‹ L'image et l'imagination littéraireChapitre 1 sur 1 · L'image et l'imagination littéraire · texte numérisé non relu

L'image et l'imagination littéraire

CONFÉRENCE FAITE AU CERCLE ARTIS- TIQUE ET LITTÉRAIRE DE BRUXELLES, LE 9 DÉCEMBRE igoi.

Mesdames, Messieurs,

De l'Imagination, mère des songes, magicienne et fée, dont le geste fait naître la forme du chaos et la lumière de la nuit, je n'essaierai pas la louange.

Il y faudrait consacrer un labeur dont je ne sais pas la limite, un savoir délicat, profond, universel dont j'entrevois à peine quelque lointain rayonnement.

Un philosophe parle : « Une image, dit-il, réveille un jugement, qui suscite un sentiment, d'où naît une résolution, laquelle à son tour évoque de nouvelles images, et ainsi de suite, de sorte que toutes les espèces de phénomènes qui peuvent se passer dans l'âme s'enchaînent et s'appellent mutuellement. » (Th. Reid.)

Et j'écoute ce philosophe et, me tenant pour averti que toucher à ce simple mot, à cette idée simple : l'image, peut, par

infiltration et comme un fleuve répandu, pénétrer l'univers entier de la pensée, très humblement je me * détourne et choisis un domaine plus restreint et plus familier.

L'Imagination dont je parlerai, ce n'est donc pas le dieu luimême, mais l'une, seulement, de ses incarnations, la plus communément invoquée parmi nous, parce qu'elle a pour desservant le souffle animé de nos vies, la parole révélatrice.

Mais, restreignant encore, par métier et par choix, le sujet qu'aujourd'hui j'entreprends devant vous, je parlerai surtout de cette merveilleuse floraison de symboles qui, dans la langue écrite, compose, avec le rythme, presque tout l'instrument de l'art de poésie.

Et puisque j'ai cité tantôt un philosophe, m'excusant, sur sa foi, du peu dont je fais mon étude, je veux inaugurer cet entretien sur les poètes en vous lisant un paragraphe de l'un d'eux, dont ma préoccupation actuelle et le bienveillant hasard m'ont fait me ressouvenir.

C'est — dans la page détachée du poème — les paroles d'une adolescente qui feuillette à l'accoutumée un livre plein d'images et bavarde tout doucement, émerveillée d'un groupe tant de fois reconnu de femmes au bord de la mer :

« J'en vois chaque soir de nouvelles, celles de la dernière page sont bien plus nombreuses que nous n'avions cru. Tout au fond, tout au fond, derrière les blondes qui sont assises en rond sur le sable, il y en a qui sont fluides et pâles comme l'eau. On dirait que mon regard les éveille. A chaque vague que mon regard touche, il y en a une qui se lève de l'eau. La mer les berce; elles sont couchées sous l'écume. » (H. Maubel, Dans l'Ile.)

Ainsi pensai-je aussi moi-même lorsque, pour m'être proposé de collectionner et classer quelques images favorites, quelques

symboles de pensées, et par là cTéclairer peut-être, d'une lumière un peu plus vive, quelques coins d'œuvres admirables connues ou ignorées, je m'aperçus que rien n'est plus nombreux, et d'abord plus malaisé à saisir et déterminer, que ce peuple ailé presque immatériel qui, s'échappant des livres, tourbillonne comme un essaim et comme lui transporte la cire et le miel de l'idée.

Car, en effet, dans le langage poétique, tout n'est qu'image et que musique; et peut-être n'est-il point faux de définir ainsi l'artiste dit poète : Celui dont l'âme cherche à s'extérioriser par des rythmes et des figures.

Il n'a pour cela qu'un outil, un instrument : le mot. Mais quel outil intelligent et quel instrument merveilleux ! Par lui l'Art de la Poésie reste le seul qui ne demande rien ou presque rien à la matière, car sa substance faite d'un souffle modulé et que mesure nos deux lèvres, est à la fois la plus impalpable des choses, la plus abstraite, mais la plus vivante à coup sûr, développant son existence, se modifiant, se multipliant, suivant, dans un parallélisme étroit, toutes les destinées de l'homme.

