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I. C. Bos. Psychologie de la croyance

courants, professionnels, confessionnels, etc. L'imagination subit le prestige de l'autorité et du nombre, s'incline devant la puissance matérielle des idées, attestée par le mouvement irrésistible de l'opinion. Il se produit alors ce qu'on a appelé une « suggestion sociale à l'état de veille )> (Tarde). L'individu cesse mentalement d'exister ; il n'est plus qu'un être de reflet, qu'un sujet soumis aux diverses Hypnotisations de son milieu. Sa foi « n'est qu'une foi en la foi de quelqu'un d'autre » (Mûller).

L'imagination, en tant qu'elle a l'opinion publique pour appui, est logiquement faible, mais elle ne laisse pas d'impliquer une foi très grande en elle-même et en ses conceptions. On remarque que cette foi d'emprunt, mais épousée, consentie, ou acceptée de guerre lasse et lentement assimilée, est, à l'occasion, tyranniqueet cassante ; comme elle tire sa force, pour ne pas dire sa substance, de ses manifestations mêmes, on peut dire qu'elle s'affirme afm de se prouver et se prouve en s'affirmant. Comme le mouvement, d'après le raisonnement de Diogène, elle se pose comme normale, en s'imposant comme fait ; elle tire sa justification de son succès même. Ou plutôt elle se pose comme intangible, elle se met au-dessus de la discussion et ne s'examine pas elle-même. C'est ainsi qu'elle se mxaintient par l'inconscience où l'on est de son origine.

§ 3. — Tout autre est l'imagination qui se réfère à un critère subjectif. La conviction personnelle et intime est encore, à tout prendre, la plus forte, ou du moins la plus sûre. Celui qui s'est fait une règle de ne

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juger de la vérité que par lui -même pourra ne pas aller loin dans la voie de l'affirmation, au moins y marcliera-t-il d'un pas ferme. Mais quelle sera sa règle ? Car le jugement propre n'est pas l'arbitraire ; l'autonomie n'est pas l'anomie.

Il semble que l'accord des représentations entre elles, leur liaison logique soit, au regard de quelquesuns, le'critèrc de vérité : les mathématiques n'en ont pas d'autre. Le besoin logique est-il satisfait ? La vérité semble atteinte. Mais il faut distinguer deux vérités : l'une conditionnelle, l'autre absolue, Tune qui a trait aux conséquences en tant que logiquement déduites, l'autre qui a trait aux principes en tant que légilimcmcnt posés, l'une, qui est un ordre de dépendance logique, l'autre, qui est un ordre d'existence réelle. Or les mathématiques visent la première plutôt que la seconde. Elles sont l'instrument de la science plutôt que la science elle-même, si par celleci on entend l'appréhension de l'être. Elles sont aussi réservées dans leurs thèses dogmatiques, dans leurs affirmations sur l'être, que hardies dans leurs constructions logiques. Elles sont la plus haute expression de l'imagination combinatrice, et le plus bas degré de l'imagination, entendue comme principe d'objectivation ou de croyance.

La systématisation logique est sans doute la loi de toute pensée, mais elle n'en est point le principe, je veux dire le qiiid inconcassiim dont parle Descartes, le fond solide de « roc ou d'argile » sur lequel elle repose, le clou résistant auquel elle se suspend et elle se fixe. La pensée n'est qu'une forme vaine, si elle ne s'attache pas à un objet posé comme réel, si elle

ne se transforme pas en croyance. Or, en dehors de la sensation, par laquelle nous avons l'illusion d'atteindre immédiatement la réalité objective, le principe de la croyance ne peut être cherché que dans le sentiment, lequel communique aux objets réels ce complément d'existence, appelé l'existence subjective, sans laquelle ces objets seraient comme s'ils n'existaient pas. Le sentiment est le centre de gravitation du système entier des images, et ce centre doit être conçu, non comme un point, mais comme une force. Il est ce qui donne aux pensées leur valeur, leur signification et, en un sens, leur réalité. En effet, si le sentiment qui domine en nous est par exemple le sentiment esthétique, le sentiment moral, le sentiment religieux, les choses n'auront de prix et de valeur, bien plus, n'existeront à nos yeux qu'autant qu'elles porteront le caractère esthétique, moral, religieux. Chez ceux qui ont vraiment le culte de la beauté, la beauté est un critérium de vérité : quoiqu'elle ne soit peut-être dans la nature qu'un fait d'exception, qu'une rencontre heureuse, elle est, à leurs yeux, la règle ou la loi des choses, la seule réalité qui compte et, en un sens, qui soit. Le même parti pris violent apparaît plus clairement encore, d'une façon peut-être plus fanatique, j'allais dire plus choquante, chez les êtres épris d'un idéal moral. Cet idéal leur ôte le sens net des réalités humaines, leur cache le jeu naturel des passions, les rend injustes par méprise, intolérants et sectaires. Notre imagination est ainsi ce que sont nos sentiments, lesquels eux-mêmes découlent de notre caractère. Un imaginatif est un esprit unifié, orienté dans un sens, pour qui un seul ordre de réa-

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lité existe, et qui ramène à cet ordre tout le reste, qui ne juge du prix, bien plus, de l'existence des choses que d'après le point de vue qui est le sien.

