P. DE L
Paris, janvier 1891.
•Moins d'un an après la proclamation de l'Empire, Napoléon III conduisait à Notre-Dame M"® Eugénie de Montijo et en faisait une impératrice, selon qu'il l'avait dit quelque temps auparavant.
Ge mariage, qui donna lieu à tant d'intimes discussions, à tant de fièvres et d'intrigues autour de l'Empereur, fit également tomber de la bouche d'uu des hommes d'Etat le plus en renom d'alors un mot qu'on a peut-être oublié.
Tandis que tous disaient, parlant de Napoléon III :
€ Il est fou, et cette union est une sottise ! » l'homme
d'Etat en question se contenta de résumer la situa-
.tion, sans colère comme sans amertume, et il pro-
Qonça, peut-être sans s'en douter alors, la formule psychologique du second Empire, dans son présent ainsi que dans son avenir :
— Ce mariage, murmura-t-il en souriant, est un joli poème.
Et il ajouta :
— L'Empereur fait concurrence à M. de Musset et son règne ne sera, je le crains, que le chant d'une « nuit ».
Si, entièrement, l'appréhension n'est point exacte devant l'Histoire, il faut reconnaître qu'elle ne manque pas, devant la Chronique, de piquant.
Le 30 janvier 1853, Napoléon IIÏ épousa donc M"'' de Montijo, dans une hâte peu comprise de ceux qui l'entouraient, peu comprise encore de ceux qui, actuellement, interrogent, curieux, le passé.
L'Empereur était un sentimental ; mais ce n'est pas. dans sa sentimentalité qu'il convient de rechercher l'empressement qui le fit s'allier avec M"° de Montijo. Très appréciateur de l'élément féminin et habitué à la satisfaction presque immédiate de ses caprices, de ses désirs, il lui arriva de tomber amoureux de M""" de Montijo, et, comme seule de toutes les femmes qu'il aima ou qu'il sembla aimer, elle ne lui permit aucune privante, elle le tint sans cesse dans un éloignement de son cœur, il se piqua au jeu, eut l'obsession de son amour, et comme pour le faire palpable, il n'eut devant lui
que ce moyen, le mariage, ainsi que tous les amoureux, obstiné dans sa passion, il se jura d'être heureux, sans calculer les conséquences politiques de l'acte qu'il accomplissait, ou mieux, en refusant de les envisager.
On peut croire, aussi, qu'après les événements dramatiques qui avaient marqué et sa présidence et son élévation au trône, l'Empereur éprouvait le besoin d'une paix intime, d'une afiection sincère qui vinssent mettre une douceur familiale sur sa vie.
Cette douceur eût pu lui être offerte par toute autre femme que M"® de Montijo, par quelque femme digne, par sa naissance, de s'allier à lui ; mais, je le répète, l'Empereur n'aimait point une fille de roi ; il aimait une simple fille d'Espagne et il n'écouta que son amour. Regretta-t-il, plus tard, alors que les années firent lointaine en lui, sa < folie », cette explosion d'une passion qui intéressa et troubla si fort l'Europe ? — Nul ne saurait le dire. Il se rendit évidemment compte, comme tout homme qui dresse son bilan d'amour, des obstacles qu'avait suscités à son règne cette union. Mais il était bon, mais il était chevaleresque, mais il était fataliste ; et jamais il ne formula une plainte à ce sujet, jamais il ne blessa les oreilles de l'Impératrice' par quelque allusion que ce fût à ce que ses amis avaient appelé sa sottise.
24 l'impératrice EUGÉiMlE
M}^ de Montijo était Espagnole, et, comme telle, superstitieuse. — Un jour, dans une promenade, étant toute jeune fille, elle avait rencontré une bohémieoue — ô le joli conte de Perrault : les Fées! — à qui olle avait fait Faumône et qui, en revanche, lui avait dit la bonne aventure et lui avait déclaré qu^elle serait reine.
Bien qu'en apparence elle parut toujours n'avoir ajouté que peu de foi à cette prédiction — même il près son mariage — il est certain que la bohémienne avait troublé son intime pensée et qu'ayant pu épouser les plus hauts seigneurs de son pays, le duc tFOssuna d'abord, qui avait demandé sa main, le duc de Sesto, alors duc d'Alcanizès, ensuite, dont elle avait été éprise, elle refusa la requête du premier et fit taire, en faveur du second, ses secrets désirs. Faisant montre d'une grande sympathie pour la France et les Français, elle exprima la volonté de n'épouser qu'un Français, et, sans crainte de se tromper beaucoup, il est permis de supposer qu'établie chez nous, devant cet Empereur célibataire qu'il lui était possible d'approcher, elle ne fut pas sans songer au vœu de la bohémienne, comme aux fiancés que, dans une convenance mondaine, ou dans un penchant de son cœur, elle eût pu choisir et qu'elle avait répudiés»
De soD côté, l'Empereur n'avait point manqué.
dès le lendemain du Deux-Décembre, d'alliances conformes au rang qu'il venait de prendre.
Certaines jeunes femmes môme qui avaient re»
poussé ses hommages et sa recherche, alors qu'il n'était que Prince et quelque peu aventurier, telle que la duchesse de Hamilton, fille de la grandeduchesse Stéphanie de Bade, sa cousine; telle, aussi, que la princesse Mathilde, sa cousine encore, ne furent pas sans regrets, en ce temps-là. L'aventurier avait une couronne dans chacune de ses poches, une pour lui, une autre pour celle qui voudrait bien être sa compagne.
N'étant que Prince-Président encore, la fille du - prince de Wagram lui avait été proposée, et il y eut, à l'hôtel de la rue de La Rochefoucauld, résidence du prince de Wagram, une fête offerte à Louis-Napoléon Bonaparte, pour appuyer les préliminaires d'un mariage.
Le Président se rendit à l'invitation de son hôte et assista au bal donné en son honneur. Mais la jeune fille ne lui plut pas. Qui sait? Peut-être étaitil amoureux déjà? Et, s'étant retiré et n'étant pas revenu, le projet n'eut pas de suite.
Plus tard, il voulut marier M"^ de Wagram au prince Jérôme-Napoléon. Mais la réponse du père fut nette :
— J'aurais donné ma fille, dit-il, au Prince-Président. Mais je la refuse à son cousin.
-.«ijg:^»-.:
Il y a de la fierté dans ces paroles. Mais, hélas ! ne viennent -elles pas compléter la fable, du •Héron?
Le prince de Wagram, en effet, accorda la main de sa fille, quelque temps après cet incident, au prince Joachim Murât.
L'alliance la plus sérieuse, au point de vue politique, dont on se soit occupé pour Napoléon III, est, sans contredit, celle qu'on chercha à établir entre lui et la maison de Prusse.
Il fut question, en effet, de marier TEmpereur avec la princesse de HohenzoUern, sœur du prince fameux qui nous valut la guerre de 1870.
A quoi tiennent les destinées des peuples ! Beaufrère du prince Léopold de HohenzoUern, il est plus que certain que Napoléon III ne se fût pas inquiété des événements d'Espagne et que la catastrophe qui nous a frappés n'eût pas existé. Mais à quoi bon, avec facilité, récriminer et discuter sur des faits après leur accomplissement ?
Le cœur des rois comme le cœur des simples hommes est à la merci d'un beau regard. Le mot de La Fontaine : « Amour, amour, quand tu nous tiens, on peut dire adieu prudence I » est pour les uns comme. pour les autres, et nul n'est le maître de ses instincts, de sa vie.
Le mariage de l'Empereur avec M"® de Montijo ne se conclut pas sans difficultés, et les démêlés
qu'il provoqua entre Napoléon III et son oncle, le vieux Jérôme, sont connus.
M"® de Montijo était extrêmement belle — rousse, un peu, aux traits réguliers, d*un roux sombre assez ignoré, car elle se blondissait artificiellement* Dès que l'Empereur la vit, il en devint éperdument amoureux et ne cacha point son sentiment
M"® de Montijo, invitée avec sa mère aux chasses de Compiègne, le séduisit plus encore par la grâce qu'elle apportait en montant à cheval.
L'Empereur, admirable écuyer, aimait, en eflet, d'instinct, tous ceux qui, hommes ou femmes, savaient monter.
Que de racontars n'a-t-on pas colportés au sujet des séjours de la future souveraine à Compiègne ? Et pourquoi les reproduire ici, même pour les démentir?
J'en veux, cependant, retenir un parce qu'il a été mentionné par un homme de talent qui est Tuu de nos meilleurs écrivains, M. de Concourt.
M. de Concourt, se trouvant un soir en wagon, eut devant lui un vieillard — c'était au lendemain de la déclaration de guerre, je crois — qui parlait de l'Empereur et narrait l'histoire de son mariage, prétendant tenir l'anecdote de M. de Morny, à qui Napoléon III lui-même l'avait confiée.
Un jour — c'est M. de Concourt qui s'exprime sous la dictée du voyageur — l'Empereur demanda
à M**® de Montijo, avec une certaine insistance, et faisant appel à l'honneur d'un homme, si elle avait jamais eu un attachement sérieux.
M"® de Montijo avait répondu :
— Je vous tromperais. Sire, si je ne vous avouais pas que mon cœur a parlé, et même plusieurs fois; mais ce que je puis vous assurer, c'est que je suis toujours M^^*' de Montijo.
Sur cette affirmation, l'Empereur avait dit :
— Ehbien, mademoiselle, vous serez impératrice. L'anecdote peut être vraie ou fausse. Nul ne
viendra en affirmer ou en infirmer l'authenticité. Telle, cependant, que l'Impératrice m'apparait dans les notes que je possède, elle me semble vraisemblable. Et alors, on ne sait ce qu'on doit le plus admirer : ou la naïveté d'amoureux de cet homme devant qui tout tremblait alors ; ou la brutale franchise de cette vierge sur le front de laquelle, comme dans un rêve, descendait un diadème.
Ayant résisté aux obstacles qui lui venaient de ses propres parents, de ses hommes d'Etat même, au sujet de son mariage avec M"° de Montijo, l'Em^ pereur eut encore à vaincre l'opposition de son en^ tourage plus intime, et celle, surtout, des femmes de ses familiers.
Une anecdote — charmante, celle-là — m'a étécontée concernant le temps où, libre encore, c'est à-dire non fiancée à celui devant qui l'Europe s'in-
clinait déférente, en apparence, mais avec une arrière-pensée maussade et hostile — celle qui devait être llmpératrice, se rendait à Compiègne,
Les fenimes qui approchaient TEmpereur — et parmi elles M™*'* Drouyn de Lhuys, de Fortoul, Saint-Arnaud — s'étaient Insurgées à la nouvelle que Napoléon III, épris de M"^ de Montijo, était fort capable de Fépouser. Toutes déclaraient ce mariage impossible, criant qu'il était inadmissible que l'Empereur épousât cette jeune fille, et quand elle se se trouvait devant elles, elles affectaient de la dé« daigner, de l'éloigner du cercle habituel de leurs relations.
Plusieurs d'entre elles, un jour, à Compiègne, cachèrent si peu leur haine et leur hostilité que M"° de Montijo, froissée dans ses plus intimes sentiments de femme, n'hésita pas à se plaindre à l'Empereur lui-même de l'accueil qui lui était fait.
La scène se passait dans le parc ; et non loin de Napoléon et de son interlocutrice, se remuaient, épiant les moindres gestes, les plus simples paroles du souverain, les ennemies de la jeune fille.
L'Empereur écouta, tranquille et souriant, la belle plaignante. Et quand elle eut parlé, il arracha d'un bosquet quelques branches flexibles de feuillage, en fit une couronne qu'il posa, coquettement, sur la tête de M"** de Montijo, en disant assez haut pour être entendu : .
30 L IMPÉRATRICE EUGÉ?)1E
— En attendant Tautre.
Pas un murmure ne s'éleva du groupe des révoltées, et à partir de cette heure, l'impératrice Eugénie existait dans l'esprit de ces femmes qui, changeant de tactique, se firent autant aimables et obséquieuses qu'elles avaient été arrogantes et dédaigneuses.
Quant aux observations des hommes politiques qui le servaient, l'Empereur n'en tint pas compte davantage. A toutes les objections qui lui furent présentées, il se contenta d'écouter — comme il faisait et fit toujours — la paupière baissée, le visage impassible, et ne répondit que ces mots, sans cesse les mêmes :
— Je suis décidé à épouser M"® de Montijo et je l'épouserai.
Par une singulière coïncidence, ce fut ce même homme d'Etat — un diplomate — qui avait dit : « L'Empereur fait concurrence à M. de Musset, et son règne, je le crains, ne sera que le chant d'une nuit » — qui fut chargé par Napoléon III de se rendre officiellement auprès de M"® de Montijo qui habitait alors place Vendôme, pour lui annoncer que l'Empereur l'avait choisie pour être sa compagne, donnant ainsi aux fiançailles un caractère officiel.
La mission, cependant, ne s'accomplit point encore sans hésitation, sans discussion.
L'homme d'Etat en question, très lié avec TEmpereur, crut, avant de lui obéir et de faire irrévocable sa démarche, soumettre au souverain quelques dernières observations.
Ainsi qu'à tous. Napoléon III lui fit la réponse fatidique :
— M"^ de Montijo sera impératrice.
Alors le diplomate redevint diplomate.
