L'APOTRE EN TENUE DE BAL
Le déjeuner s'achevait ; ils étaient trois à table, M"" Rovère, son mari en face d'elle, et leur fils Daniel entre eux.
Daniel mangeait en silence, avec une rapidité négligente, et absent de ce qu'il faisait, comme si un autre eût mangé pour lui. Le va-et \ient de ses mains prestes et fines, l'agitation sobre de ses mâchoires dans sa barbe brune révélaient quelqu'un de façonné à l'efTacement des jouissances animalps, à l'automatisme abstrait de la rêverie.
Son père mangeait aussi sans rien dire ; mais son maintien s'avouait alourdi, fatigué ; par instants, il s'arrêtait de mâcher, et, après avoir bu, replaçait lentement son verre sur la table, haletait fortement. Il ^^egardait vers la fenêtre, d'où malgré l'abat-jour baissé, pénétrait la blancheur torride du plein midi.
8 l'immot.p
Cette maison semblait reposante; la lumière qui tremblotait en reseaux vagues rn»» les carreaux rouges des murs faisait vaciller les objets dans une sorte de mirage liquide. De la cuisine, un robinet, s'égouttant, envoyait l'illusion d'uue fraîcheur. Pourtant M.Rovère, homme corpulent, au crâne apoplectique, avait l'air de suffoquer ; des filets de sueur suintaient de son front énorme et au creux des rides violàtres qui entaillaient, sous ses deux orbites, le haut de ses joues flasques.
Il infléchit un regard oblique sur son fils et sur sa femme : elle devait être souffrante, car, attablée dans un fauteuil, elle laissait aller sa tète cireuse contre le dossier de velours vert ; elle ne mangeait rien, mais avait devant elle une coupe de Champagne où flottait un morceau de glace, et elle se souleva pour la vider.
— Ça ne va pas? fit-il d'un ton qui voulait être affectueux et où perçait une sécheresse gênée.
— C'est cette soif; on dirait que j'ai un fer rouge au palais. Ah ! si je pouvais boire quelque chose qui m'ôte la soif pour la vie 1
Sa voix sourde, aux résonances de contralto, mais épuisées et creuses, en articulant ces derniers mots, vibra d'un étrange désir mystique. Daniel releva les yeux et rencontra ceux de sa mère. Leurs yeux se ressemblaient : à fleur de tête, d un noir brûlant, aux pupilles avidement élargies, comme pour dilater une flamme de tendresse; mais les siens dardaient toute sa vigueur dans les tristes yeux maternels. Quoique remué d'une compassion, il sourit, ses dents brillèrent; elle sourit à son tour, éprouvant un réconfort avoir près d'elle ce
garçon de vingt ans et demi, superbo, et jusquelà indemne des tares héréditaires dont elle tremblait de lui avoir infecté le sang. Amicalement, il lui toucha le bras :
— Sais-tu ce que nous allons faire ? Si ces chaleurs continuent, nous irons un mois à la grande montagne. Il te faudrait l'air des glaciers.
— C'est facile à dire ; tu es inouï : on croirait que l'argent coule dans nos mains comme dans la caisse de ton père.
Et elle ajouta, dévisageant tout d'un coup son mari :
— Le fait est, mon pauvre homme, qu'une quinzaine de vacances ne te ferait pas de mal, à toi non plus. Tu as l'air à bout... Décidément, nous ne valons plus rien, ni l'un ni l'autre.
M. Rovère avait sursauté; le sérieux de sa figure à la fois militaire et bureaucratique se durcit :
— Tu as raison, dit-il sombrement,nous ferions mieux de disparaître.
Puis il se reprit :
— Ne vous inquiétez pas de moi. Moi, le travail me fatigue moins que le repos. Quand on me verra m'arréter, on saura ce que ça veut dire...
Ici, pour couper court à un propos qui lui pesait, il tira sa montre.
— Voyons, est-ce qu'on va servir le dessert ? Il faut que je sois de bonne heure au bureau ; c'est le dernier jour de l'inventaire.
