‹ L'imagination [electronic resource]Chapitre 59 sur 122 · I. Rapport sur la philosophie française au xix^ siècle · texte numérisé non relu

I. Rapport sur la philosophie française au xix^ siècle

l'imagination et la sympathie 1Ô9

j pendance de ces images explique pourquoi la sympa-

I thie ne se produit pas dans des conditions où Ton s'attendrait qu'elle fût.

j En effet il arrive que la sympathie, ou mieux, l'émotion en général, se trouve en raison inverse de ce qu'on est convenu d'appeler Timagination au sens

I étroit. On sait le paradoxe de Diderot : Fart exclut la sensibilité. Etre en état de rendre une émotion, c'est avoir cessé de l'éprouver.

La passion de l'acteur, du romancier et du poète est une passion à froid qui se possède, se commande, calcule ses effets. De là le mot cruel de Veuillotsut Hugo à propos des pièces écrites sur la mort de sa fille : Mauvais Père I Mot sans doute injuste, brutal, dont ne peuvent pourtant méconnaître la vérité relative tous ceux qui admirent et approuvent cette page éloquente de Diderot.

(( Est-ce au moment où vous venez de perdre votre ami ou votre maîtresse que vous composez un poème sur sa mort? Non. Malheur à celui qui jouit alors de son talent I C'est lorsque la grande douleur est passée, quand l'extrême sensibilité est amortie, lorsqu'on est loin de la catastrophe, que l'âme est calme, qu'on se rappelle son bonheur éclipsé, qu'on est capable d'apprécier la perte qu'on a faite, que la mémoire se réunit à l'imagination. Tune pour retr£[cer, l'autre pour exagérer la douceur d'un temps passé, qu'on se possède 'et qu'on parle bien. On dit qu'on pleure, mais on ne pleure pas lorsqu'on poursuit une épithète énergique qui se refuse ; on dit qu'on pleure, mais on ne pleure pas lorsqu'on s'occupe à rendre son vers harmonieux ; ou, si les larmes

l'imaginatioiv

coulent, la plume tombe des mains ; on se livre à son sentiment, et Ton cesse de composer \ »

Imaginer une émotion, bien plus, l'imaginer avec autant de force et de netteté qu'il est nécessaire pour la rendre, pour la communiquer aux autres, ce n'est donc pas du tout la ressentir pour son compte, c'est au contraire, et par cela seul, être hors d'état de la ressentir soi-même. Telle est la thèse de DroEROT à laquelle un esprit aussi sage et aussi mesuré que M. Renouvier donne son adhésion en ces termes : « Il est dans la nature des choses, et c'est d'ailleurs une véritable exigence professionnelle que V émotion de V acteur (ajoutons : de l'artiste en général) ne soit pas semblable à celle de l'intéressé direct dans les événements de la vie. ))

L'artiste en effet ne se laisse pas envahir par l'émotion réelle, sincère et poignante ; il n'en saisit et retient que l'expression, que l'aspect pittoresque ou poétique. Le bûcheron tout chargé de ramée n'est pour lui qu'une vision qui passe. Millet note la silhouette originale, « la façon inattendue et toujours frappante dont apparaît une pauvre figure, chargée d'un fagot, qu'on voit déboucher d'un petit sentier». Talma, (( éprouvant quelque peine, se mettait d'instinct à réfléchir, en vue de son art, sur les gestes par lesquels ses sentiments se manifestaient au dehors, excellent moyen, remarque Fouillée, pour les transformer en pensées froides-)). L'indifférence de l'artiste à l'égard des passions qu'il exprime n'est pas

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