— Devant une chose à faire, Sire, dit-il, je dis mon sentiment. Mais devant une chose accomplie, j'ai pour habitude de garder le silence et de trouver parfait ce qui ne peut être empêché.
Et s'étant incliné, il prit le chemin de la place Vendôme où il fut, comme on le pense, bien accueilli.
On le voit, le mariage de l'Empereur et de M"® de Montijo n'était point sans éveiller les étonnements et les susceptibilités des familiers, comme les étonnements et les appréhensions du monde politique.
La jeune fille, pas plus que sa mère, d'ailleurs, n'ignorait les surprises et les hostilités qu'elle faisait naître, et quand M™® de Montijo apprit que son enfant allait être, décidément, impératrice, elle ne put se défendre d'une sensation pénible, d'une sorte de compassion et d'inquiétude maternelles pour celle devant qui tous allaient se montrer respectueux et empressés, mais qui, à peine à l'aube
de sa vie d'épouseetde souveraine, provoquait tant de UaÎDes et de jalousies.
M"' 'de Montijo était liée d'amitié avec le marquis de la R.,., qui fut ministre de France à Berlin et qui, rallié à TEmpire, devint sénateur au grand scandait' de sa famille et de ses amis du faubourg Sainl-Germain.
" Lorsque le choix et la décision de l'Empereur furent ofiiciels, elle adressa au marquis une lettre où tout son cœur de mère, réjoui et triste à la fois, débordait.
t Je ne sais, disait-elle, si je dois être heureuse ou si je (lois pleurer. Combien de mères m'envient actoellùment qui, voyant les larmes qui emplissent mes yeux, ne comprendraient pas! Eugénie va être reiue, dans votre pays de France, et, malgré moi, je mngfi tfue, chez vous, les reines ont peu de bonheur. Jfalgré moi le souvenir de Marie-Antoinette m oI>sède et je me demande, avec épouvante, si ma Il lie n*Hura point le même sort. »
Quant à M""" de Montijo, elle semblait, en apparenee, ne pas se préoccuper des inimitiés qu'elle avait éveillées. Toute àsa joie, elle la faisait partager à ses amies et, parmi elles, M"^^ de la R..., fdles du manîUïs, qui devinrent, plus tard, deux de ses dames du Palais, n'étaient pas les moins empressées a lui faire fête.
M ^^^ tic Montijo, d'ailleurs, demeurait, dans son
élévatioD, fidèle à ses sympathies. Quelque temps avant Tannonce officielle de ses fiançailles et alors que la volonté de l'Empereur n'était que peu certaine encore et connue d'elle seule, à peu près, n'avaitelle point juré et fait jurer à ses amies < que la première d'entre elles qui arriverait à une grande situation mondaine soutiendrait l'autre dans la vie » ?
Peu de jours après ce serment, elle venait ellemême, à l'hôtel de la rue du Bac, trouver ses amies et leur apprenait qu'elle allait être impératrice.
Comme elle traversait la cour de l'hôtel, le ministre de Saxe, qui faisait un whist avec le marquis, la vit.
Il était, lui aussi, depuis la veille, au courant des événements et, se tournant vers les jeunes filles, il leur dit :
— Riez aujourd'hui encore avec votre camarade, mesdemoiselles, car demain il vous faudra, devant elle, être graves et respectueuses.
Comme elles s'étonnaient:
— M"*" de Montijo épouse l'Empereur, continua le diplomate; mais feignez d'ignorer la grande nouvelle et laissez-lui la satisfaction de vous l'annoncer.
Après son mariage, l'Impératrice n'oublia pas ses compagnes. Elle les appela auprès d'elle, je le répète, et écrivant à l'une d'elles, elle la priait « de
31 l'impératrice eugé?<ie
la tutoyer comme autrefois, » ajoutant < qu'elle se trouvait seule dans sou palais, qu'elle s'ennuyait et que les bouderies qu'elle sentait autour d'elle la ehagriuaient ».
(^e sont, ici, des notes jetées en des pages, comme hi maio du semeur jette le grain à même un champ. Le gfrain germe, lève et se dore au soleil de juin, devenu moisson. Quel poète, quel romancier, quel pliilosophe liront ces notes, les recueilleront, s'en serviront — comme la terre se sert du blé — pour les rendre au public en un livre, — étude, roman ou poème — qui sera le Livre de l'impératrice Euf^éiiie V
Pour bien comprendre et pour bien connaître rimpératrice Eugénie, pour la juger sans parti pris, dans un sens favorable ou dans un sens défavorable, il est nécessaire de faire deux parts de son individualité : Tune se rapportant à la femme proprement dite, l'autre à la souveraine.
Tour à tour, j'examinerai celle-ci et celle-là, dans l'impartialité que je me suis imposée, au cours de cette étude.
Le portrait de l'impératrice Eugénie a été, certes, crayonné maintes fois déjà. Mais, ou bien ceux qui ont écrit en s'inspirant de son souvenir ont été des amis trop zélés, et, dans leurs louanges excessives, ne se sont point fait écouter ; ou bien ils ont été des adversaires trop haineux et, dans leurs polémiques, dans leurs pamphlets ou dans leurs attaques outrées, ils ont détourné de leurs
travaux rattention du lecteur, les esprits calmes et recueillis.
N'étant ni un ami, ni un ennemi, réclamant le simple bénéfice de Thistorien qui est libre dans sa pensée, il m'est aisé, à l'aide des notes et des documents que je possède, de rendre à certaines personnalités et à certaines choses de l'Empire leur véritable physionomie.
Si l'on s'en tenait aux propos plus ou moins calculés, plus ou moins raisonnables qui ont été jetés autour de la figure de l'impératrice Eugénie, on aurait une singulière et très fausse idée de ce que fut réellement cette femme.
Les uns — des ignorants — l'ont faite mauvaise dans son attitude générale, et dépravée dans son intimité ; les autres — des maladroits et trop ardents partisans — l'ont faite admirable, exempte de tous défauts, dans sa vie publique comme dans sa vie privée.
Elle ne fut ni ceci, ni cela.
On pourrait, en tant que femme, simplement, résumer la personnalité de l'impératrice Eugénie dans une comparaison, et prononcer qu'elle fut assez semblable à ces jolis oiseaux des pays ensoleillés qui passent insaisissables ; et complétant cette comparaison par une sorte de formule, on pourrait ajouter qu'elle fut, moralement, une incohérence, un mélange de bonté et d'indifférence
inconscientes, de légèreté et d'austérité sans fondement, de sentiments chevaleresques et de raison pratique, presque terre à terre.
Son analyse exacte nous la montre, en effet, ainsi, dans une diffusion absolue et constante.
L'Empereur, dans Taveuglement de son amour, ne comprit pas celle qu'il allait se donner pour compagne et plus tard, encore, il resta, devant elle, interrogateur un peu, comme devant une énigme.
Dès les premières heures du mariage, il dut réagir contre l'indépendance de la jeune femme — indépendance dont il souffrit toujours et qui ne s'alliait guère avec les mœurs et avec l'étiquette d'une Cour.
Cette étiquette, surtout, s'accommodait mal avec l'exubérance naturelle de l'Impératrice. Napoléon III qui, après avoir constaté la froideur des Cours étrangères, à l'annonce de son mariage, redoutait leurs critiques, exigea de sa compagne qu'elle prît une attitude plus conforme au rôle qu'elle était appelée à remplir.
Mais l'Impératrice était réfractaire et ce ne fut, vraiment, qu'après son voyage en Angleterre, qu'elle se résolut à établir aux Tuileries, pour elle comme pour tous, un ordonnancement de parçide, de gestes et de paroles, qui ne laissa plus rien à
désirer, presque, et qui fut eu rapport avec le» conventions des Cours.
A Windsor, en effet, elle avait été reçue avec une pompe extraordinaire, et l'impression qu'elle ressentit de cette visite fut en elle ineffaçable. . Cependant, même à Windsor, son insouciance, son étourderie avaient failli lui jouer un mauvais tour et donner raison, d'une façon définitive et désastreuse, aux railleries qui s'élevaient, concernant son attitude peu impériale.
Quelques instants avant de se rendre dans le grand salon de réception, auprès de la Reine, avant le dîner, voulant s'habiller, elle s'aperçut, avec effroi, que seule, parmi toutes les malles des gens de sa suite, la caisse qui contenait ses toilettes n'était point arrivée.
L'Empereur, informé de ce contretemps, était fort mécontent et elle se chagrinait, de son côté, mais vainement. Elle s'apprêtait déjà, sur le conseil de Napoléon III, à prétexter une indisposition soudaine ayant pour cause le voyage, la fatigue, mille riens acceptables, quand une de ses dames lui vint en aide. Elle offrit à la souveraine l'une de ses toilettes — une robe bleue, je crois, et toute simplette.
Le moment n'était pas aux hésitations et la chose ayant été admise, on se disposa à la transformer à l'usage de celle qui allait la porter. Grandes dames
et femmes de chambre se mirent, en commun, à l'œuvre, et peu après, Tlmpératrice revêtue de la robe bleue, n'ayant pour toute parure qu'une fleur dans les cheveux et que des fleurs pareilles courant sur son corsage et sur sa jupe, parut devant la Reine et, dans son éblouissante beauté, qui empruntait un relief plus vigoureux à l'humble cadre qui lui était donné, fit sensation.
Ce n'est là, évidemment, qu'un fait relativement significatif.
Cependant, il marque et complète la succession des manifestations publiques et intimes qui forment l'ensemble du caractère de l'impératrice Eugénie, et il tire son importance du milieu où il s'est produit.
Il est un bien joli billet de l'Impératrice, aussi, concernant cette éternelle et maudite question d'étiquette et qui se rattache à une anecdote assez charmante.
Elle était constamment en discussion avec l'Empereur à ce sujet. Et, une fois, elle fit, avec lui, un pari sur le point de déterminer la place que doivent occuper les dames d'honneur de la souveraine, dans les jours de gala.
Or, l'un de ces jours étant survenu sans que le différend, oublié, eût été tranché, au moment de paraître avec sa suite, elle se rappela, non seulement sa discussion récente, mais se vit un peu
embarrassée. Alors, elle fit passer à la comtesse X... ces quelques mots écrits au crayon :
« C'est un pari avec l'Empereur.
€ Dans les bals de la Reine, les dames de service sont-elles assises derrière la Reine ou debout ? »
L'histoire semble prouver que l'on se préoccupait assez peu, aux Tuileries, des usages mondains, et que le « va-comme-je-te pousse > tant reproché à la Cour impériale n'était pas sans fondement.
Toute de premier mouvement, l'Impératrice allait, spontanément, vers ceux qui lui plaisaient, les aimait) les entourait de soins et d'attentions, puis, subitement, sur un mot, sur un geste, les délaissait et paraissait, désormais, les ignorer.
Le plus souvent, même, sa sympathie comme son antipathie étaient exemptes de toute cause sérieuse et on eût dit qu'en agissant ainsi, elle obéissait à une impulsion dont elle n'était point maîtresse.
Cependant, elle était loyale, susceptible dé dévoûment et, dans son apparente versatilité, on chercherait en vain une préméditation, un sentiment d'égoïsme ou un but de vaniteuse tromperie.
Lorsqu'elle serrait une main d'homme ou de femme, elle était sincère, et quand elle mettait sur son amitié ou sur son attachement le sceau d'une stabilité, elle ne mentait pas, croyant elle-même,
de bonne foi, à sa propre affirmation, ignorant sans cesse les aventureuses et un peu vagabondes fantaisies de sa nature primesautière.
L'Empereur déplorait cette inconstance de Tlmpératrice dans le choix de ses amis ; il avait à eu supporter, la plupart du temps, le contre-coup et il s'ingéniait à dissiper les inimitiés, les mécontentements qu'elle provoquait. '
Ecrivant à l'un de ses ministres qui, très accueilli jusqu'alors par l'Impératrice, se plaignait de sa froideur, de son hostilité imprévues, il ne trouvait que ces mots pour l'excuser et pour ramener à lui son collaborateur :
« Vous savez que l'Impératrice est très vive, mais qu'au fond elle vous aime beaucoup. >
Rien de plus. Il semble même que, dans ce billet laconique, l'Empereur laisse deviner une tristesse, un découragement — avocat d'une cause ingagnable.
Pourtant — je me répète à dessein — que ceux qui liront ces lignes ne tirent point de ce fait une déduction erronée en ce qui touche l'impératrice Eugénie. Je ne saurais trop le dire : cette particularité bizarre de son caractère n'implique pas une hypocrisie, une méchanceté, une déloyauté.
Pareille, un peu, à un enfant qui s'enthousiasme pour un jouet nouveau et qui le casse, en étant las, dans une inconscience naturelle, aussi, et
étrangère à toute spéculation, à toute préparation, à tout esprit de taquinerie, elle se détournait, implacable autant qu'inexpliquée, de celui ou de celle à qui, la veille^ elle avait souri, sans plus songer à la cruauté de sa conduite, qu'à la peine qu'elle créait, qu'à l'ennemi qu'elle se donnait.
Souvent femme varie... Le refrain du roi François eût pu, absolument, s'appliquer à l'Impératrice, changeante dans ses sensations ainsi que dans ses sentiments, imprenable et indéfinissable, presque, mobile physiquement et moralement, à l'excès.