Il était caissier principal dans la maison Isidore Marc, la plus grosse banque privée de Lyon et de la région, et il mettait un amour-propre, une manière d'héroïsme en sa ponctualité rigide,
comme en son mépris du bien-être. Cet été-là, sa femme, phtisique et atteinte d'un commencement de coxalgie, étant de plus en plus débile, il avait loué pour elle, sur la hauteur, à Saint-Irénée,une petite maison de campagne, où il montait prendre seulement son repas de midi, réservant, disaitil, ses soirées à la besogne mise en retard par son inventaire annuel.
M"' Rovère n'insista pas;ployée à cette dureté inflexible, elle la respectait, toute meurtrie qu'elle en fût, croyait y voir une preuve de force et une conscience du devoir intransigeante. Elle allongea docilement la main vers une sonnette en cuivre ciselé, dont le timbre faisait penser à une clochette d'égiise.Personne ne répondit. M. Rovère enfla sa voix rude :
— Blaisine !
Un pas précipité remplit le corridor; dans l'entre-bâillement de la porte parut le profil pointu, blafard de la jeune bonne. Des lunettes bleues masquaient ses yeux sanguinolents, ses lèvres grimaçantes et son nez de pitre esquissaient une sorte de rire inepte ; elle était mince comme un étui, si maigre que son jupon semblait battre sur une torme vide. Elle posa le dessert d'une façon gauche et brusque; d'un compotier qu'elle apportât, des abricots roulèrent au milieu de la table. M. Rovère haussa les épaules. Le contact de cette fîUe infligeait à Daniel aussi la même répugnance que s'il avait subi l'odeur d'une dent gâtée. Tous deux la toléraient, parce qu'elle était dressée au service de M"' Rovère qui, par une faiblesse morbide, tenait à ses soins.
l'iumol'^ 11
Lorsqu'il eut pris, à petites gorgées, sa tasse de café, M. Rovère se leva, fit quelques pas de long en large; comme il avait encore une dizaine de minutes à rester, il tira de sa poche un journal plié avec soin. Sa femme, pour sortir de table, s'appuya au bras de son fils ; car, du côté de sa hanche tuberculeuse, elle boitait douloureusement. Daniel la conduisit dans sa chambre, jusqu'à sa chaise longue, et revint près de son père.
Si accoutumé qu'il fût à son mutisme, il sentit, en approchant, au fond de cet homme, une contraction de tristesse ; l'intérieur de son être parut se faire plus opaque et rembruni. Il le considéra lisant debout près de la fenêtre qui repoussait de la route contre sa face une coulée incandescente de soleil : visiblement, une contention anxieuse avait froncé, plus qu'à l'ordinaire, entre ses sourcils, les plissures de son front ; le bord de ses yeux, des yeux de scribe déprimés par d'innombrables heures d'attention morne à des écritures sans vie, se cernait d'une ligne rouge et sèche ; des taches vineuses affleuraient sous les pommettes; la façon dont tombait sa moustache, les bouffissures de graisse débordant son faux-col dénonçaient un organisme en train de fléchir. Bien que puissant de charpente, et raidi en une attitude correcte, il se voûtait, à son insu. Etaient-ce les fatigues de son métier, par ces journées d'août, dans cette cuve stagnante de l'atmosphère de Lyon ? Ou se brûlait-il le sang d'un chagrin qu'il ne pouvait avouer, peut-être de voir son existence sacrifiés à une iemme infirme qui n'était plus une femme pour lui ?
Son mot découragé de tout à l'heure : Nous ferions mieux de disparaître 1 revint alors à Daniel. Mais, pour rien au monde, il ne lui eût demandé : Père, qu'as-tu ?
A mesure qu'il avait grandi, toute intimité était peu à peu morte entre eux.
Autant il était, de son naturel, expansif, loquace, disputeur, autant M. Rovère exécrait « les verbiages inutiles »,et croyait avoir assez fait pour l'éducation de son fils, s'il le rabrouait, le contraignait à se taire, surtout quand ses jacasseries d'écolier, tournant au paradoxe, dérangeaient la routine de ses opinions. Daniel, à la longue, avait pris, aux heures de repas, le pli du silence ; il se bornait d'habitude avec son père à des phrases de commande comme avec un inconnu coudoyé à table d'hôte ou en wagon.