Il suit de là que, vu du dehors, un imaginatif paraît un (( illusionisle* ». Dans la langue courante, on appelle imagina tifs ceux qui ne voient pas les choses comme elles sont, mais à la couleur de leur esprit, ceux qui se toquent d'un point de vue, d'une idée, interposent cette idée entre eux et les choses, en recouvrent comme d'un voile la réalité affligeante, dont ils ne sauraient supporter la vue, en drapent comme d'un manteau somptueux les événements dune vie mesquine, qui se déroule à Tencontre de leurs rêves.

Mais le terme illusionisme n'a lui-même qu'un sens relatif. Ceux qui nous paraissent le jouet d'une illusion peuvent être simplement ceux dans le point de vue desquels nous refusons d'entrer, ceux dont la forme d'esprit et les principes dilfèrent des nôtres, ceux dont nous rejetons le critère de vérité. Mais si ce qui est illusion pour nous est vérité pour eux, notre vérité à nous est donc aussi une illusion à leurs yeux.

De là suit, comme conclusion pratique, la tolérance. Il y a des types d'imagination dilTérents. Chacun d'eux a droit à l'existence, pourvu qu'il soit fidèle à lui-même et à ses principes. Une seule chose en effet est inadmissible, c'est qu'on ne soit pas sincère, qu'on se réclame d'un point de vue et qu'on en

I. Le mot ost de Bm uget. Le Monncron de VEtopc est un type bien l'onilU' (rillusioniste.

suive un autre, qu'on ne croie pas ce qu'on affirme ou qu'on affirme plus qu'on ne croit. Il semble qu'il ne devrait pas y avoir de heurt entre les esprits, si chacun suivait réellement sa voie et demeurait ferme en la voie qu'il a choisie. Contrairement aux idées reçues, c'est le manque de foi, la tiédeur, qui d'abord donne prise à l'intolérance, lai sert de prétexte, d'excuse, et ensuite l'engendre. En effet, le vrai croyant est désintéressé et ne porte ombrage à personne. Le faux croyant, au contraire, ou le demicroyant se défie de lui-même, de ses propres mouvements ; il réclame le bénéfice de ses idées, mais il n'en veut pas courir les risques et les aventures ; il ne renonce pas pour elles aux avantages matériels, sociaux, auxquels logiquement elles ne sauraient le conduire, dont parfois elles l'excluent ; il prétend à la fois « servir Dieu et son maître )). Il n'a pas de croyance, étant partagé entre des croyances ou des sentiments contraires. Il est bicéphale. Encore le bicéphalisme lui-même serait-il admissible, s'il n'était qu'une débilité mentale, qu'une anarchie intellectuelle foncière, qu'un parallélisme de tendances distinctes, suivies tour-à-tour sincèrement et jusqu'au bout. C'est la systématisation artificielle, l'exploitation ou la mise en rapport simultanée de principes contraires, dont aucun n'est un motif de croyance suffisant et complet, qui est intolérable, et qui de plus produit l'intolérance, celle-ci étant la forme d'esprit qui appelle la force à son aide pour soutenir artificiellement des croyances qui ne se soutiennent pas d'elles-mêmes ou naturellement, ou pour soutenir, sous le nom de croyances, des intérêts déguisés.

Ce qui, du point de vue de la croyance, caractérise essentiellement Fimagination subjective, c'est le fait de se suirirc à olle-momc, de se soutenir sans appui extérieur, parlant de repousser, non pas seulement comme déshonorant, mais comme contraire à sa nature, le recours à la force. Lne imagination, q\\[ use de violence pour imposer ses visions, atteste par là sa faiblesse, son manque de foi. La foi, en effet, a conscience de sa force et de la nature de sa force ; elle se croit irrésistible, et que, pour Tètre, elle n'a qu'à s'énoncer et à se produire ; son seul recours, mais le meilleur, est l'action persuasive.

