‹ L'immense effort, 1915-1916...: 1915-1916Chapitre 13 sur 26 · GŒTHE ET HARDEN · texte numérisé non relu

GŒTHE ET HARDEN

Je m'excuse de rapprocher ces deux noms; Goethe fut un grand cerveau pétri de lettres françaises et d'art italien: Maximilieu Harden n'est qu'un publiciste teuton acéré. Si je les rapproche, c'est qu'ils nous font comprendre à quelle dégénérescence sanglante et sadique en est tombée l'Allemagne d'aujourd'hui.

Tout le monde a lu les ridicules et féroces menaces qu'Harden, dans une conférence à Berlin, a proférées. Si les Alliés n'acceptent pas la paix, c'est-à-dire une paix avantageuse à l'Allemagne, celle-ci se défendra avec une sauvagerie qui étonnera

le monde; elle mettra en œuvre tous les moyens de destruction, et montrera à runivers que ce qu'elle a fait jusqu'ici n'est qu'un jeu d'enfant.

Il se peut, comme il se peut aussi qu'une victoire définitive mate un peuple las et dégoûté de souffrir, car le peuple allemand souffre plus que le nôtre. En tout cas, on voit mal ce que le Kaiser, ses bourreaux et ses valets pourront commettre de plus ignominieux que leurs exploits passés et présents. Ils peuvent ajouter à l'horreur, ils n'inventeront rien de plus abject.

Le délire meurtrier de l'Allemagne entière ne se dépassera pas, puisque dès les premiers jours il atteignit son paroxysme, témoin les documents allemands rassemblés en volume par Thomas A. Smith, et cités dans la Revue des Deux Mondes par Teodor de Wizewa. La haine allemande éclate avec la déclaration de guerre; les sauvages qui

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applaudirent la noyade des enfants du Lusitania et le massacre des femmes et enfants parisiens lors du dernier raid des zeppelins, sont les mêmes qui outragèrent, molestèrent les Russes de l'ambassade et des légations, les inofîensifs clients de leurs villes d'eaux, et, dans leur folie de suspicion, assommèrent ou tuèrent à coups de fusil des bourgeois et des ofHciers allemands.

Si Harden s'imagine effrayer les Alliés, il se trompe grossièrement. Il allonge la note du règlement de comptes final, voilà tout.

Et maintenant parlons un peu de Goethe qui fut, pendant quelques mois, notre ennemi loyal, lorsque, attaché à la suite du duc de Weimar, il prit part à la campagne de France conduite par le roi de Prusse et le duc de Brunswick. Goethe assista à la bataille de Valmy et à Tignominieuse re~

traite des troupes allemandes et autrichiennes. Il a raconté ses souvenirs de guerre avec mesure et simplicité.

Opposons-les aux rodomontades de M. Harden et aux monstrueuses cruautés des soldats de Guillaume IL En vérité, le contraste est saisissant, si Ton songe qu'alors le soldat allemand était un reître, un tueur de profession recruté dans la lie de la populace. Aujourd'hui le soldat allemand, nous a affirmé Gerardt Hauptmann, porte dans sa giberne Schopenhauer, Nietzsche et la Bible; c'est un homme instruit et cultivé.

Comparons donc les deux guerres.

Goethe prit contact avec la France dans la petite ville de Longwy; il y acheta (acheta, Harden !) des couvertures de laine chez deux marchandes, la mère et la fille :

«... les trouvant, écrit-il, aussi jolies et gracieuses Tune que l'autre, je me gardai bien de marchander, et je me montrai aussi

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poli que peut Têtre un Allemand sans tournure. »

En approchant de Verdun, les hussards d'avant-garde entendirent un coup de pistolet et saisirent l'homme : un paysan hirsute et barbu. Il déclara avoir tiré pour chasser les oiseaux de ses vignes. (Hein, Harden, quelle occasion pour brûler les villages, fusiller les habitants I) Gœthe nous apprend qu'il en fut quitte pour quelques horions et qu'on lui rendit sa liberté.

Les Allemands en possession de Verdun, Gœthe alla visiter les confiseries et non seulement paya les dragées, mais en acheta pour en envoyer à ses parents et amis. Ses camarades firent comme lui. (Quels imbéciles, Harden, quand ils n'avaient qua prendre I)

Qu'il n'y eût point de pillages, c'eût été trop demander : il y en eut, mais les chefs les réprimaient dans la mesure du pos-

sible. Goethe en témoigne : a ... On fuyait à notre approche et nous entendions de tous côtés crier au pillage! Nous nous empressâmes de mettre fin à ces excès, mais je dois Tavouer, nous fûmes profondément touchés, lorsque nos pauvres soldats, dont les vêtements avaient été pourris dans la marche, nous accusaient de cruauté parce que nous leur arrachions les chemises et les manteaux qu'ils avaient pillés. » (Aujourd'hui, Harden, les officiers, arrière-petitsfîls des compagnons de Goethe, donnent l'exemple du rapt, font maison nette, emportent tout, pour ne rien oublier).

Qui le croirait, la guerre était plus humaine il y a cent vingt-quatre ans. Toujours affreuse, mais admettant certaines lois, une sorte d'honneur dans la réciproque tuerie. Tout cela est changé et, par la voix d'Harden, l'Allemagne s'en réjouit :

gaz asphyxiants, jets de liquides enflam-

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mes, barbarie savante, guerre de la terreur prônée par les généraux, les intellectuels, les pasteurs, les financiers, les industriels, les commerçants, les bourgeois, le peuple crédule et boulimique.

