‹ L'impérissable [comédie en deux actes]Chapitre 12 sur 13 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

DUCROS, GILBERTE, puis PASCALET

[Gilberte entre.)

DUCR(js, triomphant.

Ah !... Ah !.. . vous voilà. . . chez moi !. . . Qu'est-ce qui me vaut cette étrange visite ?

GiLBERTK, à voix basse.

Vous le savez... Je viens de rencontrer 1\1. Pascalet... C'est lui qui m'a conseillé de venir.

DUCUOS

Lui seul?

GILBERTE

Lui seul. M. Leclercq est sorti à une heure, je ne Tai pas revu.

DUCROS

Et vous venez intercéder auprès de moi en sa faveur:

GILBERTE

Oui.

DUCROS

Vous êtes la dernière personne que j'attendais ici. (Mouvement de Gilberte.) Oh!... ce que vous allez me dire, je le sais... mais il est inutile de faire appel à ma g-énérosité. . . Je ne vous accorderai pas ce que j'ai refusé tantôt à un ami. Je le voudrais d'ailleurs que je ne le puis plus. Vous arrivez trop tard.

GILBERTE

Trop tard r

DUCROS

Vous ignorez encore sans doute l'accueil qu'on a fait à votre mari à la Chambre.

GILBERTE

11 en est revenu r On l'en a chassé.

C'est faux.

GILBERTE

DUCROS

Retournez donc chez vous et interrogez-le.

GILBERTE

Non... C'est impossible.

DUCROS

On l'en a chassé, je vous dis, et moi seul en suis cause. Mais cela est peu. Demain, quand mon second article paraîtra, il sera arrêté et conduit à Mazas.

GILBEHTE

\'ous ne ferez pas cela... vous l'épargnerez... voyons... Pour renoncer à cette vengeance, qu'exigez-vous de moir Que me demandez-vous? Je suis prête à tous les sacrifices.

DUCROS

Oui. . . Ce qui vous épouvante, c'est le bruit, c'est l'éclat, c'est le retentissement de votre chute, ce sont les commentaires du monde, votre situation perdue, les portes des salons fermées devant vous. \'oilà la raison du dernier effort que vous venez tenter auprès de moi. Il vous en coûte peu de vous humilier ici pourvu que vous en puissiez ressortir le front haut.

GILBERTE

Nous partirons, nous disparaîtrons, on n'entendra plus parler de nous.

C'est au milieu d'un scandale qu'il faut que vous disparaissiez.

(ilLHERTE

Hubert, je vous en conjure, au nom de notre enfant, au nom de notre passé.

DUCROS

Notre enfant} Vous lui avez appris à me haïr. Notre passer \'ous osez l'invoquer, quand vous m'avez joué, berné, raillé.

(ilLBERTE t

\'oilà donc le secret de votre haine > P^lle est injuste et sans motif.

DUCROS

, Et vous êtes venue pour me dire cela?

(ilLBERTE

Vous ne me croyez pas !

DUCROS

Vous avez trop compté sur ma naïveté en espérant me désarmer par de pareils moyens.

GILBERTE

Je ne l'ai pas espéré un instant. Je vous sais acharné contre Leclercq, contre moi-même. \'ous nous perdrez, puisque vous vous Têtes promis, mais en sachant que je n'ai rien fait pour mériter votre colère.

DUCROS

Ce n'est rien, en effet, que d'abandonner un mari!

Avez-vous dit un mot pour me retenir auprès de vous, ou fait une seule démarcher

DUCROS

L'auriez-vous accueillie r

GILBERTE

11 fallait la tenter.

DUCROS

Et vous donner la joie de la repousser? Allons donc, pour qui me prenez-vous? Je n'avais pas à vous demander grâce. J'avais à me veng-er. Je l'ai fait. Les événements daujourd'hui, c'est moi qui les ai préparés. Pendant que vous triomphiez, j'attendais patiemment l'heure où Leclercq et vous seriez à ma merci. Ah ! il vous déplaisait de mener une vie retirée, d'être la femme d'un professeur obscur. Il vous a fallu pour mari un homme recherché, connu, puissant! \'oyez donc ce que je viens d'en faire.

GILBERTE

Vous êtes sans pitié !