Et voici donc la tâche et l'amour du Poète : Avec ce mot, image en soi des choses, et représentation immatérielle de toute la matière, de toute la pensée, créer, par des combinaisons à lui connues, d'autres images, comme d'étranges et parfaits interprètes qui s'en iront porter — c'est la Bonne Nouvelle — la vibration profonde de son âme.

Il va, et chante des images. Il les a dessinées et peintes avec les mots qui appellent l'idée, mais il les a aussi symphonisées, harmonisées par la mesure, la qualité, la force ou la douceur des sons et des silences. Pour réaliser la Beauté, il se fait tour à tour, ou plutôt tout ensemble, l'imagier et le musicien.

C'est de l'imagier qu'aujourd'hui je voudrais me préoccuper.

bien qu'il soit difficile, sinon point criminel et contre toute vraisemblance, de les séparer un instant.

Cependant, écartant toute hiérarchie arbitraire et d'ailleurs importune plus encore que vaine, il apparaît que parmi les poètes les uns sont plutôt musiciens, les autres plutôt imagiers.

Dans le cas seulement, peut-être, où le poète est tout un peuple, — il suffit de se souvenir des épopées du moyen-âge et de tous les chants populaires, — l'équilibre semble constant et l'instinctif balancement des forces accorde, comme l'océan, la plénitude de la ligne et le reflet de la lumière, à la mélopée des remous.

Et maintenant, pour citer, parmi les poètes, et je veux dire les plus purs, le musicien par excellence, je ne nommerai que Verlaine et ne rappellerai qu'un vers, dont nous connaissons tous l'entour délicieux, décisif et chantant :

De la musique avant toute chose.

Je ne parlerai plus ici de ce trouvère dont l'âme chaste et puérile, avec d'étranges dissonances, monte sans fin la gamme aiguë de la douleur la plus amôre, et redescend, candide et toujours triste, les doux arpèges de la foi. Je n'en parlerai plus parce qu'il faut, pour mon sujet, chercher ailleurs l'exemple de cette « imagination littéraire » qui, dans le sens où je la veux restreindre, n'est pas l'invention littéraire, mais un moyen d'expression, une intuition spéciale des choses qui fait qu'elles s'incorporent d'une manière vibrante et sensible dans des formes adaptées ou spontanément inventées pour elles.

Il y a de grands écrivains, il y a même de grands poètes qui n'ont pas d'imagination : je ne dirai point qu'ils en manquent, car le manque n'est pas là où est la beauté, et le moyen importe peu.

Inversement il y a des poètes, de ceux que les anthologies appelleraient « petits poètes », qui n'ont, ou peu s'en faut, que l'imagination, la faculté d'imaginer, le don ravissant des images.

Ce don, cette richesse : la représentation la plus concrète dans la langue de l'idée ou du sentiment, semble, par une loi naturelle et profonde, répandue sur la terre dans une proportion sans cesse décroissante du midi vers le nord et de l'est à l'ouest.

De l'Orient vers l'Occident, c'est-à-dire des pays de lumière éclatante aux pays de lumière pâle, la forme et la couleur s'atténuant, l'image s'adoucit, devient rare, plus vague, perd le détail, la netteté ; l'imagination s'appauvrit, tandis que des formules naissent pour l'abstrait et l'immatériel.

Une autre loi encore se vérifie ici. Car, par là-même que l'image est la formule la plus concrète, et donc la plus directe du langage, elle dominera là où l'instinct, où la matérialité domine : les enfants parlent par images — aussi les peuples-enfants ; et les rudiments du lexique, que seraient-ils sinon très simplement, les plus anciennes des images parlées?

Mais que devient l'image, que devient l'imagination, dans nos pays de lumière moyenne, dans notre langue mesurée, taillée, cultivée comme un jardin parfait où les fleurs et les arbres, le vent, l'eau, le soleil semblent respirer tous ensemble dans un ordre logique, immuable et paisible?

Au temps où l'on n'avait pas eu encore l'idée malencontreuse et grossièrement erronée, de fixer, d'encager cette chose entre toutes vivante et palpitante, je veux dire la langue française et même le génie poétique français, des poèmes furent chantés qui simplement retraçaient en images ce dont des cerveaux primitifs, des âmes héroïques autant que puériles, des yeux, des oreilles,

des mains, avaient gardé l'ineffaçable souvenir. Ce sont les cantilcnes, la Chanson de Roland, toutes les gestes de Bretagne et celles de la douce France.