Mais, dans cette minute, il éprouvait, sans savoir pourquoi, le besoin d'atteindre une chair vive sous le plomb qui scellait ce cœur taciturne. Il ne lui vint aux lèvres que la plus banale des questions.
— Quoi de nouveau?
— Pas grand'chose... répondit le caissier en tournant la leuille de son journal. Tu as connu, à la Faculté, Derieu, le fils de l'agent de change? Il paraît qu'il a joué à Aix, qu'il a perdu, qu'il a emprunté pour reperdre.. . On a repêché hier son corps à Saint-Claia...
— 11 s'est tué ! fit Daniel impressionné... Est-ce idiot ! Pour de l'argent !...
M. Rovère ne le laissa pas poursuivre ; il passa dans le vestibule,y brossa son vêtement, puis revint
jusqu'à la chambre de sa femme, s'arrêta une seconde sur le seuil, lui dit ;
— Je m'en vais.
Et comme ]\1°" Rovère, dans un demi-sommeil, murmurait :
« A demain, mon ami »,
il se détourna pour faire à Daniel cette recommandation :
— Si tu rentres tard ce soir de chez les I\Iarc, n'oublie pas ta clef.
Daniel le suivit jusqu'à la porte d'entrée. Le père regarda le fils, il lui tendit la main silencieusement. La porte se referma; son pas lourd et qui butait se perdit sur la route.
Demeuré seul, Daniel sortit dans le jardin, tandis que sa mère essayait de reposer, exténuée, comme chaque jour, de ses nuits sans sommeil.
Le dernier regard de son père était resté attaché à lui ; il eut l'impression confuse d'un poids bizarre collé sur son corps. L'image du morose intérieur familial, la conscience d'une hérédité angoissante passèrent en lui comme une menace. Mais, aussitôt dehors, la grande clarté le saisit, l'inonda d'un bien-être.
La maison projetait encore une courte ligne d'ombre ; il la franchit, et, en mar^ .lant, se mit à fermer ses paupières, par volupté : Ténorme pluie des rayons d'août lui semblait se changer en une chaude liqueur dans s. s fibres, arroser sa chair de la nuque aux orteils ; il jouissait de faire sonner sous la plante de ses pieds le sol brûlant.
Un instant, les yeux entre-clos, le cerveau assoupi, il se fondit dans le brasier strident de l'es-
pace où même son sang devenait comme une pulsation de lumière.
Mais soudain le frémissement trop aigu de ce bonheur physique l'interrompit. Un frisson lui coula le long de l'échiné, et des nostalgies tumultueuses emportèrent sa pensée.
Il était au fond du clos ; se retournant, il aperçut, en haut, devant la ferme attenante à la villa, Marietta, la petite servante piémontaise, qui, la tête nue, les jambes nues, circulait en plein soleil. Elle apportait, pour chauffer une lessive, des brassées de sarments, les cassait sur son genou, ployait ses reins, remuait les braises du bout de ses gros doigts. Daniel se rapprocha ; il observait, dans un trouble involontaire, les mouvements de la fiile de lerme, tout en repensant à ce qu'il avait vu la veille.
La veille au soir, un peu avant le crépuscule, il suivait un sentier entre une haie et le vieux mur d'un parc. Devant lui, un grand gars en blouse entraînait une femme plus petite, le bras noué autour de son cou. Ils allaient vite, et, brusquement, devant une brèche de la muraille comblée d'herbes hautes, l'homme avait courbé violemment la lemme vers le sol; elle semblait vouloir se débattre et crier ; mais il lui mordait la bouche pour qu'elle se tût. Tous deux avaient disparu, roulant sous la pénombre des verdures humides ; seulement, au bord du chemin, les herbes continuaient à s'agiter. Daniel avait reconnu la voix de Marietta, son accent pâteux d'Italienne qui parlait depuis peu le français. Il avait passé tout près, sans qu'ils l'entendissent ; et une demi-
heure plus tard, lorsqu'il avait repassé, ils étaient encore là, mais debout, la main dans la main, lui, avec le sourire niais du mâle victorieux, elle, la joue en feu, l'air tremblant et soumis.
