L'AUTRE GUERRE
Émouvant spectacle que celui d'une usine de guerre, réconfortant surtout! Là aussi on a le sentiment de la bataille. Gomme transporté Dans Vair qui tremble, dans le vaste cauchemar iinagé dont Paul Adam a fait un émouvant récit, on entend la clameur d'un chaos résonner en chocs rythmiques, en durs fracas. Une volonté maîtresse, ainsi qu'au Front, dirige les courroies de transmission, le va-et-vient des chemins roulants, amoncelle les projectiles, fore l'acier comme nos soldats creusent la terre, bande l'effort, raidit les muscles, hausse les cœurs.
L'activité silencieuse des hommes et des
femmes, le glissement doux des machines et leur rotation, le rouge ardent des forges, la brutalité des engins de frappe, tout y déroule les grandes et mystérieuses lois du mouvement et de l'harmonie. Qu'il est beau, ce machinisme instauré par le génie humain, et qui dit à la pesante matière : « Va et marche ! » Qu'elle est tragique, la coordination de ce& êtres vivants et de ces organes de métal qui, tous, avec une inlassable et farouche ardeur, tendent au seul but : créer pour détruire !
Ces obus qui tiennent dans une main de femme sont les plus terribles qui soient : on les maudirait pour le mal qu'ils font si on ne vénérait en eux, avec leurs flancs lisses et leur dôme en coque d'oeuf, les protecteurs sacrés de la patrie, les artisans de la victoire. Ils représentent la force au service du Droit : c'est au nom d'un idéal qui incarne vingt siècles de civilisation,
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l'espoir d'une société meilleure et d'une paix féconde, qu'ils s'ébauchent et sq modèlent à vue d'œil, depuis la plaque d'acier découpée en rondins comme des bûches jusqu'à la merveille austère du projectile alignant ses rangées, comme les bouteilles d'un casier.
Est-il encore des usines où le travail n'ait pas atteint son maximum, où trouveraient place des ouvriers empruntés aux dépôts? M. Charles Humbert l'affirme, et nous nous associons à son, vœu d'organisation et de labeur sans arrêt, à son cri tenace, retentissant comme la sirène du bateau en danger : (( Des canons ! des munitions ! »
^usine qui, jour et nuit, halette; l'usine qui, comme des centaines d'autres, a été improvisée de toutes pièces et à chaque heure grandit, développant son mécanisme géant, apparaît quelque chose de merveilleux. Il semble que l'immense effort du pays s'y résume. Dans le visage attentif des
ouvriers et des ouvrières, dans leurs gestes rituels et précis, dans la concentration de leur endurance, qu'elle s'atteste en un torse demi-nu • et des biceps musculeux ou à ' travers la grâce persistante de la femme du peuple, on croit lire la prophétie sibylline, on découvre la figure voilée du Destin.
En ce tumulte oi\ tout est prévu à la seconde et mesuré au dixième de millimètre, en ce désordre apparent qui est le prodige de l'ordre et de la règle, on sent que la pensée devient acte; on voit, dans l'attente fiévreuse d'aujourd'hui, naître les formidables répercussions de demain. Le cœur de notre défensive et de notre offensive est là. Le rideau de mitraille qui assure la vie de nos soldats allonge^ avant d'en cribler l'espace, sa chaîne ininterrompue.
Ah, certes I Jamais assez Tonne prendra conscience des inexorables nécessités de la guerre moderne qui veut que la chair dBs
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combattants et Tacier qui tue concourent aux mêmes fins, aient la même âme. Jamais assez le pays entier, dont ces usines sont l'image plastique et le véhément symbole, ne précipitera tout son effort. Voilà la grande leçon dégagée par ce microcosme en gésine, qui façonne inlassablement les engins de meurtre et de salut.
Une autre leçon aussi s'impose à nous : ces usines, un jour, ne fabriqueront plus la mort^ mais la vie, la vie qui sera une autre guerre; la vie avec les machines qui fécondent la terre, enlèvent l'homme à travers la mer et le ciel; les machines qui élèvent les cités, qui habillent, nourrissent, éclairent, réchauffent, augmentent le bienêtre et la sécurité.