J'en veux citer un morceau admirable, pris entre mille, pour indiquer à quelle élévation lyrique, à quelle ampleur merveilleusement évocatrice l'imagination d'un peuple, non entravée dans sa liberté et sa fougue, prolonge à travers tant de siècles le frémissement singulier d'une douleur universelle.

Et pendant ce temps, en France, il y a une merveilleuse tourmente :

Des tempêtes, du vent et du tonnerre,

De la pluie et de la grêle démesurément.

Des foudres qui tombent souvent et menu,

Et, rien n'est plus vrai, un tremblement de terre

Depuis Saint-Michel de Paris jusqu'à Reims,

Depuis Besançon jusqu'au port de Wissant,

Pas une maison dont les murs ne crèvent.

A midi, il y a de grandes ténèbres :

Il ne fait clair que si le ciel se fend.

Tous ceux qui voient ces prodiges en sont dans l'épouvante

Et plusieurs disent : « C'est la fin du monde,

C'est la consommation du siècle. »

Non, non : ils ne le savent pas, ils se trompent :

C'est le grand deuil pour la mort de Roland.

Ce dernier vers, dans sa simplicité glorieuse, est autre chose qu'une superbe métaphore. C'est plus qu'une image, c'est mieux qu'un symbole. Cela est fait de toutes les réalités tangibles, et cela participe aussi de toute la terreur sacrée de l'inconnu. Cela suspend l'émotion entre la zone des phénomènes naturels et la zone mystérieuse d'un au-delà qui plane, éternellement ignoré.

Mais, puis-je taire, après un tel prélude, l'extraordinaire épi-

sode de l'agonie suprême du héros? Je crois de mon devoir de citer aussi ce passsage (bien qu'il soit très généralement connu) parce que rien n'en a surpassé la beauté dans l'art dépeindre avec les mots ; et l'on n'y peut sans doute comparer que ces images où le moine italien Fra Angelico de Fiesole groupait, sur des volets de bois, ses archanges musiciens aux trompettes dressées comme les glaives d'une armée séraphique.

Roland sent que la mort l'entreprend

Et qu'elle lui descend de la tête sur le cœur.

Il court se jeter sous un pin ;

Sur l'herbe verte il se couche face contre terre ;

Il met sous lui son olifant et son épée

Et se tourne la tête du côté des païens.

Il tend à Dieu le gant de sa main droite.

Et voici que les anges du ciel s'abattent près de lui.

Il a tendu son dextre gant à Dieu :

Saint Gabriel l'a reçu de sa main.

Sa tête s'est inclinée sur son bras,

Il est allé, mains jointes, à sa fin.

Dieu lui envoie un de ses anges chérubins

Et saint Michel du Péril.

Saint Gabriel est venu avec eux ;

L'âme du comte, ils emportent en Paradis.

L'analyse de vers semblables, tout remplis de formules étonnamment puissantes et qui n'ont rien d'artificiel, révélerait des analogies curieuses avec les arts plastiques de l'antiquité assyrienne, égyptienne et hindoue.

Dans telle phrase : « Il pleure des deux yeux », le geste si

naïvement décomposé ne rappelle-t-il pas le scrupule admirable qui poussait ceux de Babylone à représenter dans leurs bas reliefs le contour visible des muscles, les boucles alignées des cheveux et des barbes, même les nervures des palmes dans une forêt de palmiers?

Mais il y aurait trop à dire sur cette époque que le maître imagier Victor Hugo qualifiait si bellement : « Le moyen-âge énorme et délicat. » Il y aurait tout à montrer de cet art singulier, mystique et réaliste, échafaudant, à la même heure que ses cathédrales de pierre, ses longs poèmes dont l'ornement, le dessin précis des figures s'apparente fraternellement au détail si nombreux et si mouvementé de la sculpture.

Gomme ces tours et ces balcons gothiques, ces portails, ces rosaces, ces vitraux merveilleux qu'il faut voir de près et de loin, dessus, dedans et alentour, ces chants-ci fourmillent d'images depuis la base jusqu'au faîte; et si ce n'est point, en effet, la radieuse et perpétuelle féerie des mille et une nuits orientales, c'est du moins une multitude mystérieusement émouvante et qui vibre de la nuance et du relief incomparables qu'on voit aussi aux séculaires cathédrales

Mais j'avais le projet de vous parler surtout des poètes contemporains, et des œuvres récentes où s'incarnent des formes d'imaginations très diverses et très indépendantes l'une de l'autre.