Cette rencontre l'avait un moment bouleversé, comme s'il venait d'être le témoin dun crimel Jusqu'alors, saut en de rares escapades, il avait vécu fort chaste : le malaise et presque la terreur d'une impureté restaient liés pour lui aux choses de l'amour. Son éducation, faite chez des prêtres, avait imprimé dans sa volonté l'image d'un Dieu souffrant et pur. aimant les purs. Sa mère, dont les afflictions avaient lentement mûri la patience, lui insufflait, par son seul contact, un esprit de détachement.
D'autre part, sa forte culture catholique, en le préservant des morales desséchantes, avait laissé intactes sa richesse de désir et sa puissance d'aimer. Il se mêlait à sa chasteté l'orgueil de sentir son corps libre et chargé d'un afflux d'énergie à féconder un monde, davoir les reins d'un faune et de vivre en ascète. Mais, comprimés, ses appétits s'irritaient. Isolé, dans le sommeil de la campagne, il entendait, plus hennissant, l'appel de sa luxure : des formes amoureuses défilaient en une sourde poussée au fond de son cerveau ; il les écartait, elles reparaissaient plus nettes et provocantes. Son ferme propos de sagesse cédait aux obsessions de l'instinct: à quoi bon résister? l'amour n'était-il pas une loi sombre et sans merci comme la mort ?
La scène du sentier l'avait d'abord secoué d'un sursaut de répugnance et de mépris ; ensuite, il
lui en était resté un arrière-goût de tristesse, et, maintenant, au contraire, quand les images brutales entrevues remontaient enlui dans les remous de sa mémoire, il les fixait presque complaisamment. Pour ne pas convoiter Marietta, il avait besoin de se redire qu'il lui serait écœurant de toucher une femme dont un autre avait joui devant ses yeux. Mais il démêlait bien le pourquoi de cette impulsion : Marietta devait être d'un accès facile ; à lui, affiné, et, pour ainsi dire, aminci, fusé dans son être par une combustion de vie cérébrale excessive, la bestialité simple de cette créature s'offrait comme à un estomac excédé de jeunes une soupe de paysans.
En la revoyant, tandis qu'il s'avançait, une curiosité sensuelle l'entraînait à l'approcher, à lui parler. Elle s'était, depuis un instant, arrêtée, un peu à l'ombre, contre une meule de blé en partie défaite, et elle se passait le bras sur le front pour en essuyer la sueur. Une mèche de ses cheveux, tortillée par devant son oreille gauche, descendait jusqu'à son cou épais, hâlé et fauve, que rayaient des égratignures d'épines. Ses hanches pleines soulevaient sa robe ; sa poitrine se bombait sous sa chemise entre-bâillée et ses pieds étaient fortement posés sur la terre dure. Daniel l'imagina, renversée sur la meule en désordre, dans la scintillation des pailles et les bruns épis ruisselants. Un désir émut tout à coup son sang; une vapeur rouge lui brouilla la vue. Néanmoins, il avait trop l'habitude de se contenir pour faire une folie ou s'exposer à un affront. Il arrivait, les bras ballants, une cigarette aux lèvres, d'un air
de nonchalance conquérante. Seuls, ses yeux fixes démentaient la sécurité de son allure.
Marietta les sentit plantés sur elle ; il l'aurait possédée complètement qu'elle ne lui eût guère appartenu davantage. Elle dirigea de son côté ses prunelles mobiles et méchantes, enfoncées sous des sourcils très noirs. Sans doute il ne lui déplaisait point de se voir éinerillonnée par ce fils de famille élégant et beau. Elle le comparait, malgré elle, à son amant, à son « câlinier », un valet de charrue dégingandé, mal bâti, ayant des manières de loustic et une voix de souteneur en goguette. Mais le teint blanc de Daniel, la finesse de son linge, les boucles lustrées de sa barbe lui causaient une crainte admirative. A demi sauvage, elle voyait trop de distance entre elle et lui. Elle tourna le dos brusquement, remonta vers la ferme. Daniel vit dans ce mouvement une peur d'être trop vite conquise.