La vie, combien nous devrons la faire renaître, multipliée, sur les ruines ! Et alors, si nous ne voulons pas être distancés et débordés parla concurrence étrangère, quel autre
immense et plus durable labeur la France industrielle ne devra-t-elle pas fournir !
Pour cela, il nous faudra élargir l'instruction professionnelle et, comme le réclame M. Edouard Herriot, ouvrir toutes grandes nos écoles techniques d'arts et métiers. « A l'heure qu'il est, disait, en 1883, Jules Ferry, relever l'atelier, c'est relever la patrie. »
Pour cela aussi, il nous faudra repeupler notre main-d'œuvre en créant des hommes robustes et que l'alcool n'intoxiquera plus. Il nous faudra accorder, dans notre estime et dans tous nos modes de représentation nationale, une part plus grande à ces ingénieurs, à ces inventeurs, à ces chimistes à qui nous aurons dû, autant qu'au stoïque courage de nos soldats, de triompher, malgré les pires difficultés, du plus terrible ennemi qui ait jamais menacé le Monde et le Progrès!
Oui, une seule France! Voilà ce que doivent savoir nos ennemis I De -grâce, ne venez pas nous parler de divisions et de défaillances. En ces poignantes heures de péril, quand il faut résister, vaincre ou périr, toutes les forces du pays font bloc. Si les Allemands pensent affaiblir notre moral par Tagression de leurs zeppelins, la piraterie de leurs sous-marins, la ruée formidable de leur offensive et leurs menaces de croquemitaines, ils se trompent lourdement.
Un puissant écrivain russe, Dostoïewski, a dit : « Ce sont peut-être de grands savants, mais ce sont de furieux imbéciles I »
Une et indivisible, purifiée, grandie, telle est apparue aux peuples Tâme française, depuis que cette effroyable guerre se prolonge. Chez les nations comme chez les individus, le meilleur d'une race ne s'affirme souvent qu'aux jours d'épreuve; c'est l'appel à toutes les énergies et à toutes les vertus foincières sous le coup d'une catastrophe. Le péril de tous recrée l'unité sacrée.
Nous ne sommes pas très bons juges de ce que vaut cette âme française, à laquelle l'étranger rend hommage. Incorrigibles et légers, nous entretenons volontiers sur nous-mêmes des légendes absurdes et dangereuses. Heureusement que, seuls, les Allemands font semblant d'y croire ! L'une de ces légendes, la pire, consisterait à prétendre que, à l'abri du mur d'acier et de feu de nos armées, une nation de civils s'effare, s'inquiète, doute, songe avidement à la paix. Il y aurait : le Front, sublime^
et l'Arrière, faiblard et pusillanime. C'est une calomnie imbécile! Des caricaturistes de talent y ont contribué : ce fut de leur part une regrettable erreur, qu'excuse seule l'incurable manie des Français de rire de tout, des autres et d'eux-mêmes.
Non, il n'y a pas un Arrière composé seulement d'embusqués, de pantouflards, de profiteurs, mais une race réveillée de son rêve de concorde internationale et qui, prise à la gorge par l'agression la plus sauvage et la plus injuste, combat pour la liberté. Un élan d'amour fraternel unit l'Arrière au Front. Et nos soldats le savent bien. Combien de braves gens, lésés dans leurs" affaires, leur gagne-pain, appauvris, rJiinés même, supportent en silence la dure nécessité. Combien de mères désolées, de veuves en larmes ont étouffé leur douleur pour ne pas décourager les autres mères, les autres femmes anxieuses. Combien de bon3
vouloirs se sont offerts et s'oiïrent tous les jours à la défense et à Torganisation !
Une femme alcoolique, une snobinette à robe extravagante peuvent-elles compter devant les milliers de femmes qui font leur devoir : ouvrières de l'usine à munitions, paysannes du labour, bourgeoises des ambulances, des ouvroirs, du foyer?
Ne laissons pas s'établir cette légende dangereuse et niaise qu'il y a deux Frances, celle de Corneille et celle de Sancho Pança, celle du Front et celle du ventre, une France qui lutte dans les plus héroïques, les plus surhumains combats, et une France d'affaires, de frivolité ou de plaisir. Non, ce serait un mensonge et une mauvaise action! Chacun sert où il peut et comme il peut, et jamais, à aucune époque de son passé, la France ne s'est sentie aussi raffermie et aussi confiante dans lunion sacrée.
