LE FOND DE LA POPULATION
Où l'on voit encore davantage la gravité de la situation pour le Canada, c'est quand on examine de quelle manière la distribution des immigrants s'e,st faite, aux Etats-Unis et dans les provinces canadiennes.
C'est un fait historiquement constaté que, aux Etats-Unis, le mouvement migratoire a eommencé par distribuer les immigrants dans les Etats originaires où le fond de la population était établi depuis un siècle et demi ou deux siècles; les immigrants s'y sont quelque peu fondus dans la masse primitive. Puis, des fragments de celle-ci se sont dispersés vers le nord et vers Foues* pour y fonder d'autres eeintres, où la population originaire des vieux états a constitué l'armature première, si l'odi peut ainsi dire. Les nouveaux états avaient donc leur ossature, leurs nerfs, leurs muscles, leurs organes essentiels, quand l'immigration, poussée des anciens états vers les plus jeunes, les atteignit; et elle y constitua comme une superposition à une masse déjà homogène et susceptible de se l'assimiler peu à peu. Et, cependant, la poussée des immigrés vers ees états ne manqua pas de rendre inquiets les sociologues et les hommes d'Etat américains. Encore à l'heure présente, en dépit des conditions assez favorables où s'est distribuée rimmigration européenne, dans des états déjà organisés, la situation ne manque pas d'être grave, à cause des nouveaux problèmes qu'elle suscite chaque jour, et dans tous les domaines, surtout dans l'économique et l'ethnique.
Les conditions où s'est faite et se fait encore la distribution des immigrants au Canada sont autrement plus dangereuses qu'aux Etats-Unis. Il n'y a pas, ou il n'y a guère, dans les nouvelles provinces vers lesquelles des centaines de milliers d'immigrés se dirigent ehaque année, de vieux fond canadien analogue à eelui qui existe dans les états américains où vont se fixer, depuis deux ou trois décades, les immigrés d'outremer. C'est surtout dans nos nouvelles provinces, et vers l'Ouest à peine ouvert à la civilisation depuis 1885, que s'établissent les immigrants. Des 2,521 000 immigrés arrivés au Canada depuis le 1er juillet 1900, plus de la moitié, soit 1,397,412, se sont établis dans le Manitoba, la Saskatchewan, l'Alberta et la Colombie.
De ces 1,397,412 immigrants, plusieurs milliers ont passé la frontière et se sont rendus aux Etats-Unis, d'autres se sont découragés, et sont repartis pour leur pays d'origine ou sont revenus dans les vieilles provinces. L'on peut toutefois dire, sans exagération, que les immigrants forment aujourd'hui près de la moitié, — sinon davantage, — de la population totale des pro-
vinces de l'Ouest, qui était, en 1911, de 1,715,189- Il y a donc, dans l'ouest canadien, un groupement considérable, étranger au Canada, à son histoire, à ses traditions nationales, et qui ne connaît rien de l'Est. M. Bourassia a clairement signalé ce danger, au cours d'une série d'articles publiés lors de soin retour de l'Ouest, en juillet 1913. Et, ce danger, il a pour cause le mianque d© clairvoyance de nos gouvernants^ libéraux oa conservateurs.
Aux Etats-Unis, la proportion des immigrants est moindre qu'au Canada; la population originaire de la république, répandue dans tous les Etats, forme comme une base solide à l'édifice national; et cependant les architectes craignent pour la solidité de l'édifiice, l'étayent de toutes parts et limitent de toutes manières l'amoncellement des matériaux. Combien plus grave est donc la .situation, au Canada, où des constructeurs improvisés tentent de bâtir en peu d'années une natioui nouvelle sur le sol mouvant de la plaine, et sans assises éprouvées!
Les réformes à faire dans la loi
Notre loi d'immigration a besoin de nombreux amendements, au dire de ceux qui s'intéressent à ce problème. Et ils en signalent plusieurs, tant pour l'avantage de l'immigrant que pour celui du fonctionnaire et aussi pour celui du Canada en général.