Il faut donc renoncer à feuilleter même rapidement l'album par trop considérable où nous eussions sans doute pris plaisir aux dessins vigoureux de Rabelais, aux figurines poétiques de Michel de Montaigne et de François de Sales, aux fins crayons de La Fontaine qui, quoi qu'on en ait dit, fit des images ravissantes bien plus que dos moralités. Enfin, pour en taire tant d'autres, aux

IO

lignes eurythmiqucs, aux paysages adorables que le jeune Chénier. au sein de la tempête et rêvant au calme des dieux, copiait des grands maîtres grecs.

Nous arriverons ainsi à nos ancêtres directs : à Châteaubriand, voyageur lassé qui ne peignit rien sans grandeur et qui ne peignit que son âme, comme pour un superbe et mélancolique défi ; à Victor Hugo, ce maître sur tous, ce voyageur jamais lassé, cet explorateur intrépide qui, non content de regarder ce que nul ne regardait plus, de peindre ce que nul n'osait, inventa des crayons nouveaux et une palette nouvelle comme il avait renouvelé dans le même coup de génie, toute la musique du vers.

Avec lui, avec eux, les romantiques de si jolie et si batailleuse mémoire, avec leur enthousiasme d'apôtres, leur zèle de démolisseurs et la tristesse fastueuse que réclamait une telle mission, on vit tomber, après la longue sécheresse d'un siècle de philosophie, la manne fécondante des paraboles oubliées.

Or, chacun spécialisait :

Victor Hugo, dont le génie pouvait se passer de mesure, montrait le petit et l'immense, dessinait du blanc et du noir, divinisait ou caricaturait tout ce qui, tour à tour passait par le feu de sa forge.

Et si l'élégiaque Lamartine qui chantait, de son propre aveu, « comme l'eau murmure en coulant », ne peignait comme l'eau que par les jeux inconscients de la lumière, Musset, le fin rêveur, évoquait des fantômes et, pour tuer le temps, faisant des ronds dans l'eau, attendait quelque chose qui valût la peine qu'on vive, ou que l'on en mourût enfin : « Quelque chose de doux comme le vent d'ouest, de pâle comme les rayons de la lune. »

Cependant, Alfred de Vigny, sans hâte et sans frivolité, retraçait, retraçait toujours la même image. Et c'est un homme au

milieu du désert qui tresse de la paille et se parle à lui-même.

Et me voici m'approchant par de tels poètes de cette chose délicate que je n'ai point nommée encore et que vous attendez, sans doute, que je nomme : le symbolisme littéraire.

Est-ce nouveau? est-ce fini?... Et si vraiment la chose existe, et si c'est une école et qu'elle réponde à son nom, notre sujet, l'image, va donc se fondre en elle et s'y trouver enfin quelque frontière naturelle?...

Non pas, l'image est un symbole, mais elle est aussi en-deçà, au delà et ailleurs.

Peut-être me trompé-je, mais il me semble que l'art des symbolistes (s'il ne remonte pas au culte du soleil) commence à Charles Baudelaire.

Or, Baudelaire est parmi ces très grands poètes dont j'ai dit en passant qu'ils pouvaient n'avoir pas ou avoir fort peu d'imagination. Car, en effet, la vision nombreuse, la figuration colorée ne sont pas l'élément dominant de ses vers. Mais sa poétique voulue et d'une perfection lapidaire incomparable exige que d'un pas égal la musicalité des sons s'accorde à la qualité des contours et, rapprochant de plus en plus, pour en tirer l'unité de Beauté, ces éléments distincts, Baudelaire en forma sa théorie symbolique des Correspondances, dont je trouve une de ses plus délicieuses applications dans le poème intitulé : L'Invitation au voyage.

J'en citerai la dernière strophe.

Vois sur ces canaux

Dormir ces vaisseaux

Dont l'humeur est vagabonde;

C'est pour assouvir

Ton moindre désir

Qu'ils viennent du bout du monde.

Les soleils couchants

Revêtent les champs,

Les canaux, la ville entière

D'hyacinthe et d'or ;

Le monde s'endort

Dans une chaude lumière.

