Transmission par le lait des anticorps
a) Antitoxines
1° ANTITOXINES DIPHTÉRIQUES. — Salge (1901), chez la femme, Rômer (1901), chez la jument, signalent la transmission de ces antitoxines par le lait et ils en étudient les conditions.
En 1924, Ikeda reprend cette étude chez la jument. II confirme entièrement les résultats obtenus par Ehrlich chez la souris avec les toxines végétales.
Trois juments reçoivent pendant toute la durée de leur gestation des injections de toxines diphtériques. La recherche des antitoxines est pratiquée par la méthode d’Ehrlich et par celle de Marx — infiniment plus sensible — dans le sérum des mères et dans celui des poulains, immédiatement après la naissance, avant qu’ils absorbent la moindre quantité de lait.
Les dosages comparés de ces sérums, prélevés avant l’allaitement, donnent les chiffres suivants :
Premier cas. — Pour 250 unités antitoxiques chez la mère, on a, chez le poulain, 1 unité.
Deuxième cas. — Pour 350 unités antitoxiques chez la mère, on a, chez le poulain, 1/4 d'unité.
Troisième cas. — Pour 300 unités antitoxiques chez la mère, on a, chez le poulain, 1/4 d’unité.
Deux poulains (n°* 1 et 2) sont nourris par leur mère. Le troisième (n° 3) est mis au lait de vache. Le troisième et le dixième jour, des examens du sérum des poulains 1 et 2 montrent un accroissement considérable de la teneur en antitoxines., Par contre, chez le poulain n° 3, on voit disparaitre graduellement les antitoxines qu’il possédait dans son sérum à sa naissance.
Conclusion : a) La quantité d’antitoxines constatées à la naissance, c’est-à-dire celles qui sont transmises par voie piacentaire, est ici insignifiante. Et l’auteur estiine même que ces antitoxines peuvent être considérées comme les témoins de l’immunité naturelle que possède tout cheval vis-à-vis de la diphtérie (1); b) les anticorps sont surtout
(1) C’est là, nous semble-t-il, une opinion un peu risquée. Il n’est nullement démontré, et d’ailleurs difficile à admettre, que limmunité naturelle soit fonction de la présence d’anticorps dans le sérum.
abondants dans le lait des mères aussitôt après la délivrance
‘(c'est-à-dire dans le colostrum) ; leur taux diminiue très vite
dans les jours qui suivent, Il semble qu’il ÿ ait accumulation dans la mamelle des antitoxines sécrétées par la * glande (1).
2° ANTITOXINES TÉTANIQUES. — Rômer et Much (1906) constatent chez la vache la transmission de ces antitoxines par le lait, bien que les mères n’aient reçu qu’une immunité passive (injection de sérum antitétanique de cheval).
b) Anticorps microbiens
AGGLUTININES TYPHIQUES. — La présence des agglutinines typhiques dans le lait est, nous l’avons vu, signalée par plusieurs auteurs. Widal et Sicard, les premiers (24 juillet 1897), apportent de cette transmission au nouveau-né une démonstration qui leur permet de conclure : « La substance agglutinante typhique, comme certaines substances immunisantes, telles que les antitoxines de l’abrine, de la ricine, du tétanos, peut être transmise par l'allaitement, de la mère au nouveau-né, chez la souris. La transmission ne s’observe pas chez d’autres espèces, telles que le chat et le cobaye, dans les conditions que nous avons rapportées. »
Quelles sont ces conditions ?
L'intérêt de ce travail expérimental est tel que nous nous faisons un devoir de le publier in extenso. Il n’est pas d'expérimentateur qui ne doive le considérer comme un modèle de rigueur, de précision et de concision.
« Les résultats les plus saisissants sont obtenus en ino: culant une Souris qui vient de mettre bas avec un sérum puissamment agglomérant, et en lui transmettant ainsi une agglutination passive. Une souris de 25 grainmes est ino-
() Ces constatations sont à rapprocher de celles que Staübli a pu faire avec les agglutinines typhiques chez le cobaye.
culée sous la peau, à partir du jour où elle a mis bas, avec un sérum d'âne d'un pouvoir agglutinatif de 1 p. 43.006. Elle reçoit, par doses fractionnées, 10 centimètres cubes de sérum dans l’espace de vingt-cinq jours. La puissance agglutinative de la mère dépasse, à certains jours, 1 p. 1.000; elle oscille, en général, entre 1 p. 700 et 1 p. 1000. Cette puissance fléchit rapidement, si l’on néglige de faire, durant quelques jours, l’inoculation d’entretien: ainsi, pendant la durée du traitement, le pouvoir tombe un jour à 1 p. 300, parce que l'animal n'avait pas été injecté depuis quatre jours.
« Le sang des petits, examiné trois jours après le début
de l'expérience, était déjà agglutinatif, Cette souris avait, à
ce moment, reçu en deux fois 1 centimètre cube de sérum. Le rapport entre le pouvoir agglutinatif de la mère et des enfants varie suivant l’époque où on le mesure.
