DANSE MACABRE
En donnant la table qui indique les noms des artistes qui ont travaillé à Y Imitation et le numéro du manuscrit qui a fourni le dessin pour chacune des pages, j’ai pensé qu’il y avait opportunité à couvrir les marges de ces pages des différents spécimens de la gravure sur bois à ses débuts ; la Danse Macabre et les Heures de Simon Vostre m’ont fourni de précieux modèles.
La Danse Macabre a joui pendant longtemps d’une immense popularité, on ne peut comparer cette faveur inouïe qu’à celle de nos almanachs. L’auteur ou plutôt le traducteur de la Danse Macabre est un nommé Guyot Marchand, qui demeurait à Paris en 1485. L’édition originale, dont un exemplaire se trouve à la bibliothèque de Grenoble, parut cette môme année, le 28 septembre, et elle contient 10 feuillets de texte et 17 gravures en bois. L’édition de 1490 indique que cette composition a été traduite autrefois en vers français d’un poëme allemand. Mais bientôt l’on ne se contenta plus de la version originale, il ne faut donc pas s’étonner que chacun ait fait parler les acteurs de cette danse à sa manière. Si l’on ne trouve pas dans ces légendes le trait vif de nos rimeurs contemporains, il faut reconnaître pourtant que beaucoup d’entre elles expriment une pensée mordante et philosophique.
Parmi les textes les plus célèbres, il faut citer celui des Simulacres de la Mort, remis en lumière par H. Fortoul , puis celui du manuscrit de la bibliothèque de Colbert, dont Simon Yostre s’est servi dans ses Heures , celui de Mérian de Basle (1728), et enfin les réimpressions de Garnier de Troyes.
Quant aux figures, j’ai donné la copie fidèle et complète de la belle Danse des Morts d’Holbein , d’après les gravures de Hans Lutzenberger, reproduites avec un soin et une exactitude parfaite par M. J. Schlotthauer. Le Triomphe de la Mort de Chrétien de Mechel m’a fourni quelques sujets; la Danse de Basle, la Grande Danse de Garnier de Troyes , ont apporté leur contingent; j’ai puisé aussi dans l’œuvre de Hans Sebald Beham, et j’en ai tiré deux sujets exquis : la Marguerite et la Femme; j’ai reproduit le Fourreau de Dague, de la bibliothèque publique de Bâle, dont H. Langlois parle en ces termes :
« Six figures principales, un roi, une reine, un homme d’armes, une jeune femme, un moine et un enfant, .ayant chacun un squelette pour compagnon, sont contraints par ceux-ci à suivre le mouvement de leur ronde infernale. Il serait impossible
d’exprimer avec plus de sentiment, avec une vérité plus saisissante, que ne l’a fait Holbein ; le désespoir du roi, l’abattement de la reine, l’effroi du guerrier aux sons de la trompette et du tambour que la mort fait résonner à ses oreilles; les supplications de la femme, la résistance du moine et la désolation du pauvre enfant. Ces expressions si justes, cette animation si vigoureuse, cet agencement si habile dans un espace si exigu, tout révèle la main d’un grand artiste, et fait de cette composition un véritable chef-d’œuvre. »
Un autre sujet non moins remarquable, la Moisson de la Mort, page 16, a été emprunté à l’ Alphabet um mortis , publié à Bônn en 1849.
Pour compléter cet ensemble présenté ainsi pour la première fois avec une fidélité dont les connaisseurs me sauront gré, j’ai choisi dans les plus belles Heures de Simon Vostre , dessinées et gravées par lollat, selon Papillon, outre sa Danse des Morts , les pages les plus attrayantes, et j’ai fait revivre ces bergeries d’une naïveté si charmante, que les rares amateurs qui les possèdent ne peuvent assez s’en réjouir.
Je me suis servi du secours de la photographie, autant pour ramener tous ces sujets à une grandeur uniforme, que pour m’assurer d’une fidélité irrécusable; au lieu de faire reproduire l’image sur le papier, je l’ai fait venir directement sur le bois, en sorte que le graveur n’a eu qu’à suivre les tailles des originaux ; la fidélité est donc parfaite.
Pour la petite danse de Simon Vostre et pour la majeure partie des hauts de page dont la dimension exiguë ne permettait pas l’emploi delà photographie, j’ai dû recourir au dessinateur.
Une jeune artiste d’un talent aussi ferme que consciencieux, Mlle d’Aligny, a mis un soin scrupuleux à faire revivre toutes ces petites scènes à deux personnages; non-seulement elle a calqué avec une rare exactitude chacune de ces petites images, mais elle s’est si bien assimilé le genre de cette époque naïve, qu’elle a pu paraphraser en quelque sorte les diverses scènes qui ornent les hauts de page. Parmi les graveurs qui ont concouru à cet important travail, je dois citer M. Judée, MM. Bisson et Cottard, M. Anne, qui ont bien voulu s’astreindre à la copie fidèle des originaux, et qui y ont réussi avec un grand bonheur.
J’appellerai surtout l’attention sur la gravure du Fourreau de Dague, pages 4 4 et 45; sur la Moisson de la Mort et la Peste, page 4 6. M. Judée a été vraiment inspiré dans l’accomplissement de ce travail. MM. Bisson et Cottard n’ont pas été moins heureux dans le titre du Triomphe de la Mort, page 2, et dans la reproduction des charmantes compositions d’Hans Beham : la Marguerite et la Femme, pages 44 et 45. La finesse et la sévérité du maître ont été retracées avec un rare talent.
Les personnes qui ont bien voulu m’aider de leur sympathie en souscrivant à ce livre de Limitation auront donc à la fois un spécimen des manuscrits dans Limitation, un autre des initiales dans I’Histoire de l’ornementation des manuscrits, et enfin une reproduction des ornements xylographiques les plus curieux dans les deux tables des matières.