HENRI DE HASSIA, VERS LAN
Henri de Hassia, fondateur de lTiniversité de Vienne en Autriche, qu’il administra depuis l’année 1384,
(1) Raymundi Jordani. Tract, de vita et laudibus glor. Virginis Mariœ. Parte n. contemplât. 3. pag. 244 et 243. op. ed. Theoph. Raynaud. 4°. Paris. 1634.
DE LA SAINTE VIERGE MARIE
jusqu'à l'année 1398 où il mourut, est encore un de ces personnages vénérables dont les écrivains de l'époque ne parlent qu’avec respect et amour. Désolé de voir l’animosité qui divisait l’ordre de saint Dominique et l’ordre de saint François, prendre chaque jour des proportions plus grandes, il écrivit un petit traité sur l'immaculée Conception dans le but de calmer ces fâcheuses disputes.
Il explique d'abord la pensée de saint Bernard en ce sens que le saint docteur n'a pas voulu soutenir comme une vérité certaine, que la sainte Vierge a contracté le péché originel, mais seulement que son privilège n’était pas assez clairement prouvé pour que l’on pùt en célébrer la fête. Puis il expose les arguments des adversaires de l'immaculée Conception, et montre en détail qu’ils ne concluent pas. Comme ils insistaient beaucoup sur les textes généraux qui accusent tous les hommes, il leur répond que ces textes, quant à Marie, peuvent s’entendre en ce sens qu'elle eût été coupable si Dieu ne Peut préservée du péché. 11 ajoute que l'Ecriture dit que tout homme est menteur , quoique tout le monde ne mente point, parce que tout homme est sujet à mentir. Quant aux expressions des Pères qui disent que Marie a été purifiée du péché originel , il répond que ces mots peuvent s'entendre d'une purification anticipée. L’Apôtre ne dit-il pas que Notre-Seigneur a été séparé des pécheurs , segregatus a peccatoribus? Mais la séparation ne suppose pas moins l'union, que la purification ne suppose la souillure. Et qui oserait dire que Notre-Seigneur a été pécheur? Denis l’Aréopagite accorde qu’une
l’immaculée conception
certaine purification s’opère dans les anges en qui aucune tache n’existe. D’après le langage vulgaire on peut dire que Marie a été purgée en ce sens qu’elle aurait été souillée, si Dieu ne l’avait préservée de toute souillure. Ainsi une personne peut être rachetée d’une captivité qu’elle devrait subir si elle n’était rachetée. « Comme nos pères sous l’ancien Testament ont été délivrés en vertu des mérites futurs de Jésus-Christ du péché originel qu’ils avaient contracté, de même Marie, par une prérogative spéciale et en vertu des mêmes mérites, a dû être préservée du péché originel. » « Ne lisons-nous pas que les enfants d’Israël se disaient rachetés de la servitude de l’Egypte, quoique jamais ils n’eussent été dans ce pays, ni subi le joug que leurs pères avaient porté? On peut dire qu’ils en avaient été rachetés plus parfaitement que leurs pères, car la délivrance est plus parfaite lorsqu’elle prévient la servitude que lorsqu’elle en arrache ceux qui y sont tombés (1). «
Venant ensuite à comparer la solidité des deux opinions contraires, Henri de Hassia avoue qu’il y a beaucoup d’autorités respectables qui militent en faveur des adversaires du privilège de Marie: mais enfin, dit-il, il parait bien que l’Esprit-Saint résiste à ces autorités, puisque l’Eglise permet que l’on célèbre la fête de l’immaculée Conception, et que l’opinion favorable au privilège est devenue la plus commune, que dis-je? elle est
('!) Henricus de Hassia, plantator gymnasii Vienensis in Austria, Contra disceptationes et contrarias prœdicaliones Fratrum mendicantium super Conceptione Beatiss. Mariœ Yirginis, et contra maculam Sto Bernardo mendaciter itnpositam. cap 8. fol. xi. verso. 4°. Àrgentinæ 151G.
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suivie à peu près partout ie monde, à l’exception d’un seul ordre religieux (1).