L'Impératrice était Espagnole, et la raison de cette étrangeté pourrait, sans trop de risques de se tromper, être mise sur le compte de son origine.
Exubérante au plus haut degré, accessible à ce que, familièrement, on appelle des lubies, très romanesque aussi, tout en demeurant pratique, prosaïque, maîtresse de soi, honnête dans l'inconscience et dans la vivacité de son imagination, il se pourrait qu'elle eût été friande, instinctivement, et sans qu'elle connût bien ses impressions, d'affectation — si je ne craignais de prononcer un autre mot et si je n'avais peur qu'on ne se méprit sur la forme comme sur le fond de cette étude, je dirais : de comédie.
Bien des témoignages corroborent cette apprécia-
tion qui n'atténuent point, cependant, nécessairement, les délicatesses ou les générosités dont elle a entouré ceux qui l'ont aimée et ceux même qui lui étaient hostiles.
Car dans sa nature romanesque même, l'Impératrice trouvait la force, le moyen et la raison d'être bienveillante, de se prodiguer, alors même qu'elle savait ne rencontrer que des indifférents.
Quelques lettres appuieront, mieux que du récit, cette affirmation.
Très sollicitée par M"^ de M.., la femme de l'un des principaux membres de la société légitimiste d'alors, qui, pourtant, ne la ménageait guère, d'obtenir pour son mari un poste diplomatique, elle accueillit la requête qui lui était adressée et elle n'eut de repos que lorsqu'elle eut satisfait la demanderesse.
Je sais fort bien que Napoléon III caressa, durant tout son règne, avec obstination, l'idée de rallier à sa dynastie le faubourg Saint-Germain, et qu'il se montrait très aimable pour ceux de ses affiliés qui venaient à lui. Mais sans examiner si l'Impératrice le seconda jamais dans cette tâche ingrate, dans la circonstance qui nous occupe, je ne crois pas qu'elle ait obéi à une préoccupation politique et intéressée, et je suis assez d'avis qu'on lui abandonne le bénéfice de sa générosité.
Il l'impératrice EUGÉNIE
M«»e de M.., écrit-elle en date d'un mardi 6 décembre, veut, à présent, La Haye; je désirerais bien que les nominations parussent bientôt.
Et elle ajoute familièrement, dans un aveu de lemme obsédée et ennuyée par les exigences des Rîlliciteurs :
Comme ça, on me laisserait tranquille.
Puis, sept jours après ce billet, elle écrit de nouveau, ayant réussi dans sa démarche auprès de l'Empereur :
Le 13 décembre.
Tai vu M™e de M... dimanche, et elle m'a paru contente.
Mais tout n'est pas fini pour elle : une autre solliciteuse est sur les rangs dont il lui faut se charger, appartenant, elle aussi, au monde royaliste.
Quant à M™« de G..., continue l'Impératrice, Dieu veuille qu'elle le soit; mais, jusqu'à présent, elle n'a pas trouvé un mot pour me remercier. Si vous la voyez — surtout si vous voyez son mari — dites-lui bien qu'il ne doit pas son poste purement à son mérite personnel. Quant à la reconnaissance, je sais à quoi m'en tenir et, comme je n'en attends pas, je ne serai pas déçue.
On se tromperait si on prenait prétexte de cette lettre et de ces mots qui la caractérisent : t Dites bien que M. de G... ne doit pas son poste purement à son mérite personnel, i pour entrer en guerre, une fois de plus, contre Tadministration impériale, et pour déclarer que Napoléon III distribuait les ambassades à des incapables. M. de G... dont je tais le nom pour des motifs de haute convenance que Ton comprendra, fut au contraire, l'un des diplomates les plus intelligents du second Empire.
Il découle davantage, à mon avis, de la lettre de l'Impératrice, une philosophie triste qui jette un jour tout spécial sur l'entourage de l'Empereur et qui montre que si Napoléon III et sa compagne cherchèrent à se concilier de multiples sympathies, ils furent souvent, et la plupart du temps, bien mal récompensés par ceux qu'ils obligeaient et qu'ils mettaient en relief.
Il est une question délicate et que je n'aborde, en vérité, qu'avec la plus grande circonspection.
L'Impératrice fut-elle la passionnée que l'on a dite, et fut- elle fidèle à l'Empereur?
Je déclare que poser un tel point d'interrogation devant la vie de cette femme, c'est la méconnaître. Cependant, comme toute hésitation serait, ici, mal interprétée, je veux répondre à ceux qui accueillent trop facilement les calomnies, d'où qu'elles viennent, et qui jugent avec trop de hâte sur des appa-
reaces dont ils ne sont point en mesure de contrôler la portée réelle ainsi que les effets.
L'Impératrice, donc, eut-elle des intrigues d'amour et fut-elle, toujours, dans un autre ordre d'idées, la femme qui, selon M. de Concourt, répondait, jeune fille, à l'Empereur, ces mots significatifs : € J'ai aimé, mais je suis restée M"* de Montijo ? »
Il ne doit y avoir, à ce sujet, nulle équivoque, et mon affirmation, appuyée par les témoignages les plus impartiaux, par les notes les moins réf utables, sera nette. Non, l'Impératrice n'a point eu de défaillances. Oui, l'Impératrice est demeurée sans cesse, l'esclave de ses devoirs d'épouse.
Et maintenant, je m'explique.
Il y eut, certes, dans la mêlée brillante et un peu incohérente de la Cour impériale, des heures où il sembla que l'Impératrice était éprise d'un autre que de son mari, de quelque beau cavalier à l'allure décidée, comme sont ceux des romans, à la parole entraînante, aux desseins donjuanesques.
Mais ceux-là même qui l'ont observée, dans ces minutes de trouble apparent, d'enthousiasme non contenu; sont unanimes à constater le platonisme et le peu de durée de cette griserie plutôt morale que physique.
— C'était, me disait l'un des anciens familiers
des Tuileries, ciiez elle comme un feu de paille qui brûlait, brûlait, laissant croire et craindre que tout allait prendre et se consumer sous son action. Puis, celui-là même qui se flattait de l'avoir allumé, était étonné de la flamme factice qui l'avait éclairé et chauffé, et il s'en retournait, ayant peut-être beaucoup donné, mais n'ayant, à coup sûr, rien reçu ; n'ayant pour toute consolation que la parodie d'un sonnet fameux.
J'ai cité textuellement les paroles de mon interlocuteur, et si l'on considère la « manière i de l'Impératrice dans les entraînements sympathiques qui lui sont reprochés et qui, dans un certain public, ont l'aspect d'une infidélité conjugale, on reconnaîtra, avec bonne foi, que si l'Empereur avait été jaloux, il eût eu, dans sa jalousie, pour parler vulgairement, plus de peur que de mal.
L'Impératrice — c'est là une redite — était merveilleusement belle et, comme toutes les jolies femmes — quoique souveraine et peut-être parce que souveraine — aimait qu'on lui fit la cour, qu'on* s'occupât d'elle. Selon une expression moderne^ elle flirtait, et flirtait même à outrance, mais toujours sans péril réel pour son honneur et sans rien céder de son intimité. Quoique romanesque, son être physique ne recherchait point des sensations étrangères à celles que la plus élémentaire honnêteté impose à une femme et son cœur n'était, en
*S L IMPERATRICE EUGENIE
aticuiie fûçon, avide d'émotions, comme Test le cœur des ff^mmes tendres et sentimentales.
Llmpénitrice n'était ni tendre, ni sentimentale, ûi môme sensuelle. Elle avait, en elle, une rudesse native qui Téloignait de toute rêverie et, dans cette exclusion d'une vision d'amour effectif, elle était peu accessible à l'oubli d'elle-même et des siens.
Tout ce qu'on pourra dire ou écrire, à ce sujet, pour détruire cette appréciation, ne sera qu'erreur f*l que calomnie*.
L'Impératrice, d'autre part, aimait l'Empereur. Absente, elle songeait à lui, et lors de sa fête, un jour, ne mettait-elle pas, pour lui, tout son cœur dans ce billet :
21 novembre.
. . . Cette année, encore, j'ai passé loin de l'Empereur le jour Ue ma fête, ce qui me Ta rendue plu? triste ; mais j'espère aller le rejoindre bientôt.
Une bourgeoise écrivant ainsi ne verrait point.
^ Je n'îp^nore pas qu'on commenta beaucoup, aux Tuileries, une înlrîgue qu'eut l'Impératrice avec un jeune officier, et à la suite de laquelle ce dernier fut envoyé, par l'Empereur, en Algérre. Celte intrigue, si l'on s'en rapporte à la légende, aurait eu des eiîets scandaleux. Mais cette assertion est sans preuves, ne repose que sur des racontars de palais et elle u'in firme en rien mon sentiment.
sur sa vertu, un doute s'abattre. Pourquoi suspecter ces mêmes paroles, tombant de la plume d'une reine?
Si j'en crois Une phrase prononcée par l'impératrice Eugénie et qui fit presque scandale, je ne suis pas loin de penser que, sur ce chapitre : « la vertu, » elle avait des idées spéciales; mais rien, là, n'implique qu'elle usa, à son profit, de la liberté de morale qu'elle paraissait professer.
— Quant aux jeunes filles, avait-elle dit, un soir, aux Tuileries, on ne saurait trop les protéger, les éloigner du danger et du mal. Et je veille constamment sur elles et sur leur entourage. Quant aux femmes mariées, c'est une autre alïaire, et j'avoue qu'elles me laissent tout à fait indifférente. Leur vertu comme leurs défaillances me sont parfaitement égales. Cela les regarde seules. Elles sont en mesure de comprendre et de se garder. Et puis, n'ont-elles pas des maris pour les défendre ou pour les surveiller?
La déclaration, un peu libre, je le répète et le reconnais, fut mal interprétée et fit quelque tort à celle qui l'avait formulée. Mais elle ne prouve rien, en somme, et il serait injuste de s'en emparer pour flétrir la conduite privée de son auteur.
Abandonnons donc les insinuations, les suppositions malveillantes, et sachons, enfin, regarder les choses telles qu'elles doivent être regardées.
L'Impératrice fut légèrej sans doute; mais elle ne cessa d'être honnête. Elevée dans un milieu étranger à une Cour, elle n'apporta jamais, dans son rôle de souveraine, la gravité que Ton apprend, dès le berceau, aux femmes destinées à régner. Elle croyait sincèrement, et sans arrière-pensée, pouvoir jouir de la vie qui lui était faite, s'en amuser, et il lui importait peu, pour sa réputation, de faire naître, dans le cœur des hommes qui l'entouraient, des sentiments qui, en vérité, la flattaient. Elle avait — et ce n'est point là un des détails les moins piquants qui la caractérisent — la curiosité extrême de lire et de fouiller dans les âmes. Et les adula< tions qui allaient vers elle, l'intéressaient comme l'eût intéressée ou émue — si elle avait été susceptible davantage d'émotion et de sentimentalité — un roman. Elle était une conquérante et elle se jouait des passions qu'elle provoquait, comme un victorieux se joue des armées qu'on lui oppose.
Dans sa puissance de femme, dont elle avait conscience, ainsi que dans sa puissance de souveraine qui était hors de doute, elle se plaisait à louvoyer, à courir des aventures morales, à se créer des périls qu'elle évitait et qu'elle laissait derrière elle — oubliés. Tel le navire balancé par une mer houleuse, durant des heures, et qui rentre au port sans avaries.
Elle était, en un mot, l'Idole. Elle se savait ado-
rée et, dans la passivité avec laquelle elle accueillait les hommages, elle pensait, naïvement, qu'elle se donnait des amis et des dévoués dont le seul but était de la servir et de l'aimer.
Le nombre des déçus qu'elle fit ainsi ne se compte pas, et bien des haines eurent pour cause l'un de ces beaux regards qu'elle prodiguait et qui eurent, pour beaucoup, le tort de ne valoir que des regards et de laisser impayées les promesses qu'ils semblaient faire espérer.
En outre, l'Impératrice aimait la discussion, la contradiction, et elle recherchait, volontiers, la société des hommes capables, par les qualités de leur esprit, de la satisfaire.
Sachant fort bien qu'on ne peut réussir à charmer sans se donner quelque peine, avant de s'entretenir, soit avec un savant, soit avec un écrivain, soit avec un artiste, soit enfin avec un homme politique, elle l'étudiait et fixait en elle ce qu'elle devait pour le conquérir, lui dire. Elle mettait, alors, tous ses soins à le séduire par l'attrait de sa personne autant que par celui de sa causerie. Et quand elle l'avait vaincu, quand elle s'était assurée qu'il lui appartenait, selon son expression même, < quand elle avait trouvé agréables et amusants ses hommages, son regard attendri », quand elle avait constaté que son cœur battait avec violence, elle arrêtait là le
poème ou le roman ébauché, et écrivait d'ellemême au bas de la page lue, le mot : fin.
C'était imprudent, c'était fou, c'était peu conforme, sans doute, à la gravité qui eût dû être la sienne, c'était cruel, peut-être aussi; mais quelle jolie femme — vertueuse — - se lèvera pour incriminer l'impératrice Eugénie ? Quelle jolie femme — — vertueuse — osera dire qu'elle n'a jamais fait ainsi qu'elle dans les salons qui lui sont habituels? Et j'ajoute : quel homme — peu vertueux, mais amoureux — n'a point été victime de semblables perfidies féminines et s'en est jamais vengé en avilissant celle qui les lui a fait subir?
