‹ L'imposteur magnanime Perkin WarbeckChapitre 19 sur 36 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

WARBECK, FRANS, puis DALYELL

FRANS

Mon prince, c'est lord Dalyell.

WARBECK

Dalyell ! Il aimait Catherine ! C'est en ennemi qu'il me relance en ces lieux. ..

DALYELL

Non, détrompez-vous. Je suis venu pour rendre service à l'époux de la princesse Catherine Gordon...

Ah, mylord, vous êtes bien ce chevalier sans reproche...

DALYELL

Ne vous hâtez pas de me remercier!... Pour me rapprocher de vous il a fallu que d'injustes malheurs vous menacent...

WARBECK

Des malheurs ! . . . Il n'en existe plus pour moi. Depuis un instant, je suis à l'épreuve des catastrophes.

DALYELL

Tant mieux... Car il faudra vous armer de philosophie. Ne comptez plus que sur vos propres forces... Vous êtes trahi !

S6 l'imposteur magnanime

FRANS Ciel!

WARBECK Je plains les traîtres...

DALYELL

Estimant sans doute que la douairière de Bourgogne ne lui payait pas assez cher les services qu'il vous rend, Etienne Frion s'est vendu au comte d'Oxford, ou pour mieux dire il se flatte de vous avoir vendu à vos ennemis...

FRANS

Le misérable !

Bon débarras! J'aurais fini par congédier moi-même ce Bourguignon... Mais j'y songe, nous étions convenus avec lui, de donner ce matin, l'assaut à Bodnam...

DALYELL

N'en faites rien... Vous tomberiez dans une embuscade que le comte d'Oxford vous a tendue à une lieue

l'impostkur magnanime 81

d'ici, où il vous attend avec une forte armée, Frion l'aura déjà rejoint...

WARBECK

Ils ne me tiennent pas encore!

DALYELL

Je suis heureux de vous trouver l'âme si vaillante, mais ce qu'il me reste à vous apprendre est le plus désolant. N'attendez plus de renforts de notre côté. Je suis même le seul Ecossais qui vienne se joindre à vous. Précisément le seul sur qui vous ne comptiez pas.

WARBECK

Et j'avais tort. (Lui tendant la main.) Votre appui compense bien des défections!

DALYELL

En manquant à leur parole, les princes ont mis le droit de votre côté. Ne jugez pourtant point trop sévèrement mon jeune maître...

WARBECK Le roi Jacques!

DALYELL

Il s'est laissé détacher de vous...

WARBECK

Lui ! Ce jeune homme chevaleresque qui avait pris si spontanément mon parti...

DALYELL

Ah, cela n'a pas été tout seul. Longtemps on l'a flatté, puis menacé en vain. Il ne voulait rien entendre. L'évêque de Durham, l'ennemi irréconciliable de cette maison d'York, dont vous êtes le dernier espoir, a fait intervenir le légat du pape qui suspendit les foudres de l'église sur la tête de mon roi. Alors il a cédé non sans pleurer de rage et sans me prendre à témoin de la violence qui lui était faite...

FRANS

Moi, je me serais plutôt fait excommunier!

WARBECK

Pauvre petit roi ! Mais il me reste la duchesse douairière de Bourgogne.

DALYELL

En supposant qu'elle vous soutienne encore, elle aussi aurait les mains liées. Sous la pression des marchands d'Anvers un traité de commerce se négocie entre Maximilien et Henri VIL II en résulte l'interdiction de recruter encore des troupes à votre profit dans les Pays-Bas. Bref, le pape avec toute l'Europe exige la paix et on la conclut à vos dépens. On vous avait accueilli comme un messie, voilà qu'on vous traite en Antéchrist. Je tiens toutes ces nouvelles du roi d'Ecosse qui m'a lui-même dépêché secrètement vers vous pour vous mettre en garde contre les embûches d'Oxford et pour vous demander son pardon...

Je lui dois trop pour lui en vouloir jamais!... (pause) Et que me conseillez-vous, Dalyell?

DALYELL

Une chance vous reste... N'attendez pas le matin; prenez les devants, frappez-les de surprise. A la tête de vos fidèles Flamands et de vos paysans de Cornouailles vous vous frayerez un passage à travers leurs lignes.

WARBECK

Oui. . . Et je mourrai si je n'y parviens pas. . . Ah ! cette trahison, cet opprobre, cette mise en interdit me fortifie et me rehausse à mes propres yeux. Je compte donc pour quelque chose qu'ils se sont mis, tant de têtes couronnées, à me disputer ma couronne... Vous avez raison, mylord, de vous rallier à moi!... Vous verrez si je suis de la trempe dont Dieu fait ses pasteurs de peuples... Et toi, Frans, tu as entendu?

FRANS

Oui, sire. A présent il importe que vous soyez roi, malgré eux; pour votre femme, pour vous-même, vous vous devez à tous deux de relever le défi et de tenir fièrement tête à cette coalition.

WARBECK

Inutile donc de donner suite pour le moment à ce que nous avions décidé tout à l'heure.

FRANS Ce n'est pas le moment en effet... mais, puisque...

Je devine ton désir... mylord, (à Dalyell) vous vous proposiez de combattre à mes côtés. J'attends une aide encore plus précieuse de votre courtoisie... Plus que jamais la fortune peut m'être contraire cette nuit... J'avais chargé celui-ci (désignant Frans) de conduire la princesse en Ecosse, en attendant l'issue de la campagne. Votre bras est plus fort que le sien; puis, vous connaissez mieux le pays et les routes... Aussi, je crois aller au devant de vos vœux en vous choisissant pour cette mission... Je te confie ce que j'ai de plus cher au monde, Dalyell.

DALYELL

Je veillerai sur elle, comme vous l'auriez fait vousmême, mylord... Je vous en donne ma foi de chevalier.

WARBECK

Frans, tu regrettais de me laisser seul. Sois heureux, tu ne me quitteras plus.

FRANS (lui prenant la main et la portant à ses lèvres)

Ah, je vous bénis, monseigneur.

WARBECK

Dalyell, s'il m'arrivait malheur, si je succombais avant d'avoir pu ceindre du diadème le front de ma femme, tu lui diras, n'est-ce pas que j'avais bien mérité de son amour, que j'étais digne d'elle et que je suis mort en prononçant son nom. En expirant la conviction me sera douce aussi, d'avoir obtenu l'estime de lord Dalyell !... Frans, nous partirons avant le réveil de la princesse... car elle ne consentirait jamais à cette séparation. Cependant, la revoir un instant... (il se rap^ proche de la tenture et la soulève; puis il murmure comme une prière :) Catherine, mon aimée... Dieu vient d'ajourner l'heure de ma confession... En ce moment, il ne faut pas que ta foi en ton époux risque d'être troublée. Tu ne dois pas avoir épousé un prince de contrebande. Désormais il ne m'est plus permis d'abdiquer avant d'avoir été couronné roi, et alors je n'abdiquerais que par ton ordre, déposé, et renié par toi, ma Catherine !... Adieu!... (Il s'éloigne avec effort) Adieu Dalyell!... Viens, mon Frans!...

rideau)

Page 1