Cependant par une réaction subite de son intelligence, son désir se réfréna. Une pitié rédemptrice le séparait de l'esclave, vouée aux caprices des forts et à toutes les perditions.
Il rentra dans la maison ; un silence claustral emplissait le vestibule. Sa chambre occupait le haut d'une tourelle coifTée d'ardoises. Pendant qu'il montait l'escalier en colimaçon, il se murmurait cette phrase de poète, lue il ne savait plus où:
« Puissé-je atteindre les cieux purs ! Puissé-je être pour d'autres âmes un calice de vaillance dans quelque grande agonie I »
Il ouvrit sa porte ;
— Les cieux purs, m'y voilà ! reprit-il gaiement.
Blaisine avait oublié, le matin, d'abaisser les persiennes;le soleil, cru, furieux, balayait le plancher, et, par les deux fenêtres, entrait un ciel de plomb fondu.
L'une, à l'Orient, plongeait sur Lyon, gisant au bas des collines, sombre entassement qu'une buée fuligineuse écrasait, tandis que vis-à-vis l'autre, celle de l'Occident, se développait l'orbe d'une campagne regorgeante. En fermant celle-ci, Daniel donna un rapide coup-d'œil enivré aux montagnes qui ondulaient, à gauche, sévèrement, de même que, sur l'horizon de Rome, les coupes de la Sabine ; des taches fauves y faisaient saillir les champs moissonnés, et des creux bleuissants rafraîchissaient le regard, comme à l'entrée d'uue grotte l'eau glacée d une source.
11 s'assit devant sa table de travail, ouvrit utie revue de sociologie, la Science sociale. Achevant alors sa deuxième année de droit, il se passionnait pour des études d'économie politique ; il rêvait une rénovation du capital et du travail par un principe de justice et de charité. Des conférences qu'il avait laites devant des auditoires restreints d ouvriers et de jeunes bourgeois lui donnaient l'illusion des résultats commodes. Une vive aisance de parole, l'énergie de ses enthousiasmes l'avaient posé déjà en chef de file, et ses camarades lui présageaient un avenir éclatant.
Il se mit à découper un article ; mais presque aussitôt sa pensée rebondit vers des images plus concrètes : il songeait à son ami André Marc et à
l'agrégé Mauclerc, leur commun proiesseur. Ce même soir, il y avait un grand dîner, chez les Marc, dans leur fastueux château de Sainte-Foy ; Daniel était invité, et Mauclerc aussi avec sa femme. M°" Mauclerc, une Italienne, occupait tout Lyon de sa beauté et de son train de vie tapageur. André s'était pris pour elle d'un amour audacieux. Daniel s'évertuait à l'en guérir, il se proposait de l'attaquer ferme là dessus, tout à l'heure encore, avant le dîner. La tête dans ses mains, il :inticipait en idée les épisodes de cette réception. Bien que le milieu des Marc, leur entourage de gros manieurs d'argent répugnât de plus en plus à ce qu'il voulait être, le décor de leur luxe l'étourdissait d'un prestige sensuel.
Il se voyait d'avance, dans les salons, dans le parc, causant, s'agitant, un peu comme un acteur qui va paraître en scène.
Pour n'y plus songer, il essaya de raidir sa volonté sur la lecture entreprise : il empoigna l'article, et, de temps à autre, allongeait des coups de crayons vigoureux en marge de phrases substaniielles ; selon son invincible habitude, il organisait les laits dans sa mémoire, les repétrissait dans le système instinctii de son esprit.
Cependant, la chaleur devenait intolérable comme si la réverbération des ardoises eût passé à travers le toit. Une sueur lui picotait les membres ; ses oreilles tintaient ; il entendait, au milieu du calme, les palpitations de ses artères gonfléeg. Et, de nouveau, des impatiences luxurieuses revinrent l'assaillir ; il regardait vers la porte ; le Irôlement dune robe ne s'approchait-il pas le long
de l'escalier ? La porte se serait ouverte et Marietta serait entrée, qu'il eût trouvé la chose toute simple.