Le péché véniel des unes — les bourgeoises — deviendrait-il le péché mortel des autres — les reines ?
Quoique très intelligente, l'impératrice Eugénie n'eut pas, sur l'Empereur, cette influence absolue qu'on lui prête assez généralement, aujourd'hui encore, sur la foi de propos plus fantaisistes que renseignés.
Fait singulier : Napoléon III se laissa bien et trop souvent dominer par sa compagne dans les choses de la politique étrangère, et demeura entièrement hors de sa puissance dans celles de la politique intérieure.
Lorsque j'étudierai le rôle politique de l'Impéra-
LA FEMME imiME 53
trice, je reviendrai sur ce point. Présentement, l'envisagerai Tintelligence de Tlmpératrice dans son intimité, et cette intelligence est si spéciale, se manifeste d'une manière si « déroutante »
qu'on ne sait, véritablement, comment la qualifier. Dans ses actes, dans ses paroles, l'Impératrice, parfois bizarre, stupéfie, en effet, ceux qui l'observent.
Toutes les qualités de son esprit se révèlent surtout dans ses lettres, et c'est dans ses lettres que nous les irons chercher.
Il semble, que la femme agissante n'est point la môme, chez elle, que la femme pensante.
Esprit assez peu cultivé, manquant d'équilibre, d'acquis, dans son raffinement apparent, l'Impératrice, qui avait le don de l'assimilation, savait admirablement donner le change aux observateurs sur la fragilité de son bagage intellectuel en demandant à sa mémoire, qui était prodigieuse, les ressources qu'une absence d'études antérieures ne pouvait lui apporter.
Elle était, de plus, une conteuse charmante et charmeresse, en dépit de l'accent un peu rude de sa voix, et aimant, par goût ou par nécessité, la lecture ainsi que le théâtre, elle se plaisait à redire à ses familiers le livre parcouru ou la pièce entendue.
On pouvait alors suivre, en elle, le développement
54 LIJIPËRATRICE EUGÉNIE
de sa mémoire surprenante; elle n'omettait, dans sa narration, aucun trait du volume, nulle péripétie, nul mot important de la comédie ou du drame.
Comprenait-elle qu'il lui fallait remplacer par des faits, l'acquis qu'elle n'avait pas? Peut-être. Quoi qu'il en fût, elle ne laissait échapper jiulle occasion de prouver qu'elle s'intéressait aux lettres et aux arts, et, dans ses écrits, il existe une recherche continuelle, quoique non avouée — qu'on me pardonne le mot — de belle diseuse.
En art, l'Impératrice était, en vérité, plus qu'un amateur. Elle était une sincère connaisseuse, et j'ai eu sous les yeux quelques croquis et portraits crayonnés par elle qui ne laissent rien à désirer dans leur facture.
Ce goût pour le dessin la porta, jusqu'à vouloir concourir publiquement pour la construction de Tun des grands monuments de Paris, alors à l'étude, le nouvel Opéra.
Elle établit un projet, l'exposa sous un nom d'emprunt, naturellement, et s'amusa fort de cette aventure.
Ce projet, m'a-t-on affirmé, n'était point si banal qu'on serait tenté de le supposer, et il embarrassa extraordinairement l'Impératrice, lorsqu'elle décida de lui donner un corps.
Ses plus cruels ennemis voudront bien admettre que, quoique impératrice, elle ne pouvait posséder
toutes les sciences. Or, comme elle ignorait absolument l'architecture^ elle dut forcément, pour le côté technique de son œuvre, avoir recours aux conseils et à la pratique d'un homme du métier.
Le billet par lequel elle réclame ces conseils et qu'elle adressa au ministre d'Etat, qui seul était dans sa confidence, est joli :
Décidément, écrit-elle, envoyez-moi voire jeune architecte pour traduire en arehUecture mon mauvais croquis. Envoyez-moi aussi les grandeurs demandées et le plan du terrain qu^on a donné à mes collègues.
18 mars 1861.
On ne peut mettre, évidemment, plus de grâce à l'accomplissement d'une fantaisie; et je laisse aux moroses, ici, tout sentiment de critique ou de raillerie.
Dans sa conversation — quoique bien souvent séduisante, ainsi que je l'ai dit — l'Impératrice allait, cependant, un peu du coq à l'âne, et ce n'est point sur des morceaux de causerie qu'il faudrait s'appuyer pour juger sainement son esprit.
Cet esprit se révèle tout entier dans ses lettres, et si les unes sont ce que sont la plupart des lettres d'une jolie femme — banales — les autres mettent en relief une intelligence peu commune.
Pg^^^.:
D'aucunes, plus intimes, affichent une certaine philosophie que Ton retrouve dans presque toute la correspondance de l'Impératrice — mélange de scepticisme, de tristesse et de bonheur — qui, ayant pris naissance sans doute dans les préoccupations, les intrigues et les hostilités antérieures à son mariage, ne cessa de l'inquiéter même dans son élévation, dans sa souveraineté.
Très vivement priée d'engager l'une de ses protégées. à épouser un fort haut seigneur, le duc de **% elle hésite à faire de la jeune fllle une duchesse, et ces mots que lui inspire la situation, ne sont point,dans leur amertume, sans causer quelque étonnement :
Je trouva, dit-elle, que les grandeurs se payent trop cher pour la presser dans cette voie-là.
Et pourtant, l'heure à laquelle l'impératrice Eugénie trace cette ligne est l'une des heures les plus pures, les plus glorieuses de sa vie.
Elle a des pensées délicates et fines, exprimées ' dans un style très français.
Des Eaux-Bonnes, elle écrit à une amie qui faisait une saison à Vichy :
Je ne m'étonne pas de Timpression que vous avez sur Vichy. C'est la même qu'on ressent dans toutes les villes d'eaux où l'on va réellement pour sa santé. Cette réunion =
d*ê(res souffrants sur un si petit espace rend bien triste. J'ai ressenti la même chose ici, surtout les premiers jours ; car on finit par se faire à tout, même aux choses les moins gaies.
Et cette lettre, encore, qui lui est dictée par un chagrin véritable, par la brouille passagère avec l'Empereur d'un homme d'Etat qu'elle aimait, ne contient-elle pas une réelle intelligence des choses de la politique, comme des choses du cœur?
Saint-Sauveur, 29 août 59.
... Je suis vraiment désolée de voir, pour des riens, tout mettre en question. Vraiment je ne puis concevoir à propos de QUOI il se figure ne plus avoir la confiance de TEmpereur ; d'ailleurs, les griefs dont il parle sont bien anciens et ils se sont déjà expliqués là-dessus.
Je me souviens que, quand nous étions à Saint-Gloud, j'ai plus d'une fois dit à M... que les explications verbales avaient un grand avantage sur les lettres; le fait est qu'un mot trop vif est vite effacé si on en voit l'effet. Mais un papier ne peut que rendre l'idée, sans le sourire qui vient atténuer sa crudité... Ce qui me désole, c'est que souvent on se croit engagé à soutenir par amour-propre, ce que, au fond, on sent soi-même être exagéré. C'est à nous, femmes, alors, à tâcher d'adoucir au lieu d'exciter.
Il faudrait avoir bien de la mauvaise volonté et
58 L IMPÉRATRICE EUGÉ.'flE
du parti pris pour ne point reconnaître la netteté de jugement, le charme même de ces lignes, qui demandent peut-être une explication et qui viennent donner une sanction à la part que prenait rimpératrice dans les questions de politique extérieure.
Cette lettre a été écrite à la suite d'un différend qui s'était élevé entre l'Empereur et son ministre des Affaires Etrangères, après la campagne d'Italie et lorsqu'il s'agit de signer, avec rAutriche, le traité qui mettait fin aux hostilités.
Le ministre, qui avait l'horreur des demimesures et des hésitations, après avoir blâmé la guerre d'Italie, voulait que l'Empereur ne s'accordât point avec François-Joseph avant d'avoir poussé plus avant sa marche victorieuse, et dût-on avoir maillé à partir avec le cabinet de Berlin, qui alors, serait resté muet et consentant, selon toute apparence, soutenait qu'il était nécessaire, sinon d'occuper Vienne, tout au moins de paraître à ses portes avant de faire la paix.
Le ministre, qui n'avait été, je le répète, qu'à moitié partisan de la guerre contre l'Autriche, qui redoutait de créer, sur nos frontières, une puissance presque égale à la nôtre en unifiant l'Italie, les faits étant devenus irrémédiables, les exigeait complets.
Il y eut, entre lui et l'Empereur, sur cette question, diverses discussions, puis des divergences
profondes ; et une rupture succéda à ces tiraillements.
C'est alors que l'Impératrice entra en scène et ramena les adversaires au calme et à leur vieille amitié.
Au fond, elle avait partagé les sentiments du ministre sur l'inopportunité de cette guerre, mais guidée par une toute autre pensée.
En permettant à Victor-Emmanuel de jouer avec l'Italie comme avec uneboule de neige, de détruire, au profit d'une idée centralisatrice, les divers Etats qui la divisaient, l'Impératrice, très religieuse, très papiste, ne songeait pas sans colère qu'un jour viendrait peut-être — et ce jour est venu — où l'Italie n'ayant plus, pour être une, que les Etats Pontificaux à conquérir, déposséderait le Saint-Père comme elle avait dépossédé ses roitelets et mettrait sa capitale à Rome même. Elle eût désiré que l'Empereur résistât à son entraînement en faveur de Victor-Emmanuel et de sa politique, et quoique sachant l'esclavage moral dans lequel Napoléon III se trouvait vis-à-vis des Italiens, elle eût voulu qu'il se dégageât, au risque d'un péril, même personnel, que sa foi dans l'étoile impériale lui laissait apparaître comme peu imminent ou comme très hypothétique.
L'Empereur se déroba à son influence. Fidèle à
ses promesses, la guerre qu'il fit à TAutriche fut la réalisation d'une promesse.
Un an avant ces événements, au cours d'un voyage qu'elle fit avec TEmpereur dans l'ouest de la France, l'Impératrice, à qui l'on avait fait craindre des manifestations hostiles durant sou passage en Bretagne, résumait ses impressions dans un billet enthousiaste qui montre toute la vivacité de son imagination — de cette imagination qui allait des choses intellectuelles aux choses physiques, mêlant sans cesse la poésie à la prose — l'idéal au terre-à-terre.
, Brest, le 10 août 58.
... Nous voici à Brest, regrettant beaucoup nos charmants hôtes de Cherbourg, que nous voudrions avoir entraînés ici, et je suis sûre que la vue de ce magnifique port vous aurait compensé, même du mal de mer. Je voudrais pouvoir vous en faire la description ; mais je ne brille pas comme Walter Scott par ce talent-là, et je craindrais d'amoindrir votre idée sur cet admirable rempart de la France.
Je me contenterai de vous dire que l'accueil a été aussi chaleureux qu'il est possible d'être, et que les Bretons comme les Normands, ont crié de tout cœur. Notre première étape, dans ce pays qu'on veut bien représenter comme hostile, a été un vrai triomphe; moi, pour ma
part, j'en suis très vivement touchée. Hier, en arrivant, j'étais à bout de forces, car la machine de la Brertogne faisait un tel tapage qu il nous a été impossible de fermer Tœil, et en arrivant, il a fallu être près de deux heures debout pour voir le défilé, et ensuite grand diner. Mais comme Dieu donne toujours des forces à ceux qui en ont besoin, me voici toute reposée ce matin et prête à recommencer .
Puis, plus tard, malade moralemeat, prise de tristesses que le public, à qui on présente une impératrice de fantaisie, n'a jamais soupçonnées dans le tourbillon mondain des Tuileries, elle se laisse aller à un spleen profond que, dans la suite, celles qu'elle appela auprès d'elle et qu'on nomma les t Cocodettes » — en tête desquelles M™® de Metternich — se chargèrent de dissiper.
... Je viens de recevoir des nouvelles de Chine, écrit-elle de Saint-Cloud, en date du 1®** novembre 1860. Notre victoire me remplit de joie; là comme partout, nos chers soldats ont fait leur devoir, ,
Et elle ajoute, amèrement :
Je ne me croyais plus capable de ressentir une chose si vivement ; mais la joie comme la peine fait du mal quand on se sent si épuisée.
Toujours en proie au t noir », dans une autre lettre, elle affirme davantage l'état de son esprit :
es LIMPÉRATRICE EUGÉIHIE
... Les médecins veulent guérir le corps avant l'âme, el c'est impossible.
Ne croirait-on point entendre la plainte d'une héroïne de roman qui pleure son abandon, son rêve brisé ? — Et, pourtant, quel rêve plus beau que celui de cette femme; quel cœur plus rempli que le sien I
J'ai dit, au début de cette étude, que llmpératrice était versatile, que sa nature incohérente et prime sautière l'entraînait en des extrêmes divers, et les lettres qui précèdent démontrent l'absolu de mon affirmation. Ces lettres, quoique pondérées dans la forme, présentent un e telle multiplicité de sensations et de sentiments, qu'elles égarent l'observateur et qu'à tout prendre, elles ne doivent être considérées — ce qui n'enlève rien à leur charme — que comme l'expression spontanée et mobile d'un esprit toujours en éveil et sur lequel les heures, les circonstances, tantôt joyeuses, tantôt tristes, laissaient une empreinte indiscutable, mais factice dans sa profondeur, mais aisément effaçable parles heures, parles circonstances qui leur succédaient.
