I . Pensées, loc. cit
l'imaginatioîv
force d'exactitude matérielle. Le roman, le théâtre sont de plus en plus réalistes. Le conte des fées luimême se sauve et se soutient par l'accumulation de détails matériels, minutieux et précis (les cailloux du petit Poucet, la botte de l'ogre, la pantoufle de Cendrillon, le nuage de poussière annonçant l'arrivée des cavaliers dans Barbe-Bleue, etc.). Dans la science, le goût des documents, des faits, des expériences est poussé parfois jusqu'à l'indiscrétion et la manie.
En tout cela, l'imagination obéit à sa loi essentielle. Plus elle se développe, plus elle éprouve le besoin de rester en contact avec la réalité et de sentir qu'elle s'appuie sur le terrain solide des faits. Lorsqu'elle s'égare dans le rêve, lorsqu'elle s'affranchit des lois de la réalité, on peut dire que c'est par ignorance de ces lois ; au moment où elle les viole, elle entend les respecter, et se persuade qu'elle les suit. Elle est donc en un mot toujours réaliste, d'intention ou de fait, à tort ou à raison.
§ 6. — Avant de clore ce chapitre, il convient d'établir un rapprochement entre la loi de l'adhérence de l'image à la sensation et un fait général, signalé par Ampère, qui lui a donné le nom de concrétion. La théorie de la concrétion, si elle était adoptée, suffirait amplement, à coup sûr, à expliquer tous les faits qui précèdent, mais il nous a paru (ce qui nous dispensait d'y recourir) qu'elle n'était pas nécessaire à l'intelligence de ces faits, qu'elle les dépassait même quelque peu, impliquant une donnée qui ne leur est pas essentielle. Cette théorie en effet revient à sup-
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poser entre la sensation et l'image une affinité qui ne va pas seulement à communiquer à la seconde le caractère d'objectivité qui appartient à la première, mais encore à altérer, à transformer l'image en la projetant sur la sensation. Quoique nous n'éprouvions, pour notre part, aucune difficulté à admettre la théorie de la chimie mentale ^, dont la théorie de la concrétion n'est qu'un autre nom, nous n'avons pas cru devoir en compliquer l'explication, encore moins l'exposition, des faits étudiés.
Voici maintenant comment le D'' Roulin expose le fait si curieux, si suggestif de la concrétion, d'après une leçon d'ÀMPÈaE-au collège de France (n° du Temps du 22 juillet i833).
Supposons qu'ayant eu deux, sensations à la fois, qu'ayant vu par exemple un arbre au pied duquel un animal était couché, on voie l'arbre de nouveau, l'animal n'y étant plus. On devrait, semble-t-il, à l'occasion de la sensation présente, se rappeler intégralement la perception passée, revoir et l'animal apparu autrefois et l'arbre tel qu'il était alors. Or en réalité, dans ce cas, on ne se remémore point l'arbre, mais seulement l'animal ; l'image mnémonique de l'animal, seule évoquée, fusionne avec la sensation de l'arbre, et forme avec cette sensation un phénomène unique; c'est ce jD^énomène unique, cette synthèse mentale, qu'on désigne sous le nom de concrétion.
(( C'est justement ce qui a lieu quand, sur un
I. Voir la discussion de celte théorie dans Ribot, Imagination créatrice, pp. 68-9.
même point de la rétine, tombent à la fois une impression qui seule donnerait du rouge, et une autre qui seule produirait du bleu. Les deux impressions, arrivant simultanément sur un même point de Forgane, ne peuvent donner lieu qu'à une seule réaction, d'où il résulte la sensation du violet.
« M. Ampère donne le nom de commémoration à l'image ainsi reproduite de l'animal absent, et celui de concrétion au phénomène qui dans ce cas nous représente l'arbre, phénomène dans lequel se trouvent concrétées la sensation actuelle de cet arbre et l'image de la sensation passée qu'on a eue. »
La théorie psychologique de la concrétion a une grande portée. Elle expliquerait le fait capital de la mémoire, la reconnaissance. Ainsi, dans le cas qui nous occupe, c'est « cette concrétion d'une sensation actuelle et de l'image d'une sensation passée (qui) détermine le jugement par lequel nous reconnaissons l'arbre pour être le même que nous avons déjà vu )).
