‹ L'ImaginationChapitre 104 sur 110 · Chekbuliez. L'Art et la Nature, p. loi et suiv · texte numérisé non relu

Chekbuliez. L'Art et la Nature, p. loi et suiv

296 T-'FM\r,TNATION

de cristal )>, et il n'est personne qui trouve ces conriparaisons forcées. Les poètes ont des ima^rcs tirées de bien plus loin encore, reposant sur des analogies bien plus subtiles. « Hemarcpions, dit Stewaiit, — énonçant ainsi d'urïc ("aroii liciircuse la loi d'association, dite d intérêt, dont il a été parlé plus baul, — que des clioses entre lcs(pielles nous ne saisissons aucun rapport, lorsque nous les envisageons en elles-niénies, peuvent néanmoins s'associer dans notre esjjrit parce qu'elles l'an'ectent de la même manière, (hielquesunes des plus belles allusions poétiques n'ont pas d'autre fondement. » Là réside « la beauté de cette ode deTnoMPSO^ adressée à une femme :

<( 0 toi, dont le regard expressif et tendre me montre l'ame que j'aime, le doux azur du ciel, Tombre pensive des bois ^ ».

Le lecteur qui ne sentirait pas comme le poète luimême, ajoute Stewart, ne saisirait pas l'allusion et ne pourrait que la trouver absurde. Ainsi trouvons-nous absurdes, parce qu'elles reposent sur des analogies qui nous écliappent, parce qu'elles répondent à des sentiments cacbés, incommunicables, mais vrais et sincères (il ftiut le supposer) les métaphores, nous disons : prétentieuses, en réalité naïves, des poètes symbolistes.

Entrons donc baidlmiMit dans la voie de l'analogie sentimentale, suivons la jusqu'au bout. Toutes les métaphores seront alors permises puisqu'à chacune peut répondre (M, ])ar hypothèse, répond une émotion scnlie. De [)lus toutes se développeront sel(^n la

I. PliiIosoi>ltic (Je l'e^pi-'U lifimain, tr. fr., t. 1. ch. v, sect. a.

L ntAGI^\TTON ESTHETIQUE 297

logique spéciale du sentiment : on verra naître les allégories, les par"a])oles, toutes les créations de l'imagination personnelle, arbitraire, bientôt incompréhensible, qu'on a appelée mystique.

Le symbolisme est ainsi logiquement conduit, en même temps qu'à réduire, à simplifier à l'excès l'image sensible, prise pour signe évocateur du sentiment, à étendre sans mesure, indéfiniment, la portée de ce signe, en vertu des analogies les plus lointaines. Il s'achemine fatalement, de deux côtés à la fois, vers l'incompréhensibilité.

Le symbolisme, est-il besoin de le dire ? est étudié ici, non pour sa valeur*d'art, qui est plus que contestable, mais pour l'indication qu'il fournit sur les tendances de l'art affectif. Il constitue vme véritable expérience psychologique, une compulsio ou prodiictio experimenti , comme dirait Bacon : il est, pour ainsi dire, l'émotion toute nue, les moyens d'expression de cette émotion étant réduits au minimum. Cette expérience psychologique est le renversement ou la contre-partie (inversio experimcntï) de celle que représente la doctrine parnassienne, réduisant au minimum le sentiment et donnajit toute sa valeur à l'image sensorielle. De ce que le dilettautisme parnassien et le symbolisme sont des formes d'art également avortées, incomplètes, des erreurs inverses, se réfutant l'une par l'cuitre, on peut conclure que l'art véritable, quelle qu'en soit la matière, est la fusion intime ou la synthèse indécomposable de l'image sensorielle et du sentiment.

Si l'imagination artistique ou esthétique, au sens précis du terme, est toujours une synthèse d'imagination sensorielle et d'imagination sentimentale, les

298 L'lM\Gn\TION

élomoiits (le cette syntlicsc soiil d .lillcurs on proportions variables suivant la nature des arts el, dans chaque art, suivant le tem[)éranient de Fartiste. C'est ainsi qu'il y a des arts, ou plutôt des artistes réalistes et idéalistes, les uns s'adressant surtout aux sens, les autres, à l'âme.

Mais ne peut-on pas trouver un caractère commun à tous les arts, et ce caractère ne doit-il pas être cherché, comme on l'enseigne d'ordinaire, dans une sorte d'épuration ou de sublimation des sensations, aussi bien que des sentiments, la(]uelle ne va, dit-on, à rien moins qu'à en changer la nature, qu'à les idéaliser.

C'est ce qu'on exprime en disant que Tart est un jeu, qu'il est né, suivant la formule heureuse de Cherbuliez, {( du doidîle besoin de réduire les choses à l'état de pures apparences, et de donner une apparence de réalité à des choses qui n'en ont poiiU ». Nous venons au monde « avec deux passions : l'une est la passion des réalités, l'autre est l'amour des pures apparences. L'enfant, dès les premiers jours, connaît ces deux passions » ; il crie (juaiid il a faim, mais repu, gorgé de lait, « il joue avec un rayon de soleil, une voix, un chant, rit aux ant/cs. Plus tard, il aura le sentiment féroce de la [)ro[)riété, et il aimera les jouissances désintéressées, les histoires, les contes de fées* ».

Page 1