Ce qui précède pourrait avoir pour titre : « L'Impératrice qu'on ne voyait pas. > L'Impératrice visi-
ble — non pour le public, mais pour ceux qui vé» curent de sa vie — n'est pas moins curieuse.
Contrairement à une opinion généralement admise, et contrairement aussi aux tendances naturelles de Napoléon III, Flmpératrice n'était pas la dépensière qu'on a dit.' Elle était plutôt calculatrice et avait des principes d'économie presque rigides. Le luxe, aux Tuileries, appartenait surtout à l'entourage de la souveraine. Quant à, elle, élé-, gante mais simple, trop simple même au gré de, FEmpereur, elle ne cachait pas son horreur de toute prodigalité. Il fallait que chaque jour ses dames de service lui présentassent le compte de ses affaires personnelles, et elle ne laissait à personne le soin de vérifier ses notes de couturières, de fournisseurs de toutes sortes. Elle en contrôlait sévèrement les chiffres-, en revoyait les détails avec minutie, et ne les rendait qu'après un scrupuleux examen.
L'Empereur était obligé même, à ce sujet, de lui adresser souvent des observations. Dans un voyage qu'elle fit à Plombières, ayant appris que les paysans qui se pressaient sur son passage et qui, à genoux, se signaient devant elle, s'étaient étonnés de ne point lui voir de couronne t comme à une sainte vierge », il lui recommanda de veiller davantage à sa toilette dans l'avenir, lui rappelant ce mot de Napoléon P^ à M™^ de Valençay :
— Faites-vous belle, madame, quand vous accom
•f| l'impératrice EUGÉNIE
(lagoez rimpératrice. Le peuple, dans son imaginalion, vous voit telle qu'une sainte — ce que vous n êtes pas. — Ne le détrompez pas.
fie son côté, ellereprochait amèrement à l'EmpejBur sa générosité.
— Votre oncle, lui dit-elle un jour, n'a fait que des LQgrats en donnant à droite et à gauche. Voulezvous l'imiter ? Et tenez-vous à être aussi mal récompensé? Faites le bien, oui; mais ne gorgez pas re inonde qui vous flatte parce qu'il vous craint et ffui, dans le malheur, vous tournerait le dos.
h'à phrase — absolument authentique et textuelle — n'est-elle pas originale et ne jétte-t-elle p'às une lumière toute spéciale sur l'intimité des Tuileries?
Sincèrement religieuse, ce besoin de flirtage, de (*Oi|uetterie, qui lui fit tant d'ennemis, la suivait jusque dans sa dévotion même.
J t!n veux pour preuve ce billet écrit à l'une de elf ses fidèles, après une entrevue qu'elle venait d'avoir avec le nonce du Pape.
Je viens de voirie nonce, dit-elle. Je désire vivement ^avuir rimpression que ma conversation lui a causée. Tâchez de le savoir.
Ne croirait-on pas, encore, lire l'interrogation îiuiuiète d'une amoureuse sur la pensée secrète de celui qu'elle souhaite?
Sa religion, mêlée de superstition^ allait ainsi des choses les plus futiles aux choses les plus graves.
En 1870, peu avant le plébiscite, comme elle sortait de la messe, un dimanche, elle s'arrêta, tout à coup, sur le seuil de la chapelle impériale, ouvrit une bible et, mettant un doigt sur une page, s'empressa de lire le verset indiqué ainsi, au hasard.
Quel fut ce verset? Nul ne le saura jamais^ Mais tous ceux qui, ce jour-là, l'entouraient, se rappellent encore sa joie et ses paroles, après cet essai mystique.
— Nous aurons un succès, s'écria-t-elle, et il sera magnifique I
Le succès eut lieu, en effet; mais quel lendemain lui était réservé ! C'est ce qu'avait oublié de révéler le livre saint.
Autant l'Empereur était ce qu'on est convenu de nommer un « père gâteau »^ autant l'Impératrice afiectait, vis-à-vis de son enfant, une sévérité presque dure. Elle n'était que peu maternelle, en somme, quoique fière de posséder un fils et, il faut bien le dire, c'est ce manque d'expression affectueuse, c'est cette froideur, desquels naissaient des mécomptes et des tristesses de toutes sortes, qui déterminèrent le malheureux prince, devenu homme, à tenter l'expédition aventureuse qui lui fut fatale.
m l'impératrice eugénie
Cependant, il est bon de rendre à llmpératrice la justice qui lui est due. Elle aimait son fils, si elle IViimait à sa manière, et elle sut l'élever admirablement.
C'est ainsi que, tout petit, elle éloignait de lui lout sentiment de vanité, quand un visiteur, dans un liommage empressé, voulait s'emparer de la main du jeune prince pour la baiser.
— Laissez, laissez, disait-elle alors, c'est un enlant.
EL elle attirait à elle l'impérial bambin, le déro- Ijiuit à une servile adulation qui, répétée ou trop comprise, eût pu mettre en lui le faux orgueil qu'elle redoutait.
Si elle avait le souci de remettre en sa place la personnalité enfantine de son fils, elle avait, à un tiussi haut degré, celui de mettre en évidence Tindividualité de l'Empereur. Elle se montrait déférente devant lui, en public, et même alors qu'elle tenait sa cour familière, si Napoléon III se présentait chez elk^ elle se levait immédiatement et lui offrait son respect ainsi que devant une assemblée officielle.
Elle avait, également, une sollicitude toute charmante pour son impérial époux. Elle déplorait, souvent, ses excès de travail, et ces réunions intimes qu'elle institua et qui lui furent tant reprochées, elle ne les inventa, en somme, que mue par
une pensée affectueuse se rapportant toute à son mari.
Comme on lui faisait connaître lés rumeurs et les cancans qu'elle avait provoqués, elle haussa les épaules, et dans une vivacité naturelle, répliqua :
— Vraiment, on trouve mal que Ton s'amuse aux Tuileries? C'est bien le moins, pourtant, que je donne quelque distraction à ce pauvre Empereur {textuel) qui est ennuyé durant tout le jour par la politique, et que je lui montre quelques jolies femmes.
Le propos, colporté, fit du bruit. Les vertus farouches ne pardonnèrent pas c les jolies femmes >.
Ces paroles, rapprochées de celles qu'elle prononça sur la fidélité conjugale des femmes, accrurent encore sa réputation de légèreté.
Cette légèreté, d'ailleurs, quoique plus apparente que réelle, était exploitée par quelques femmes de son entourage et par M™® de Metternich, en particulier, qui semble, durant le séjour qu'elle fit aux Tuileries, en qualité d'ambassadrice, avoir été le mauvais génie de la Cour impériale et avoir pris à tâche de perdre, dans l'esprit public, la personnalité privée de l'Impératrice. Si son mari eut une « passion » pour l'Impératrice, on est fondé à croire que, pour son compte, elle ne l'aima jamais. Et le mot qu'elle laissa échapper, un jour, prouverait
68 LIMPÉRATRIGE EUGÉNIE
qu'elle nourrissait, contre elle, une arrière-pensée mauvaise et traîtresse.
C'était à Fontainebleau et M™° de Metternich ayant proposé de se rendre aux courses, en jupes courtes, pour avoir plus de liberté, vit sa proposition accueillie avec enthousiasme par llmpératrice qui, sans réflexion, ne voyait dans ce projet qu'un dessein aimable et un peu familier d'amusément.
La plupart des femmes qui devaient être de la partie avaient également applaudi à l'idée des jupes courtes, et toutes s'étaient munies en conséquence.
Cependant, l'une d'elles ne voyait pas sans inquiétude cette exhibition de l'Impératrice des Français en toilette excentrique et en ayant compris toute l'inconséquence, n'hésita pas à adresser des observations à ce sujet à l'instigatrice de cette folie.
M™® de Metternich, alors, affecta une grande surprise, une grande naïveté.
— Quel mal, demanda-t-elle, l'Impératrice ferat-elle en sortant ainsi avec nous?
— Aucun sans doute, répondit M™®X...; mais je trouve que cette mise manque de correction et n'est pas convenable pour une souveraine. Passent pour nous, les jupes courtes, mais pour l'Impératrice, non.
Et elle ajouta, dans un argument décisif :
— Enfin, ma chère Pauline, conseilleriez-vous à
votre souveraine, en Autriche, de s'affubler ainsi ? M"*® de Metternich, imprudemment, découvrit alors sa pensée :
— Oh ! se récria-t-elle, c'est bien différent. Non, certainement je n'engagerais pas l'Impératrice Elisabeth à sortir en jupes courtes. Mais mon impératrice, à moi, est une princesse royale, une vraie impératrice, tandis que la vôtre, ma chère, est M"^ de Montijo.
La phrase est méchante, atrocement. Elle pourra être démentie. J'affirme qu'elle a été prononcée et que je la rapporte textvsUemeM.
L'Empereur, d'ailleurs, n'était pas dupe de la sympathie plus ou moins affectée de ces exotiques qui encombraient son antichambre et ses salons, et à qui, malgré lui, l'intimité des Tuileries était livrée.
11 eut une fois, à ce sujet, une explication assez vive avec l'Impératrice, qui semblait ne point se douter de ses imprudences.
— Vous admettez dans la familiarité de votre vie, lui dit-il, un tas de gens qui ne nous veulent que peu de bien, qui sont ici autant d'espions. Vous leur racontez mille choses, étourdiment. Et Nigra, Metternich et tant d'autres, ne vous font la cour que pour mieux surprendre vos secrets. Soyez certaine que chacune de vos paroles est répétée par eux, à Vienne ou à Turin. Vous vous fiez à eux. Et à la faveur d'une courtoisie extrême, ces gens-là
70 l'impératrice EUGÉfflE
cherchent à VOUS t tirer les vers du nez », (Textuel.)
Les événements ont donné raison à ce discours. Mais, je le répète, TEmpereur était en lutte continuelle avec sa compagne, dans Tallure générale de sa vie de souveraine, et il ne put jamais lui imposer une ligne de conduite efficace.
Llmpératrice a, peut-être, une excuse dans sa frivolité.
Peu habituée, dans son adolescence, aux règles des Cours, ainsi que je Fai dit déjà, l'existence très monotone, en réalité, des Tuileries, lui était à charge. Dans Tardeur de son imagination, elle éprouvait le besoin de dérivatifs, et il ne faut point rechercher dans un autre système l'inconséquence de ses heures — de celles surtout qui touchent aux dernières années de son règne.
Il résulta de ce manque d'équilibre, une désorganisation permanente dans la vie familiale des Tuileries, un aspect de bohème dorée dans tout ce qui se rattachait à la Cour, et aussi une influence fatale et néfaste sur les choses même du gouvernement.
L'Impératrice, d'ailleurs, comprenait parfois que les Vailleries, que les attaques qui naissaient de son attitude, lui étaient nuisibles, et elle en déplorait la manifestation.
Je donne ici une lettre dont on ne méconnaîtra
pas la beauté, qui montre qu'elle souffrait sincèrement de ces attaques, de ces railleries.
Elle a trait à un jeu nouveau importé à la Cour — les charades — et qui, à la suite d'une exhibition de formés féminines trop peu vêtues, fit scandale dans la presse et dans la société parisienne. On remarquera qu'alors TEmpire était à Fapogée de sou éclat.
Le 13 juillet 1860.
Je vous remercie de votre bonne lettre ; ma santé est meilleure depuis deux ou trois jours ; mais en partant de Fontainebleau, je me sentais tout à fait mal de corps et d'esprit ; je ne prétends pas que Tinfluence de l'un n'ait pas déteint un peu sur l'autre, mais le fait est que j'avais la fièvre et une irritation de poitrine assez forte pour m'obliger, deux jours de suite, à me coucher dans la journée, ce qui, pour moi, est une grande chose ; mais le temps, le calme de Saint-Cloud et un peu d'énergie m'ont remise à flot. Vous me trouverez donc presque en bonne santé et bien ravie de vous voir.
Vos réflexions philosophiques sont bien belles ! Le tout est de les mettre en pratique !
Je suis bien faible contre la malveillance qui n'a pas de haine pour mobile; quand, par hasard, je trouve sur mon chemin des individus cherchant le mal où il n'existe pas et déchirant leur prochain en amateurs, sans but et
sans cause, il me prend des tristesses très grandes^ parce que je me dis : il faut être bien méchant pour trouver du plaisir à déchirer le cœur de ceux qui vous tendent la main ; car non seulement les coups portent, mais la dé- Aance prend la place de tout autre sentiment, et comme Tanonyme prend le masque de Tamitié, on se méfie sans savoir de qui...
Voilà les motifs pour lesquels vous m'avez trouvée si triste dans les derniers temps, à Fontainebleau.
Cette innocente charade dévoilée dans les journaux et racontée avec des détails qui ne peuvent être donnés que par un témoin oculaire, se voir livrée à cette publicité malveillante des partis, ou même à la curiosité publique peut-être par un ami... ou tout au moins par un hôte, c'est une chose à laquelle je ne puis m'habituer; enfin. Je résume ainsi tout mon sentiment : mes ennemis me trouveront toujours forte contre eux ! Je ne puis en dire autant de mes amis.