Or, c'est un fait bien remarquable que le mot imagination est appliqué de préférence, quand il ne l'est pas d'une façon exclusive, à l'imagination qui se réfore à un critère subjectif, qui tient ses conceptions pour immédiatement réelles, et n'infère pas leur réalité de leur manifestation sensible. Les conceptions esthétiques, morale^, etc., sont des réalités en quelque sorte idéales, qui n'existent et ne se soutiennent que par la force du sentiment qui les anime, que par l'adhésion que l'esprit leur donne. L'imagination est créatrice, non seulement en ce sens qu'elle combine d'une façon originale les éléments du réel, mais encore en ce sens plus profond qu'elle donne Tètre aux représentations ainsi formées, qu'elle égale ces représentations à la réalité, qu'elle les pose comme existantes, les accepte et les fait accepter comme telles. Le passage de l'idée à l'être, que Kant dénonce comme le sophisme métaphysique par excellence, celui qui est impliqué dans l'argument ontologique, répond à une tendance naturelle, et peut être in\in-

cible, de l'esprit humain, se produit, selon la loi fondamentale de l'imagination, celle qui a été posée par Spinoza, retrouvée par Dugald Stewart, reprise et illustrée par Ïaine.

A ce point de vue, l'imagination poétique est l'imagination par excellence. Imaginer, c'est créer des formes, des représentations de tout ordre, et leur donner l'être, c'est communiquer la vie à des idées, ou plutôt, c'est installer d'emblée ses conceptions dans la réalité, les poser comme objectives, et, pour cela, déloger au besoin des conceptions contraires et aller h l'encontre des faits. L'imagination est une croyance qui puise sa force dans la netteté, l'acuité et l'intérêt même de sa vision. Elle peut, comme l'imagination poétique, n'avoir pas d'autre fondement. Alors même qu'elle fait appel à d'autres principes, qu'elle s'appuie sur l'expérience, comme l'imagination pratique, elle ne laisse pas d'être toujours, à l'origine, une intuition, forte de l'attrait qu'elle exerce, qui engendre la foi, avant de s'établir par la preuve.

§ /l. — L'imagination étant une croyance, en même temps qu'une représentation, on distinguera, du point de vue de la croyance, comme on a distingué du point de vue de la représentation, plusieurs formes d'imagination. La croyance en effet n'est pas un absolu : elle comporte des degrés. Elle n'est pas homogène : elle comprend des espèces. Elle n'est pas fixe : elle évolue et se transforme.

11 va de soi qu'il y a autant d'espèces d'imagination, d'aspects de la réalité qu'il y a de sources d'in-

[' térêt, de sentiments diircrenls : le monde n'est pas j, le même pour le peintre et le poète, pour Tastronome 'A et le physicien ; il n'est conçu par eux ni n'existe, ' pour eux, de la même manière. Ce qui intéresse l'un ; est non avenu pour l'autre. Le plan de réalité n'est pas le même pour tous : les mots être et néant, en des bouches différentes, prennent des sens différents.

Non seulement l'imagination varie d'un individu à Fautre, mais encore elle évolue chez le même individu dans deux sens à la fois : au point de vue de la matière et au point de vue de la forme.

L'expérience s'étend, les informations deviennent plus nombreuses, plus précises, le matériel de la connaissance s'accroît ; du même coup, l'interprétation des phénomènes se trouve changée, l'intérêt se déplace : tels détails, reconnus accessoires, sont relégués au second plan, tandis que les lois ou principes généraux se dégagent et passent au premier. L'expérience, en donnant à ce mot son vrai sens, comprend deux opérations parallèles ou plutôt solidaires, qui agissent et réagissent l'une sur Fautre : une acquisition incessante de faits nouveaux, un perpétuel agencement ou réajustement des croyances anciennes. Même, à vrai dire, l'expérience, au moins chez l'adulte, n'enrichit pas tant l'esprit de connaissances nouvelles qu'elle ne le sollicite à former, qu'elle ne lui suggère des combinaisons nouvelles. Le progrès des connaissances est avant tout une refonte des crovances, un établissemen» sur des bases chaque jour plus larges et plus éprouvées de constructions plus systématiques et plus fortes. L'acquisition parfois s'arrête que le

RÉSUMÉ ET CO>CLUSïO]>JS SS^

travail de Fimagination se poursuit encore, sans que ce travail devienne pour cela un pur jeu, un exercice à vide, un recommencement vain et stérile, comme le travail de Pénélope ; il représente alors un effort pour serrer la réalité de plus près, pour asseoir plus solidement la croyance.

Dans ce progrès de la connaissance, qui est l'œuvre de l'imagination constructive, en même temps que la vérité se déplace, la foi se transforme. En changeant d'objet, elle change de nature ; elle cesse d'être spontanée, naïve, et en même temps absolue, entière ; elle devient réfléchie et critique, partant réservée et prudente. Ces deux formes d'imagination sont si différentes qu'on a méconnu leur commune origine. La première s'appelant imagination, la seconde s'appelle, dans la langue courante, raison, sagesse, expérience, ou de tel autre nom qu'on voudra, pourvu seulement que ce nom désigne le contraire de l'imagination.

