‹ L'imagination [electronic resource]Chapitre 66 sur 122 · I. P. Janet. Ouv. cité · texte numérisé non relu

I. P. Janet. Ouv. cité

1 8o l'imagination

le pouvoir de briser les résistances ou forces contraires. Quel sens convient-il d'attribuer à la force de l'imagination qui subsiste dans l'état d'abaissement et de torpeur de la vie psychologique ? Évidemment le premier.

Supprimons par la pensée tous les faits psychiques qui enrayent le cours de l'imagination. Ce ne sont pas seulement nos sensations qui, à l'état normal, font contrepoids aux images, ce sont aussi nos souvenirs, nos conceptions organisées qui tiennent souvent en échec telle idée traversant l'esprit et nous la font rejeter, soit d'emblée, soit à la réflexion, comme invraisemblable et comme fausse. Aussi le manque d'expérience et de jugement est-il favorable à l'essor de l'imagination. C'est ce que prouve l'exemple de l'enfant. « Une trop courte expérience ne l'a point encore éclairé ; sa mémoire n'a rassemblé que des faits épars, dont il n'a point formé de lois générales; et il n'a encore aucune idée de l'ordre établi dans cet univers \ » Dès lors tout l'étonné et le ravit : que des objets, enfermés dans une boîte, y demeurent, qu'une personne qui a disparu derrière un rideau reparaisse. Son imagination se pose sur tous les objets, et se livre à toutes les suggestions. Si imaginer, c'est animer et personnifier toutes choses, l'enfant imagine spontanément et naturellement, par ignorance encore, parce qu'il ne fait pas la distinction des êtres inanimés et vivants. Ainsi l'imagination est liée à la crédulité ou à la candeur d'esprit..

I. M"^^ Negker de Saussure. L'Education progressive, liv. III, ch. V.

LES FORMES INFERIEURES DE l'tMAGINATION i8i

Supprimons de même mentalement toutes les mœurs établies, tout le régime cle convenances sociales et de règles individuelles auxquels nous conformons à tout moment, et dans le plus grand détail, notre conduite, les images qui surgiront alors en notre esprit passeront aussitôt à l'acte; autrement dit, il n'y aura pas d'acte conçu qui ne soit aussitôt exécuté. L'imagination est donc forte par cela seul qu'elle ne doute de rien, qu'elle ne s'interdit rien, qu'elle se déploie sans contrainte.

Il suit de là que l'imagination forte sera la caractéristique des êtres d'instinct, dénués de raison. C'est ce que nous pouvons vérifier en prenant pour type de tels êtres les foules.

L'imagination des foules présente tous les caractères de l'imagination la plus forte, jointe à la faiblesse d'esprit la plus grande. Suivons un des psychologues qui les a le mieux observées, et qui les flatte le moins, M. André Lebon. Ignorantes, bornées, les foules se lancent sur toute idée qui leur vient ou qu'on leur présente, et la suivent jusqu'au bout ; elles adoptent toutes les légendes, elles en créent sans le vouloir ; elles sont des esprits élémentaires que toute image séduit, que toute association entraîne, et que nulle logique n'arrête. L'imagination, sous celte forme et à ce degré, impose toujours : elle produit les effets saisissants et grandioses d'une force déchaî née. Mais n'en soyons pas dupes : analysons-la, mesurons cette force.

Les foules sont d'abord impulsives : elles passent immédiatement de l'idée à l'acte. Ont-elles le sentiment i de leur force, de leur irresponsabilité, savent-elles