Ajoutez à ceci l'inquiétude bien naturelle sur la santé de ma sœur qui, grâce à Dieu, va beaucoup mieux, et vous comprendrez que je me sois laissé aller à la mélancolie dont je me garde, cependant, tant que je peux ; j'ajoute même en faveur de ceux qui, par des propos légers, veulent nous priver du peu de temps que nous jouissons d'air et de liberté : s'ils savaient combien ce temps est précieux pour ceux qui sont condamnés aux préoccupations du présent et aux inquiétudes de l'avenir, ils nous laisseraient cette oasis, où nous tâchons d'oublier qu'il faut marcher, marcher toujours, avec les passions des uns... et les craintes des autres !!..
Je vous ai écrit une bien longue lettre pour vous expli-
quer ma petite larme au coin de ma paupière et qui n'est même pas tombée ! Et tout en huit pages assaisonnées de petites fautes d'orthographe qui donnent de Toriginalité à mon épitre... ceci prouve que je m'oublie en vous écrivant.
Tout commentaire affaiblirait la portée morale de cette lettre. J'en laisse — sans phrase — le bénéfice à celle qui Ta écrite et qui Ta pensée.
Qu'ajouterais-je, d'ailleurs ? L'Impératrice fut une jolie femme. Prenons-la comme telle, sans rien chercher au delà de sa grâce et de sa beauté.
Un bon vieux toqué, Henry Delaage, qui fut l'un des grands prêtres du spiritisme sous l'Empire, et que j'ai connu dans les dernières années de sa vie, me disait souvent qu'aux Tuileries * il s'était passé des choses extraordinaires et surnaturelles, » et le nom d'un homme qui fit beaucoup de bruit en ce temps, et qui eut la réputation d'un médium incomparable, revenait, alors, sur ses lèvres.
Henry Delaage, malgré toutes mes instances, se déroba toujours à une explication concernant les < choses surnaturelles » qui avaient étonné l'Empereur, l'Impératrice et la Cour, et ce n'est qu'après d'obstinées recherches que j'ai pu recueillir à ce sujet des détails intéressants.
Le nom de celui que citait Henry Delaage est connu : il s'appelait Home ou Hume, comme
récrivaient et récrivent encore la plupart de ceux qui le virent aux Tuileries. Ce qui est ignoré, certainement, ce sont les faits que je vais rapporter.
Qu'était Home et d'où venait-il ? On ne le sut jamais bien. Il se disait Américain^ et d'aucuns m'ont affirmé que son passage, en France, en Tune des heures graves du régime impérial, n'eut point seulement pour but de faire parler des tables, mais fut, surtout, commandé par des motifs d'un ordre plus élevé, par des considérations toutes politiques qui, ainsi qu'on le verra, se rattachent directement aux événements qui suivirent sa présence à la Cour.
Home, en un mot, n'aurait été chez nous, sous l'aspect d'un magicien, qu'un agent secret du cabinet de Berlin -qui, connaissant l'esprit rêveur de l'Empereur et, principalement, les faciles entraînements de l'Impératrice, aurait tenté de se servir de lui comme d'un moyen dissolvant pour assurer davantage le triomphe de ses projets.
Si, réellement, les faits ne semblaient donner raison à cette supposition, on pourrait la rejeter comme absolument puérile.
Mais il est avéré que Home eut, un moment, une influence vraie, sinon sur l'Empereur que ses
* Home avait aussi des prétentions à la noblesse. 11 affirmait être un descendant des Hamilton et avait même fait graver sur sa montre, les armoiries de cette famille.
expériences amusaient, mais sur Tlmpératrice qui tomba entièrement, et passivement, en son pouvoir.
Il serait, cependant, ridicule de prêter à cet exotique une importance trop grande, et, s'il est sensé d'admettre, avec des hommes dont les souvenirs et les affirmations ne peuvent être contestés, que Home inquiéta, un instant, le cabinet de Paris, il est non moins raisonnable de penser qu'il disparut sans avoir atteint le but qu'il se proposait, sans avoir fait dévier d'une ligne la politique que l'Empereur suivait alors avec une énergique obstination.
Quoi qu'il en soit, c'est un chapitre bien étrange à ajouter à l'histoire de l'époque impériale — qui vit le triomphe de l'Exotisme — que celui où il peut être raconté qu'un aventurier força le seuil des Tuileries et, à l'aide d'un charlatanisme non encore expliqué, imposa sa personnalité et sa prétendue science à un Empereur dont l'Europe enviait les conseils, à une Impératrice et à une Cour dont l'esprit était proverbial.
Les femmes qui entouraient la souveraine, selon une expression merveilleusement appliquée à leur enthousiasme par l'un des ministres d'alors — « communiaient » en Home ; c'était, parmi elles, à qui se l'arracherait, à qui le voudrait, à qui l'exhiberait, le soir, dans ses salons et se ferait sa
servante, son admiratrice. Elles ne pensaient, ne parlaient, n'agissaient plus que par lui, et cet engouement devint tellement apparent et suspect, que le public ne l'ignora pas et que la presse française ainsi que la presse étrangère s'en occupèrent et le commentèrent sévèrement.
L'Impératrice, qui menait cette belle folie, fut vivement critiquée et, comme les choses menaçaient de prendre une tournure peu digne pour elle et pour ceux qui supportaient ce scandale, des tiomaies d'fiUit s'en vinrent trouver l'Empereur et lui firent part de leur mécontentement.
L'Empereur eût pa lenr ripondre — eomme il faisait souvent — quand ils lui rappottaieiit quelque légèreté nouvelle de sa compagne, qasnd as lui manifestaient les appréhensions que faisaient naître, en eux, ses singularités — en levant les bras au ciel et en souriant énigmatiquement.
Mais, dans cette circonstance, il les écouta mieux et, prenant résolument en considération leurs doléances, il fit droit à leur requête. Home, sur un ordre secret, dut quitter la France où il ne revint, je crois, jamais plus. Et, avec son absence, cessa l'enchantement, cette sorte de vertige mystique qui s'était emparé de la partie féminine de la Cour et qui, s'il eût duré, n'aurait point manqué de donner aux réunions des Tuileries et des prin*
cipaux salons officiels de l'époque, Taspect d'une assemblée de convulsionnai res.
Ce n'est point, à vrai dire, que les choses dont Home se rendait l'auteur fussent, à proprement parler, étranges. Notre modernité s'en étonnera peu même ; mais au temps où elles se produisaient» elles ne pouvaient que faire sensation.
Depuis, on nous a habitués aux manifestations de l'hypnotisme, et si nous comprenons peu ces manifestations encore, nous sommes blasés avec leur. fréquente réalité.
Sous l'Empire, il n'était que peu ou point question de sciences occultes, et ce qu'on savait du magnétisme, par des livres, n'avait pu que superficiellement préparer les intelligences à en concevoir les expériences effectives. De là, sans doute, l'emballement de la société spéciale à laquelle furent soumis ses mystères, à laquelle fut offerte la religion nouvelle.
Vulgaire dans son ensemble, ce qui frappait l'observateur, dans Home, c'était le regard qu'il avait extraordinairement intelligent et fin.
La première fois qu'il parut dans le monde, à Paris, ce fut à un bal, chez la comtesse X..., femme du premier ambassadeur de Russie, accrédité en France après la guerre de Crimée.
M™*' X..., quoique séparée de son mari et vivant
\V7igr^'
libre, recevait beaucoup et surtout le monde officiel.
Avant les danses, la maîtresse de la maison, qui Tavait annoncé à ses invités, lui demanda d'imaginer quelques expériences. Il ne se fit pas trop prier et Ton ne tarda pas à voir, paraît-il, les tableaux et les meubles s'agiter — les uns en se balançant à leurs clous, de droite à gauche ; les autres en changeant de place brusquement et par saccades. .
Je rapporte le fait et ceux qui vont lui succéder, dans cette relation, en fidèle narrateur, c'est-à-dire en copiant mot à mot, presque, un mémoire qui m'a été confié et qui fait partie des notes dont je me sers pour ce livre. Je dégage donc, ici, ma responsabilité personnelle, ne voulant point être accusé de naïveté ou de complicité dans le charlatanisme du héros en cause.
Présenté bientôt à plusieurs notabilités féminines de la Cour impériale. Home vit, tour à tour, les salons les plus mondains, sinon les plus fermés, s'ouvrir devant lui.
Il intrigua, notamment, pour être accueilli par la femme d'un des principaux ministres d'alors et, s'étant glissé jusque dans l'intimité du mari, il obtint la faveur d'être reçu au ministère, déclarant < qu'il ferait certainement voir à son hôte des choses surprenantes, s'il voulait bien lui permettre
d'expérimenter chez lui et s'il voulait surtout lui promettre de ne pas se poser devant lui en incroyant systématique. »
Il y eut là, donc, également, soirée en l'honneur de l'Américain. Mais le ministre n'avait cédé aux instances du spirite qu'avec hésitation et, devant cette hostilité relative. Home bouda et ne fit rien < voir. »
Ce fut chez la comtesse de B. . . et chez le comte M. . . surtout, qu'il fit montre de la science qu'on lui prêtait. Là, comme chez M™^ X..., on en eut, sinon pour son argent, du moins pour sa curiosité.
. Les tables tournèrent, les candélabres s'envolèrent jusqu'au plafond, des musiques mystiques se firent entendre.
L'Impératrice, que tous ces faits, racontés devant elle par ceux qui en avaient été les témoins, intriguaient, voulut alors avoir sa part de Tétonnement général. Elle chargea un intime de lui amener le magicien et tout fut préparé pour des expériences.
Home parut donc aux Tuileries et, sans se laisser intimider par la présence de l'Empereur et de sa compagne, il agit comme il agissait partout.
Lorsque l'instant d'expérimenter fut venu, il commanda d'abaisser les lumières, il fit disposer au milieu d'un salon une table ronde qu'il ordonna
Si L IMPÉRATRICE EUGENIE
de recouvrir d'un tapis tombant jusqu'à terre et, ayant indiqué à chacun sa place autour de la table, il évoqua le ou les esprits.
Mais, tout d'abord, ladite table, malgré ses prières, malgré ses menaces, demeura immobile et limette. Puis, tout à coup, elle parla :
^ Il y a deux personnes incrédules, ici, dit-elle, le comte Walewski et le duc de Bassano. Il faut qu'elles sortent pour que l'esprit soit bienveillant.
Le comte était cet incroyant même chez qui Home avait été reçu et n'avait rien fait < voir. » —r- Quant nu duc de Bassano, il ne cachait pas son aversion pour l'aventurier, et celui-ci, de son côté, l'évitait.
Sur la requête un peu plaisante de l'Empereur, ces messieurs sortirent, et Home se remit à la besogne.
Alors, un accordéon, glissé sous la table, fit entendre, sans être touché par qui que ce fût, des airs inconnus.
Puis, s'adressant à l'une des femmes, sa voisine, Home lui demanda :
— Voulez-vous, madame, donner la main à une pt^rsonne que vous avez aimée et que vous avez fMudue?
— Je désire, répondit M"'*' X..., presser la main (le mon père.
Et elle coula sa main sous la table dans une alleate qui ne fut pas longue, d'ailleurs.
Bientôt, en eflet, une main « froide et humide » serra la sienne, à son grand effroi.
Le roi de Bavière, qui assistait à cette scène, traçait, pendant ce temps, sur sa poitrine, d'immenses signes de croix.
L'Empereur lui-même, qui était resté silencieux et attentif dans un anglle de la pièce, sentit une étreinte sur son épaule et comme un souffle lui passer sur le visage. Il n'hésita pas, après cette soirée, à faire l'aveu de cet incident et ce fut, sans doute, à ce fait — réel ou illusoire — que Home dut d'être reçu, par la suite, aux Tuileries et partout où la Cour se rendit, avec tant d'empressement.
Un événement plus important et qui causa une grande émotion fut le drame qui eut lieu chez Home peu de temps après sa réception par l'Impératrice.
Un homme charmant, le marquis de B..., avait, plus que tous ceux de son monde, pris Home en admiration, et plusieurs fois il l'avait supplié de lui faire revoir une jeune femme qu'il avati chérie et qui était morte, étant sa maîtresse.
L'Américain, après s'être dérobé à la requête du marquis, consentit enfin à lui être agréable.
— Venez, lui dit-il un jour, demain, chez moi, et je vous mettrai en présence de celle que vous avez aimée.
A l'heure convenue, M. de B... se présenta chez
le spirite. Alors celui-ci Tintroduisit dans une chambre, le mena vers un lit et l'abandonna.
Que se passa-t-il alors ? Seul, le héros de cette aventure le sut; mais il emporta le secret de sa vision. Le marquis de B... vit-il réellement celle qu'il souhaitait, fut-il le jouet — ce qui est probable — d'un rêve effroyable et fou ? Son cerveau déséquilibré s'effondra-t-il soudainement ?
Lorsque Home rentra dans la chambre, M. de B... était étendu sur le tapis, au pied du lit, et ne donnait plus signe de vie. Un arrêt subit du cœur l'avait tué.
On se demanda, dans l'entourage de l'Empereur, après cet accident, s'il ne convenait pas de mettre fin aux agissements du spirite. Mais l'Impératrice, qui apprit le complot qui se tramait contre son protégé, s'interposa, et Home, plus que jamais, fit les beaux jours et les beaux soirs de la Cour.