Et il poursuit: « L'opinion des Frères prêcheurs n'a aucune vraisemblance par les arguments dont on l'appuie, mais seulement par les autorités qu’on cite en sa faveur. Mais l'opinion contraire a une très-grande vraisemblance et par les autorités et par les arguments ; elle est donc purement et simplement plus vraisemblable (2). »
« On peut employer en sa faveur l'argument de Gamaliel, qui disait: si l’œuvre vient de Dieu, vous ne pourrez y résister; si elle ne vient pas de Dieu, elle périra d’elle-même. Que voyons-nous? L’opinion pieuse se répand, se fortifie, gagne de nouveaux adhérents; elle vient donc de Dieu (3). »
(lj î Sunt etiam rationes et apparentiæ multæ pro ista parte; primo quia multæ eonclusiones suntab Ecelesia determinatæ,ad quas non erant ita e\pressæ et tôt sanctorum auctoritates et Scripturæ sacræ (quot haberi videntur ad asserendum peccatum originale in B. M. V. et tamen hoc non fuit determinatum'i. Igitur videtur quod Spiritus Sanctus résistât in hoc auctoritatibus illis, cum Ecclesia sinat festuni illud celebrari, et ut communius illam opinionem teneri; imo fere ab omnibus de Ecelesia teuetur, excepte ordine uno, non obstantibus illis Scripturis. » Henr. de Hassia. part, iii.c. 9. p. 12.
(2) u Ex naturaliter notis nullam apparentiam habet opinio Prædicatorum, sed solum ex auctoritatibus. Sed opposita opinio magnam apparentiam habet utroque modo, et similiter ex apparenti et rationabili expositione omnium auctoritatum ; igitur videtur simplieiter apparentior. » Id. ibid.
(5) * Item arguitur argumento Gamalielis. in Actibus Apostolorum dicentis ; Sinite, si ex Deo est, non poteritis resistere ; sin autem, per se peribit, quia nullum violentum diu durât. Sed modo ista opinio continue invalescit et fortificatur, et continuo plures adhærent ei, et firmius radicatur in christianis ; igitur a Deo videtur negotium esse. » IJ. ibid.
l’immaculée conception
« Si on nous demande maintenant vers quelle opinion il faut incliner? Nous répondons que l’on peut soutenir tout aussi légitimement l’opinion favorable au privilège que l’opinion contraire, puisqu’elle ne répugne ni aux articles de foi, ni aux décisions de l’Eglise, ni aux raisons que suggère la science humaine'... En second lieu, dans les questions douteuses il faut préférer l’opinion la plus pieuse et la plus utile, surtout lorsqu’elle contribue beaucoup plus puissammentà augmenter ladévotion des fidèles et la gloire de Dieu. Dans ce cas, s’il y avait erreur, elle serait beaucoup plus excusable, puisqu’elle aurait sa source dans la vivacité de notre amour envers la Mère de Dieu. Un docteur a dit: si je dois me tromper, alors que je ne suis pas certain de l’opinion contraire, je préfère me tromper en attribuant à la Sainte Vierge une prérogative, qu’elle n’a pas, qu’en lui refusant une prérogative qu’elle possède. J’admettrai donc le privilège de rimmaculée Conception (1). »
(1) « Ad quam duarum opinionum esset potius declinandum ?... Colligendo appareutias, patet clare quod opinio de non conceptione in originali potest ita sane teneri sicut opposita, quia omnis conclusio non repugnans articulis fidei nec determinationibus Ecclesiæ, nec humanæ scientiæ, stans cura sacris et autenticis Scripturis verisiniiliter et rationabiliter expositis... sane sine impinctione heresis sustineri potest... In dubiis si contingit declinare ad unam (partem), potius ad partera raagis piara et utilera declinandum est : modo ista pars opinionis est longe majoris devotionis occasio et divini honoris ; eterror esset longe excusabilior, qui ex amoris raagnitudine oritur. Et ergo dicit quidam doctor, si debeam hic defîcere, cum non sim certus de altéra parte, magis volo deticere per superabundantiam, dando sibi aliquam prærogativam, quam per defectum diminuendo vel subtrahendo ab ea aliquam exeellentiam, quam habuit. » Henr. de Hassia loc.cit. c. n. fol. xm. recto.
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Que l’on se garde de confondre la croyance commune, la persuasion de l’Eglise, la solennité de la fête, tout ce qui constitue les monuments de la tradition catholique , avec les raisonnements théologiques que Fauteur emploie pour justifier la croyance généralement reçue. Ces discussions, propres à l’école, ne doivent servir ici qu’à montrer combien la persuasion était ferme et avec quelle facilité on défendait, déjà au XIVe siècle, une croyance qui a été matériellement démontrée de nos jours. Quoique la question ne put être tranchée alors , faute d’arguments décisifs , vu l’ignorance où l’on se trouvait de la tradition des églises orientales, cependant elle se présentait sous une face telle, que les partisans du privilège de Marie pouvaient le soutenir et le défendre, sans blesser aucune vérité de la foi, sans violer aucune règle de la bonne théologie.