C'est plus loin, mais dans le même sens, que Stéphane Mallarmé, cherchant un symbole au symbole et du sommet de son génie hautain, égal et pur, rêvant de chiffrer la pensée plutôt que de l'écrire, accordait que son chant seulement fut une allusion à la réalité des choses, et ainsi parfois réduisit l'image à quelque algébrique schéma.

Permettez Mesdames, Messieurs, que pour un instant je revienne à cet exquis déluge romantique, qui fit fleurir dans les champs retournés de la littérature cette profusion splendide de corolles, je veux dire d'images.

Ce ne sera que pour y prendre un terme de comparaison avec le temps présent qui singulièrement moissonne aussi, pour tant d'épis tout en grains et dorés, tant de bluets, de pavots et de nielles riches comme eux en fécondes semences.

L'abondance extraordinaire de ces poètes d'autrefois porte dans son tumultes et a gravité exaltée la marque d'une préoccupation constante. Chacun d'eux se sent le Poète, c'est-à-dire le conducteur, du moins le révélateur, investi par inspiration du commandement du troupeau et responsable, devant l'humanité, d'un trésor généreux d'idées qu'ils ont à répartir et à semer au loin. Le souci du rôle est en eux, ils ne se croiraient pas poètes s'ils ne se sentaient des penseurs. Ils écrivent des Méditations ou bien leurs livres portent le titre abstrait de Poésies, auquel le seul Victor Hugo subtituades symboles vivants : Les Feuilles d'automne; Les Rayons et les ombres.

Rappelons-nous, en parallèle, les litres d'aujourd'hui. Je les cite au hasard et sans nommer d'auteurs :

La Chambre blanche. — Enluminures. — Le Semeur de cendre. — Le Deuil des primevères. — Les Villages illusoires . — Les Ames de couleur. — Nany à la fenêtre. — Au Jardin de V Infante. — Les Heures claires. — Le Livre d'images. — Une belle dame passa, etc.

J'en dirais beaucoup d'autres si je m'y appliquais; mais ceci toutefois suffit pour indiquer et souligner cette sorte d'imagination bien nouvelle qui symbolise non plus seulement les grandes attitudes de l'intelligence et du sentiment, mais l'intimité la plus familière, la plus quotidienne et la plus banale de nos joies et de nos douleurs.

Le temps n'est plus où les poètes, consciemment et consciencieusement, enseignaient. Mais s'ils ont renoncé, par sagesse ou par lassitude, à se draper dans une dignité d'apôtre, restant plus proches de leur peuple et plus voisins des choses, plus accessibles à la matérialité pitoyable, touchante ou belle de n'importe quelle manifestation de la vie, ils surgissent de ce labeur, purifiés et ennoblis, capables surtout d'émouvoir, c'est-à-dire de cultiver.

C'est ainsi qu'un matin d'octobre le Pyrénéen Francis Jammes, assis au seuil de sa maison avec son chien, son fusil et sa pipe, s'imprègne tout ensemble des délices du paysage, de la cocasserie d'une pie déplumée et de la chère mélancolie de vivre. De cela, de mille autres riens, illustrant au hasard comme de capricieuses ou simples broderies, le voile impalpable du temps qui se déroule et glisse autour de lui, il fait d'admirables images : c'est toute sa littérature.

11 faut y regarder d'un peu plus près encore. Car il s'agit du poète imagier par excellence, de celui qui possède entre tous et

sur tous, la vision légère et nette, la spontanéité lyrique, la coloration neuve, chaude, éclatante et fine.

Que j'ouvre au hasard un livre de Jammes, prose ou vers, et je n'aurai qu'à y cueillir, comme autant de fleurs dans un pré, les tiges sauvages et douces dont il enguirlande sa vie.

De l'angelus de l'aube à l'angelus du soir, il peint, dessine, détaille et recommence l'enchantement de ces estampes dont la moindre encore est précieuse.

Celles du temps passé où l'on voyait :

...Des écolières

Qui avaient des noms rococos, des noms de livres De distribution de prix verts, rouges, olives, Avec un ornement ovale, un titre en or.

Celle du village, où son âme a connu :

... la fraîcheur des roses qui s'allument

Sur le grelottement mouillé des anciens murs.

Celle d'un port où l'on s'embarque :

Par un soir parfumé et blond comme une pêche.