Il devint < l'indispensable » l'intime des Tuileries, et dans l'indulgence que l'Empereur mettait à le supporter pour complaire à sa compagne, dans l'enthousiaste sympathie que celle-ci lui témoignait, il trouva le moyen d'établir son influence d'une façon inquiétante pour ceux qui s'obstinaient à ne voir en lui qu'un habile comédien, qu'un incomparable prestidigitateur.
Un jour, la Cour étant à Fontainebleau — c'était un dimanche matin — l'Impératrice proposa aux
femmes qui raccompagnaient de se rendre, avec Home, dans le kiosque qpii se trouve sur le lac. Ce désir fut satisfait et chacune, comme toujours, se plaça autour d'une table que l'Américain ne tarda pas à consulter. Parmi les femmes présentes étaient ce jour-là, la grande-duchesse Stéphanie de Bade, tante de l'Empereur, ainsi que sa fille, la princesse Marie, duchesse de Hamilton.
La table, sollicitée de parler, fut muette un instant. Mais, en revanche, ce fut sur les vitres du kiosque comme lîn bruit assourdissant de grêlons tombant avec violence. Enfin l'esprit se décida à rompre le silence et comme, sur un ordre de Home, les femmes effrayées se faisaient attentives, on eut le discours suivant :
— Que faites-vous ici? C'est dimanche. Votre place est ailleurs. Vous devriez être à l'église.
L'Impératrice, très superstitieuse, se leva alors, entraînant derrière elle ses amies, et toutes ensemble allèrent en hâte faire leurs dévotions.
Ce fait, dit le mémoire que je consulte, est fort explicable.
Et il faut croire que Home, simplement informé des sentiments religieux de l'Impératrice par une personne de son entourage, fit, ce matin-là, le devin à bon compte.
Après le déjeuner, ce même jour, on monta en wagon pour revenir à Paris. Là encore, et tandis
m L IMPERATRICE EUGENIE
que le train était en marche, une scène de magie eut lieu. Home, qui ne quittait plus llmpératrice, et qui avait sa place marquée partout où elle se trouvait, était assis au milieu du wagon-salon, lorsque, soudain, les sièges, les coussins, les poufs, les tel blés se mirent à danser infernalement, heurtant choses et gens.
Le Prince Impérial, tout enfant alors, devant ce branle-bas, prit peur et, autant pour le préserver d'un horion que pour le consoler. Tune des femmes [u ésentes dut le saisir et le caresser, le portant en ses bras durant tout le reste du trajet.
Ces faits, que je relève sur le mémoire dont j'ai I mrlé, paraîtront invraisemblables, certes, à la plupart de ceux qui les liront. Cependant, celui qui les relate et que je copie textuellement, futTundes hommes d'Etat les plus considérables de l'Empire, et sa parole comme ses écrits ne sauraient être mis eu doute. Il n'était point un naïf non plus, et son liostilité envers Home prouve qu'il n'ajoutait uulle foi à ses jongleries.
■ Home, dit-il, accomplissait évidemment des clioses surprenantes. Mais rien de surnaturel n'était dans ses agissements. Il devait être, simplement, QQ très habile prestidigitateur, et il devait posséder des trucs que nous ne pouvions découvrir. »
Je crois que c'est là, dans ces paroles, qu'il faut chercher la véritésur la prétendue magiedecet aven-
turier qui eut, un moment, une si réelle influence sur la Cour des Tuileries.
A partir de cette heure, d'ailleurs, ce fut de la part de M. Walewski qui était ministre des Affaires Etrangères — en dépit de l'engouement de l'Impératrice, une guerre à outrance contre le spirite. Il résolut d'en débarrasser le château, et il pressa l'Empereur d'en finir avec cette grotesque aventure.
Il écrivit, d'autre part, à une personne, en qui rimpératrice avait toute confiance, ces mots caractéristiques :
... Envers rimpératrice, conduisez- vous comme je vous Tai indiqué. On ne peut répondre à Tamitié qu'elle vous témoigne, qu'en lui étant utile, et nous ne pouvons lui être utiles qu'en lui disant la vérité et même en lui déplaisant s'il le faut. Je n'ai pas prêché d'exemple, c'est vrai, et je ne lui ai rien dit du tout ; je me le reproche d'autant plus que les scènes de Biarritz, dont j'ai eu connaissance depuis que je l'ai quittée, ne confirment que trop mes précisions.
Cette lettre fait allusion à la présence de Home auprès de l'Impératrice et à l'attitude familière du spirite qui devenait scandaleuse.
Un incident avait aussi accru la colère du ministre. Home, dont l'influence devenait de plus en plus singulière, ne se contentait plus de faire parler les esprits sur les choses banales de la vie ; il se
K3H L IMPERATRICE EUGENIE
îiiit oii tête de leur prêter des discours concernant la iiolitique môme, émettant des idées et des opinions absolument contraires à celles des conseillers habituels de l'Empereur.
l'a soir, par exemple, ne s'était-il pas avisé de fïKir tracer, par le crayon mystérieux, cette phrase — 00 était à la veille des événements d'Italie :
L'Kmpereur doit déclarer la guerre et délivrer l'Italie i]i 5 Aatrichiens.
Lr ministre des Affaires Etrangères, présent à rt th? scène, ne put contenir son indignation. Il rtMil , comme je l'ai dit déjà, opposé à toute guerre, ri ( «a aventurier, venant ainsi opposer sa parole mystique à la sienne, l'exaspéra.
Il alla trouver l'Empereur, dès le lendemain, et oui livec lui une explication décisive.
Cl pendant, l'Américain, grâce à la protection de 1 Lnii>ératrice, demeura puissant encore durant qiii Ique temps. Et ce ne fut qu'après un séjour à Ijiarritz où Home compromit presque l'Impératrice, te f |ui provoqua les attaques de quelques journaux «li'iMigers, que l'étoile du spirite commença de pâlir.
^>' suis charmé d'apprendre, écrivit alors le minisire, fjiie Home se démonétise. Mais j'espère bien que U^nqu'on Faura pris sur le fait, car je le tiens pour
on prestidigitateur, un jongleur, en un mot, un aventurier qui a su se faufiler aux Tuileries, on lui administrera une bonne correction et on le mettra à la porte; car il n'est pas permis de se jouer aussi audacieusement d'un homme comme l'Empereur î Les correspondances étrangères se sont occupées méchamment de la présence de Home à Biarritz et deux journaux belges ont été arrêtés à la frontière parce qu'ils parlaient peu respectueusement de l'Impératrice. Les bruits les plus étranges circulent à Paris sur lui.
Personne ne peut comprendre qu'elle se fasse suivre et qu'elle admette dans sa société intime un histrion, un jongleur, ou tout au moins un aventurier qui abuse en tout des bontés qu'on a pour lui et des familiarités qu'on lui permet.
Home, qui était très rusé, très intelligent, comprit-il alors que toute lutte serait stérile, qui tendrait, de sa part, à vouloir faire échec à la volonté du ministre ? On peut le penser. La Cour étant rentrée à Paris, il ne reparut plus aux Tuileries et son souvenir s'évanouit avec lui.
Lorsqu'il mourut, en Allemagne, je crois, le bon vieux toqué dont je parlais au début de ce chapitre, Henry Delaage, le pleura et m'affirma que celui qu'il appelait son maître était venu le visiter avant de se rendre au milieu des esprits qu'il avait si souvent obsédés de ses questions.
Quelque temps après, lui-même s'éteignait, misé-
rable en apparence, mais laissant, dans sa chambrette de la rue Duphot, une réelle fortune cachée bizarrement : cinquante mille livres en billets de banque, épingles sous les plastrons de quelques chemises serrées en des coffres, et des valeurs se montant au chiffre respectable de plusieurs centaines de miUe Irancs.
Je n'aurais jamais imaginé que le commerce des espriti fût aussi lucratif I
C'est ici, sans contredit, Tun des chapitres les plus importants de mon étude sur l'impératrice Eugénie^ taat par les faits ignorés que je Tais livrer au public, que par tes lettres graves émanant de personnages divers^ q«e je vais publier.
Ces lettres et œs faits fussent demeurés sous les scellés de ITEtat, s'il en avait été propriétaire, pendant de longues années encore.
Les lecteurs et les historiens me sauront peutêtre gré de leur éviter cette attente.
L'Impératrice, je l'ai dit, ne se montra vraiment impératrice, dans l'ordre général de sa Cour, qu'après son voyage en Angleterre. Son séjour parmi nos voisins fut pour elle comme une occasion d'observer et d'apprendre, et elle sut, relativement, profiter des exemples qu'elle eut sous les yeux.
On peut affirmer qu'elle fut, en tout temps, la
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très gracieuse et la très fêtée, mais ce n*est réellement qu'à partir de son retour en France qu'elle devint la très courtisée.
L'Impératrice, d'ailleurs, se montra, à tous les moments de sa vie, enthousiaste des choses anglaises et son zèle à les patronner aux Tuileries n'est en aucune façon surprenant, si l'on considère que devant son élévation elle ne rencontra, de la part des reines et des princesses étrangères, en Europe, qu'une amabilité polie, tandis que, parmi toutes, la reine Victoria l'accueillit avec une sorte de fraternelle affection.
J'ai indiqué la nature fantasque de l'Impératrice dans les choses de sa vie privée.
Fait singulier et qui prouve bien qu'il y avait absolument deux femmes distinctes en elle, autant elle manifesta d'incohérence, de légèreté dans son intimité, autant elle exprima de volonté, de netteté, de logique dans les questions d'Etat qui l'intéressèrent. Sa politique, au fond de laquelle on retrouve sans cesse une idée, un principe religieux, ne dévia pas d'une ligne durant les dix-sept années de son règne et dans son intelligence, qui était incontestable et très grande, elle fit, parfois, prévaloir ses conceptions et réussit souvent à mettre en échec celles des ministres et celles aussi de l'Empereur.
Ceux qui se sont habitués, sur la foi d'une légende mensongère, à regarder l'Impératrice comme une
sorte de fauvette roucoulant sur le dossier de ce fauteuil qu'on appelle un trône, seront surpris de ce portrait. Ce qui va suivre n'est point pour atténuer leur étonnement.
Il est une interrogation délicate : l'Impératrice fut-elle aimée (Je la Cour et du peuple?
En apparence, oui, la Cour l'aima. Mais la sympathie qu'elle éveillait était une sympathie toute spéciale, contrariée si je puis ainsi dire, non spontanée, et sans cesse sous le coup d'une crainte. L'Impératrice, en effet, au contraire de l'Empereur, qui avait le don de se créer des dévoûments et ^ des enthousiasmes, était redoutée de ceux qui l'entouraient et qui, continuellement sous l'influence de ses brusques variations de caractère et de sentiments, ne savaient trop quelle contenance tenir devant elle, se trouvaient déroutés dans l'hommage de leur affection sincère ou calculée.
Quant au peuple, quant à la foule qui monte sur les bornes et sur les réverbères au passage des rois, non, très catégoriquement, l'Impératrice n'en fut pas aimée. Malgré sa beauté, malgré sa grâce de femme, elle n'entra jamais dans l'esprit et dans le cœur du peuple, et autant" l'Empereur fut près de ce peuple, en un temps de son règne, autant elle en fut éloignée toujours.
Une reine n'étant, à aucune époque de sa vie, en
contact direct avec la foule, il serait oiseux de rechercher dans les régions spéculatives la cause de cette demi-hostilité qui sépara Tlmpératrice Eugénie, des Français; il serait plus vain encore de déterminer cette cause en invoquant des tendances politiques qui ne pouvaient être connues publiquement. Trois raisons, prises dans le domaine des petits faits, expliqueront beaucoup mieux que toutes autres Tindifférence ennemie de la foule : l'Impératrice était étrangère; elle n'était pas fille de roi, et le peuple la salua d'un calembour que lui inspira son nom, à son avènement. Il n'y a rien là de paradoxal, et Ton n'ignore pas qu'il ne faut au peuple, bien souvent, en France, qu'un calembour pour qu'il adore ou pour qu'il haïsse.
L'impératrice Eugénie eiit à son actif, cependant, des heures superbes qui lui valurent l'admiration de cette foule qui se tenait, devant elle, muette. Elle la força, à Amiens, lors du choléra et de sa visite à l'hôpital, où elle entra seule, exigeant de ses dames qu'elles ne la suivissent pas, à l'acclamer. D'autre part, elle avait devant les humbles, des oublis qui ne lui furent jamais pardonnes.
Elle aimait trop, aussi, à s'entourer ostensiblement de personnalités féminines exotiques, et elle ne comprenait pas ou ne voulait pas comprendre que, de ce contact habituel avec des étrangères plus ou moins suspectées par l'esprit public, nais-
saient un mécontentement, un reproche qui, fatalement, retombaient sur elle seule.
Je viens de rappeler l'attitude de l'Impératrice à Amiens décimé par le choléra. Elle était, en effet, courageuse, quoiqu'elle déclarât souvent, par coquetterie sans doute, qu'elle était une peureuse.
Son courage s'affirma, surtout, dans une circonstance connue, lors de l'attentat d'Orsini, dont certains détails intéressants n'ont point été dévoilés.
