LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE XLVIII
Je voudrais m’unir intimement à vous, et je ne puis atteindre à cette ineffable union.
Je voudrais m’attacher aux choses du ciel, et mes passions immortifiées me replongent dans celles de la terre.
Mon âme aspire à s’élever au-dessus de tout, et la chair me rabaisse au-dessous, malgré mes efforts.
Ainsi, homme misérable, j’ai sans cesse la guerre au dedans de moi, et je me suis à charge à moi-même ', l’esprit voulant s’élever toujours, et la chair toujours descendre.
5. Oh! combien je souffre en moi lorsque, méditant les choses du ciel, celles de la terre viennent en foule se présenter à ma pensée durant la prière! Mon Dieu, ne vous éloigne \ pas de moi, et ri abandonne^ point votre serviteur dans votre colère
Faites briller votre foudre, et dissipez ces visions de la chair : lance ^ vos flèches et mettez en fuite ces fantômes de l’ennemi.
Rappelez à vous tous mes sens; faites que j’oublie toutes les choses du monde, et que je rejette promptement, avec mépris, ces criminelles images.
Eternelle vérité, prêtez-moi votre secours, afin que nulle chose vaine ne me touche.
Venez en moi, céleste douceur, et que tout ce qui n’est pas pur s'évanouisse devant vous.
Pardonnez-moi aussi, et usez de miséricorde, toutes les fois que, dans la prière, je m’occupe d’autre chose que de vous.
Car je confesse sincèrement que la distraction m’est habituelle.
Dans le mouvement ou dans le repos, bien souvent je ne suis point où est mon corps, mais plutôt où mon esprit m’emporte.
Je suis là où est ma pensée, et ma pensée est d’ordinaire où est ce que j’aime.
i. Job. vu, ao. — 2 . Ps. lxx, 1 3 ; xxvi, 9 . — 3. Ps.cxliii, 6 .
Ce qui me plaît naturellement ou par habitude, voilà ce qui d'abord se présente à elle.
6. Et c’est pour cela, ô Vérité, que vous avez dit expressément : Où est votre trésor , là est aussi votre cœur
Si j'aime le ciel, je pense volontiers aux choses du ciel.
Si j’aime le monde, je me réjouis des prospérités du monde, et ie m’attriste de ses adversités.
Si j'aime ia chair, je me représente souvent ce qui est de la chair.
Si j'aime l’esprit, ma joie est de penser aux choses spirituelles.
Car il m’est doux de parler et d’entendre parler de tout ce que j’aime, et j'en emporte avec moi le souvenir dans ma retraite.
Mais heureux l’homme, ô mon Dieu, qui, à cause de vous, bannit de son cœur toutes les créatures; qui fait violence à la nature, et crucifie, par la ferveur de l’esprit, les convoitises de la chair, afin de vous offrir, du fond d’une conscience où règne la paix, une prière pure ; et que, dégagé au dedans et au dehors de tout ce qui est terrestre, il puisse se mêler aux choeurs des Anges !
RÉFLEXION
Les maladies, les peines, les souffrances, les tentations, l’invincible désir d’une félicité que rien ne nous offre ici-bas, tout nous rappelle sans cesse à cette grande éternité où la foi nous promet, dans la possession de Dieu même, le repos, la paix, le bien parfait, infini, auquel nous aspirons de toutes les puissances de notre âme. Et voilà pourquoi les Saints gémissent si amèrement sous le poids des liens qui les retiennent encore sur la terre ; voilà pourquoi l'Apôtre s’écriait : Je désire que mon corps se dissolve, afin d’être avec Jésus-Christ *. Alors plus de crainte, plus de larmes, plus de combat, mais un éternel triomphe et une joie éternelle. Si un faible reflet 3 de la vérité souveraine ravit déjà notre intelligence, que sera-ce quand nous la contemplerons dans son plein éclat! et si, dès à présent, il est si doux d’aimer, que sera-ce quand nous nous abreuverons à la source même de l’amour! Oh! oui, Seigneur, je
i. Matth. vx, 2 i. — 2 . Philipp. i, a3. — 3. I Cor. xixt, ia.