DuGAS. ' II

qu'elles sont à peu près assurées, quoi qu'elles fassent, de l'impunité ? Ce qui leur reste de sang-froid et de raison les fait-il juger qu'elles peuvent se laisser aller sans risque à l'élan irréfléchi de leurs idées présentes ? Peut-être. Ce qui est sûr, c'est qu'elles se grisent de leurs images. Sous l'obsession de ces images, elles se portent à l'action d'un élan furieux ; elles brisent tout; ce qu'elles veulent, elles le veulent uniquement, sauvagement. On ne peut dire pourtant qu'elles le veulent bien, car d'abord elles ne le veulent pas longtemps et avec suite, elles sont mobiles, impressionnables et légères ; ensuite elles ne le veulent pas vraiment : elles subissent un entraînement, elles ne suivent pas leur caractère. Considérons par exemple des écoliers qui, pendant des mois, et à toute heure du jour, ont subi le dur servage de l'internat (je parle de temps anciens), un peuple qui, pendant des siècles, est demeuré plongé dans un état de stupidité et de torpeur, et a donné mille fois à ses maîtres des preuves d'inlassable patience. Au premier vent de révolte, l'un casse ses pupitres, et l'autre brise des trônes. D'inoffensifs moutons peuvent ainsi devenir enragés : le boutiquier, le bourgeois, un jour d'émeute, se lancent dans les bagarres, dressent des barricades. Badauderie cruelle I ces êtres déchaînés ne sont pas même mus par la passion. Ils sont légers dans le drame. Ils subissent l'influence d'un homme à l'imagination forte, ce qu'on appelle, en termes pompeux, l'ascendant d'un esprit supérieur sur des âmes faibles. Les menés, peut-être même les meneurs, ont un caractère qui répugne aux actes qu'ils accomplissent, mais ils sont tout à l'image présente ; ils sont fascinés,

LES FORMES INFERIEURES DE l'iMAGINATION i83

pris de vertige. Tant l'imagination paraît forte, par cela seul qu'elle est débordée et sans frein.

Les foules ne sont pas seulement impulsives, elles sont éminemment suggestibles. Elles accueillent toutes les idées avec la même facilité et le même emportement aveugle. Leur impétuosité et lourdeur d'esprit produit l'illusion de convictions fortes. Mais elles abandonnent bien vite leurs opinions, ou plutôt elles les laissent tomber dans l'oubli ; à vrai dire elles ne quittent pas leurs opinions, leurs opinions les quittent. La croyance est en elles aussi vaine, aussi inconsistante que la volonté.

Enfin leurs sentiments, comme leurs idées, sont simples, partant violents et extrêmes. Un soupçon énoncé devient un crime établi, une antipathie ou désapprobation devient le point de départ d'une haine féroce. Il n'y a, à leurs yeux, que deux sortes d'hommes : des héros et des monstres. Il est vrai que des sentiments si sauvages, si intolérants, se relâchent, évoluent d'une façon étrange, finalement se retournent : le diable se fait ermite, le romantique s'assagit, le jacobin s'embourgeoise, en cela, ô misère ! toujours également naturels et sincères.

En résumé, l'outrance des sentiments, le fanatisme des croyances, la frénésie des actes, tout ce qui fait la force de l'imagination se trouve uni en fait à la faiblesse de caractère et à la pauvreté des idées, paraît être l'indice de l'esprit simpliste, unilatéral, einseitig. Une imagination forte serait donc un esprit borné, mais lâché qui va, court, la bride sur le cou, intellectus sibi pennissus.

Plus exactement, il faudrait distinguer la force et

la souveraineté de rimagination. Celle-ci nous donne l'illusion de celle-là. Quand l'imagination est confisquée au profit d'une idée au d'un acte, quand elle se déchaîne sans rencontrer de nerfs d'arrêt, ses manifestations tranchent sur les faits communément observés ; elle nous surprend, nous saisit, paraît tenir du prodige. Mais une analyse attentive dissipe le mirage. L'imagination n'est forte alors que de la faiblesse des états psychiques qui l'accompagnent.

On pourrait décomposer encore la force de l'imagination en force latente et en force vive. Pour être exact, c'est la somme des deux énergies qu'il faudrait considérer ; or nous ne tenons compte que des effets sensibles de l'imagination ou de l'explosion de force vive. Delà vient que le terme imagination forte est synonyme d'esprit faible, et ne désigne rien de plus qu'une incontinence d'images.