Ce soir-là, l'Empereur était convié à une réunion que donnait, au Palais-Royal, le prince Napoléon^ et au cours de laquelle on devait jouer une nouvelle pièce d'Augier.
Soit pressentiment, soit caprice de jolie femme, l'Impératrice, avant le départ de l'Empereur pour lapasse, l'avait supplié de se rendre à l'invitation de son cousin et d'abandonner le dessein qu'il avait formé de ne la pas accepter pour paraître au théâtre comme il l'avait fait annoncer. Lorsque Napoléon III rentra, elle lui dépêcha encore un ami pour vaincre son obstination. Mais tout fut inutile ; l'Empereur fut inflexible et il fit à son tour, prier l'Impératrice de vouloir bien l'accompagner.
On sait le reste. Mais ce qu'on ignore, c'est qu'à l'instant où les bombes éclatèrent devant l'Opéra, un homme, tête nue, les yeux hagards, se précipita à la portière impériale, l'ouvrit, et, le poignard
à la main, apparut sur le marche-pied de la voiture.
Alors rimpératrice eut un cri; elle se leva d'un bond, se jeta sur son mari, qu'elle couvrit ainsi de son corps, le protégeant dans un mouvement instinctif et admirable, contre toute atteinte.
Mais ses craintes étaient vaines, heureusement. L'homme qui, armé, s'était ainsi présenté, était l'un des deux frères Alessandri, ces Corses fidèles qui ne quittaient jamais l'Empereur.
11 était avec son frère, en observation près de rOpéra, lorsque Napoléon III y arriva, et il s'apprêtait à défendre son souverain.
C'est sur son bras que l'Empereur, dont une légère blessure marquait la joue et dont le chapeau était troué, s'appuya pour descendre de sa voiture. Un cheval était littéralement crevé, et une mare de sang inondait le pavé. L'Impératrice qui, ce soirlà, était vêtue d'une robe de satin rose et blanc, eut sa toilette tachée et, quand elle parut sous le péristyle, au bras de l'Empereur, et monta l'escalier conduisant à sa loge, devant cette tache rouge et humide il y eut, dans le public qui se pressait, une poignante émotion.
La femme — impératrice ou bourgeoise — qui prend spontanément, dans un drame, une telle attitude, n'en déplaise aux esprits chagrins, est une femme dans toute l'acception du mot, et surtout, est suprêmement brave.
Lorsque l'Empereur, à cheval, reçut à bout portant, encore, le coup de pistolet de Pianori qui fut détourné par Edgar Ney, ce fut, aussi, Tun des frères Alessandri qui s'empara du meurtrier, et comme il se disposait, le poignard en main, toujours, à lui enlever toute possibilité de recommencer jamais un tel jeu, l'Empereur l'arrêta :
— Ne faites pas de mal à cet homme, dit-il ; contentez-vous de l'arrêter.
Quelques instants après, au Bois, il rejoignait l'Impératrice, à qui il racontait le drame et qui, devant ce récit, demeura stoïque.
Une autre anecdote — moins grave celle-là — dira encore le courage de cette femme.
Pendant les séjours qu'elle faisait à Biarritz, elle aimait à prendre la mer pour des promenades au large et, à cet effet, un vapeur stationnait à Bayonne durant tout le temps de sa villégiature. Une après-midi, une tempête surprit le petit bâtiment et comme, tant bien que mal, il arriva en vue du port, une autre difficulté se présenta, mettant un obstacle à son refuge : le pilote déclara que la barre qui obstrue le chenal de Bayonne ne permettait pas d'atterrir.
La bourrasque était effroyable, et, devant cette déclaration, l'Impératrice ne broncha pas. Elle était calme, allant de l'un à l'autre, s'occupant des
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femmes surtout, qui raccompagnaient et qui gémissaient. Pourtant, le pilote s'approcha d*elle et lui dit :
— Madame, ayez confiance ; nous allons passer.
Et il donna Tordre de franchir.
Au moment où il s'engagea dans le chenal, le navire eut une secousse terrible ; il se coucha, et si une lame énorme ne l'avait soulevé et emporté, le jetant comme un paquet plus avant, il est raisonnable de penser qu'un naufrage célèbre de plus compterait dans les annales maritimes.
Il était une heure du matin quand le vapeur se rangea le long du quai sur lequel l'Empereur et une foule considérable attendaient.
Le pilote, alors, eut un mot charmant et naïf, un mot « peuple » bien typique.
S'inclinant devant l'Empereur, il lui dit :
— Sire, j'ai passé parce que l'Impératrice était à bord. Jamais je n'aurais fait cela sans elle. Elle m'a porté bonheur.
— C'est fort bien, répliqua l'Empereur; mais ne recommencez plus. Vous avez gagné la partie. Si pourtant, vous l'aviez perdue?...
Et il se jeta dans les bras de l'Impératrice, qui venait à lui.
Ces quelques considérations et ces quelques anec*
dotes exposées, afin de bien établir la silhouette de rimpératrice Eugénie, j'aborde pour ne plus le quitter, l'examen du rôle qu'elle joua en politique.
Je l'ai dit, elle ne s'occupa que peu des questions intérieures, et son action s'exerça principalement sur les affaires étrangères.
Il est donc nécessaire de faire deux parts de sa participation dans les choses du gouvernement.
Dans les premières années de son mariage, l'Impératrice ne prit qu'un intérêt relatif et tout à fait platonique à la politique ; ce n'est qu'à partir de la guerre d'Italie que son influence se fait sentir dans les conseils de l'Empereur et que son goût pour les affaires semble se développer.
Etant données, cependant, l'autorité et la compétence qu'elle apporta alors dans les débats publics ou secrets, on peut être fondé à croire, sans trop de témérité, que, dès longtemps, elle observait, et qu'elle n'attendait que l'occasion favorable d'entrer en scène.
Ayant été nommée régente lors de la campagne d'Italie et ayant fait preuve d'une réelle aptitude, sur la demande même du ministre des Affaires Etrangères d'alors, l'Empereur consentit à son initiation, à l'admettre désormais aux conseils, et ce ne fut que lorsque parut une brochure intitulée : Le Pape et le Congrès, signée du vicomte de La Guerronnière, laquelle fut l'une des
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causes qui empêchèrent les représentants des puis* sauces de se réunir à Paris, qu'elle cessa d'y paraître pour n'y revenir qu'à l'époque de sa seconde régence.
A l'intérieur, la politique de l'impératrice Eugénie se résume essentiellement dans un amour de l'autorité à outrance, dans un antilibéralisme absolu et obstiné qui éclate, en 1869, brutalement, quand se dresse devant elle le spectre de l'Empire libéral.
Très jalouse de l'influence que quelque personne que ce lût pouvait avoir sur l'Empereur, elle n'a qu'un but aussi: écarter des Tuileries, ceux dont les avis, trop écoutés, font échec aux siens, supprimer, par tous les moyens pratiques, les hommes qui entourent l'Empereur et qui lui paraissent devoir s'imposer à lui.
Elle échoua parfois dans cette lutte quotidienne ; mais elle eut des victoires, et, dans les dernières heures du règne impérial, elle avait assuré pleinement sa prépondérance.
Parmi ceux qu'elle détestait le plus et dont les tendances l'inquiétaient davantage étaient, au premier rang, le général Fleury et M. Emile OUivier.
La présence seule du général l'exaspérait:
— Je saurai m'en débarrasser et en délivrer l'Empereur, avait-elle dit un jour.
Et, en effet, elle s'en débarrassa en le faisant envoyer en Russie en qualité d'ambassadeur.
Alors elle eut une phrase bien caractéristique ;
— Maintenant, déclara-t-elle, j'aurai une telii* influence sur TEmpereur que rien ne se fera saus que je le sache.
Tour à tour M. de Morny, le comte Walewski, le maréchal Niel, M. Mocquart ont provoqué sa jnlouse perspicacité.
M. Rouher lui-même, dont elle partageait, cependant, l'absolutisme, les idées de réaction, n'a pns échappé à sa suspicion et, bien souvent, s'est trouve en butte à sa mauvaise humeur, à son hostilité.
Mais de tous ces hommes, je le répète, ce fui Ii' général Fleury qui eut le don d'entretenir le plus son inquiétude. Sa haine le poursuivit jusqu'aux dernières minutes de l'Empire, et quand, ambassadeur à Saint-Pétersbourg, au moment où la guei iiéclata entre la France et la Prusse, le général réclama son rappel et demanda un commandement a TEmpereur, selon la promesse qu'il lui avait failis en cas d'événements imprévus et graves, elle s'interposa violemment, obtint qu'il ne fût pas déplacé et qu'il demeurât éloigné.
Le général, elle le savait, entretenait chez l'Empereur le Rêve, c'est-à-dire ce libéralisme qui ue quittait point sa pensée et qui le mena, sans trop de contrainte, aux réformes de 1870.
Le général était un eoneini, à ses yeux; elle le considérait comme tel, et lorsqu'à l'avènement du ministère Ollivier, il mêla sa voix à toutes celles qui acclamaient le nouveau régime, elle manifesta contre lui un tel courroux que l'Empereur dut intervenir et la forcer à adresser à son conseiller, sinon une lettre d'excuses, mais quelques lignes qui vinssent atténuer l'attitude qu'elle avait prise.
J'ai reçu dimanche, écrit le général Fleury, à ce propos, une lettre de l'Impératrice, — très raisonnable — très calme et très sensée. Elle ne récrimine pas sur ce qui s'est fait; mais insiste avec justice pour que l'on sache bien que l'Empereur a fait toutes ces concessions de son plein gré. Je trouve qu'elle a bien raison de vouloir que l'Empereur hérite au moins de ses propres idées. Il est certain que ses anciens conseillers devaient le pousser dans un sens inverse, et qu'il a dû lui falloir une grande volonté pour ne pas se laisser aller à là réaction.
D'autre part, le général Fleury, s'exprimant sur les événements accomplis, détaillait sa pensée dans les curieuses lignes suivantes:
23 mars, Saint-Pétersbourg.
... Placé loin comme je le suis, à longue distance, les
petites imperfections me semblent de peu d'importance.
Quelle que soit l'agitation, quels que soient les tirail*
lements qui succèdent à la révolution pacifique qui vient de s'accomplir, je n'envisage que le résultat final. Ce résultat est immense. Par ses concessions habiles, l'Empereur a désarmé les partis monarchiques hostiles. — Il a démonétisé les complices des d'Orléans en les prenant pour ministres. Il a fondé l'avenir de sa dynastie en rendant sa succession transmissible ; en un mot, il s'est substitué à tous ceux qui voulaient le renversement de TEmpire, en se faisant le protecteur de la liberté, de tous les intérêts contre la démagogie I Je trouve que c'est une grande œuvre accomplie et que nous devons savoir un grand gré à Emile Ollivier qui a été le drapeau autour duquel libéraux, parlementaires, orléanistes et même les impériaux sont venus se rallier.
Quand vous le verrez, dites-lui bien que je lui suis dévoué de tout cœur et que, de plus, je lui suis reconnaissant du service immense qu'il a rendu à VEmpire et au pays.
L'Empereur, lui, a été sublime de calme et d'abnégation. S'il a concédé plus peut-être qu'il n'en avait le dessein, la faute en est à M. Rouher et consorts qui ne l'ont pas averti à temps du changement de l'opinion dans le pays. — Tout le monde était las de ne rien être, de ne pouvoir arriver à rien. -— De là, les 3,500,000 voix qui se sont élevées contre les candidatures officielles et avec jesquelles il a fallu compter.
Il est évident que dans les premiers temps de cette rénovation, il y aura des fautes, des exagérations, beaucoup de froissements et de ble ssures d'amour-propre ; mais qu'importe si, à l'aide de ces satisfactions données
■''^fj^:-
lOi l'impératrice EUGÉNIE
aux ambitions et aux intelligences, TEmpereur peut mourir avec l'assurance que son fils héritera de sa couronne!
• Ici, Ton ne s'y trompe pas. Notre souverain n'a pas perdu de son prestige. Tous, le Czar, les ministres, le monde politique, comprennent que Napoléon est le dernier rempart contre la révolution et que la lutte qu'il soutient est la lutte suprême de la monarchie européenne contre une odieuse démagogie.
Voilà mon sentiment sincère. Je serais heureux que mes convictions vous rendissent un peu de la confiance que j'ai dans l'avenir!
■ Je continue à être bien accueilli ici. Tant que l'on voudra me laisser dans ce poste de combat de plus d'un genre, j'y resterai volontiers. En France, je n'avais pas de place exacte. En Russie^ je puis rendre de bons services. C'est d'ailleurs l'opinion de l'Empereur qui m'a écrit, par le dernier courrier, qu'il était très satisfait de mon altitude et qu'il pensait que je pourrais lui être très utile à Saint-Pétersbourg. Je ne pense donc pas, pour le moment, devoir être rappelé. J'ajouterai même que M. Daru m'a fait dire, de plusieurs côtés, des choses aimables. La Tourd'Auvergne m'a confirmé les bonnes intentions de mon ministre à mon égard. Contrairement à vos craintes affectueuses, je me laisse donc aller à l'espoir que l'on me permettra de mener à bonne fin la tâche que j'ai entreprise. Si Ton n'était pas mal venu de parler de soi, je dirais que, politiquement, l'on aurait peut-être tort de me changer trop tôt.
Je suis heureux d'apprendre que, de votre côté, tout