‹ L'imagination [electronic resource]Chapitre 72 sur 122 · IO · texte numérisé non relu

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l'imaginatio.x

aussi peu que possible, il imagine platement, mais il imagine. Les représentations, qu'il s'est une foisformées de certains faits, deviennent des types qu'il applique aux faits nouveaux que l'expérience fait surgir ; il aborde ces derniers avec les idées toutes faites, les préjugés de l'expérience ancienne ; il les construit en partie d'après ses souvenirs, il ne les voit pas simplement de ses yeux. Beaucoup d'images se développent selon cette loi. On fait de la rhétorique sans le savoir, on use de la figure appelée métonymie : où des faits, primitivement donnés ensemble, se présentent isolés, on continue à les voir groupés ; on prend la partie pour le tout. Ainsi un arbre pourra ou plutôt devra signifier la forêt ; une voile, le vaisseau ; une colonne, l'édifice ; la remise de la j)aille sera le symbole de la propriété, etc.

Pour expliquer de telles images , il suffit de faire appel à la loi de réintégration. Mais cette loi va plus loin encore. Soit deux objets A et B et soit a, h, c les caractères de A ; 6, /, d, les caractères de B. 6 peut évoquer soit A, soit B comme faisant partie de l'un et de l'autre, donc A peut é^^oquer B par fintermédiaire de h, leur élément commun, et inversement. En d'autres termes, l'esprit étend ce qu'il a observé dans un cas à d'autres cas semblables, ou censés tels, quelque vague et lointaine, quelque accidentelle et partielle que soit d'ailleurs la ressemblance. C'est là ce qu'on appelle l'analogie, procédé « essentiel, fonda;iTental de rimagination créatrice » (Ribot). Dans l'imagination involontaire, que nous avons présentement en vue, l'analogie, il convient de le remarquer, est en quelque sorte négative : elle consiste

l'imagination et la volonté

moins à assimiler qu'à confondre les objets ou les phénomènes, moins à en saisir les ressemblances qu'à en laisser échapper les différences. C'est à cetté forme d'esprit élémentaire qu'il faut remonter pour comprendre les singuliers rapprochements que font les enfants, les sauvages, rangeant un étui à cigares, un clysopompe sous le nom générique de a zizi », appelant un livre une « moule », parce qu'un livre s'ouvre et se ferme, comme les valves d'un coquillage, etc.

Ainsi les lois de contiguïté et de similarité combinant leurs effets, l'esprit transporte d'un objet à un autre ses idées toutes faites, groupées en systèmes ou formant bloc, et aboutit à substituer à l'ordre réel des choses un ordre de fantaisie. Si imaginer, c'est, qu'on le veuille ou non, s'écarter de l'expérience, on imagine donc toujours, et, en un sens, d'autant plus inévitablement qu'on a la mémoire plus encombrée, et l'esprit moins souple. Les souvenirs, en effet, s'interposant devant l'expérience comme un écran, projettent leur ombre sur la réalité, la déguisent et la cachent. La mémoire pléonastique, redondante, chargée d'élément parasitaires, constitue la première forme d'imagination.

Nous avons raisonné jusqu'ici dans l'hypothèse où l'esprit ne ferait que reproduire les premières associations qu'il a formées. Mais l'expérience change. Des faits nouveaux se produisent, ou les faits anciens se présentent en des conditions différentes, différemment groupés. L'esprit est donc contraint de mettre d'accord ses expériences diverses, de renouveler ses con-

ceptions, de briser ses anciens moules, d'en former de nouveaux.

Étudions d'abord la rupture des associations anciennes, la dissociation des matériaux de l'expérience acquise. Elle est produite par deux sortes de causes : externes ou objectives, internes ou subjectives.

La dissociation se produit d'elle-même, par la force des choses, en A^ertu de la loi suivante, posée par W. James, et dite loi de « dissociation par variations concomitantes » : Ce qui (dans l'expérience) a été associé tantôt à une chose, tantôt à une autre, tend à se dissocier des deux \ » Autrement dit, l'expérience se charge elle-même de détruire les associations qu'elle a formées. Elle renverse nos idées, fait tomber nos préjugés. Elle ne nous permet pas de rester longtemps dans l'état d'esprit de ce roi oriental « qui, n'ayant jamais vu de glace, se refusait à admettre une eau qui ne fût pas solide " )) ou des noirs du Congo qui prennent la parole et l'écriture pour des esprits qui parlent.

Il n'est pas même besoin, pour opérer la dissociation de nos idées, de circonstances aussi favorables que des expériences nouvelles contredisant les anciennes. La rareté des expériences suffit.

Qu'on cesse, dit Taine, de parler une langue, de • chanter un air, d'habiter un pays, de voir une personne, on les oubliera un peu chaque jour. En A^ertu de l'inertie mentale, les images tendent à se désagréger, à se réduire, à se simplifier, « Des lacunes se

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