On vient de montrer que la force de l'imagination est compatible avec la faiblesse mentale. Allons plus loin : essayons d'établir que la torpeur de l'esprit ne va pas seulement de pair avec l'éclosion débordante et l'intensité des images, mais est de nature à engendrer l'une et l'autre.

Tout d'abord il est certain que la force des images est souvent en raison de l'obscurité et du vague des objets imaginés. Le mystère, l'inconnu, l'incompré-. hensible nous frappe de stupeur, nous remplit de

LES FORMES INFERIEURES DE l'iMAGINATION i85

saisissement et d'une sorte de respect. Ainsi, que les faits de l'ordre le plus banal cessent un jour d'être compris, que leur raison d'être, leur origine, leur fin échappent ou deviennent obscures, ils s'entoureront par là même de prestige, d'éclat, ils feront impression. Inversement, que la critique explique la légende, qu'elle en découvre l'origine et les causes, qu'elle rétablisse l'histoire dans son détail précis, qu'elle fasse tomber tous les voiles du passé, qu'elle lui ôte son auréole de mystère et de rêve, elle risque fort de lui ôter par là même sa magique action sur les âmes. C'est le mot de Flaubert : « Ne touchons pas aux idoles ; la dorure en reste aux mains. »

Pour comprendre la force et l'attrait du mystère, il faut remonter à l'origine de cet empire souverain, de cet absolutisme des images, que Pascal a décrit sous le nom de règne de l'opinion et de la coutume. Une coutume est un acte qui, après avoir été d'abord accompli dans un but déterminé et précis, est répété ensuite machinalement, à tout propos et hors de propos. Un tel acte, par là même qu'il est devenu sans objet, qu'il ne se justifie plus aux yeux de la raison, revêt un caractère nouveau : il parle à l'imagination. La coutume perdrait à être juste, simplement juste ; on la respecterait moins si on en connaissait la raison d'être et le fondement. Il faut qu'elle devienne sacrée, et, pour cela, qu'elle subsiste d'elle-même, qu'elle se soutienne sans appui, qu'elle se suffise et revête la forme de l'absolu. Elle doit être obéie a par la seule raison qu'elle est reçue : c'est le fondement mystique de son autorité j) . Telle est « l'essence de la loi : elle est toute ramassée en soi ; elle est loi, et rien davan-

L'IMAGI>ATIO^^

tage ^ ». En d'autres termes, il n'y a que l'imagination qui soit une force, et l'imagination, en tant que telle, est irrationnelle ; le secret de sa force est qu'elle n'a pas ou ne croit pas avoir à compter avec la raison, qu'elle n'accepte pas son contrôle, n'invoque pas son appui, qu'elle ne lui emprunte ni ne lui soumet ses motifs de croire, ses motifs d'agir.

C'est encore parce qu'elle est aveugle, irraisonnée que la coutume apparaît comme obligatoire, comme devant être toujours et immédiatement obéie. « Impératif hypothétique, alors qu'elle était pleinement comprise, elle devient un impératif catégorique dès qu'elle cesse de l'être, et ce caractère s'accuse d'autant plus qu'elle devient plus impossible à vérifier et qu'elle n'a plus d'autre fin qu'elle-même". » Le caractère irraisonné (non d'ailleurs nécessairement déraisonnable) de la coutume est ainsi la condition, pour ne pas dire le principe, de son action sur les âmes.

Toutefois l'irrationalité ou absence de raison n'explique pas, à elle seule, l'imagination ; elle n'en est que la condition, et encore négative. C'est comme si on disait que l'imagination se produit sûrement avec ses effets naturels, pourvu que la raison n'y fasse pas obstacle.

Mais il y a plus : cette condition négative va devenir le point de départ d'une suggestion positive. L'absence de raison impose à l'imagination, l'éblouit, la charme. De plus, elle la fait travailler, Fégare en conjectures. L'esprit suppose toujours à ce qu'il ne

Page 1