DUCROS

De la pitié? En eùtes-vous pour moi ? J'ai souffert, cependant.

et plus que vous ne souffrirez jamais. Je peux bien vous le& dire, maintenant, les tortures que j'ai subies. J'ai passé des journées entières chez nous, à pleurer, à vous appeler. Et j'ai passé des nuits sans sommeil devant cet hôtel que vous habitiez avec l'autre, à errer sous les fenêtres de cette chambre... où vous vous donniez à lui.

GILBERTE, StUpéfaitC.

Vous avez fait cela, vous !

DUCROS

(^)uand j'y songe, je voudrais le tenir là, lui aussi, — comme je vous tiens.

GILBERTE

Vous m'aimiez donc encore >

DUCROS

Autant que je vous hais aujourd'hui.

GILBERTE, qiù répète, comme si elle ne comprenait pas.

Vous m'aimiez >. . . Vous m'aimiez r . . . Et cependant . . . cette femme... votre ancienne maîtresse. .. J'ai connu la jalousie et j'ai souffert, moi aussi.

DUCROS, incrédule.

Sans en rien dire ?

GILBERTE

J'ai pu me taire par org-ueil.

DUCROS

\'ous ne m'auriez pas épargné vos reproches.

GILBERTE

Dans les mêmes circonstances... vous vous êtes bien tu. Vous m'avez crue coupable et vous m'avez traitée comme si je l'étais.

UUCROS

Pourquoi, si vous le pouviez, ne pas vous disculper?

JMe défendre, c'était encore accepter vos accusations. J'ai estimé qu'il valait mieux les mépriser.

DLCROS

On ne refuse pas des explications à son mari.

GILBERTE

Mais faites la part de mon dépit, de ma colère. Comprenez combien c'était m'humilier que d'affirmer mon innocence et de vous en fournir les preuves. Ma parole ne vous suffisait-elle pas? Mon amour, mon caractère, mon passé, et tout en moi enfin ne protestait-il pas contre vos outrageants reproches ?

DUCROS

Vous les avez justifiés en épousant cet homme.

GILBERTE

Ce mariag-e !. . . ^'ous en ignorez les raisons.

DUCROS

Je ne les devine que trop.

GILBERTE

Savez-vous donc si ce n'est pas le dépit encore qui me poussait et si je ne cherchais pas plutôt à satisfaire un obscur désir de vengeance qu'une passion que j'étais loin d'éprouver.

DUCROS, saisi.

\'ous vous seriez donnée à lui sans l'aimer r

GILBERTE, vivemetit.

Je n'ai pas dit cela.

DUCROS

Gilberte ! Mais non... \'ous vous vantiez d'être heureuse

avant-hier... vous affirmiez que cet homme vous était cher et

Lju"il avait de l'affection pour vous.

Gif.BERTE, sjvcc vchémcfice.

Je mentais! Ht voihi ce que je voulais vous dire... \'oilà pourquoi je suis venue. Non. Il ne m"a pas aimée. Il convoitait ma fortune. Six semaines après mon mariage il retournait chez des filles. Il a été plus cruel pour moi que vous ne l'avez jamais été. Va m'eût-il témoigné une affection réelle, se fut-il appliqué à me faire oublier le passé, il n'y serait pas parvenu. On n'aime pas deux fois. Une femme ne peut pas oublier l'homme qui Ta eue tout entière, à qui elle a donné ses premiers baisers.

DUCROS

■ Ah ! Tiens ! tiens! Tu n'es qu'une tille et c'est aujourd'hui que tu mens. Tu me hais, mais dis-le donc que tu me hais et que tu m'as toujours haï, que c'est à l'autre que tu tiens, que c'est pour le sauver que tu essayes de m'attendrir. . . Mais tu n'y réussiras pas . . . .Menteuse 1 Menteuse !

(ilI.HF.RTE

je dis la vérité, Hubert, je vous le jure.

Dl'CHOS

Je sais ce que valent vos serments.

«lILliERTE

Si je vous le jurais sur la tête de notre tille ?

DICKOS

Tu ne penses qu'à sauver ton amant 1

GILBERTE

.\h ! Je vous l'abandonne... Perdez-le... perdez nous, mais croyez-moi. Je n'ai pas cessé depuis notre séparation de penser à vous et de me rappeler nos joies défuntes. J'ai passé, moi

aussi, des nuits entières à pleurer, à vous appeler, à vous attendre.

DUCROS, transporté.

Est-ce vrai> Tu es venue pour me dire cela, et cela seulement r Tu es venue pour moi r

GILBERTE

Pour vous seul.