11 se leva, marcha dans sa chambre.
Quelques gravures, apportées de la ville, étaient appendues à la muraille. L'une d'elles reproduisait le saint François d Assise de Murillo. Le saint, en extase, tendait sa face vers le Crucifié, penché sur lui. Le bras droit du Christ, décloué, enlaçait amicalement les épaules du bienheureux, et lui, à son tour, passait ses mains sous les reins du Christ, pour le soulever et détacher tout à fait des branches noires le fruit éblouissant, le Corps immaculé dont la blancheur le couvrait.
Daniel affectionnait cette sublime intuition mystique ; elle allait pour lui bien au delà de ce catholicisme de musée qui suffit aux esthètes décadents.
Trop d'appétits inassouvis tourmentaient alors sa jeunesse : il ne pouvait qu'entrevoir limmensité de la vie supra-sensible ; mais la minute où il contempla le visage du saint lui laissa un apaisement momentané.
Un murmure de voix lui arriva : sa mère était réveillée et elle parlait à Blaisine. Il prit deux ou trois livres, descendit.
M°" Rovère était encore sur sa chaise longue ; le sommeil avait un peu détendu ses traits, tirés par la tristesse coutumière de son état maladif. Comme toujours, dès que rillusion d'un mieux la reprenait, avec une force d'espoir que rien ne lassait, elle retrouvait sa bonne humeur et sa vaillance. Dans le jour voilé de la chambre, émergeant
d'une robe d'étamine noire, sa figure et ses mains s'avivaient d'une beauté flétrie. Elle tenait entre ses doigts un mince petit volume à tranche rouge, et, l'ayant posé sur un guéridon, elle éleva les yeux vers Daniel d'un air enjoué :
— Tu as dormi, dit-il ; ça se voit... Et il vint près d'elle pour l'embrasser.
— Oh ! oui 1 je suis bien ; il faut mener la vie que je mène pour comprendre ce que c'est qu'une heure de calme, une heure où on peut se dire : Je ne souffre pas!
— Que lisais-tu là?
— Je feuilletais... un petit livre de méditations... l'abbé Authelin me l'a prêté ; il ^' a de bien belles choses ; mais c'est un peu fort pour moi ; j'aime mieux la simple Imitation,
Il avait ouvert le volume ; c'était un opuscule traduit d'un des mystiques les plus profonds du moyen âge, le Soliloque de saint Bonaventure. Au milieu d'un dialogue de l'homme intérieur avec le Médiateur invisible, Daniel tomba sur ce verset :
Le juste est crucifié pour que tu sois délivré. Jus tus crucipgitur ut liber eris.
Cette simple phrase le ramena à son enthousiasme de tout à l'heure, au symbole de iMurillo: 0 l'inestimable don 1 faire tenir dans le champ d'une toile, en deux gestes, en deux figures, le mystère de toute joie, la destination de toute vie l car enfin, se disait-il, si l'existence a un but, si elle prend ses racines et se replonge ensuite dans une éternité que nous ne voyons pas, la loi de la douleur et du sacrifice ne peut avoir gu'uneLrai-
soa d'être, c'est de nous menei? à la béatitude ; et quelle béatitude vaudrait celle d'un saint qui allège pour Dieu le fardeau du monde, en iaisant de ses moindres actes un contrepoids à leflrayant désordre des créatures? Oui, ê ire un saint...
A cette idée, Daniel sentait comme une plaie délicieuse s'ouvrir au fond de sa poitrine. Mais aussitôt il se reprit de son vertige orgueilleux :
— Sans la grâce, est-ce qu'on a jamais la sainteté, pas plus que le génie ?
Il tendit l'opuscule à sa mère :
— As-tu vu oe passage-là ? On dirait qu'il est écrit pour toi.
Il arpentait la chambre pendant qu'elle lisait avec une attention p dsible, et chaque fois qu'il se rapprochait, il découvrait, plus clairs, les signes de la transformation poignante qu'opéraient sur elle, de jour en jour, la maladie et la prière, ces deux patientes modeleuses.