Que penserait Goethe de cette crise rouge de TAUemagne, lui qui savait qu'il faudrait des siècles pour que les Allemands cessassent d'être des barbares? Et avec quel souriant mépris Harden et ses congénères doivent tenir Goethe, cet attardé, ce benêt qui payait au lieu de voler, qui arrachait aux soldats leur proie au lieu de piller luimême?

Harden et Goethe, la vieille Allemagne et la nouvelle : entre ces deux noms tient la faillite d'un peuple qui pouvait être grand, et qui périra déshonoré.

sous LES RUINES DE L'EUROPE

Le mot est de Maximilien Harden, baromètre simpliste et sûr des fluctuations atmosphériques de TAllemagne : « Si Ton nous y contraint, a-t-il écrit, force nous sera de nous engloutir sous les ruines de l'Europe! » On reconnaît là le goût du Kolossal. Et si ce mot n'est pas un bluff\ mais le sens exact d'une réalité, ce qui est fort possible, il traduit bien, jusque dans le désespoir futur et certain, cette mégalomanie furieuse qui a jeté r Allemagne contre la civilisation.

Cette guerre, en effet, le grand historien dltalie, Guglielmo Ferrero, Ta très juste-

ment observé, tout en étant un conflit armé entre Étsits, et le plus sanglant des conflits, (( est en outre quelque chose de plus grand, de plus profond et de plus complexe : une de ces grandes crises de l'histoire qui de temps en temps bouleversent une partie du monde et modifient profondément la marche des civilisations, une des crises par lesquelles se dénouent violemment les diflicultés accumulées peu à peu par les erreurs, les imprévoyances, les mauvaises passions, les intérêts égoïstes de plusieurs générations. »

A la base du drame se trouve le matérialiste et vorace orgueil allemand, cet orgueil que Maurice Muret a savamment analysé et qui a déterminé les ambitions allemandes, préparé ses moyens de conquête et organisé ses lois de guerre par la terreur. C'est ce même orgueil démesuré qu'atteste Maximilien Harden lorsqu'il s'écrie que

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TAUemagne vaincue s'écroulera du moins sous les ruines de l'Europe.

Il exagère. L'Europe est vaste et TAigle noire aux griffes crochues n'a implanté la largeur de ses ailes que sur la Belgique, la Serbie, et des territoires russes et français. L'Europe est vaste, et si remuée qu'elle soit par le cataclysme, on ne prévoit pas comment elle pourrait s'écrouler sur Tempire allemand enfin refoulé et terrassé.

A cela près, la phrase sonne; elle a de l'allure; elle fait bien : « Sous les ruines de l'Europe 1 » Mais, pour qu'elle fût réalisable, encore faudrait- il que tous les Neutres, et non seulement le vaillant Portugal, se fussent mis de la partie. S'ils s'en mettaient à présent, ce ne serait pas pour TAUemagne; ce serait contre elle. Ils assureraient, sous le flot des assaillants, sa formidable et définitive défaite. On voit mal en ce cas comment l'Europe en ruines

s'effrondrerait du coup sur le cadavre de son ennemi.

Harden nVt-il voulu parler que de la France et de ses alliés, et cela à Theure même où entre ces grands peuples l'union complète va se faire dans ce Conseil des Alliés qui tient en ce moment même ses assises à Paris? Vraiment, la fanfaronnade serait burlesque. Il n'apparaît nullement que la Russie, l'Angleterre, Tltalie et la France soient à bout de souffle et en danger d'épuisement. Leurs réserves sont intactes, leurs ressources sont immenses; il reste, magnifique symbole, une petite armée belge; il reste, non moins belle espérance, une armée serbe; chaque jour, munitions et canons arrivent, sortant de Tusine, à la rescousse; l'argent ne manque pas, ni les vivres, ni les matières pour la fabrication de combat : alors, comment l'Europe des Alliés serait-elle en péril?

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Certes, Teflort est rude, il est immense ; il exige assurément Tentente complète des directions, des moyens, des énergies; certes, jamais on ne travaillera assez intensivement, de jour et de nuit^ pour forger des carions et tourner des obus, créer des gaz asphyxiants, organiser le meilleur emploi des soldats et des citoyens; mais Vissue n'est pas douteuse. L'Allemagne peut multiplier ses sous-marins, ses zeppelins et ses avions, si nous savons, nous aussi, mettre à profit la guerre d'usure. L'admirable résistance de nos troupes à Verdun, après la Marne, après l'Yser, marque une des plus hautes heures de notre histoire . La résolution implacable des Alliés fera le reste.

Harden, baromètre simpliste et sûr, a raison de prévoir que l'issue de cette guerre effroyable sera Técrasement de l'Allemagne.

Il ne peut y avoir d'autre conclusion, il ne doit pas y en avoir : les lois morales violées,

la sanction du Progrès Texigent. C'est le sort du monde qui se joue en ce moment, et toutes les valeurs morales de l'avenir qui sont en suspens : Thonneur, la justice, la foi, la pitié.

L'Allemagne sera vaincue; demandez aux Neutres les plus neutres s'ils en doutent à présent ! Elle ne s'écroulera point sous les ruines de l'Europe, elle s'écroulera sous ses propres ruines et la malédiction de la conscience universelle. Et ce sera son plus grand châtiment de voir les ^.utres peuples, qu'elle a injustement attaqués ou contraints à se battre, panser leurs plaies, se refaire dans une harmonie forte d'où elle sera exclue, comme indigne !

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