LE SHÉRIFF
Çà, bonnes gens, que l'on s'écarte! Laissez passer la justice du Roi Henri VII... Et maintenant qu'on amène le condamné. (Warbeck paraît, les mains liées ; il est vêtu d'un costume de tisserand, et par dérision on porte devant lui un cartel où figurent les attributs de son métier. Les huées après avoir redoublé à son approche s'éteignent bientôt en un murmure de compassion et de sympathie provoqué par la bonne mine du prétendant.) Allons, vous autres! aux exécuteurs) faites votre office !
L'EXÉCUTEUR (à Perkin)
Bien des regrets, mon garçon, mais il nous faut passer par là! (à ses aides :)Ouvrez le carcan! .. Là!... Au tour
<ie la ceinture. Cerclez-lui les cuisses avec ces anneaux. . . Bien ! A présent entravez les pieds ! . . . Voilà qui est fait !
(Warbeck a été mis au pilori par le bourreau et ses aides. Il est adossé à un poteau surmonté d'un écriteau d'infamie; il a le cou pris dans une sorte de garrot, la ceinture, les jambes et les chevilles également serrées dans des demi-cercles de fer. La tête est plus belle que jamais, extatique, transfigurée: le soleil l'éclairé. Silence solennel. Entrent Lambert Simnel et le comte d'Oxford. Le premier après avoir reçu sa consigne du second s'approche du pilori dont il fait le tour en narguant et toisant le supplicié; Oxford se mêle à la foule, mais de façon à ne rien perdre de ce qui va se passer.)
LAMBERT SIMNEL
Voilà donc, Perkinet, mon bel ami, en quelle posture t'a réduit ton équipée encore plus sotte qu'exécrable. C'est le moment de t'amender. Dépêche- toi si tu ne veux encourir un traitement plus cruel. A quoi bon t'obstiner? Ton identité est désormais établie, ton illustre lignage a été proclamé, ton imposture éclate à tous les yeux. Exploitant la religion des bonnes âmes, toi qui te donnais effrontément pour l'infortuné prince Richard d'York, tu t'appelles Perkin Warbeck et tu n'es que le fils d'un artisan, d'un juif, d'un renégat... Songe, Perkinet, à la mort amère que tu feras si tu prolonges ton impénitence... Tu es jeune, la nature t'a traité en
favori, une série de jours radieux s'ouvrait pour toi... Dans ces conditions tu dois tenir à la vie. Il serait dur de f'en aller déjà ! Et par quel chemin? Te représentes-tu l'horrible contact du chanvre, qui va serrer encore plus fort que ce carcan ton cou potelé comme celui d'une fille, et qui te fera presque cracher ta langue menteuse et félone! Cette seule perspective méfait frissonner pour ta pauvre chair, ta chair encore si fraîche et si friande, ton corps, le bienvoulu des ribaudes et qui semblait voué pour longtemps à d'autres étreintes que celles de la corde d'infamie!... Je t'adjure une dernière fois, Perkin. Avoue ton crime, renie ton passé! . . . Ecoute, moi qui te parle, je t'avais précédé dans la voie scélérate. Autrefois je me fis aussi passer pour un prince royal, moi dont les veines roulaient un sang aussi vil que le tien! Mais, pas plus que toi je ne parvins à tenir tête au roi légitime et je finis par tomber en son pouvoir. Or vois jusqu'à quel point ce prince a poussé la magnanimité. Touché par mon repentir, au lieu de me livrer au gibet, non seulement il m'accorda la vie, mais il m'attacha à sa personne et me combla de biens et de faveurs! Voilà comment se venge le noble Henri, le puissant roi contre lequel tu t'es soulevé. Puisse mon exemple t'édifier complètement sur ce qu'il te reste à faire. N'estce pas que tu n'es qu'un misérable serf des Flandres?
WARBECK
Me prends-tu pour un de tes semblables? Tu te pré-
lasses parmi les valets de l'usurpateur ! Moi je préfère mourir en publiant à la face de tout l'univers, mon nom, mon titre et mes droits, moi Richard IV, roi d'Angleterre.
(Mouvement favorable à Warbeck dans la foule.)
APPRENTIS
Il a raison !
LAMBERT SIMNEL (à Oxford)
Vous le voyez, monseigneur, il n'y a rien à tirer de notre homme, et, vu les dispositions du populaire, il serait peut-être dangereux de prolonger le débat.
OXFORD (avec dépit)
Aurait-il vent du piège que nous lui tendons!... Allons, partie remise ! Il s'agit de trouver autre chose (au shériff :) En attendant qu'il plaise au roi très chrétien d'envoyer ce prisonnier à Tyburn, ordonnez qu'on le ramène à la Tour.
(Tandis que sur les instructions du shériff les exécuteurs se sont mis en devoir de détacher Warbeck du pilori et qu'il est libéré de ses entraves, Catherine Gordon se fraye un passage à travers la cohue et suivie de Dalyell qui essaye de la retenir, elle se précipite sur le pilori avec un grand cri où la douleur se mêle à la joie.)