Les lignes de son corps amaigri se seraient perdues sous sa robe, dans un effacement monastique, sans son côté gauche, le côté de la hanche malade, plus court que l^autre et saillant. Un léger essoufflement soulevait le corsage à peine ondulé. Son teint rappelait la pâleur jaune d'une hostie au fond d'un ciboire. Des bandeaux bruns, simplempnt partagés par une raie, faisaient valoir là sérénité de sOn front. Los os proéminents des pommettes reculaient un peu sous les orbites le regard endolori. Le nez, dont la courbe noble s'amincissait, ne semblait plus pouvoir palpiteij de convoitises terrestres. Son menton conservait une iuflexioîi gcaoïeuse ; ses lèvres finissaient dans
l'ombre d'une jolie fossette ; leurs fronçures menues disaient la sécheresse de sa soif. Une bonté clairvoyante, résignée, illuminait ce fia visage presque réduit à son idéale essence.
Bien qu'elle n'eût pas quarante ans, ses mains étaient déjà vieilles et ridées; entre les nervures bleues des veines où le sang ne paraissait plus couler, la peaubrillante, ainsi qu'un émail, se craquelait, et les renflements noueux des phalanges confirmaient une phtisie proionde ; mais ces mains arides possédaient une pureté étrange ; comme celles d'un prêtre, visiblement, elles n'étaient faites que pour toucher des choses consacrée^.
Elle soupira, laissa le petit livre sur ses genoux, et, tenant son front dans sa main droite, comme se parlant à elle-même :
— Ce qui vaudrait mieux, fit-elle , que toute cette philosophie, ce serait de pouvoir dire au moins une fois sans mensonge: Mon Dieu, je n'aime que vous et j'aime tout en vous... Moi, j'en suis loin. 11 y a des moments, c'est vrai, où ie me figure avoir renoncé pour moi-même aux satisiactions de ce monde — et encore y ai-je bien renoncé ? — mais, pour toi, je reste lolle de la vie presque autant qu'autrefois ; je te voudrais beaucoup de gloire ou au moins un bon mariage, une situation solide,. .
— Quant à çà, répliqua-t-il tranquillement, sans vouloir t'ôter tes illusions, tu sais bien que je ne serai ni un manieur de chiffres, ni un bureaucrate, ni un domestique de l'Etat. Je n'ai pas plus l'étofle d'un notaire que d'un cantonnier.
Cette résistance où elle le retrouvait, pour la centième fois, aussi entêté, la peina:
2t l'immolé
— Et que veux-tu être, mon pauvre enfant? Un anarchiste ?...
— Eh bieni oui! un anarchiste, le mot ne me fait pas peur, un anarchiste chrétien comme les apôtres. J'irai faire des conférences dans les villages, et aux portes des usines ; l'Evangile en main, j'expliquerai même aux brutes le royaume de Dieu ; je fonderai des œuvres. Ils ont du pain maintenant, mais ils manquent de toi. J'irai leur en verser dans les moelles, de la foi; je les en bourrerai jusqu'au cœur. Il faudra bien qu'ils voient la vérité et qu'ils soient heureux.
— Tu parles en enfant ; ils te recevront avec des pommes cuites ou des cailloux.
— Qu'en sais-tu? Nous verrons bien !
— Et de quoi vivras-tu tout ce temps-là? Si nous étions seuls... Mais ton père, il ne pourra continuer longtemps son métier de galérien. Tu l'as entendu tout à l'heure; Nous ferions mieux de disparaître! Je m'abandonne à la Providence; mais je ne veux pas penser à l'avenir...
— Toi aussi, tu manques de foi, répondit Daniel irrité.