Celle ou trois jeunes filles se tiennent par la main tout en haut du chemin qui entre dans la lande :

Leurs robes s'écartaient et puis se rapprochaient, Les silences de leurs voix claires s'entendaient, Une pie rayait longuement le ciel.

D'autres, d'autres encore, et celle exquise qu'on ne peut oublier, par quoi s'ouvre l'histoire de Clara d'Ellebeuse :

Clara d'Ellebeuse s éveille sous ses boucles et bâille contre son bras nu. Elle est blonde et ronde et ses yeux ont la couleur du ciel quand il fait beau temps.

Le soleil de ces anciennes grandes vacances fait bouger sur les rideaux transparents d'indiennes à ramages à la fenêtre de Test, l'ombre du tulipier.

Caractériser d'un mot l'image de Francis Jammes paraît quelque peu difficile. Je ne pourrai le faire que par comparaison avec celle, par exemple, d'un de nos plus grands écrivains dont je me proposais de vous parler aussi.

C'est Maurice Maeterlinck. Il est aisé de se rendre compte d'abord que l'image, chez Jammes, reproduit simplement et, pour décrire, s'attache à tout le détail matériel. Ce n'est pas le symbole. C'est bien l'enluminure. Ce n'est pas la transposition de sensations en sentiments, mais bien la palpitation très active de tous les sens mis en éveil pour concourir à une prise de possession entière du monde extérieur.

Tout au contraire, dans la prose de Maeterlinck, l'image se rapporte toujours à un ordre de phénomènes intérieurs. Elle est d'essence immatérielle, impalpable, aérienne. Elle n'a point de contours exacts. Elle n'est véritablement sculptée ni peinte. Au delà du monde sensible, dans une atmosphère plus impondérable que celle où se meuvènt nos gestes, c'est une légion d'interprètes nouveaux qui se lève et qui plane, et qui, évoluant autour de la pensée comme autour d'un hôte choisi, l'accompagnent, l'annoncent, lui font un cortège de grâce, d'accueil et de défense.

Voici un admirable exemple de la forme mystique que revêt l'imagination chez l'auteur dix Trésor des humbles et de Sagesse et Destinée. Ces deux livres, d'ailleurs, pourraient se définir :

« Des images spirituelles pour servir à l'illustration d'une morale moderne esthétique. »

Lisez ce fort beau passage pris au chapitre du Silence :

... Pour savoir ce qui existe réellement, il faut cultiver le silence entre soi, car ce n'est qu'en lui que s'entr' ouvrent un instant les fleurs inattendues et éternelles qui changent de forme et de couleur selon l'âme à côté de laquelle on se trouve. Les âmes se pèsent dans le silence, comme l'or et l'argent se pèsent dans l'eau pure, et les paroles que nous prononçons n'ont de sens que grâce au silence où elles baignent.

Flaubert disait que la valeur d'une œuvre littéraire est en raison directe de l'union parfaite de la forme et de la pensée. Il faut, répétait-il avec son admirable entêtement d'artisan glorieux et austère, il faut que le mot colle sur Vidée.

Or, n'est-ce pas pour cela seulement, — et parce que je ne veux vous parler aujourd'hui que des maîtres en la matière, — n'est-ce pas pour cela qu'il m'est à peu près impossible de m'arrêter au revêtement extérieur de tant de livres merveilleux, et qu'à chaque instant, malgré moi je me sens entraîné à en toucher le fond, à en considérer l'âme immortelle?

Ici encore, voici que ces figures, cette phalange ailée que Maeterlinck, au cours de sa méditation, délivre et réunit, disperse, envoie, rassemble, m'oblige à suivre dans son vol sinueux, comme à travers des myriades d'étoiles, des lignes de signification profonde.

L'auteur écrivait récemment, à propos du théâtre, que l'élément suprême de haute poésie gît dans l'idée que se fait le poète du mystère qui domine et juge toutes choses et préside à nos destinées.

Et l'imagination, dans les livres de Maeterlinck, est justement pareille à la servante silencieuse qui viendrait, portant une lampe, et l'élevant ou l'abaissant à la voix d'un maître invisible, promènerait dans les ténèbres la lumière, l'ombre et les reflets.

Je ne vois guère, qui s'apparente à cette éclosion d'images sur les eaux transparentes d'une spiritualité recueillie, que Fart très pur d'Henry Maubel.

