‹ L'impérissable [comédie en deux actes]Chapitre 1 sur 13 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

GILBERTE, MADAME PASCALET

i^jijme Pasc.tlet, jssi.sc à o-auchc, travaille à un ouvrage Je broderie. Gilbcrlc, plon;j:L'e dans un fauteuil, le menton appuyé sur la main, paraissant réfléchir, est près d'elle. Un long silence.)

GILBERTE, ncrvcuse, se levant.

Quelle heure est-il r

MADAME PASCALET

Trois heures.

GILBERTE

11 sera bientôt là !

MADAME PASCALET

Dans vingt minutes. Edouard est allé le chercher avec le tilbury.

(iiLBERTE, gui soupire.

Ah!

MADAME PASCALET

Tu es nerveuse.

GILBERTE

Un peu. iReve7ianl vers M"^" Pascalet.) On étouffe.

MADAME PASCALET

Et nous ne sommes qu'en juin. Iras-tu aux eaux, aux bains de mer, cette année ?

GILBERTE, l'csprit absciit.

Nulle part. Nous dînons après-demain au ministère. Je rentrerai le soir même à Saint-Germain et je n'en bougerai plus de l'été.

MADAME PASCALET, étOUnée.

Leclercq ne va pas faire un tour dans son département, pour reprendre contact, comme il dit, avec ses électeurs ":

GILBERTE

Si.

MADAME PASCALET

Tu ne l'accompagneras pas ?

GILBERTE

Non certes. {Revenant à Vidée qui la préoccupe.) A quelle heure arrive le train >

MADAME PASCALET

Trois heures deux. (Pause.) Leclercq sait-il que tu dois voir .Monsieur Ducros aujourd'hui ?

GILBERTE

J'ai cru inutile de le prévenir.

MADAME PASCALET

Et si le hasard les mettait en présence à la gare > S'ils montaient dans le même compartiment r

GILBERTE, uerveuse.

Il y a séance à la Chambre. . . Leclercq ira ensuite à son journal, puis au cercle où il passera la soirée et la nuit. MADAME PASCALET, h regardant.

Gilberte... voyons... sois calme... assieds-toi... 'Gilberte s'assied à droite, sur un fauteuil, les yeux tournés vers la porte à vitres.) Ton mari a-t-il trouvé les vingt mille francs qu'il cherchait >

GILBERTE

Non. Et s'il ne les a pas dans trois jours pour payer ses fournisseurs de papier, ce sera le commencement des poursuites... la faillite peut-être.

MADAME PASCALET

Leclercq me stupéfie, je l'avoue. Cet homme est la prodigalité même. Le Réveil, son journal, doit lui rapporter de gros bénéfices.

GILBERTE

Georges 'dépense cinquante mille francs par an, et perd cent mille francs au jeu.

MADAME PASCALET

Ses jetons de présence à la Banque Universelle > Son traitement de député r

De quoi envoyer des fleurs à sa maîtresse.

MADAME PASCALET

11 te trompe, tu en es sûre r

GILBERTE

Il ne s"en cache g^uère.

.MADAME I^VSCALET

Divorce. On peut refaire son existence quand on a trente-six ans à peine.

GILBERTE, liaussaiît It's cpaulcs.

Divorcer une seconde fois r

.MADAME IWSCALET

Si tu es malheureuse r

GILBERTE

Personne ne le sait, je me suis imposé pour mon mari bien des sacrifices. S'il le faut, j'en ferai un nouveau, un dernier. Sur les cent cinquante mille francs qui me restent et que Juliette devait trouver un jour, je prendrai. . .

.MADAME PASCALET

Dépouiller ta fille au profit d'un pareil monsieur. . . y songes-tu r

GILBERTE

Je ne veux pas, tu entends bien, je ne veux pas que Georges soit déshonoré.

MADAME PASCALET

Malgré tout le mal qu'il t'a fait, tu l'aimes donc encore?

GILBERTE

L'ai-jc jamais aimer... Mais il y a un autre homme, que je hais, c'est mon premier mari, Ducros; il se réjouirait d'une catastrophe où périrait Leclercq et plutôt que de le voir triompher, celui-là, je préférerais être réduite à la misère, avec Juliette. {Pause-Soupir.) Ah ! cette entrevue!

MADAME PASCALET

Eh bien?