Il se tut, et, se retirant à la salle à manger, il prit en mains des Mélanges sociologiques de Tarde, des Essais pleins de sèches et fortes considérations. Son dialogue avec sa mère se poursuivait sourdement en lui: il comprenait que c'était pour elle une jouissance de se laisser voir dans la sincérité de sa faiblesse ; mais il ne pouvait consentir à cette anémie sentimentale, il en était humilié, autant que si elle l'avait atteint lui-même. En même temps^ il se révoltait contre les objections
timorées de M"' Rovère et, pour les démolir, il précisait d'une façon plus âpre ses idées de conquête apostolique.
Elle, de son côté, aux derniers mots de son fils, avait reçu un choc pénétrant. La moindre commotion la dévastait, s'amplifiait, par la vibration de ses nerfs et les soubresauts de sa pensée, jusqu'à des grossissements d'épouvante. D'un bond, son angoisse parcourait de monstrueux espaces ; les projets qu'il lui avait confiés la jetaient à cette double hallucination: Daniel, assassiné dans une réunion publique et qu'on lui rapportait sur une civière, avec une plaie au flanc ou la tête trouée d'une balle ;puis elle-même agonisant, abandonnée sur un lit d'hôpital. Son mot: «Tu manques de foi », la transperçait d'une tristesse plus cuisante encore; en dépit de ses illusions d'humilité, elle n'était pas très loin de se juger une sainte ; elle s'indignait d'être méconnue.
« Non, pas même mon fils ne me comprendra!» Cette agitation s'exaspérait en une torture physique. Ses tempes se serraient, ses fibres se crispaient au sommet de sa tête, comme si des araignées, rôdant sous son crâne, lui eussent mordu le cerveau. Mais.au milieu de sa détresse, sa réflexion demeurait lucide; elle réagissait peu à peu sur ridée fixe, remontait la spirale du découragement. Par degrés, la paix lui revint.
— Au fond, concluait-elle, il ne me juge que trop bien; tout est malade en moi, et cela ne tient pas à mon corps seulement, puisque c'est aux heures où je vais mieux que tout d'un coup je succombe. Pourquoi Dieu se retire-t-il ainsi do
2f) l'immolé
moi ? Si au moînâ j 'avais de la joie à souffrir, à prendre pour moi seule toute la souffrance, ce serait une joie que rien ne pourrait m'ôter...
Elle se reprochait maintenant de combattre les emportements généreux de Daniel, alors qu'en somme elle pensait comme lui :
— Lui, au moins, il ne sera pas ce qiie je suis, la lampe cachée dans la cave, il sera le candélabre éclairant bien haut.
Elle regardait avec douceur les choses muettes qui l'environnaient. Le silence embrasé des champs venait à elle, empli d'une bénédiction.
Daniel était monté s'habiller. Vers cinq heures il redescendit en grande toilette; il alla cueillir dans le jardin un œillet blanc pour le mettre à sa boutonnière. Blaisine l'avait aperçu ; elle courut à la chambre de sa maîtresse et, du seuil, lui chuchota en se faisant un porte-voix de ses vilaines mains rougeaudes :
— 1\I. Daniel, pour un anarchiste^ est d'un chic ! . .. ■ — Taisez-vous, ma fille, je finirai par vous mettre à la porte.
Intérieurement, M°* Rovère riait de l'impertinence. Elle gardait un iond de folâtrerie qu'elle devait à ses ascendances de Bressane entée sur une souche bourguignonne et qui surnageait de ses tristesses.
Daniel entra ; sa cambrure svelte, la souplesse de ses lignes atténuaient la rigidité de son habit noir ; de ses yeux, de son teint reposé, de tout son corps juvénile émanait une flamme impalpable :
— Voilà, dit sa mère, l'apôtre en tenue de baL
Ti
Elle lui tendit sa joue qu'il baisa distraitement.
— Et puis après, pourquoi pas ? répliqua-t-il. M'aimerais-tu mieux en pasteur protestant ?
— Oh non I quelle horreur ! Tu es très bien comme tu es. Amuse-toi ce soir; ce sera plus gai là-bas qu'ici
Lorsqu'il fut parti, elle se souleva de sa chaise longue ; en s'appuyant aux meubles et à la muraille, elle gagna la fenêtre, repoussa un peu la persienne et, contente, elle le suivait qui s'éloignait d'une marche allègre.