LE SANG ET L'OR
Le sang, le généreux sang français a coulé, coule à flots I Par la scélérate volonté de l'Allemagne, aristocrates, bourgeois, ouvriers, commerçants, écrivains, artistes, médecins, avocats, paysans, tous les Français en âge de se battre ont versé, sans le ménager, leur sang rouge.
Le devoir des soldats envers la patrie a été magnifiquement rempli.
Le devoir des civils Test-il autant? Entre toutes leurs obligations morales, il en est une sur laquelle on ne saurait trop insister.
Tenir, d'abord; n'avoir ni optimisme béat, ni pessimisme crédule, mais hausser
sa foi dans la victoire finale, ne point se laisser décourager, fortifier ceux qui en ont besoin : c'est bien.
Constamment penser à ceux qui souffrent pour le salut de la France, s'évertuer, non à soutenir leur courage, — ils n'en ont pas besoin ! — mais à rendre leur endurance plus facile, les soigner quand ils sont blessés, les réconforter lorsqu'ils sont prisonniers : c'est mieux.
Ce n'est pas tout : quand le Front donne tout son sang, l'Arrière a-t-il versé tout son or?
Oui, son or... Le voilà, le grand devoir civil, et Maurice Barrés a raison de le signaler à nouveau.
Sans doute, au début, cet appel a été entendu par toute la France; mais il ne l'a pas été partout également. Alors qu'aux guichets parisiens de la Banque de France et que dans les succursales de province on
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voyait se presser toute une foule honnête; les petits bourgeois, les fermiers, les ouvriers, les midinettes apporter leur réserve, variant de 2 000 à 10 francs, — beaux rouleaux empaquetés ou humble pièce conservée comme une médaille, — beaucoup trop de gens faisaient et font encore la sourde oreille.
Sait-on qu'en France, deux à trois milliards d*or se terrent, s'embusquent, derrière la plaque des cofïres-forts, au fond des tiroirs et des placards bourgeois, dans le bas de laine des paysans? De l'or embusqué, la vilaine chose I Quand cet or est nécessaire au pays, quand il est l'arme de la victoire, tout comme l'acier des canons et le cœur héroïque de nos soldats.
Les gros coffres-forts ne se sont pas entr'ouverts, tous les bas de laine paysans ne se sont pas dénoués. En bien des tiroirs l'or se cache. Ceux qui le gardent se croient
sans doute très malins; ils prennent en pitié les naïfs dont le candide patriotisme s'efforce de grossir le trésor de guerre; et ces sages mal avisés ne se doutent pas que leur inconscience manque au plus pressant des devoirs.
Le drame qui se joue à cette heure, tout le sang qui coule à torrents crient pourtant anathème aux égoïstes, aux poltrons, aux prude;ats, aux avares, aux lâches.
Qui oserait aujourd'hui, sans honte, se vanter qu'il a de l'or caché? Qui oserait payer sans gêne ses achats d'une pièce d'or? Pourquoi, dès lors, ne pas changer son or contre des billets?
Et ces billets même, pourquoi les entasser, pourquoi thésauriser, pourquoi ne pas les convertir en bons du Trésor, en titres du nouvel emprunt? Tout ce qui alourdit la circulation fiduciaire, tout ce qui pèse sur le change constitue une trahison civique.
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Quand ferons-nous confiance à notre patrie, si ce n'est au moment où nous la sentons menacée, où elle a besoin de tous lea concours? Si cependant la nécessité s'imposait de porter les dernières réserves d'or à la Banque de France, est-ce que les timorés, les hésitants attendraient qu'on leur forçât la main? N'y a-t-il pas un honneur pour eux à devancer toute réquisition légale?
N'est-il pas étrange aujourd'hui où l'argent court et roule sous toutes les formes de crédit, à travers tous les virements d'échange — chèques, mandats, reports, billets de banque — de voir combien l'or demeure encore pour d'innombrables possesseurs un fétiche, une sorte de divinité taboue ?
Il concentre, il est vrai, une valeur appréciable sous de petites dimensions; sa résistance légère défie les risques courus
par le papier-monnaie si vite sali, si prompt à se déchirer et qu'une allumette peut détruire par liasses. L'or, mince pastille, a du charme et de Téclat; il est doux aux doigts qui le caressent, il ne se ternit pas comme l'argent ou notre affreux' billon; sa nette effigie fixe l'Histoire, en traits précis et, à travers la succession des figures, atteste la pérennité des institutions. Il s'emporte facilement et se dissimule de même; si vivant au plein jour, sa lueur s'éteint dans l'ombre du réduit. Sa puissance attractive est indéniable. Il appelle le change et n'encourt aucun refus. C'est le plus précieux des passe-partout.
Sa valeur symbolique n'est pas moins grande. Aux moins Imaginatifs, il représente quelque chose de rare et d'essentiel. Il évoque les trésors sombres au fond de la mer ou ensevelis sous terre, que fait reluire soudain la botte du scaphandrier ou
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la pioche du terrassier. Il est le signe mystérieux de la puissance, le maître des consciences faibles, le Génie corrupteur qui permet d'acheter les âmes et les choses. Il incarne les larges dominations et les mornes faillites. Chacune de ces pièces brillantes participe à la substance d'un Dieu, à la fascination exercée par le Veau d'or.
Et pourtant, que deviendrait l'or dépouillé de ce prestige le jour où il serait supprimé et remplacé par un autre métal ? Il n'apparaîtrait plus bientôt qu'un souvenir du passé, aussi aboli et aussi lointain que les médailles anciennes d'un musée. Tout homme de bonne foi reconnaîtra que la valeur propre de la monnaie d'or repose sur le crédit public et la richesse du pays, sur sa sécurité aussi.
Que vaudraient les réserves d'or si prudemment thésaurisées si la France con~
naissait la faillite de la défaite? Comment chaque citoyen ne comprend-il pas qu'il est intéressé à soutenir, dans la mesure de ce qu'il possède, la défense du pays?
Les détenteurs d'or sont condamnés, comme l'avare classique, à laisser improductifs leurs dépôts et à attendre le jour où, avec une bonhomie cynique, les pièces d'or pourront librement montrer leur face jaune. Mais si ce jour ne venait pas?
Les droits de l'État, que volontiers en temps de paix nous voyons se limiter, en temps de guerre et au nom du salut public sont absolus. Si, pressé par la nécessité, l'État décidait de poinçonner les pièces d'or ou de les refrapper à nouveau, s'il rendait inutilisables celles que des mains parcimonieuses détiennent encore, que de regrets et quelle leçon pour ceux qui paralysent les milliards encore dissimulés, cet or vital que réclament pourtant la voix tonnante