GILBERTE

Je la redoute. . . pour ma fille et pour ton filleul. . . Que va-t-il en sortir? que va dire Ducrosr

MADAME PASCALET

Il aimait beaucoup Edouard, tu le sais. Il aime votre fille. Pourquoi s'opposerait-il à leur mariage r

GILBERTE

Pour me vexer peut-être. . . (Pause.) Et il faut le revoir!

MADAME PASCALET

Quand Ducros a prié Pascalet de te demander en son nom une entrevue ici, tu t'es mise de bonne grâce à sa disposition.

GILBERTE

J'ai eu tort.

MADAME PASCALET

Eh non! Tu peux le considérer en somme comme un étranger, avec lequel tu aurais à discuter des questions d'intérêt.

Un étranger f Cet homme que j'ai aimé, à qui j'ai appartenu?

MADAME PASCALET

Il y a cinq ans qu'un bon jugement de divorce vous a séparés.

GILBERTE

Légalement. . . oui. . . niais en réalité. . .

MADAME PASCALET

Ah! dame... Je crois bien en effet que Ducros s'imagine avoir conservé quelques droits sur toi.

GILBERTE

Qu'est-ce qui te le fait supposer?

MADAME PASCALET

Sa haine contre ton mari et contre toi-même. Elle transparait

dans les lettres qu'il a écrites à Pascalet. Il accuse Leclercq de t'avoir enlevée à lui... Tous les mo3^ens lui seront bons pour le perdre, je t'en avertis.

GILBERTE

Il n'y parviendra pas.

MADAME PASCALET

Que ton mari se tienne néanmoins sur ses gardes. Ce retour de Ducros est fâcheux.

GILBERTE

S'il revient, c'est pour me tourmenter. . . Je sais bien qu'il me hait!

MADAME PASCALET

Et vous VOUS êtes adorés ! C'est malgré vos parents que vous vous étiez épousés.

GILBERTE

Oui. Nous fûmes heureux aux premiers temps de notre mariage... Mais ensuite!... Ah! la jalousie de cet homme! En ai-je assez souffert! J'étais épiée, suivie, traquée par lui. Et c'étaient des scènes continuelles pour avoir trop valsé avec le même danseur, trop longuement causé avec un indifférent. Quand je rentrais, quand je sortais, il m'assaillait de questions. Il fallait lui donner l'emploi de ma journée, lui dire les maisons où j'allais en visite, nommer les amies que je fréquentais, et sans hésiter, sans paraître réfléchir, sinon

MADAME PASCALET

Sois franche N'étais-tu pas un peu... coquette? Tes

allures pouvaient l'inquiéter.

C;iLBERTE

Sa jalousie n'avait pas de motifs. La mienne n'était que trop fondée. Je suis sûre qu'il ne me fut jamais fidèle. Eh bien! ses

trahisons, dont je pleurais, ses soupçons, ses querelles injustes, j'aurais tout supporté fpeut-être, à cause de ma fille. Je ne me suis révoltée qu'après cette scène brutale où il me jeta à la face toutes les sales injures que la colère lui dictait, où il me frappa même, en m'accusant d'être la maîtresse de Leclercq.

MADAME PASCALET

C'était faux. Soit. Il vit un crime où il n'y avait qu'un flirt innocent. Mais après ton divorce, ton mariage avec Georges a paru lui donner raison. Pourquoi tant de hâte à te remarier r

Le sais-je bien moi-même? Au fond, malgré tout je l'aimais encore à cette époque. S'il avait dit un mot, fait un signe, je serais tombée dans ses bras. Mais il est resté indifférent. Alors la colère...

MADAME PASCALET

Le dépit.

GILBERTE

Oui... le dépit aussi. . . Et puis, j'avais tant souffert par lui que je voulais le faire souffrir à mon tour... Je savais que ce mariage l'exaspérerait, je l'ai fait. . . Ah ! comme je le hais!

MADAME PASCALET

Sais-tu ce qu'il faudrait le plus vivement souhaiter?

GILBERTE

Quoi donc?

MADAME PASCALET

Que Ducros se remariât.

GILBERTE

Lui?

MADAME PASCALET

Use consacrerait à sa nouvelle femme et t'oublierait.

GILBERTE

Mais. . . à son âge.. .

MADAME PASCALET

Oh! quarante ans.

Non. Ne va pas lui mettre en tête cette idée.

MADAME PASCALET

Pourquoi?

GILBERTE

Et Juliette? Et la dot de cette enfant r Je veux que toute la fortune de son père lui revienne un jour. Si Ducros songeait au mariage, tâche de l'en détourner plutôt. [Pascalet entre par la gauche.) Ah... monsieur Pascalet.

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