C'est lui, l'auteur des Ames de couleur, de Quelqu'un d'aujourd'hui et de Dans rite, qui créera pour la pénombre exquise des songeries ferventes, tout un peuple de psychélides. Il leur donne ce nom, et d'illuminer leur candeur et la cadence mélodique de leur ronde désabusée à des foyers supraterrestres.

Et puisqu'il faut me restreindre sans cesse, je me bornerai à citer seulement une phrase, mais c'est, je le crois bien, la plus parfaite des figures poétiques dont on ait essayé de peindre ou d'exprimer cet état d'âme qui correspond à une .exaltation singulièrement douce de ce que nous portons partout où nous allons de meilleur et de pire, — c'est-à-dire le rêve.

Voici cette phrase très simple :

Joël marche et ne sort pas de son rêve, son rêve est la clarté portée de son être sur le chemin. (Dans Vile.)

J'entreprendrai encore de feuilleter et d'examiner devant vous, au point de vue de l'expression, des aspects imaginatifs, l'œuvre déjà considérable de Verhaeren.

Mais, parmi tant de beaux poètes que volontairement je m'oblige à ne point nommer, il en est deux qu'il faut au moins saluer ici au passage.

Je les choisis autant parce qu'ils furent extraordinaires quant au sujet très spécial de cette étude, que parce que la mort, les

prenant tôt, a mis le sceau définitif à leur œuvre si brève, et confirmé pour ainsi dire la splendeur trop brûlante des visions qu les hantaient.

Si je les cite côte à côte, Arthur Rimbaud et Jules Laforgue, ce n'est pas toutefois qu'ils aient trempé leur pinceau hâtif et fécond aux mêmes couleurs chatoyantes.

Ils sont pareils en ce qu'ils sont tous deux des impressionnistes, mais ils diffèrent en ce que l'un — et c'est l'adolescent Rimbaud — noie dans un déluge de flammes et d'une houle éclatante et plaintive, ses insatiables désirs et la délicatesse âprement maladive de sensations mortelles et géniales, — tandis que l'autre, métaphysicien né, contemple avec désœuvrement et intérêt cette substance quotidienne, grise, informe et poignante dont le destin, l'inconscient, se prend à faire tantôt une joie délicieuse, tantôt une douleur sans nom, souvent un ennui sans mesure.

Je ne citerai rien. Et que mon silence d'ailleurs soit un hommage encore à leur mémoire. Car je ne pourrais, en effet, que fausser par de courts exemples la notion d'un art si nouveau en sa modernité et sa complexité tant instinctive que savante.

C'est à Verhaeren que je viens, au bout de cette chaîne illusoire et miraculeuse dont je n'ai pu vous donner à bien voir qu'un petit nombre de chaînons.

Et pour vous introduire tout d'un coup au centre même de son domaine étrange et beau, j'imiterai le geste des seigneurs d'autrefois qui menaient l'étranger d'abord à la grand'salle des portraits : et je vous nommerai les œuvres qui sont sa noblesse et son faste.

Voici : Les Bords de la route. — Les Flamandes. — Les Moines. — Les Soirs. — Les Débâcles. — Les Flambeaux noirs. — Les Apparus dans mes chemins. — Les Campagnes

hallucinées. — Les Villages illusoires. — Les Villes tentaculaires. — Les Visages de la vie.

Je ne les dis pas toutes : c'est déjà, c'est encore comme en un château fabuleux où l'âme frémit et s'exalte au souffle d'on ne sait quel vent chevaleresque qui fait claquer des oriflammes et rougit au lointain des villages qui brûlent.

Étudier tour à tour, à travers l'œuvre entier d'Emile Verhaeren, l'image, le symbole, la description, la parabole, serait un travail important qui ne pourrait tenir dans cette brève causerie.

Je veux donc me borner à rechercher quelques caractères généraux qui semblent revêtir l'écriture de ce poète d'une originalité bien nouvelle.

Si j'ai pu dire tout à l'heure que la vision matérielle de Francis Janïmes est nette et fine, légère et colorée, nuancée, chaleureuse et vive — que celle, immatérielle, spirituelle, de Maeterlinck et de Maubel est avant tout rythmique, enveloppante et lumineuse, j'hésiterai à qualifier dans l'ensemble la vision de Verhaeren.

Le mot « mouvement » seul peut-être conviendrait.