« Treize jours après la naissance, une souris fille présentait un pouvoir agglutinatif qui était environ la moitié de celui de la mère.
« Cinq jours plus tard, le pouvoir du sang de la mère est de 1 p. 8060, celui de la fille de 1 p. 250.
« À partir de ce moment, nous avons isolé cette souris fille. Trois jours plus tard, son sérum ne mesurait plus que 1 p. 100, et huit jours après, un nouvel examen ne permettait plus de déceler de réaction.
« L’agglutination conférée par l'allaitement est donc une agglutination passive, persistant peu de temps.
« Le pouvoir agglutinatif peut présenter des variations chez les individus de la même portée soumis au même allaitement. Ce pouvoir, mesuré chez quatre petits, le vingtième jour de la naissance, était chez l’un de 1 p. 100, chez deux autres de 1 p. 250, chez l’un enfin de 1 p. 200.
« L'étude du phénomène de la transmission chez le cobaye ou chez le chat conduit à des conclusions toutes différentes de celles obtenues chez la souris.
« Deux cobayes furent inoculés avec une culture de
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bacille d’Eberth, l’une immédiatement après avoir mis bas, l’autre trois jours après la parturition.
« Un autre cobaye reçut en vingt jours, par inoculations successives dans le tissu cellulaire, 50 centimètres cubes d’un sérum agglutinant, à 1 p. 43.000; son sérum acquit de la sorte, à certains jours, un pouvoir agglutinatif à 1 p. 800.
« Le sérum des petits, nourris exclusivement avec le lait maternel, ne présentait pas trace de réaction agglutinante
au moment où cet allaitement cessa, c’est-à-dire au vingt-
quatrième jour de leur naissance.
« Le phénomène ne semble pas être transmis par l’allaitement de la mère à l'enfant chez les cobayes.
« Le lait de nos trois animaux en expérience n’était que faiblement agglutinatif, son pouvoir d'agglomération oscillait entre 1 p. 10 et 1 p. 30, et parfois même semblait manquer, surtout après une tétée un peu abondante (1).
Les mêmes résultats sont constatés chez le chat. Une chatte, trois jours après la parturition, reçut, en injections sous-cutanées, 4 centimètres cubes d’une culture de bacille d’'Eberth en bouillon, âgée de deux jours. La réaction agglutinante n'apparut dans le lait que trois jours après l’inoculation. Son pouvoir s’éleva progressivement jusqu’à 1 p. 400 dix jours après l’inoculation. A cette époque, le pouvoir du sérum sanguin était de 1 p. 3.000.
« Une autre chatte reçut, immédiatement après la mise bas, 10 centimètres cubes d’un sérum agglutinatif à 1 p. 43.000, et fut successivement inoculée à cette même dose, de deux en deux jours, jusqu’à concurrence de 50 centimètres cubes. Le pouvoir du sérum sanguin de cet animal n’a pas dépassé 1 p. 1.200, et celui de son lait 1 p. 150.
« Le sang des petits de ces deux chattes, exclusivement nourris par ce lait agglutinatif, fut fréquemment examiné pendant ce temps et ne présenta jamais le phénomène de
(1) Cette constatation confirme celles de Staübli et celles d’Ikeda et
vient encore étayer l'hypothèse de l'accumulation des anticorps dans la glande mammaire.
EL At ESS
l'agglutination, même après mélange fait à parties égales de leur sérum avec une culture de bacille typhique.
« Enfin, deux petits chats, âgés l’un de un mois, l’autre de six semaines, ont été nourris exclusivement, durant un mois et demi, avec du lait de chèvre, ayant un pouvoir agglutinatif variant entre 1 p. 300 et 1 p. 400. Leur sang n’a
” jamais présenté de pouvoir agglutinatif. »
Chez l’homme, Widal et Sicard (1897) ne réussissent pas
à conférer un pouvoir agglutinant au sérum par ingestion de lait agglutinant. Et ils se demandent si « l’expérimentation poursuivie chez l'enfant nouveau-né ne conduirait pas à d’autres résultats. On sait, ajoutent-ils, qu’il faut compter avec le degré de la substance agglutinante, et, peut-être, par l’ingestion d’un liquide doué d’un extrême pouvoir agglutinatif, arriverait-on à provoquer le passage de cette substance chez l’animal jusque-là réfractaire ».
Widal et Sicard posent ensuite la question : « Comment expliquer ces divergences dans la transmission du pouvoir agglutinatif par ingestion suivant Îles espèces animales ? Doit-on accuser le chimisme digestif et le considérer comme
le facteur principal de ces variations ? Ce n’est là qu’une:
hypothèse. »
Nous verrons comment cette hypothèse devait être bientôt entièrement confirmée.
Ces observations sont intéressantes à plus d’un titre. II est un premier fait que nous nous plaisons à souligner. I a suffi à Widal et Sicærd d’expérimenter avec le bacilie typhique, sur le cobaye et sur la souris, pour embrasser toute la question de l’immunité transmise et apporter des conclusions et des hypothèses qui sont confirmées par la majorité des travaux ultérieurs.