Car elle domine les tares individuelles, elle plane au-dessus des inévitables peti^ tesses qui tiennent à Timparfaite condition humaine. Prétend-on changer ce qui de tout temps fut, est et sera?
Oui, il y a encore des embusqués, des lâches que l'on ne sortira jamais assez de leurs trous ; mais quelle exagération d'en voir partout, comme en 1870 on ne voyait partout que des espions î La crédulité des uns, l'aigreur ou la méchanceté de certains arrivent à s'en prendre à de vrais soldats, à des permissionnaires, à des blessés glorieux : disons-nous plutôt que tous les hommes de cœur font leur devoir et qu'ils sont des millions; disons-nous aussi que si, parmi les embusqués on voit de solides gaillards, beaucoup par contre sont des inaptes et des dégénérés qui, à tout prendre^ ne seraient même pas de bons soldats et qui là où ils sont font mieux que rien.
Oui, nous avons quelques socialistes « bêlants », comme dit Hervé, qui voudraient causer avec les socialistes Boches; mais nous savons que, dans Tensemble, le parti socialiste veut la guerre jusqu'au bout et entend délivrer l'Alsace-Lorraine contre les socialistes Boches qui s'indignent de cette idée.
Oui, on voit des nigauds se demander gravement de quel côté sont les responsabilités de la guerre, alors que la violation de la Belgique et la ruée contre la France crèvent les yeux; mais le bon sens populaire, dès le premier jour de la mobilisation, a bien su où étaient la vérité, la justice et le droit.
Oui, des agioteurs spéculent, des accapareurs font monter les prix, des commerçants gagnent à la vie chère, mais il dépend des gouvernants d'y mettre ordre; et des efforts réels ont été faits pour remédier à
ces crises inévitables du commerce et de rindustrie.
Oui, il est des parlementaires maladroits, esclaves de leurs électeurs, mais le spectacle pénible qu'ils donnent parfois ne doit pas nous faire oublier que le Parlement, issu du suffrage universel, et par conséquent des avantages et des imperfections de cette forme de suffrage, reste la sauvegarde de nos institutions républicaines.
Tout ce qui cloche, tout ce qui grince, tout ce qui détonne ne saurait compter devant la prodigieuse, simple et mâle fermeté de notre peuple debout, soldats et civils, riches et pauvres, célèbres et obscurs, pour le salut commun. L'Océan ne se juge pas, dans sa formidable grandeur, sur quelques méduses flasques, quelques crabes morts et quelques algues putrides dont il rejette le fumier sur la grève.
Sachons-le bien : jamais Tâme française,
légère et forte, n'a brillé sur une cime d'un plus pur éclat. Il faut la juger avec le recul et la distance de l'étranger pour comprendre combien elle a mérité d'être aimée et admirée.
N'en tirons pas vanité, n'en tirons pas davantage une absolution de nos erreurs. La victoire venue, ne disons pas — il serait stupide à nous de le dire : a Vous voyez, nous sommes invincibles et désormais nous ne risquons plus rien ! »
C'est alors au contraire qu'il faudra savoir agir, réparer, reconstruire, réorganiser I
Comment se résignerait-on à ce que d'aussi cruelles hécatombes et de si vastes charniers ne fissent pas lever une moisson d'espoirs et de vertus réparatrices ? Il ne se peut pas que nous consentions à ce que l'âme française, cette âme de clarté et de vérité à laquelle en ce moment TUnivers
rend hommage, pâlisse et s'éteigne après avoir jeté une si grande lueur.
Une et indivisible, jaillie d'une seule et même France militaire et civile, elle se devra de rayonner comme le faisceau lumineux de toutes nos énergies, par delà les ténèbres du cauchemar, par delà les souffrances et les holocaustes, par delà la victoire elle-même.
Tous, des plus grands aux plus humbles, par nos efforts, par notre foi dans l'avenir, par notre volonté d'action, aidons au resplendissement de l'immortelle âme française !