en sifflant: mais, quand il fut à une distance convenable, Beauvoir lui asséna sur le crâne un si furieux coup de barre, que le traître tomba comme une masse, sans jeter un cri : la barre lui avait brisé la tête. Le chevalier déshabilla promptement le mort prit ses habits, imita son allure, et grâce à l'heure matinale et au peu de défiance des sentinelles de la porte principale, il s'évada. »

Ni le procureur du roi ni M""^ de la Baudraye ne parurent croire qu'il veut dans ce récit la moindre prophétie (jui les concernât. Les intéressés sejetèrent des regards interrogatifs, en gens surpris de la parfaite indifférence des deux prétendus amants.

Bah! j'ai mieux à vous conter, dit Bianchon.

— Voyons, dirent les auditeurs, à un signe que fit Lousteau pour dire que Bianchon avait sa petite réputation de conteur.

LA GRANDE HRETEGHE

Dans les histoires dont se composait son fonds de narration, car tous les gens d'esprit ont une certaine quantité d'anecdotes, comme M""^ de la Baudraye avait sa collection de phrases, l'illustre docteur choisit celle connue sous le nom de « la Grande-Bretèche » etdevenue si célèbre, qu'on en a fait un vaudeville intitulé Valentine '. Aussi est-il parfaitement inutile de répéter ici cette aventure, quoiqu'elle fût du fruit nouveau pour les habitants du château d'Anzy. Ce fut, d'ailleurs, la môme perfection dans les gestes, dans les intonations, qui valut tant d'éloges au docteur chez M"^ de Touches quand il la raconta pour la première fois. Le dernier tableau du grand d'Espagne mourant de faim et debout dans l'armoire où l'a muré le mari de M""' de Merret, et le dernier mot de ce mari répondant à une dernière prière de sa femme : « Vous avez juré sur ce crucifix qu'il n'y avait là per-

' Dans l'cdition onginalc ilo la Muse du déparlement, l'auleui' avait placé ici un ri-cil qui loriiiail le chapitre xx et ({u'il détaclia plus tard pour le iiu'ttri' à la lin de Aulrc élude de femme.

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