Ils ont vu, en effet, que :
a) Les agglutinines peuvent être transmises par le lait;
b) La transmission des agglutinines est fonction : de la teneur du lait en anticorps; de l’âge du sujet qui les reçoit; avant tout, de l'espèce de l’animal;
c) L’immunité de la mère conditionne celle du jeune. Le degré de cette immunisation importe seul. Le mode d’immunisation de la mère est sans importance. La transmission se produit aussi bien dans les cas où l’immunité est passive chez la mère (injection de sérum);
d) La transmission de l’immunité semble dépendre bien plus du récepteur (nourrisson) que du donneur (mère).
Widal et Sicard donnent de ce fait — les premiers à notre connaissance — une élégante démonstration. Un jeune cobaye qui n’absorbe pas les anticorps que lui apporte le lait maternel, n’absorbe pas davantage ceux d’une autre nourrice (chèvre) ;
e) L’immunité transmise est de nature passive;
f) Elle est peu durable (vingt-huit jours environ).
Landouzy et Griffon (1897) apportent la « sanction clinique » qui, seule, manquait à la preuve expérimentale fournie par Widal et Sicard.
Une femme de 19 ans qui présente, frois mois après son accouchement (1), une fièvre typhoïde de moyenne intensité, entre à lhôpital avec son enfant qu’elle a allaité jusqu’à ce moment. « Cliniquement, la fièvre typhoïde (deuxième septenaire) est évidente. Le séro-diagnostic est positif. L'enfant allaité a l’air en parfaite santé. L'idée vient cependant de rechercher dans son sang la propriété agglutinante : le résultat est nettement positif. »
Castaigne (13 novembre 1897) apporte une nouvelle contribution. C’est l'observation d’une nourrice de vingt-cinq ans, atteinte de fièvre typhoïde, qui transmet, par son lait, un pouvoir agglutinant au sérum de son enfant.
Le vingtième jour de la maladie, le pouvoir agglutinant du sérum de la mère est de 1 p. 1.200; celui du lait est de 1 p. 600. Le pouvoir agglutinant du sérum de l’enfant est d’abord positif. Il est sevré, Trois jours après, ce pouvoir agglutinant est tombé
(1) Il ne saurait donc être question ici d’une transmission placentaire,
ré
à zéro. L'enfant est remis au sein de sa mère. Le lendemain, le pouvoir agglutinant reparaît.
Cet enfant, qui avait présenté des troubles digestifs pendant son séjour à l'hôpital, mourut chez ses parents le 3 septembre « après avoir présenté un syndrome de choléra infantile ».
En dépit des arguments avancés par l’auteur, Widal discute la valeur de cette observation. Il estime que cet enfant a été, lui aussi, infecté par le bacille d'Eberth et, à son avis, « le seul fait qui soit à l'abri de toute critique est celui de Landouzy et Griffon qui se sont assurés que le nourrisson était constamment resté en bonne santé ». (13 nov. 1897.)
Courmont et Cade (1899) rapportent l'observation d’une nourrice qui, au cours d’une dothiénentérie, aurait transmis, par son laït, un pouvoir agglutinant à son enfant, Mais le taux d’agglutination du sérum de l’enfant n’est que de
. 1 p. 10. Nous savons aujourd’hui qu’une agglutination aussi faible n’a aucune valeur.
Bertarelli (1905), avec des expériences réalisées chez le lapin et le chien, apporte de nouvelles preuves de Ja transmission digestive du pouvoir agglutinant vis-à-vis du bacille d’Eberth :
Chez le lapin, le pouvoir agglutinant des jeunes augmente à la suite de l’allaitement par leur mère immunisée.
Sérum Lait Sérum maternel maternel du jeune
agglutine à :
Au moment de l’accouchement. 1 p. 400 140 240106 n.:40 Après 8 jours d’allaitement... 15070 — 14 — — ME 1 p. 80 — 30 — — er 1 p. 40
Chez le chien, les expériences sont plus précises et plus nettes encore.
EXPÉRIENCE L — La mère reçoit, pendant la gestation, trois inoculations de bacille typhique. Une partie des jeunes, née de la mère immunisée, est nourrie par cette mère (série A); l’autre partie est nourrie par une-chienne non immunisée (série B).
TAUX D’AGGLUTINATION CR Lait | Série A | Série B maternel Au moment de l’accouchement....| 1 p. 100 1p.20 | 1 p. 20 18 jours après — Are lip. 0021Pe1 1 p. 60 15 jours après l'accouchement... 1 p. 20 1 p:15 EXPÉRIENCE II. — Une mère est immunisée plus solidement :
elle reçoit pendant sa gestation quatre inoculations de bacille d'Eberth. Une partie des jeunes est nourrie par la mère (série A); l’autre est nourrie au biberon (série D).