‹ L'illustre Gaudissart. La muse du départementChapitre 6 sur 13 · H. BIANCHON · texte numérisé non relu

H. BIANCHON

— Voilà les riches , s'écria Dinah stupéfaite, ils tirent de leur bouise une pièce d'or comme les pauvres en ti-

rent ua liard... Je ne sais, dit-elle en se tournant vers Lousteau, si ce ne sera pas abuser de l'hospitalité que de vous demander quelques stances...

— Ah! madame, vous me flattez ! Bianchon est un grand homme; mais, moi, je suis trop obscur!... Dans vingt ans d'ici, mon nom serait plus difficile à expliquer que celui de M. le procureur du roi dont la pensée, inscrite sur votre album, indiquera certainement un Montesquieu méconnu. D'ailleurs , il me faudrait au moins vingt-quatre heures pour improviser quelque méditation bien amère; car je ne sais peindre que ce que je ressens...

— Je voudrais vous voir me demander quinze jours, dit gra.cieusement madame de la Baudraye en tendant son album, je vous garderais plus longtemps.

Le lendemain, à cinq heures du matin, les hôtes du château d'Anzy furent sur pied. Le petit la Baudraye avait organisé pour les Parisiens une chasse; moins pour leur plaisir que par vanité de propriétaire, il était bien aise de leur faire arpenter ses bois et de leur faire traverser les douze cents hectares de landes qu'il rêvait de mettre en culture, entreprise qui voulait quelque cent mille flancs, mais qui pouvait porter de trente à soixante mille francs les revenus de la terre d'Anzy.

— Savez-vous pourquoi le procureur du roi n'a pas voulu venir chasser avec nous? dit Gatien Boirouge à M. Gravier.

— Mais il nous l'a dit, il doit tenir l'audience aujourd'hui, car le tribunal juge correctiounellement, répondit le receveur des contributions.

— Et vous croyez cela? s'écria Gatien. Eh bien, mon

papa m'a dit : « Vous n'aurez pas M. Lebas de bonne heure, car M. de Clagny a prié son substitut de tenir l'audience. »

— Ah! ah! fit Gravier, dont la physionomie changea, et M. de la Baudraye qui part pour la Charité !

— Mais pourquoi vous mêlez-vous de ces affaires? dit Horace Bianchon à Catien.

— Horace a raison, dit Lousteau. Je ne comprends pas comment vous vous occupez autant les uns des autres, vous perdez votre temps à des riens.

Horace Bianchon regarda Etienne Lousteau comme pour lui dire que les malices de feuilleton, les bons mots de petit journal étaient incompris à Sancerre. En atteignant un fourré, M. Gravier laissa les deux hommes célèbres et Catien s'y engager, sous la conduite du garde, dans un pli du terrain,

— Eh bien, attendons le financier, dit Bianchon quand les chasseurs arrivèrent à une clairière.

— Ah bien, si vous êtes un grand homme en médecine, répliqua Catien, vous êtes un ignorant en fait de vie de province. Vous attendez M. Gravier?... Mais il court comme un lièvre, malgré son petit ventre rondelet; il est maintenant à vingt minutes d'Anzy... (Catien tira sa montre.) Bien! il arrivera juste à temps.

— Où?

— Au château, pour le déjeuner, répondit Catien. Croyezvous que je serais à mon aise si madame de la Baudraye restait seule avec M. de Clagny? Les voilà deux, ils se surveilleront, Dinah sera bien gardée.

— Ah çà ! madame de la Baudraye en est donc encore à faire un choix? dit Lousteau,

LA MUbli DU DÉPAUTliMENT l2l

— Maman le croit, mais, moi, j'ai peur que M. de Ciagny n'ait fini par fasciner madame de la Baudraye; s'il a pu lui montrer dans la députation quelques chances de revêtir la simarre des sceaux, il a bien pu changer en agréments d'Adonis sa peau de taupe, ses yeux terribles, sa crinière ébouriffée, sa voix d'huissier enroué, sa maigreur de poëte crotté. Si Dinah voit M. de Ciagny procureur général, elle peut le voir joli garçon. L'éloquence a de grands privilèges. D'ailleurs, madame de la Baudraye est pleine d'ambition, Sancerre lui déplaît, elle rêve des grandeurs parisiennes.

— Mais quel intérêt avez-vous à cela? dit Lousteau; car, si elle aime le procureur du roi... Ahl vous croyez qu'elle ne l'aimera pas longtemps, et vous espérez lui succéder.

— Vous autres, dit Catien, vous rencontrez à Paris autant de femmes différentes qu'il y a de jours dans l'année. Mais à Sancerre, où il ne s'en trouve pas six, et où, de ces six femmes, cinq ont des prétentions désordonnées à la vertu, quand la plus belle vous tient à une distance énorme par des regards dédaigneux comme si elle était princesse de sang royal , il est bien permis à un jeune homme de vingt-deux ans de chercher à deviner les secrets de cette femme, car alors elle sera forcée d'avoir des égards pour lui.

— Cela s'appelle ici des égards, dit le journaliste en souriant.

— J'accorde à madame de la Baudraye trop de bon goût pour croire qu'elle s'occupe de ce vilain singe, dit Horace Bianchon.

— Horace, dit le journaliste, voyons, savant interprète de la nature humaine, tendons un piège à loup au pro-

cureiir du roi, nous rendrons service à notre ami Catien, et nous rirons. Je n'aime pas les procureurs du roi.

— Tu as un juste pressentiment de la deslinée, dit Horace. Mais que faire?

— Eh bien, racontons, après le dîner, quelques histoires de femmes surprises par leurs maris, et qui soient tuées, assassinées avec des circonstances terrifiantes. Nous verrons la mine que feront madame de la Baudraye et M. de Clagny.

— Pas mal, dit Bianchon, il est diflBcile que l'un ou l'autre ne se trahissent pas par un geste ou par une réflexion.

— Je connais, reprit le journaliste en s'adressant à Catien, un directeur de journal qui, dans le but d'éviter une triste destinée, n'admet que des histoires où les amants sont brûlés, hachés, piles, disséqués ; oii les femmes sont bouillies, frites, cuites; il apporte alors ces eiîroyables histoires à sa femme en espérant qu'elle lui sera fidèle par peur; il se contente de ce pis aller, le modeste mari : « Vois-tu, ma mignonnt, cù conduit la plus petite faute! » lui dit-il en traduisant le discours d'Arnolphe à Agnès.

— Madame de la Baudraye est parfaitement innocente, ce jeune homme a la berlue, dit Bianchon. Madame Piédefer me paraît être beaucoup trop dévote pour inviter au château d'Anzy l'amant de sa fille. Madame de la Baudraye aurait à tromper sa mère, son mari, sa femme de chambre et celle de sa mère; c'est trop d'ouvrage, je l'acquitte.

— D'autant plus que son man ne la quitte pas, dit Catien en riant de son calembour.

— Nous nous souviendrons bien d'une ou deux histoires à faire trembler Dinah, dit Lousteau. Jeune homme, et toi, Bianclion, je vous demande une tenue sévère, montrezvous diplomates, ayez un laisser aller sans affectation, épiez, sans en avoir l'air, la figure des deux criminels, vous savez?... en dessous, ou dans la glace, à la dérobée. Ce matin, nous chassons le lièvre; ce soir, nous chasserons le procureur du roi.

La soirée commença triomphalement pour Lousteau, qui remit à la châtelaine son album, où elle trouva cette élégie:

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