Le passage de l'une à l'autre se fait de deux manières : ou la croyance ancienne se dissout lentement, insensiblement, s'en va par usure, ou elle est rejetée avec éclat, après examen et en connaissance de cause. Dans les deux cas, la foi subit une atteinte durable.

Quand nous faisons un examen rétrospectif de nos croyances, nous sommes parfois saisis du changement qui s'est opéré en nous : c'est comme si une partie de notre vie s'en était allée; nous pouvons nous la représenter encore, nous ne pouvons plus y croire. Nous éprouvons alors un sentiment pénible de l'incompatibilité, jusque-là non remarquée, de ce

qui est actuellement avec ce qui fut jadis pour nous la vérité. Presque inévitablement nous partons de là pour douter de nous-mêmes ; notre foi se trouve ébranlée, non seulement pour le présent, mais pour l'avenir ; l'imagination, comme principe de croyance, nous devient suspecte.

Lorsque le passage d'une croyance à une autre, au lieu d'être insensible et reconnu seulement après coup, est brusque et pris en quelque sorte sur le fait, la même impression est ressentie plus fortement encore : l'irritation, le dépit que nous cause l'opinion quittée, la violence extrême et souvent déplacée, avec laquelle nous nous acharnons contre elle, atteste que nous n'avons plus, intellectuellement, la conscience tranquille, que nous savons désormais que l'imagination nous trompe ou peut nous tromper, que la sécurité absolue, de ce côté, n'est plus possible.

Supposons une imagination ardente : elle élargira son expérience, créera des combinaisons nouvelles, ouvrira de nouveaux points de vue, se rajeunira en tous sens ; par là même elle paraîtra vouée aux impressions changeantes, elle fera l'expérience de sa propre versatilité, elle s'en rendra conqite. Il pourra arriver qu'elle s'en accommode, qu'elle s'en fasse une habitude, un jeu, et devienne sceptique. Mais, le plus souvent pourtant, il n'en ira pas ainsi. Une imagination, ardente à créer, est aussi ardente à croire. Mlle n'aspire pas seulement à des visions plus nettes, mais encore à des croyances [)lus fermes ; elle ne cherche pas à se soustraire aux conditions de la vie intellectuelle, qui est une vie de progrès, mais aussi d'elTorts

RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS SSq

incessants, de luttes et d'angoisses, de victoires et de défaites.

Le changement est, à tous les points de vue, la loi de l'imagination ; la mobilité, sa caractéristique. L'imagination ne s'attache pas seulement à des objets toujours nouveaux ou toujours renouvelés ; elle n'est pas seulement en quête de formes nouvelles ; elle est encore une croyance toujours en voie de développement, qui se forme, se détruit et se reforme, qui passe par toutes les alternatives et toutes les nuances changeantes de la foi absolue, du doute, de la probabilité, de la conviction raisonnée, de l'enthousiasme, du dénigrement et de la tiédeur.

Tandis que la raison semble assise sur des principes immuables, l'imagination est condamnée à chercher toujours sa voie. L'esprit Imaginatif, qui par surcroît se trouve être intelligent, sent bien sa faiblesse; il sait qu'il est l'auteur de sa croyance, que, l'ayant formée, il peut la détruire, qu'il est destiné à la modifier sans cesse ; si fort qu'il s'y attache, il ne s'y attache que d'une façon provisoire ; il sait qu'il a à compter, non seulement avec tout l'au delà de son expérience actuelle, mais encore avec sa propre inconstance ; par suite, ne pouvant répondre de luimême, il est ou doit être exempt d'une certaine intolérance dogmatique.

Ce qui caractérise l'imagination, c'est qu'elle est la vie de l'espi^it, j'entends l'esprit tout entier, considéré dans son évolution, dans sa marche en avant, dans son effort pour se dépasser lui-même, pour satisfaire chaque jour plus pleinement aux exigences multiples de sa nature, pour réaliser des œuvres toujours plus par-

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faites. Sa faiblesse est de ne pouvoir s'arrêter jamais, d'être toujours poursuivie par l'inquiétude du mieux, de voir reculer sans cesse le but de ses efforts, de s'épuiser à une tâche vaine. Mais c'est là aussi sa grandeur et sa force. Elle est la vie ; il faut lui attribuer la responsabilité et l'honneur de tout ce qui se fait dans le monde : « rien ne branle que par ses secousses )) (Pascal).

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