Elle explique une foule d'autres faits encore, dont le suivant « sur lequel l'illustre Laplace avait attiré l'attention de M. Ampère. Lorsqu'à l'opéra, on n'entend que les sons et non les mots, si on jette les yeux sur le libretto, on entend tout à coup ces mots, et aA^ec une telle netteté que si l'acteur a un accent particulier qu'on n'a pas même soupçonné, tant qu'on ne percevait que les sons, on s'en aperçoit tout à coup et l'on peut reconnaître s'il est Gascon ou Normand ; de sorte qu'il ne faut pas dire, ajoute M. Ampère, qu'au moyen du libretto on sait quels sont les mots prononcés, mais qu'on les entend réellement. Or cela
l'imagination et les sens /^y
n'arrive que parce que les cacactères imprimés rappellent, par commémoration, en vertu des habitudes acquises depuis qu'on sait lire, les images des mots, images qui se concrètent avec les sensations confuses que nous en avons en même temps, d'où résulte le phénomène d'articulation distincte, qui nous permet de reconnaître l'accent des chanteurs.
(( C'est pour la même raison que, lorsque nous écoutons une homme, parlant dans une langue qui nous est tout à fait inconnue, nous ne distinguons nullement ce qu'il articule, tandis que, s'il parle dans une langue qui nous est familière, nous percevons nettement tous les mots qu'il prononce, en raison de la concrétion qui a lieu entre les sensations présentes de sons et les images de ces mêmes sons que nous avons souvent entendus.
(( C'est par ce phénomène de la concrétion que M. Ampère explique les saillies et les creux qui nous apparaissent sur un tableau, quoiqu'il n'y ait réellement qu'une surface plane couverte de diverses couleurs, mais où le peintre a reproduit les dégradations d'ombres et de lumières qui auraient lieu, si les saillies et les creux existaient réellement. En effet, l'habitude a lié, depuis longtemps, chez l'homme, les idées des formes que le tact lui a fait découvrir dans les objets où les saillies et les creux existent réellement, avec ces dégradations d'ombres et de lumières, et leur vue lui retrace, par commémoration, ces idées de formes, lesquelles se concrètent avec des impressions qui, sans cela, n'auraient produit que le phénomène visuel d'une surface colorée, sans creux ni saillie, comme elle est réellement.
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(( C'est ce que M. Ampère a confirmé par une expérience qui consiste à tracer, au simple trait, sur une surface plane, des losanges dont les angles soient de 60 et de 120^, ou bien des lignes parallèles, dont les extrémités soient jointes par des arcs de cercle.
« D'après les habitudes dont nous venons de parler, le premier de ces dessins vous offre des cubes, et le second les plis d'un rideau. Mais rien ne distingue, dans le premier cas, les angles en saillie de ceux qui doivent paraître en creux ; rien n'indique, dans le second, si ces plis du rideau tournent leur convexité ou leur concavité du côté du spectateur. Alors, si on se figure que certains angles du premier dessin sont en saillie, ce qui met les autres en creux, on voit les cubes disposés de cette manière, et on continue à les voir ainsi jusqu'à ce que, par un autre effort d'imagination, on se figure, au contraire, les premiers en creux et les seconds en saillie.
(( De même, dans le second dessin, si l'on s'imagine que les plis sont convexes, on les voit ainsi, et on continue de les voir jusqu'à ce que, se figurant qu'ils sont concaves, on parvienne à les voir de cette manière.
« Tout cela évidemment ne peut avoir lieu que parce que, par le rappel volontaire des formes dont il est ici question, on a produit les idées qui se concrètent avec les sensations.
« Il n'y a personne qui n'ait remarqué le second fait à l'occasion des papiers peints qui représentent des tentures en draperies, et, pour vérifier le premier,
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rien n'est plus aisé que de tracer sur un papier les losanges dont nous avons parlé ^ »
Nous avons cru devoir rapporter, à titre de document, cette théorie peut-être un peu oubliée, et qui mérite de ne pas l'être. Elle est d'ailleurs un prolongement naturel de celle que nous avons exposée, et elle explique un grand nombre de faits d'imagination, dont l'étude ne rentrait pas dans le cadre de ce livre, mais qu'il était bon de signaler en passant.
I. Essai sur la philosophie des sciences, t. I, préface, note, p. Lxv et suiv.