DUCROS

Tu m'aimes donc encore r [Elle baisse la tête.) Gilberte!. . . Tu m'aimes !

(// lui prend les mains.)

GILBERTE, sc dégageant.

Laissez-moi. . . Je ne puis plus être pour vous qu'une amie ou une sœur.

DUCROS

Qu'ai-je à faire de ton amitié! Tu m'aimes... Réponds... réponds. . . et je te pardonnerai tout.

(// la prend dans .ses tras.)

GILBERTE, jjui se débat.

Laissez-moi.

DL'CROS

Tu ne partiras pas. Cet aveu que tu me refuses, je le lis dans tes yeux, je le vois sur tes lèvres. Ton trouble même te trahit. Cette pâleur, ces mains qui tremblent, ton corps qui tressaille au contact du mien, c'est ainsi que tu étais jadis quand le désir te jetait dans mes bras.

Hubert ! { Vaincue, avec un soupir.) Ah !.. . [Leurs lèvres s'unissent, il veut l'entraîner vers la chambre du fond.) Non! [Elle se dégage.)

UUCROS

Gilberte... tu m'appartiens... tu es ma femme... on t'avait volée à moi, je te reprends. . .

GILBERTE, gUssaiit à ses genoux Hubert. . . je t'en supplie à genoux. . . laisse-moi.

DUCROS

Il serait fou de nous séparer ainsi, puisque nous nous aimons encore et que nous pouvons être l'un à l'autre.

(iILBERTE

Non... je ne peux plus être tienne... Tu me mépriserais après... Je t'aime, oui, je t'aime... Ht cela je voulais te le crier... mais je ne m'appartiens plus... je ne trahirai pas l'homme dont je porte le nom.

Cinq heures sonnent à une pendule. Ducros tressaille. Gilberte le regarde.)

DITROS

Et. .. si vous ne lui apparteniez plus, vous reviendriez à moi:

GILBERTE

Alors. . . mais alors seulement. . . oui.

DUCROS

Vous me reviendriez entièrement r. .. ^'ous consentiriez même à m'épouser.

Yous épouser:

DL'CROS

Répondez... et sans hésiter.

(ilI.BERTE

Mais pour vous épouser maintenant. . . il faudrait. . .

DL'CROS

Qu'il disparut. . . qu'il mourût, je le sais. . . Et s'il mourait:

GILBERTE

Hubert !

DUCROS

S'il mourait?

GILBERTE, d'iuic VOIX éteinte.

Oui.

DUCROS

Vous le jurez?

GILBERTE

Je le jure.

DL'CROS, se penchant vers elle.

Eh bien... écoute... En ce moment peut-être... tu es libre I

GILBERTE, avec lin cri étouffé.

Oh!

DICROS

Edouard est venu de sa part. . . 11 m'a dit que si je refusais d'arrêter ma campagne, il se tuait. J'ai refusé.

GILBERTE, ,^e relevant d'un bond et courant vers la porte. Adieu !

DUCROS

Tu l'aimes donc! Tu l'aimes!

GILBERTE

C'est abominable ce que vous venez de me dire. Laissez-moi partir. . . Ce malheureux qui est là-bas, prêt à se tuer, peutêtre...

DUCROS

Tant qu'il vivra, nous serons séparés... Je me rappelleraf que tu as subi ses caresses. Sa mort seule peut effacer ce souvenir.

GILBERTE

Hubert. . . par pitié!

DUCROS

Si tu pars, je ne te revois plus.

GII.BERTF.

Je vous en supplie. . .

Di(R(js, Ventrainanl.

Ah! tiens... sois à moi et tu es libre... J'ai cru que nous étions devenus des étrangers Tun pour l'autre, que les liens qui nous unirent étaient distendus ou brisés, et il m'a suffi de te revoir, d'entendre ta voix, de respirer ton souffle, pour comprendre que rien, jamais, ne pourrait nous séparer. 11 faut que tu me rendes nos anciennes heures d'amour, et pour une de ces heures, j'abandonne ma vengeance, je te pardonne tout, je disparaîtrai même si tu l'exiges. . . mais sois à moi, je te veux.

[Ils sunt Jii fuihi. D'un coup d'cpaulc, Ducros a ouvert la porte de .va chambre. — Coup de .sonnette violent. — lis .ve rei^ardent atterrés.

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