‹ L'ImpressionismeChapitre 11 sur 30 · EDOUARD VIANET ET SOIN ŒUVRE · texte numérisé non relu

EDOUARD VIANET ET SOIN ŒUVRE

un Léonard ou un Rembrandt, mais génie quand même par l'universalité de ses recherches, jDar la force magnifique de ses dons, par la continuité de son style, par l'importance de son rôle, infusant du sang à une école qui se mourait dans l'anémie de 1 art conventionnel. Quiconque verra une œuvre de Manet, même sans connaître les conditions de sa vie, sentira qu'il y a lu quelque chose de grand, la griffe léonine que, dès 1861 , avait reconnue Delacroix, et que même, dit-on, le grand Ingres avait saluée devant le jury qui examinait avec répugnance le Guitarrero.

Aujourd'hui Manet est considéré comme une gloire presque classique, et on a même marché si vite sous son impulsion que bien des gens s'étonnent qu'il ait été trouvé audacieux. La vision s'est transformée, les querelles se sont éteintes, une élite nombreuse, familière de Monet et de Pienoir, juge presque Manet comme un initiateur dès longtemps dépassé. Il faut connaître son admirable vie, il faut bien savoir lincroyable inertie des Salons où il parut, pour lui restituer tout son mérite. Et lorsqu'après l'acceptation de 1 impressionnisme une réaction immanquable se produira, les qualités de solidité, de vérité, de science de Manet apparaîtront de telle sorte qu'il survivra à beaucoup de ceux auxquels il a ouvert la route et facilité le succès au détriment du sien. On verra que Degas et lui ont, plus que les autres, avec moins d'éclat apparent, réuni les dons qui font les œuvres durables au milieu des

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fluctuations de la mode, des caprices du goût et de la vision. Manet, au Louvre ou dans n'importe quel musée, peut supporter sans faiblir les plus écrasants voisinages, témoigner de ses avantages personnels, représenter dignement un temps qu'il aima.

On a écrit énormément sur lui, depuis la courageuse et intelligente brochure d'Emile Zola en i865, jusqu'au récent ouvrage de M. Théodore Duret. Peu d'hommes ont provoqué autant de commenlaires. En un admirable tableau. Hommage à Manet, le délicat et parfait peintre Fantin-Latour, un ami de la première heure, a groupé autour de l'artiste quelques-uns de ses admirateurs, Monet, Renoir, Zola, Bazille, Bracquemond. Le tableau est aujourd'hui en place d'honneur au musée du Luxembourg où Manet est insufTisamment représenté par YOlympia, une étude de femme et le Balcon. Il serait à souhaiter qu'on réunît son œuvre lithographie, ses eaux-fortes, ses pastels, où il a témoigné d'une maîtrise variée, et qu'on recueillît ses portraits de contemporains célèbres, Zola, Rochefort, Desboutin, Proust, Mallarmé, Clemenceau, Guys, Faure, Baudelaire, Moore, d'autres encore, série admirable d'un visionnaire qui eut, dans une époque d inquiétude et d'artifice, la sincérité rude, l'amour du vrai d'un Primitif. La santé, l'énergie de Manet ont, à une certaine heure, sauvé l'art français de la décadence : rien de plus salubre que son œuvre. Et celte œuvre en même temps est toute classique, au sens réel et beau

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de ce terme. Elle est bien plus proche de celle d'Ingres que de celle de Delacroix. L'impressionnisme et le réalisme moderne n'ont jamais cessé — le public l'ignore — de révérer l'idéal d'Ingres, non dans ses pastiches de Raphaël mais dans ses portraits et ses dessins : ils ont bien plus de sympathie pour ce style caractériste et français que pour le romantisme qui, après Delacroix, est vite tombé dans la poncivité. Ainsi nos jeunes poètes symbolistes sont plus près de Racine que de Hugo, plus près de la musique de 1 un que de l'éloquence de l'autre. Ce classicisme, que l'Ecole académique ne soupçonne guère, il éclate dans l'œuvre de Manet, et la vraie grandeur de ce révolutionnaire est d'y être revenu sous une forme originale.

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Claude Monet et son oeuvre

Avec Claude Monet( i ), nous aborderons l'impressionnisme dans sa plus significative expression technique, nous toucherons aux principaux points énoncés dans le second chapitre de cet ouvrage.

Claude Monet, issu de Claude Lorrain, de Turner, de Monticelli, aura eu le mérite et l'orisinalité d'ouvrir à la peinture du paysage une route nouvelle, en tirant de l'étude des lois de la lumière des constatations scientifiques. Son œuvre est une magnifique vérification des découvertes faites eu optique par Helmhollz et par Chevreul. Elle est née spontanément de la vision de l'artiste, et elle se trouve être une démonstration rigoureuse de principes que le peintre ne s'est ])robablement jamais soucié de connaître. Par la puissance de ses facultés, l'artiste s'est trouvé rejoindre la science. Son œuvre est donc, non seulement la base elle-même du mouvement impressionniste proprement dit, mais encore de tout ce qui l'a suivi et le suivra dans l'étude des lois dites chromatiques : elle servira à donner pour ainsi dire une nécessité mathématique aux

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trouvailles heureuses que jusqu'alors les artistes rencontraient, et elle servira aussi à doler lart décoratif, l'art de la peinture murale, d'un procédé dont les applications seront multiples et superbes.

