CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Après la publication de notre premier travail sur la libération de la France, des approbations sincères, d’une part, des critiques bienveillantes, de l’autre, nous ont engagé à faire passer notre idée de la théo rie à la pratique. Dans cette seconde partie, nous croyons avoir rendu aisé ce qui paraissait difficile ; mais l’amour-propre ne nous égare pas au point de nous flatter de convaincre tout le monde.
Et d’abord, ce serait, suivant toute probabilité, une vaine illusion que d’espérer rendre favorable à notre projet l’illustre historien du Consulat et de l’Empire, qui n’a cessé de repousser toutes les innovations financières, qu’il semble confondre à plaisir avec le système de Law, dont il donnait, dans sa jeunesse, une brillante analyse. C’est ainsi qu’il fît rejeter par l’Assemblée de 1848 la proposition de notre ami M. L. Wolowski, l’éminent économiste, d’établir le crédit foncier avec la garantie de l’État, et qu’il se plut, en parlant des lettres de gage ou obligations foncières, à évoquer le spectre des assignats de 1793. Rien 11e porte à croire que le -voyageur diplomatique du 4 sep-
tembre ait modifié son opinion à ce sujet, malgré le succès éclatant d’une entreprise, dont il avait réussi, par son éloquence, à retarder la création.
Le Crédit foncier, fondé sous d’autres auspices, en 1852, comme société anonyme; puis élevé, en 1854, au rang d’une institution quasi-officielle (1), a prospéré, chacun le sait, en dépit de ses détracteurs. Il a émis pour 1,623 millions d’obligations foncières ou communales; il a traversé, sans encombre, des calamités terribles, et il promet de rendre, comme par le passé, des services aux particuliers et aux communes. Sans l’opposition de son redoutable adversaire, cette institution aurait été d’une utilité encore plus grande. La garantie de l’état proposée par M. Wolowski, et malheureusement repoussée, aurait donné des développements plus féconds aux opérations du Crédit foncier. Félicitons-nous cependant de son existence telle qu’elle a pu se produire.
L’Assemblée souveraine siégeant à Versailles verrat-elle notre projet d’un meilleur œil que son vénérable mandataire? La majorité conservatrice le trouvera probablement, de prime-abord, trop hardi, et la mi-
(1) Le gouvernement s’étant réservé la nomination du gouverneur’ du sous-gouverneur et de quelques administrateurs, rçceveurs-généraux.
norité radicale l’accusera peut-être d’être encore trop timide.
La contribution sur le capital, disons-le aux conservateurs libéraux et autres, prélevée une fois et exceptionnellement, est un remède héroïque, si l’on veut, mais qui compromet moins la sécurité des capitalistes que les vains palliatifs mis en avant sous diverses formes. Ces palliatifs n’écarteront nullement les dangers d’une banqueroute partielle plus ou moins déguisée, comme celle que nous offrent, en ce moment, trois puissances européennes : l’Autriche, où la rente est grevée d’un impôt de 16 pour 100; l’Italie, où la rente paie à l’État 14 pour 100, et l’Espagne, où la rente sera frappée bientôt d’une réduction de 18 pour 100. La France, si on n’y prend garde, sera amenée à recourir au même expédient; et, en entrant dans cette voie dangereuse, qui sait où l’on s’arrêtera î
Nous vous avons entendus, Conservateurs, assimiler notre impôt sur le capital à une amputation. Nous acceptons votre métaphore et nous vous répondrons qu’il est sage de se soumettre à une opération chirurgicale en présence d’une gangrène imminente.
Une apparente audace n’est souvent que de la prudence réfléchie.
A la minorité de l’Assemblée, qui pencherait vers
des moyens plus énergiques que le nôtre, nous dirons: Puisse votre patriotisme faire taire un moment des théories préconçues, mal expérimentées encore et inspirant, à tort ou à raison, une répugnance invincible ! Contentez-vous de l’impôt sur le capital tel que nous vous le présentons. Ne tâchez pas de le rendre progressif : formulé ainsi, il serait indubitablement rejeté.
La mesure que nous recommandons devrait concilier les deux partis : elle est conservatrice, car son acceptation préserverait des commotions financières qui ébranleraient gravement l’ordre social ; elle est radicale, car, par un seul effort énergique, elle écarte un obstacle des plus sérieux à la marche progressive du pays.
Néanmoins, il est à prévoir que les deux partis s’qniront contre nous dans une objection qui leur sera commune : la crainte de se rendre impopulaires en imposant le capital, comme s’est rendu impopulaire, à ce qu’on prétend, le gouvernement de 1848 par les 45 centimes additionnels. L’impopularité de ce dernier gouvernement tient à d’autres causes principalement politiques.
Les 45 centimes, nous nous en souvenons, ont été payés intégralement et sans beaucoup de murmures.
i Plus tard, les partis vaincus par la révolution de fé-
vrier — simple surprise à leurs yeux — et voulant remonter le courant soit jusqu’à 1815, soit jusqu’à 1830, se firent une arme de guerre du vote des 45 centimes, comme ils jetèrent en pâture aux railleries de l’ignorance les 25 francs par jour des représentants du peuple. Tous les prétextes semblaient bons aux Burgraves (comme on appelait les partisans des anciens régimes, réunis en comité dans la rue de Poitiers), qui ne reculèrent devant aucun moyen pour battre en brèche l’influence du général Cavaignac. Cet intègre citoyen aurait été le Washington de la France, si le tempérament de la France avait pu s’accommoder d’un Washington: mais il avait un grand défaut, provenant d’un cœur droit et d’une conscience trop honnête, celui de ne pas savoir percer à jour l’hypocrisie des vieux partis, qui, en le flattant, travaillaient, en dessous, à faire triompher son rival le prince Louis Napoléon, dont ils espéraient se faire un pont pour rebrousser chemin et revenir les uns à la Charte de Louis XVIII, les autres à celle de Louis-Philippe, basées toutes les deux sur le cens électoral, principe purement matérialiste.
On sait ce qui advint de ces habiles manœuvres, et comment le pont se changea en barrière.
La sagesse est fille de l’expérience. Ainsi, il nous répugne d’admettre que les burgraves, s'il en existe encore, recommencent le travail ingrat d’autrefois. En tous cas ils se montreront plus scrupuleux que leurs devanciers. Ils ne voudront pas changer en instrument hostile une mesure justifiée par la nécessité et se faire des malheurs du pays une échelle pour arriver à quoi? — A un anachronisme !
Les honorables conservateurs de l’Assemblée actuelle, que nous ne voulons nullement confondre avec leurs devanciers d’il y a vingt ans, ne céderont pas non plus, relativement à notre projet, au sentiment étroit de la peur. C’est là une mauvaise conseillère : elle fait commettre en finance, comme en politique, des fautes quelquefois irréparables.
En terminant, nous nous permettrons d’exprimer le vœu que quelque vrai représentant du peuple s’empare de notre idée pour la libération de la France, qu’il se l’approprie par des raisonnements persuasifs et qu’il sache déterminer un mouvement d’opinion publique qui amène la réalisation de cette idée, — sinon immédiatement, au moins assez tôt pour prévenir les désastres financiers dont notre patrie est menacée.
Caveant consules !