Car en effet, dans la matérialité comme dans le rêve, la nuance n'est pas son fait, ni la simplicité précise de quelque détail émouvant, — non plus le geste balancé ; la courbe sereine et parfaite d'un lyrisme philosophique.

Mais il accumule et prodigue le mouvement et le sursaut. Il peint avec n'importe quoi, et je veux dire avec les sons et avec les cadences autant qu'avec son fébrile pinceau.

Vous souvenez- vous d'avoir entendu un poème de Verhaeren, et puis d'avoir eu sous les yeux et d'avoir lu vous-même ce poème ?

Et n'avez-vous pas eu, autant que moi, l'impression certaine que la coupe des paragraphes, celle de chaque ligne, la répétition par-

fois de ces lignes intensifiaient significativement l'allure et le tumulte de l'image ?

C'est qu'en effet, ce qui chez un autre poète — mesure, harmonie, rime — concourait à la mélodie du vers, devient ce que j'appellerai chez Verhaeren de la musique descriptive.

Les exemples en sont surtout dans les Villages illusoires où l'on voit tour à tour — parce qu'on les entend si bien — passer la bourrasque de neige, l'ennui filandreux de la pluie et le charme terrible et frissonnant du vent d'automne.

Ainsi s'en va la neige au loin

En chaque sente, en chaque coin,

Toujours la neige et son suaire,

La neige pâle et mortuaire,

La neige pâle et inféconde

En folles loques vagabondes,

Par à travers l'hiver illimité du monde.

La longue pluie,

La pluie — et ses fils identiques

Et ses ongles systématiques

Tissent le vêtement,

Maille à maille, de dénuement

Pour les maisons et les enclos

Des villages gris et vieillots.

Sur la bruyère longue infiniment Voici le vent cornant novembre, Sur la bruyère, infiniment, Voici le vent

Qui se déchire et se démembre

En souffles lourds, battant les bourgs.

Voici le vent,

Le vent sauvage de novembre.

Les vieux chaumes, à cropetons

Autour de leur clocher d'église

Sont ébranlés sur leurs bâtons ;

Les vieux chaumes et les auvents

Claquent au vent,

Au vent sauvage de novembre.

Les croix du cimetière étroit,

Les bras des morts que sont ces croix

Tombent comme un grand vol

Rabattu noir, contre le sol.

Or, ceci n'est qu'un des aspects, ceci ne représente qu'une des vibrations de P« âme aux mille voix » qui porte loin et haut dans la poésie de Verhaeren l'écho de la pensée moderne.

Dès que son imagination se prend à l'art souverain du symbole, paysages, figures, gestes, tout grandit et s'éloigne et c'est comme autant de héros des surnaturelles contrées qui viendraient, entre ciel et terre, nous raconter quelque inoubliable légende :

C'est le saint Georges de la foi, cuirassé d'or et de soleil. — C'est le cordier visionnaire tournant à reculons entre ses doigts prudents les fils d'aube de l'horizon. — C'est le sonneur têtu qui sonne au loin la mort dans sa propre tour embrasée. — C'est le moulin, comme un vieux pauvre gigantesque, dont les bras suppliants se lèvent « sur un ciel de tristesse et de mélancolie ». — Et c'est le « passeur d'eau » héroïque et muet dont la stupé-

fiante ardeur s'enivre de l'inutilité même de son effort et qui garde

... pour Dieu sait quand, Le roseau vert entre ses dents.

C'est tous ceux-là et puis ce sont d'autres encore, les douces et humbles figures : les vierges des prairies au chapelet d'argent et les saintes de la maison, Bonté, Pardon, Amour, Pitié, qui font le tour de l'âme et allument les lampes. — Et c'est enfin tous les visages de la terre, suivant chaque saison de notre pays pâle, où le silence rôde sur des plaines sans fin, mais où profondément fermente l'avenir.

Après avoir mis mon effort à honorer et à servir le Voyant Imagination par cette admiration joyeuse que j'ai tenu à témoigner envers ses disciples fervents, il ne me reste plus qu'à m'excuser d'y avoir été malhabile. Mais je souhaite que mes dires soient effacés de vos mémoires par le seul souvenir de quelques-unes de ces pages où vivent et respirent ces adorables abstractions, dont Henry Maubel écrivait avec charme et mélancolie : « Nous n'avons sauvé que des êtres illusoires, mais leur beauté nous a consolés. »

Page 1