Nous avons résumé les idées qui ressortent de la peinture de Claude Monet, ]Aus nettement encore que de celle de Manet. Suppression du ton local, étude des reflets par les couleurs complémentaires, division des tonalités par le procédé des taches de couleurs pures juxtaposées, voilà les essentiels jDrincipes du chromatisme (car ce serait le vrai mot au lieu du terme si vague d'impressionnisme). Claude Monet les a appliqués sytématiquement, avant tout au paysage.

On connaît de hii quelques portraits qui montreut qu'ils eût été un peintre de figui-cs admirable si le paysage ne lavait absorbé tout entier. Au Salon de 18G6 il exposa ce grand portrait de femme en pied, avec une jaquette fourrée et une robe de satin à rayures vertes et noires, qu'on a revu chez Dnrand-Ruel et que j'ai dit plus haut avoir été pris pour un Manet par les amis de ce dernier qui l'en complimentèrent au vernissage. L'œuvre à elle seule est faite pour sauver de 1 oubli 1 homme que l'a peinte. Mais l'étude de la lumière sur les figures a été surtout la préoccupation de Manet, de Renoir, de Pissarro et, après l'impressionnisme jjroprement dit, deM. Besnard, qui a originalement concentré les qualités impressionnistes en les mettant au service d une conception très personnelle de

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CLAUDE ^tOXET ET SON OEUVRE

l'art symbolique. Monet commença par clierclier sa voie en peignant des figures, puis des marines, avec une robustesse un peu sombre, un dessin large, des gammes grises. Au Havre il connut Eugène Boudin : il a raconté lui-même comment il l'avait rencontre dans un petit magasin oii Monet exposait des caricatures de Havrais, et oii l'on montrait les petites toiles de Boudin que personne n'appréciait et auxquelles le jeune homme ne comprenait pas grand'cliose. Boudin lui dessilla les yeux sur lui-même et sur la peinture. Monet connut ensuite Jongkind, et ce maître lui donna de précieux conseils. Près d'être réduit k la misère, peintre malgié sa famille selon le rite classique, Monet eut la chance de rencontrer en Durand- Ruel un protecteur et un acheteur : désormais sa vie artistique allait s'ouvrir. Dès i865 il fit ses premiers essais de plein air, et en 1870 il était tout à fait luimême.

Claude Monet a été tellement séduit par l'analyse des lois de la lumière qu'il a fait de la Inmière le sujet véritable de tout tableau : et pour bien montrer son intention, il a peint un même site par séries de toiles exécutées, sur nature, à toutes les heures de la journée. C'est de ce principe que sont résultées les grandes divisions de son œuvre, qui pourrait s'intituler ((Enquête sur les variations de la lumière solaire». Les plus célèbres de ces séries sont les Meules, les Peupliers, les Falaises d'Etrelat, le Golf e- Juan , Belle-Isle,

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les Coins de rivière, les Cathédrales, les Nyinp/iéas et enfin la série sur la Tamise.

Ce sont comme de grands poèmes, et là encore le réalisme, la contemplation minutieuse de la réalité, touche à 1 idéalisme et au rêve lyrique par la splendeur du thème choisi, par l'orchestration des frissons de la clarté, par le parti pris symphonique des couleurs.

Ces séries, Monet les peint sur nature. Il emporte dans une voiture, dit-on, une vingtaine de toiles depuis l'aube, et d heure en heure il les change, et les reprend le lendemain. Sur une meule, de neuf heures à dix heures il note les effets les plus subtils de la lumière solaire : à dix heures il s'installe devant une autre toile et recommence l'étude jusqu'à onze heures. Il suit ainsi, pas à pas, jusqu'à la chute du jour, les modifications de l'atmosphère, et il termine simultanément les œuvres de toute la série.

Il a peint vingt fois une meule dans un champ, et les vingt meules sont différentes. Il les expose ensemble, on peut suivre sous la magie de son pinceau, l'histoire de la clarté se jouant sur un même objet. C'est un éblouissant déroulement d'atomes lumineux, une sorte d'évocation panthéistique. La lumière est bien le personnage essentiel : elle dévore les contours des objets, elle est jetée comme un voile translucide entre nos yeux et la matière. On y voit frémir les ondes du spectre solaire, dessinées par l'arabesque des taches des sept couleurs du prisme, juxtaposées avec

CLAUDE MONET. — Portrait d k M-"» iM

(Cnllecuon de M. P. Cassirer, Berlin).

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